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Full text of "Correspondance diplomatique et mémoires inédits du cardinal Maury (1792-1817)"

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LES MEMOIRES 

DU 

CARDINAL MAURY 

(1792—1817). 



TOUS DROITS RÉSERVES. 



INTRODUCTION. 



PUISQU'IL est vrai que chaque livre a son histoire 
J- comme il a son destin^ l'histoire de celui-ci serait 
curieuse à établir, si nous ne craignions, en la racontant 
ici tout entière, de dépasser les limites de la discrétion 
que nous commaitdent les plus respectables délicatesses et 
aussi peut-être de la sereine impartialité dont nous nous 
sommes fait une loi dans une œuvre, où nous laissons 
aux faits matériels et authentiques le soin de remettre 
un personnage tant discuté sous son véritable jour. 

Du moins, il nous sera permis de dire ici comment, en 
réunissant à grand' peine, à travers tant de pamphlets 
et d'accusations tenues pour acquises à l'histoire, les 
éléments d'un petit volume sur le rôle du cardinal 
Maury dans les ajf aires religieuses de son pays durant 
la- période troublée qui s écoula de I7Ç2 à 1815, nous 
regrettions amèrement de nous heurter sans cesse à des 
problèmes rendus insolubles par la disparition des 
documents, le silence un peu dédaigneux des partisans 
demeurés fidèles au cardinal proscrit et le parti-pris 
passionné des accusateurs. 

Une réserve, dictée par les sentiments les plus hono- 
rables, avait, savions-nous, empêché le neveu et premier 
biographe de Maury de publier les documents qu'il avait 
finalement réunis pour la défense posthume d'un oncle 
vénéré. Cette publication, en plein règne de Charles X, 
au moment otl l'école cU Lamennais s'efforçait de 
ramener V Église gallicane aux doctrines romaines, pou- 

Correspondance médite. A 

353231 



n INTRODUCTION. 



vait présenter de graves inconvénients, M. Louis-Sifrein 
Maury préféra s abstenir que de s exposer à irriter des 
susceptibilités encore toutes vives et à entraver un mou- 
vement généreux. 

Les pièces réunies avec tant de sollicitude, les origi- 
naux, les dépêches chiffrées, les précieux autographes, 
etc., rentrèrent dans l'ombre des archives du château de 
Beauregard, un château hospitalier bien connu de toute 
la région vauclusienne de Courthézon à Orangé. 

C'est là quune généreuse et confiante obligeance ^ nous 
permit, au mois de décembre 1888, de rouvrir, après 
plus d'un demi-siècle d'obscuHté et de culte trop discret, 
les vastes armoires où dormaient ces témoins cfune vie 
agitée au-delà des bornes ordinaires de la vie humaine. 

A mesure que nous secouions cette poussière vénérable i 
C émotion nous gagnait à relire ces pages écrites au 
milieu de périls et de luttes qui revivaient sous nos yeux 
avec ce fulgurant éclat qui fait déjà cfune telle période 
un point presque légendaire de l'histoire universelle. 
Toutes les idées en fusion à cette heure solennelle de la 
plus grande transformation sociale qu'ait connue l'his-^ 
toire moderne, la résistance des uns et l'impatience des 
autres, nous l'avions sous les yeux, marqués au passage 
et saisis par une plume qui est un pinceau de génie. 
Tout ce qui a concouru à cette œuvre de rénovation poli^ 
tique et religieuse se retrouvait là : hommes ^ et choses, 
faits et doctrines. L'histoire de ce temps, encore si peu 

1. Madame la marquise de Biliotti, petite-nièce du cardinal par son 
mari, le si justement regretté marquis de Biliotti député de Vaucluse, 
nous pardonnera de placer ici, avec son nom, l'expression d'une vive et 
respectueuse gratitude qui sera, croyons-nous, partagée de plus d'un 
lecteur. 

2. La quantité des noms propres relevés à la table spéciale que nous 
en avons dressée, indique déjà, à ellQ||eule, l'intérêt documentaire de ces 
pièces inédites. 



^ 




INTRODUCTION. III 



connu malgré tant de divulgations, nous la lisions en 
quelque sorte dans ses dessous mystérieux et, pour em- 
ployer un mot inconnu de Maury, reportée par un 
chroniqueur d'infiniment cC esprit et d' observation, La 
société de r émigration, celle de r Allemagne du Nord, 
le monde de Rome et d' Italie, le haut clergé et la noblesse^ 
jugés par tm plébéien considéré comme l'un des plus 
fiers tenants dupasse dans la monarchie et dans l'Église y 
mais singulièrement indépendant^ souvent 77iême sévère 
jusqtià r injustice pour qui barre sa route. Avec cela, 
un esprit qui pétille, s échappe, malgré les efiforts du 
diplomate résolu à demeurer grave au milieu des ridi- 
C7iles et des travers ; cest toujours le Maury admiré et 
parfois envié de son rival Mirabeau. De sa plume, 
comme un grand seigneur en ce genre quil est, tombent , 
par mégarde sans doute et sans V ombre d'un apprêt 
cherché, des quantités d'aphorismes, qui mériteraient de 
passer dans la monnaie courante de la langue que cet 
esprit si français possédait et maniait à mei^eille, 

A ce point de vue spécial, nous avions là une leçon de 
styUy où s alliait la noblesse majestueuse de Bossuet avec 
l esprit de Voltaire. Cest du plus pur mélange des deux 
derniers grands siècles littéraires^ avec V intuition du 
siècle nouveau. Difficilement, nous semblait-il, on retrou- 
verait ailleurs une telle pureté de langage : le mot pro- 
pre, la science du terme exact acquise dans la fréquen- 
tation du XVIJ' siècle, les ressources du style français, 
nous apparaissaient dans ces lettres écrites au courant 
d'une plume, trop ingénieuse pour devenir ja7nais solen- 
nelle, et pourtant éloquente sans le vouloir, comme dans 
ces vives énumérations à traits rapides oie elle excelle. 

Avec la forme littéraire d^ ces correspondances, nous 
admirions la belle langue dont se servait l'exilé royal de 
Mit tau et de Varsovie pour y répondre. Soit quil écrive 



IV INTRODUCTION. 



de sa main, en les calligraphiant avec tant de netteté, 
ces précieux autographes que Maury gardait jalouse- 
ment, soit qti il dicte les lettres signées par M , d'Ava- 
ray, soit quil rédige ces notes lumineuses qui serviront 
d'instruction à son intelligent ambassadeur près du 
Conclave et de Pie VU, Louis X VHI écrit comme un 
maître en l'art décrire. Cette période nombreuse est 
vraiment belle. On comprend cependant quaux heures 
de i/çç et de iSoo, les esprits se laissh^ent frapper da- 
vantage par /'imperatoria brevitas du futur César. 
Mais, comme on comprend aussi que les âmes élevées se 
soient plu à admirer cette sérénité royale avec laquelle le 
Bourbon banni dispute pied à pied ses prérogatives et 
tient tête aux malheurs successifs qui l'accablent. 

Les réflexions naissent en foule durant ces lectures, 
mais il faut savoir laisser au lecteur le plaisir de les 
trouver. Cest pourquoi, en encadrant « les mémoires 
inédits du cardinal Maury » dans la trame des événe- 
ments auxquels ils se réfèrent, nous nous sommes le plus 
souvent abstenu du facile plaisir de les commenter ^ 
Le commentaire ressort tout seul du document. 

C est indiquer en quel esprit ont été écrites les quel- 
ques pages qui appartiennent à l'éditeur dans ce livre. 
En y laissant la parole aux acteurs, nous lui aurons, 
espérons-nous, assuré F autorité et l'impartialité que la 
méthode contemporaine impose si justement à l'histoire. 

I. Nous avons dû cependant redresser en quelques endroits des ap- 
préciations évidemment écrites sous l'empire d'un premier mouvement, 
toujours très vif chez Maury, et qu'il aurait certainement corrigées 
lui-même, s'il avait eu à publier les passages que nous avons pris la 
liberté d'amender par des notes en bas des pages. 

•!• 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 

sur l'abbé Maury, de 1746 à 1791 ^ 



I. 

L'ABBÉ Maury naquît à Valréas, petite ville du Comtat 
Venaîssîn gracieusement assise sur une éminence, au 
sein d'une belle vallée que rappelle Tétymologie de son nom. 

Là vivaient, au commencement du siècle dernier, d'obscurs 
artisans, réfugiés en terre papale depuis la révocation de 
l'Édit de Nantes. Calvinistes ardents, dans le Dauphiné, leur 
province d'origine, les ascendants avaient pris part aux guerres 
de religion. L'un d'eux même, camisard emporté, s'était fait 
prendre et... pendre, « et Maury, menacé plus tard de la lan- 
terne, eut plus d'une fois l'occasion de songer à ce pendu qu'il 
n'était pourtant pas jaloux d'imiter '. :^ 

Convertis au catholicisme, les Maury quittèrent le Dau- 
phiné pour le Comtat, s'estimant plus en sûreté sous la sur- 
veillance du légat d'Avignon que sur le territoire du Roi Très- 
Chrétien, malgré leur retour à la foi catholique. 

Jean-Jacques Maury, le père du futur cardinal, était cor- 
donnier. Son atelier, fort achalandé, servait de rendez-vous 
aux fortes têtes du* lieu. C'est là qu'on dissertait gravement 
sur les faits et gestes de M. le vice-légat d'Avignon. 

Parmi les censeurs et les politiques de Valréas, le cordon- 
nier Jean-Jacques tenait le rang suprême. Il le devait à sa 
faconde naturelle et à sa façon judicieuse de pénétrer hommes 
et choses : on le consultait volontiers sur les différends de 

I. Cette notice est entièrement composée avec des extraits du volume intitulé 
L'ABBl^: Maury (\faury avant 178c, — Maury et Mirabeau, ) que nous avons 
publié chez Pion, Nourrit et C»«, éditeurs, à Paris, (i vol. in-i8 anglais de 340 pages). 

% Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 26^. 



VI NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

famille, et, quand il y avait lieu de prendre un avocat, les 
gens de Valréas s'en fiaient au bien dire de Maury. 

Jean-Sifrein naquit, le 26 juin 1746, de son union avec 
Jeanne-Françoise Guille, une robuste Comtadine au cœur 
d'or, qu3 Tenfant aima passionnément et dont il ne put jamais 
prononcer le nom sans s'émouvoir, au point que, le jour où il 
reçut la barrette cardinalice, son premier souvenir s'en alla 
vers sa mère : 

— Que n'est-elle en ce moment auprès de moi, fit-il en 
fondant en larmes, pour lui jeter la calotte de son Sifrein 
dans son tablier ! 

L'enfant était espiègle, un peu plus qu'espiègle même, si 
.nous en croyons certaines anecdotes épicées à la provençale 
qui sentent la gaminerie. Mais son esprit était ouvert, et sa 
faconde naissante faisait prophétiser aux habitués de 
l'échoppe paternelle qu'il serait encore plus éloquent que 
Jean-Jacques. 

Le voyant si bien disposé, le cordonnier et sa femme 
Françoise estimèrent qu'il y avait mieux à rêver pour lui que 
la succession de la boutique. Mais, si bien achalandés fussent- 
ils, ils étaient pauvres et s'effrayaient de la dépense. 

Heureusement, alors comme aujourd'hui, l'Eglise, qui a 
toujours eu grand souci de l'instruction des enfants, avait 
pourvu au cas du brave Valréasien. 

A quelque distance de Valréas, dans une ferme de la ban- 
lieue du Buis-les-Baronnies, un bon prêtre avait ouvert une 
sorte d'école secondaire ecclésiastique, où l'on enseignait le 
latin aux futurs élèves du séminaire diocésain. 

Le petit Maury, admis là par une de ces faveurs que le 
charitable instituteur ne refusait jamais à qui lui semblait le 
mériter, y fit de tels progrès qu'il fallut bientôt l'envoyer au 
collège de Valréas, où notre spirituel espiègle se fit une place 
à part, en classe d'abord, où il primait à coups de dictionnaire, 
et aussi en récréation, où il régnait à coups de poing. 

A treize ans, le collège de Valréas n'avait plus rien à lui 
enseigner. II avait terminé ses humanités. 



DE 1745 A I79I. VII 



A Avignon, toujours aux mêmes conditions, le jeune hu- 
maniste fut admis par les Gardistes au séminaire diocésain. 

Il n'y fit guère qu'achever sa rhétorique et apprendre la 
philosophie. 

Pour la théologie, on estima qu'il lui vaudrait mieux l'en- 
seignement et l'émulation du séminaire provincial. 

Celui-là était dirigé par les Sulpiciens, et il attirait toute 

jeunesse ecclésiastique depuis Arles et Riez jusqu'à Mende 
et Vienne. 

Le Sulpicien qui accueillit Maury au séminaire provincial, 
sans se départir de la gravité, douce mais contenue, que les 
arrivants rencontrent chez leurs nouveaux directeurs, le con- 
duisit aussitôt à travers les longs corridors jusqu'à la porte 
de la cellule assignée au jeune séminariste. Arrivé là, il s'in- 
clina et, ouvrant la porte, il dit avec un sourire : 

— C'était la cellule de l'abbé Bridaine ! 

Ce nom remua profondément l'âme du jeune homme. 

Bridaine ! le roi des orateurs populaires, un de ces hommes 
apostoliques « qui ne connaissaient point d'autres succès 
que les conversions, point d'autres applaudissements que les 
larmes > ! 

Maury, entendant prononcer le nom de Bridaine au seuil 
de la cellule où ce grand homme avait vécu, prié, travaillé et 
préparé sa mission extraordinaire, fut troublé jusqu'à la divi- 
sion de l'âme, et peut-être, comme le génie à qui la contem- 
plation d'un chef-d'œuvre révéla sa vocation, s'écria-t-il tout 
à coup : 

— Et moi aussi, je serai grand et orateur comme il le fut ! 
Son séminaire terminé, l'abbé Maury reprit le chemin de 

Valréas. 

On lui fit bon accueil, et un octogénaire valréasien, qui a 
recueilli avec amour de précieux souvenirs de son illustre 
compatriote dans un musée toujours ouvert aux voyageurs 
et aux curieux, se souvient d'avoir entendu raconter aux an- 
ciens du pays que les Pénitents blancs, fiers de compter le 
brillant séminariste dans leur confrérie, se distinguèrent spé- 



VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

cialement à cette occasion. C'était pure générosité de leur 
part, et peut-être le désir de primer la confrérie rivale des 
Pénitents noirs leur fit-il oublier les gamineries du jeune 
affilié, avant son départ pour le séminaire. 

Rentré dans Téchoppe paternelle, il en trouva les horizons 
bien étroits. Déjà, du reste, il avait mandé d'Avignon son 
dessein arrêté de gagner Paris. Maury, le père, opposait 
une résistance absolue. Le jeune abbé comprit qu'il lui 
faudrait déployer là toute sa rhétorique, et il entama son 
plaidoyer. 

Tout d'abord, il déclara que, nonobstant son entière sou- 
mission et déférence pour la volonté de ses parents, jamais 
ils ne parviendraient à ébranler sa résolution. Ils avaient fait 
assez de sacrifices et s'étaient imposé déjà suffisamment de 
privations pour lui. Il ne voulait plus rester à leur charge, en 
demeurant encore six ans dans le pays, à attendre sa vingt- 
cinquième année pour avoir Tâge requis chez les ordinands. 
D'ailleurs, le supérieur de Saint-Charles certifiait n'avoir plus 
rien à lui apprendre. Se sentant appelé à la prêtrise, il ne 
courrait pas après les plaisirs et la dissipation de la capitale. 
Puis, ajoutait-il en terminant sa plaidoirie, un instinct 
secret l'assurait qu'à Paris ses talents ne tarderaient pas à se 
produire au grand jour '. 

Ébranlé par ces arguments, que la verve de son fils rendait 
éloquents, le sévère cordonnier de Valréas finit par écouter 
les supplications de sa femme, et, sans donner encore un 
acquiescement définitif, il laissa entendre qu'il ne tarderait 
pas à le donner. 

Au fond, Maury le père se réservait de livrer de nouveaux 
assauts à la résolution de son fils ; mais celui-ci, qui s'en dé- 
fiait, n'attendit pas plus ample consentement, et, un matin, 
après avoir embrassé sa mère qui l'idolâtrait, il montait en 
croupe à dos de mulet 2, conduit par son frère aîné, qui le 
conduisit ainsi jusqu'à Montélimar, où il lui dit adieu, après 

I. rie Ju cardinal Jean-Sifrein Maury, par Louis-Sifrein Maury, son neveu, p. 6, 
?. Souvenirs inédits de M. PpYROL, 



DE 1746 A 179I. IX 



avoir octroyé au voyageur les trois écus de six livres avec les- 
quels Maury fera soa entrée triomphale à Paris. 

IL 

Sans s'accorder un jour de repos, une heure de flânerie, à 
travers ce grand Paris, si beau pour qui arrive de Valréas, il 
ne s'informe que d'un chemin, celui qui conduit le plus direc- 
tement au Collège de France. 

Là, professait avec éclat un homme bien oublié aujour- 
d'hui, qui a exercé sur la jeunesse du dix-huitième siècle une 
influence considérable. 

Lebeau — c'était le nom du rhéteur — remarqua, dès le 
premier jour, ce provincial à la mine éveillée, dont les pauvres 
habits, encore poudreux de la longue route, annonçaient 
plus de bon vouloir que de ressources. Du reste, pendant 
toute la durée de la leçon, sans prendre aucune note, tandis 
que les voisins le considéraient, non sans quelques sourires 
railleurs à l'adresse de certain petit collet auquel les bons 
offices du dégraisseur n'auraient point nui, le nouveau débar- 
qué n'avait pas perdu un mot, et le professeur expérimenté 
s'était rendu compte que chacune de ses paroles se gravait à 
mesure dans une mémoire avide et fidèle. 

De son côté, le disciple, devinant la sympathie qu'il éveil- 
lait chez Lebeau, n'hésita pas. 

Il s'en alla frapper à la porte du professeur d'éloquence. 

— Monsieur, fit-il, avec cette simplicité qui n'a jamais fait 
consister la modestie à feindre d'ignorer son propre mérite, 
j'ai fait mes études avec quelque distinction dans un collège 
de province ; mais ces succès ne m'ont inspiré qu'un grand 
amour du travail. Je viens, pour le faire fructifier, vous de- 
mander deux grâces : l'une de m'admettre au nombre de vos 
disciples, l'autre de me permettre de venir vous consulter 
quelquefois pour le meilleur emploi de mon temps '. 

I. Vie du cardinal Jean- Sif rein Maury, par Louis-Sifrein Maury, son neveu, 
P-9- 



:X NOTICE BIOGRAPHIQUE: SUR L'ABBÉ MAURY 



Lebeau accueillit comme un fils ce jeune homme si noble- 
ment confiant, qui ne lui apportait d'autre lettre d'introduc- 
tion que son ardeur pour Tétude de l'éloquence. 

Il admit dès lors Maury dans son intimité, et il conçut 
bientôt de son disciple une telle idée qu'à peu de temps de 
là, un jour que le professeur était retenu au logis par une 
indisposition, les rhétprîciens du Collège de France, ceuç-là 
mêmes qui avaient ri du collet graisseux et des souliers ferrés 
de l'abbé, le voyaient monter, en qualité de suppléant, dans 
la chaire d'éloquence et entendaient de lui une leçon qui 
acheva de dissiper leurs préventions dédaigneuses. 

Le premier protecteur de Maury avait un but, en lui ména- 
geant cette occasion de se produire, c'était de subvenir, sans 
l'offenser, aux besoins de l'existence de son brillant mais 
indigent disciple. Il se fit en effet dès lors une petite réputa- 
tion dans le quartier latin. On lui demanda des leçons, qui 
de grammaire, qui de belles-lettres, qui même de géographie, 
car ce sont ces trois indications que nous trouvons sur les 
cahiers de recettes et dépenses du jeune répétiteur. 

Le Dauphin, père de Louis XVI, venait de mourir, laissant 
en deuil la France chrétienne et monarchique. Une société 
littéraire proposa un prix de 1,200 francs pour le meilleur 
éloge du royal défunt. 

Sur les conseils de son maître, l'élève de Lebeau concou- 
rut. Mais Lebeau était un rhéteur froid, pour qui l'idéal de 
la correction consistait à émonder si bien toute frondaison 
parasite qu'il ne restait plus à la fin ni fleurs ni feuilles, bien 
heureux quand il ne coupait pas dans le bois du tronc. En 
sortant des mains de l'aristarque trop écouté, l'éloge du 
Dauphin par Maury ne tenait plus debout. Il fut écarté 
comme inférieur au sujet, çt c'était justice. 

C'est pour répondre aux questions venues de Valréas, 
« pour consoler et charmer les anxiétés de la famille ^ », 
que le jeune abbé Maury se décida à faire imprimer son orai- 



I. l'ie du cardinal Jcan-Sifrein Maury, par son neveu Jean-Sifrein Maury, p. ii. 



4 



DE 1746 A I79I XI 



son funèbre dii Dauphin », suivie de Téloge de Stanislas, 
roi de Pologne ^. 

Gçs deux premiers ouvrages sont bien inexpérimentés et, 
dîsons-le franchement, bien médiocires. Maury- avait encore 
besoin de travailler. Il le sentit, et, malgré les encouragements 
auxquels les débutants ont grand tort d'ajouter une foi abso- 
lue, il se résolut .à. étudier encore quatre ans cortime un éco- 
lier. 

Sa détermination lui fut dictée surtout par un nouvel échec, 
celui-là plus sensible encore, parce qu'il lui venait, non plus 
d'une société plus ou moins autorisée, mais du premier corps 
littéraire du monde, de l'Académie française. 

L'Académie française avait proposé, pour sujet du concours 
en 1767, \ Éloge de Charles V. 

Nous avons encore ^ le travail que Maury soumit au ju- 
gement de l'Académie et que celle-ci jugea inférieur au mé- 
rite de ses concurrents. 

Ce ne fut point cependant faute d'avoir sacrifié, et large- 
ment, à l'idole du jour. Si Ton ne savait que plus tard Maury 
a noblement réparé ces erreurs de jeunesse et, à la lettre, 
brûlé ce qu'il a d'abord adoré, il faudrait ici plus qu'un blâme 
sévère, quand, dans cet Éloge de Charles V, nous l'entendons 
gémir sur la folie des- rois de France, au treizième siècle, 
« dévastant les forêts, dépeuplant les campagnes, immolant 
« leurs sujets dans les malheureuses expéditions des croi- 
« sades ». Il faudrait opposer une réfutation en règle, aujour- 
d'hui rendue facile par les travaux de l'érudition sur le moyen 
âge, à cette plaisanterie, au moins déplacée sous la plume 
d'un jeune clerc, affirmant qu' « avant Charles V, nos Rois 
i léguant leurs livres à des monastères, les moines respec- 
€ taîent assez de pareils dons pour n'y pas toucher ». Le 
vent soufflait alors à la démocratie, dont l'avènement était 

1. Éloge funèbre de Mgr le Dauphin. (Sens, 1766, in-S^.) 

2. Éloge du roi Stanislas le Bienfaisant. (Paris, 1766, in-i2.) 

3. Éloge d€ Charles V, roi de France (Amsterdam, 1767, in-80), réimprimé avec 
4es corrections dans les Œuvres de Maury, 



XII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 






proche. Maury suit le vent et s'écrie : « Je n'interrogerai pas 
« les courtisans de Charles V pour connaître ses vertus, leur 
i témoignage ne m'instruirait que de leur bassesse ; j'écouterai 
« son peuple : cette multitude d'hommes que les grands mé- 
« prisent est l'arbitre de la renommée des souverains. Je 
« parcourrai les campagnes, je pénétrerai dans la cabane du 
« laboureur, je lui demanderai s'il a du pain... C'est du peuple 
« seul que j'attends la vérité, il n'est ni ingrat ni flatteur. > 
L'aristocratie française était battue en brèche, et, à l'Acadé- 
mie, oîi il y avait pourtant beaucoup de nobles, on avait juré 
sa perte. Maury, qui le savait, loue Charles V d'avoir cherché, 
sur le sol de la liberté, au fond de la province, loin de la cour, 
le citoyen digne de sauver la monarchie, car, ajoute-t-il, non 
sans une préoccupation personnelle qui fait sourire, « sous 
« son règne, le mérite conduisait aux honneurs > ! 

Ce second échec le fit réfléchir, et, sans renoncer à ses des- 
seins, il comprit qu'il avait fait fausse^ fo^tp* Désormais, il va c»-"* 
demander le succès à l'étude acharnée et à un autre moypn^ , ^o- 
qu il est temps de mettr^ jcn lumière. ., r^-' 

Lamoignon l'emmenait souvent à la can^ipagne avec lui. 
Avant d'utiliser sa plume dans les plans hardis du futur garjif 
des sceaux pour la réforme de la magistrature, l'ennemi des 
parlements utilisait le rare talent de diction qui caractérisait 
son jeune ami. La, fréquentation des salons et des beaux 
esprits corrigea vite en effet l'accent provençal, et l'étude 
assidue des chefs-d'œuvre orajgires qu'il s'exerçait à déclamer 
tout haut dans l'humble tnaiisarde où il débuta à Paris, avait 
fait de Maury un des lis^^Jejj)\ys agréables de^la capitale, 
n \j^quit même une telle renommée que, voulant un jour 
débiter les Oraisons funèbres de Bossuet devant une société 
choisie, le célèbre acteur Le Kain ^ n'hésita pas à demander 
à l'abbé Maury des répétitions, auxquelles l'éminent artiste 
se soumit avec une obéissance aveugle, confessant humble- 
/ v'"x ment que l'élève restait bien au-dessous du maître. Lamoi- 



*Ytv»*"' h Maury, Essai sur l' éloquence de la chaire^ LXXViiif 






m: 



'jA.U^f ^^ '746 A I79I. XIII 



enon, qui prisait fort ce talent chez son jeune ami, en usait 
et en abusail au point qu un soir, ennuj^é d avoir lu trop 
longtemps à son gré, oans un livre, qu'il trouvait médiocre, 
Maury imagina de faire semblant de continuer sa lecture, et 
en réalité il improvisait. La société nombreuse et polie qui 
récoutait ne s aperçur'aucunement du stratagème, et l'indus- 
trieux lecteur se promit de continuer. Le soir suivant, en 
effet, il recommença de plus belle, sans que jamais personne 
s'en doutât. Il y trouvaij^^uble profit, a-t-il raconté plus f 
tard, celui d'éviterTennui dç H^^dans un liyr.e/|stidieux et tU^LM^^ 
celui de s'exercer à ce qu'il pressentait l'attendre dans l'ave*^ 
nir, où son étonnante facilité d'improvisation lui permettra 
de s'élancer alaJ tribune sans s'être préparé et souvent sans 
savoir au juste de quoi il était question, comme ce jour où, 
arrivant en retard au milieu d'une discussion importante, il 
fut accueilli par une rebuffade exemplaire de ses amis qui, 
;k^^*^ le vivant apparaître enfin après l'avoir anxieusement atten- 
du depuis l'ouverture de la séance, s'écrièrent, en l'aperce- 
vant : « — Voilà comme vous êtes toujours ! . Ils vont voter, 
et nous sommes perdus ! — De quoi smgit-il ? » dit tranquil- 
lement Maury. Et on lui donna le sujet du débat. Sans sour- '^^'J'^A^. 
ciller, il monte à la tribune, et, aux applaudissements de la ^ 

^^^ droite, stupéfaite et enthousiasmée de ce prodigieux talent, 
il improvise une de ses plus belles harangues parlementaires, 
répondant aux adversaires, comme s'il les avait entendus et 
résumant le débat comme s'il y eût assisté. 

Mais c'est surtout chez Marmontel que Maury trouva un 
de ces amis dévoués qui, sans se préoccuper des opinions qui 
divisent, chercha toujours au contraire, avec un dévouement 
fraternel, à servir les intérêts du jeune abbé, comme s'ils eus- 
sent partagé les mêmes croyances et suivi le même drapeau. 

Un jour, c'est Marmontel q^ui le racome lui-même, « l'abbé 
Maury, qui avait dans Je caractère un excès d'énergie et de 
véhémence qu'il contenaft difficilement, s'irrîtâ?* d'une obser- 
vation, et, dans son impatience, il me dit que j'abusais trop 
de l'ascendant que j'avais pris sur lui. 



XIV: NOTICE BIOGRAPHIQITE SUR L'ABBÉ MAURY 

« — Je n*aî, lui dis-je, et ne veux avoir sur vous d'autre 
ascendant que celui de la raison animée par Tamitié ; et, si j'en 
use, ce n'est que pour vous empêcher de vous nuire à vous- 
même. Je connais la bonté, la droiture de votre cœur ; mais 
vous avez encore trop de feu et trop de verdeur dans la tête. 
Votre esprit n'est pas mûr ; et cette sève qui en fait la force 
a besoin d'être tempérée. Vous savez avec quel plaisir je loue 
en vous ce qui est louable ; av2c la même sirftérité, je repren- 
drai ce qui sera répréhensible ; et, lorsque je croirai qu'une 
vérité dure vous sera nécessaire, je vous estime trop pour 
croire avoir besoin de l'adoucir. Au reste, c'est ainsi que j'en- 
tends être votre ami. Si la condition vous déplaît, vous n'avez 
qu'à le dire, je cesserai de l'être. 

« Pour toute réponse, il m'embrassa '. » 

III. 

Je n'ai pu découvrir par quel concours de circonstances 
l'abbé Maury, qui devait si bien parler de Bossuet, prit le 
chemin de la ville où l'aigle abrita ses derniers temps ; mais 
je ne puis me défendre de l'impression qu'il dut puissamment 
favoriser les circonstances, si tant est qu'il ne les ait pas fait 
naître, quand, voulant franchir le pas redoutable des saints 
ordres, il choisit la cathédrale de Meaux. 
^ C'était en 1767. Le jeune homme, de plus en plus décidé à,^ 
embrasser l'état où il trouverait, à côté d'une sauvegardé 
contre la fougue impétueuse de ses passions mal domptées, ^**^ 
le plus libre champ à sa vocation pour l'élcjfluence, voulut 
placer cette double visée sous l'aile ae l'aigTe, de qui, un jour, 
imposant silence aux coassemçnts de quelques hiboux, il dira, 
avec une hardiesse indignée': 

— Lisez donc ses discours, et si vous n'êtes point vivement 
frappés de la sublimité de ses pensées et de la véhémence de 
ses mouvements, gardez-vous de porter jamais aucun juge- 






I. MarmoNTEL, O/. cit., liv. XI. 



DE. 1746 A 1791. ... xy 



ment suf les orateurs : la nature vous a refusé le sentiment 
de réloquencé '. 

C'est à Sens, que Maury fut ordonné prêtre, avec dispense 
d*âge, en 1769 ^ L'examen préalable fut si brillant que Tévé- 
que, se levant du fauteuil où il présidait, vint vers le jeune 
diacre, et, le tirant des rangs, comme par une intuition pro- 
phétique, ramena sur l'estrade d'honneur. Assis, par son ordre, 
sur un siège d'examinateur, Maury cessa d'être interrogé pour 
interroger lui-même ses confrères d'ordination, tandis que le 
cardinal se promettait de veiller sur l'avenir du jeune et bril- 
lant candidat, à qui le lendemain il conférait la prêtrise. 

De mœurs irréprochables en un siècle corrompu, de doc- 
trine pure en un temps de compromission et de concessions, 
de courage indomptable à un moment de lâcheté universelle, 
Christophe de Beaumont avait déjà distingué, comme pouvant 
combattre à ses côtés et tenir haut l'étendard conspué de 
presque tous, le jeune prêtre, dont il fit son confident, souvent 
son commensal, son familier et comme son ami. 

Un jour, il l'emmena avec lui sur le théâtre d'une des plus 
lamentables catastrophes de ce siècle, à cet incendie de 1773 
qui faillit dévorer tout Paris et réduisit en cendres l'Hôtel- 
Dieu. Quand ils rentrèrent, l'archevêque, épuisé de fatigue, 
n'osait indiquer à son jeune compagnon son vœu secret; mais 
l'intelligent secrétaire comprit à demi-mot, et, tandis que le 
prélat, tombant de lassitude, s'accordait quelques heures de 
sommeil, l'infatigable jeune homme écrivait cette pastorale 
sublime, qui s'en ira porter le jour même dans tout Paris, et 
de Paris dans toute la France, la clameur du pauvre et de 
l'indigent appelant la charité du riche au secours d'une af- 
freuse misère. 

Le 21 janvier 1772, Léon-François-Ferdinand de Salignac 
de Fénelon ^ sîgnàît' et remettait au jeune abbé Maury des 



lettres de vicaire général. /. 



I. Maury, Sur les sermons de Bossuet. . y 

i^. C'est par erreur que M. Poujoulat place cette ordination en 1767. ^ V* 

^^J^ 3* Sacré à Versailles le 29 décembre 1771, le prélat était donc tout nouvel évêque,* 
^^^ quand il fit de Maury son grand vicaire. Inférieur à celui-ci pour les dons de l'esprit, ' 



XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

Non content de Tavoir fait ycaire. général et gj^^PJ^l du 
diocèse, à peînesix mois s'étaîentetoulés, que Téx^qué don- 
nait à son puissant protégé. Jji^jgfemi^re.^t^lle vacante au 
chapitre de Lombez,où il devenait chanoine, le il juin 1772. 

On conserve à Lombez des preuves de rattachement que 
Tofficial de Mgr de Fénelon voua dès lors à cette petite ville, 
berceau de sa fortune et de sa carrière ecclésiastique. 

Un malin propos, conservé dans la mémoire des anciens 
de Lombez, contredisait un peu ces belles effusions-Un jour, 
en effet, fatigué des Tracasseries qu'on lui suscitait en 1773, 
Maury aurait, dans un de ces mouvements d'impatience qui 
lui étaient familiers, laissé échapper un cri peu aimable pour 
la ville épiscopale de Mgr de Fénelon. 

Montrant de loin la cité, il se serait écrié : 

Beat! qui habitant urbes 
Praeter Saint- Papoul et Lombez. 

Ce propos chagrin est bien de Thomme qui dit un autre 
jour: x.^. ff» •' j^ 

— Les coups de barre ne me font rien, mais les coups 
d'épingle m'exaspèrent ! ^t»^ •'^' ^ ''"* '*-^^^\'; < * ^ 

Puis, disons-le, en outre des coups d'épingle, Maury avait 
contre Lombez un autre sujet de ran^cune. En vain l'évêque 
lui laissait tout pouvoir, l'évêché lui donnait une hospitalité 
magnifique, les promenades étaient belles et le séjour favo- 
rable à l'étude. Maury trouvait là son grand ennemi, le seul 
qui aurait plus tard raison de lui : l'ennui. ^ *' ' " '7 ' ' 

Cet homme, si fort devant les septembriseurs, capitulera 
devant les monotonies de l'horizon à Montefiascone, et César 
n'aura pas <^e peine à le vaincre, quand il fera miroiter devant 
l'exilé la tentâftén ïe retourner à Paris. t.Jlpf^ ^ 

On juge dès lors de sa joie, le jour où, plus agacé que de . 

il tenait de son grand-oncle une bonté qui le fit regretter profondément de ses diocé- 
sains, lorsque la mort le surprit au milieu de travaux considérables entrepris pour 
l'utilité de sa ville épiscopale. On cite de lui des mandements remarquables en 1776, 
178 1 et 1786, que la voix publique attribuait à la collaboration de Maury. Il mourut 
âgé seulement de cinquante-et-un ans, et fut enseveli dans son église cathédrale, 
devant le maltre-autel. 



^>' 



DE 1746 A I791. XVII 



coutume par de graves petites questions locales, il reçut l'or-^'^j^^ 4^ 
dinaire de Paris qui lui annonçait une grande nouvelle. 

L'Académie française venaîi?3è le choisir pour prêcher de- 
vant elle, au Louvre, le panégyrique de saint Louis. 

IV. 

Maury, dans son É/o^e de Charles V^ avait méconnu, comme 
son siècle, les glorieuses entreprises de la chevalerie française 
en Orient. Il y a cinq ans de cela, et le souvenir, habilement 
réveillé par les envieux de sa jeune gloire, pèse sur Tâme de 
ses amis et ne laisse pas de leur inspirer quelque crainte. 

Pour lui, il a deviné la crainte des uns et Tespérance des 
autres. Tranquille, un peu dédaigneux même, il ajourne à 
plus tard le péril et ne semble pas s*en préoccuper, tant sa 
belle et riche diction se complaît à jeter sur le manteau royal 
de Louis IX les perles d'un éloquent panégyrique. Il a dit 
successivement les qualités du monarque et les vertus du 
saint, quand, tout à coup, par un artifice oratoire qui fit courir 
le frisson dans l'assistance : 

— Je crois entendre autour de moi, s'écrîa-t-il, les mur- 
mures que ne cessent d'exciter contre lui ces fameuses expé- 
ditions d'outre-mer où il sembla que l'Europe, arrachée de 
ses fondements, allait tomber sur l'Asie. 

Puis, regardant bien en face les amis de Voltaire, impa- 
tients de l'entendre parler de ces guerres, que ^ l'on attend, 
dit-il, comme le double écueil du héros et de l'orateur », il 
entre résolument dans l'appréciation de ces croisades, ^ que 
des esprits prévenus, ajoute-t-il avec une fine pointe d'ironie 
qui fit sourire, condamnent, surtout parce qu'un saint les a 
continuées ». 

Et, à grands traits, il esquisse l'origine et les nobles causes 
des expéditions de Louis IX. Puis, subitement, s'interrompant 
dans son plaidoyer, il évoque le grand Roi lui-même, et, 
avec une habileté suprême, il va toucher à la fibre patriotique: 

— Ah ! dit-il, si saint Louis sortait tout à coup du tombeau 

Correspondance inédite. B 



XVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

pour se justifier lui-même au milieu de cette assemblée : € Eh 
quoi ! dirait-il, eh quoi ! Français, c*est vous qui vous élevez 
contre moi ? Je demande justice à ma nation contre Thistoire 
qui m*a méconnu !...» 

Tout ce discours de saint Louis aux voltairiens du dix- 
huitième siècle est un chef-d'œuvre d'art et de sentiment. 

Pendant qu'il le disait avec sa verve méridionale et la cha- 
leur de son âme, il avait disparu devant les auditeurs ravis, 
enthousiasmés : ce n'était plus Maury qui parlait, c'était le 
roi Louis IX ; ce n'étaient plus les Encyclopédistes ni l'Aca- 
démie de Voltaire qui l'écoutaient, il n'y avait plus dans tout 
cet auditoire qu'un cœur et qu'une âme, un cœur chrétien et 
une âme française. C'est un des plus beaux triomphes de 
l'éloquence que cette scène, si extraordinaire pour l'année où 
elle eut lieu, en plein philosophisme destructeur des croyan- 
ces séculaires et à la veille des ruines de 93. 

Tant que saint Louis parla, plaidant sa cause devant des 
écrivains, des penseurs, des historiens, ses sujets, devenus ses 
censeurs et maintenant terrassés par l'éloquence de cette 
grande ombre qui remplit la chapelle du Louvre et se défend 
par la bouche de Maury, un silence ému régnait sur tous les 
bancs, des larmes répondaient dans tous les yeux aux adju- 
rations du saint Roi, demandant à ses juges si lui, qui avait 
« ceint l'épée de chevalier, pouvait refuser son bras à soixante 
mille infortunés captifs français, auxquels on n'offrait que 
l'alternative de l'apostasie ou du martyre >. Et, quand le 
royal accusé laissa tomber sur ses accusateurs ce cri, le der- 
nier : 

— Non, vos censures ne me touchent plus ! 

De toute part, oubliant la sainteté du lieu, violant tous les 
usages, sortant des traditions pour obéir à l'irrésistible élan 
de toutes ces âmes fondues en une seule âme par la puissance 
de cette parole jeune, chaude, vibrante et patriotique, un 
tonnerre d'applaudissements interrompit l'orateur. 

Il s'arrêta. Considérant ce champ de bataille, tantôt si pré- 
venu, si hostile, si antipathique à sa personnalité et encore 



DE 1746 A 1791. XIX 



plus à sa thèse, Maury, grandi à son tour par l'enthousiasme 
du vainqueur, reprend son apologie triomphante, et, d'un 
mot, « clouant au pilori de l'ingratitude cette postérité mé- 
connaissante », il termine sa démonstration vengeresse par 
cette exclamation, qui retentira demain dans la France et 
l'Europe entière : 

— Eh ! Messieurs, où en seriez-vous sans les croisades ? 
Demain, en effet, le Panégyrique de saint Louis^ loué par 

toutes les voix de la renommée, applaudi jusque dans les 
gazettes ennemies, s'imposant même dans les antres du phi- 
losophisme, s'en ira trouver le grand distributeur des cou- 
ronnes littéraires, et, dans un premier élan d'admiration qui 
s'impose à son goût pour les choses de l'esprit. Voltaire en 
écrira à ses amis : 

— En lisant le Panégyrique de saint Louis ^ prononcé par ^,j^ «^^ 
M. Maury devant notre illustre Académie, je croyais entendre *"*' ~ 
Pierre l'Ermite changé en Démosthène ou en Cicéron... Il 
donne envie devoir une croisade, y"^-^' ♦^ • " 

Je trouve un autre témoignage, et d'un témoin aussi peu 
suspect que Voltaire, de l'impression produite par ce premier 
discours solennel de Maury, dans la Correspondance de 
Grîmm. 

Ce même épistolîer, qui parlait avec tant de hauteur du 
sermon obligatoire du 25 août, si vite et si heureusement 
« oublié dès le lendemain », se résigne, non sans quelque 
mauvaise grâce, à faire une exception pour celui de Maury, 
qu'il aime peu : 

« Cette année, écrit-il, le panégyrique de saint Louis a 
eu un succès marqué. Il a été prononcé par M. l'abbé Maury. 
Il a été reçu avec applaudissement, c'est-à-dire qu'on a claqué / f^ ^ ^ 
des mains dans la chapelle, et le.3uccès ne s'est pas démenti ' ' 
à l'impression... C'est un morceau bien écrit, » 

Puis, le dédafèKeuxT baron condescend jusqu'à confesser : 

— L'orateur a du style ! 

Messieurs de l'Académie, plus émus qu'ils ne voulaient 
l'avouer, décidèrent ou, pour employer l'expression de Grimm, 



XX NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

« se crurent obligés :^ de constater « un succès si extraordi- 
naire > par une démarche non moins extraordinaire que le 
succès. 

On arrêta pour le surlendemain une réunion, dont nous 
avons le procès-verbal. Il y est dit : 

^ La Compagnie a arrêté, d'une voix unanime, que, dès 
que M. le cardinal de la Roche-Aymon serait de retour de 
Rheims, il lui serait fait une députation de trois académiciens, 
pour le prier de vouloir bien engager Sa Majesté à donner à 
M. Tabbé Maury une marque de satisfaction '. » 

Ce cardinal de la Roche-Aymon était le ministre dispen- 
sateur des faveurs royales au clergé : il tenait la feuille des 
bénéfices. 

Maury lui avait déjà été recommandé par deux chanoines 
de Notre-Dame, très influents à Tarchevêché de Paris,MM.de 
Montagu et de Malaret, les mêmes qui avaient introduit le 
jeune prêtre dans les bonnes grâces de Christophe de Beau- 
mont. Celui-ci, heureux du succès oratoire de son jeune ami, 
avait joint ses instances à celles du cardinal de Luynes, Tar- 
chevêque de Sens qui avait imposé les mains à Maury et 
pressenti sa gloire. 

Aussi, quand la députation de l'Académie française put 
enfin, à un mois de la Saint-Louis, être admise à l'audience 
du ministre, les voies étaient bien préparées ; car c'a été la 
fortune de Maury de trouver toujours, à côté des hostilités 
les plus aveugles, des amitiés ardentes pour entrer en lutte 
avec les envieux détracteurs. Dieu le permet souvent ainsi, 
pour manifester sa Providence et empêcher les oppresseurs 
de jouir à Taise de leur injustice. 

Du reste, la députation se composait de trois académiciens, 
singulièrement accouplés en faveur de Maury. C'étaient le 
duc de Nivernais, qui prendra bientôt contre son recommandé 
d'aujourd'hui la défense de Voltaire ; l'archevêque de Lyon, 
Montazet, janséniste acharné qu'une amère ironie de la Pro- 
vidence emploie à promouvoir le plus ardent contradicteur 

I. Reg. de l'Acad. française, 27 août 1772. 



DE 1746 A 179I. XXI 



du schisme que préparent dans Tombreles sectaires conjurés; 
et avec eux, en sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Aca- 
démie, le collaborateur principal de Diderot dans l'œuvre 
perfide et antireligieuse de \ Encyclopédie, le sceptique d'A- 
lembert. 

Le cardinal de la Roche-Aymon les reçut à merveille. 

— Il voulait, dit l'aimable Éminence, par la- promptitude 
de son zèle à faire honneur à sa recommandation, prouver à 
l'Académie française l'estime qu'il en faisait, ne demandant 
aux délégués qu'une grâce en retour, celle de ne pas laisser 
ignorer à l'Académie son bon vouloir '. 

La réponse était courtoise, et les académiciens sortirent 
contents. Mais Maury ne le fut pas si vite. A ceux qui le 
félicitaient de sa promotion certaine, il répondait en homme 
qui se méfie de l'eau bénite de cour et sait la puissance des 
souterrains dans les sièges de places. 

Cette fois, cependant, l'eau bénite du cardinal exorcisa si 
bien les artisans de contre-mines que, à dix jours de là, M. le 
duc de Nivernais remettait à Maury la lettre oCi le ministre 
prouvait qu'il avait tenu la parole engagée : 

— Je n'ai pas perdu un moment, Messieurs, à mettre sous 
les yeux du Roi les vœux de l'Académie en faveur de M. l'abbé 
Maury, et Sa Majesté vient en conséquence de lui accorder 
l'abbaye de la Frénade, diocèse de Saintes 2. 



1. Reg. de l'Acad. française. Lettre du card. , Versailles, 27 sept. 1772. 

2. La Frénade, Frainada ou Frenada, abbaye de l'ordre de Citeaux, située dans 
l'Angoumois, au diocèse de Saintes (commune de Merpins, canton de Cognac), à 
deux lieues au midi de cette ville, fut fondée, selon les uns en 1148, et selon d'autres 
le II des calendes d'octobre en 1151. Elle ne rapportait annuellement à son abbé que 
900 livres. Cependant, le 7 avril 1768, elle fut aJffermée 2,000 livres. Les frais d'ex- 
ploitation et les impôts devaient emporter la majeure partie des revenus. Le 9 sep- 
tembre 1773, il y eut une transaction entre l'abbé Maury et les héritiers de son prédé- 
cesseur, François Dudon (docteur en théologie, prêtre doyen de l'église cathédrale 
de Saintes, nommé abbé de la Frénade en 1739, abbé de Fontdouce en 1760, mort 
en 1772), par-devant le notaire royal de Saintes, pour les réparations de l'abbaye de 
la Frénade, moyennant la somme de 14,000 livres, qui devait être prise sur les deniers 
appartenant à la succession du feu sieur abbé Dudon. Dans ledit acte, l'abbé Maury 
est ainsi désigné : Sifrein Maury, prêtre, chanoine, vicaire général et officiai de Lom- 
bes, prédicateur ordinaire du Roi, abbé coramendataire de la Frénade, demeurant 
ordinairement à Lombes. > L'acte est signé : — L'abbé Maury, abbé commendataire 



XXII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L*ABBÉ MAURY 



Voilà enfin Maury à Tabri du besoin. Chanoine de Lombez 
et abbé commendataîre de la Frénade, il va pouvoir se livrer, 
sans inquiétude pour le pain de chaque jour, aux aspirations 
laborieuses de son âme. 

Pénétré de reconnaissance, il courut à Versailles et, admis 
aussitôt à l'audience du cardinal son bienfaiteur, il se dispo- 
sait à débiter une harangue de remercîments, quand TÉmi- 
nence, sans le laisser parler, lui dît à brûle-pourpoint : 

— Monsieur Tabbé, vous prêcherez. Tan prochain, devant 
le Roi, le sermon de la Cène, l'Avent et le jour de la Pente- 
côte, pour la cérémonie des cordons bleus. 

Puis, comme le jeune abbé commendataîre allait répondre 
à cet aimable exorde ex abrupto : 

. -j- En outre, fit le cardinal, préparez-vous à prêcher le 
caVême de 1775, à Versailles, devant Sa Majesté. 

Maury fut effrayé. ^ r^' ' '.t r'''-^"*^^^ rtÀy-*^ 

— Monseigneur, répondit-il modestement, daignez propor- 
tionner vos bienfaits à mes forces. Je succomberais sous le 
travail. ' ,\ \ V ' ' }\>* » 

— Q'importé, Monsieur, répliqua le cardinal, moitié riant, 
moitié sévère, qu'importe ! Vous ne serez pas le premier qui 
serez mort au service du Roi. 

Maury n'a pas trente ans, et le voilà prédicateur du Roi. 

V. 

Maury n'avait pas un seul sermon en portefeuille, quand 
M. de la Roche-Aymon lui confia, à si bref délai, les stations 
royales du château de Versailles. Mais, c'est La Harpe, un u^ 
ennemi, qui l'a observé: « Cet orateur est une preuve de ce 
que peut le travail obstiné et la force des organes... Il était 
né avec de l'esprit, et, se levant tous les jours à cinq heures 
du matin, étudiant jusqu'au soir, il avait acquis des connais- 

de Notre-Dame de la Frénade. Contrôlé à Saintes, le 4 septembre 1773. L'abbé Maury 
a dû très certainement visiter la Frénade à cette occasion, mais il est tout probable 
qu'il en a pris possession par procureur, et il est certain qu'il n'y résidait pas. [JVo/e 
de M. l'abbé Eugène Boyer, de Saintes.) 



DE 1746 A 179I. XXIII 



sances littéraires... » Il avait, dit son neveu, i ce vaste amas 
d'idées et de connaissances que Cicéron appelle l'arsenal de 
Torateur '. » 

Pour avoir Tidée de ce que dut être ce travail assidu et 
opiniâtre, il faut se rappeler que, prêchant fréquemment de 
1772 à 1789, dans les principales chaires de Paris, en vingt 
ans, Maury n'a jamais répété un seul de ses discours. A 
chaque nouvelle invitation, il se remettait à l'œuvre, compo- 
sant chaque fois sur un sujet souvent ancien un discours 
nouveau, toujours approprié aux circons^jnceset toujours 
écrit en vue d'un auditoire spécial. — Agir autrement, esti- 
mait-il, c'était mamquer de respect à ses auditeurs et trahir un 
auguste ministère. 

Cette résolution suppose d'ailleurs une énergie de volonté 
effrayante pour la nature. On demandait à Maury comment 
il avait pu s'y astreindre? Écoutons sa réponse. Elle est 
adressée à de jeunes ecclésiastiques, découragés et dégoûtés 
devant l'irréligion dominante, devant l'incrédulité remplaçant 
l'hérésie et l'indifférence générale : 

— Quand même, répond Maury, nous ne parviendrions, 
dans cette pénible carrière, qu'à procurer du soulagement à 
une seule famille abandonnée, à ramener un seul homme per- 
vers dans les sentiers de la vertu, à éteindre la fureur de la 
vengeance dans les profondeurs d'un cœur ulcéré, à préserver 
un seul malheureux du désespoir, à épargner enfin un seul 
crime à la terre, que faudrait-il de plus pour ranimer notre 
ardeur ? 

Puis, songeant à la jeunesse de ses interlocuteurs, lui-même 
d'ailleurs à peine parvenu à la maturité, il jette sur le soir de 
sa vie un mélancolique regard et épanche le secret de son 
âme, plus apostolique qu'on ne l'a dit : 

— Le doux souvenir des travaux dQ notre jeunesse viendra 
récréer un jour la solitude de nos vieux ans ; et, quand la 
mort s'avancera pour fermer nos paupières, nous pourrons 
dire avec confiance au Juge suprême, dont nous aurons publié 

I. k^ig du Cardinal Maury ^ p. 17. 



XXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L*ABBÉ MAURY 

les lois : € Grand Dieu ! j'ai semé ta parole sainte sur un 
i champ stérile.... Tu m'avais donné tes enfants à instruire : 
€ je te bénis de m'avoir choisi pour les rendre meilleurs. Sou- 
i viens-toi de toutes les grâces que tu as répandues sur ton 
i peuple par le canal de mon ministère. Les larmes que j'ai 
i essuyées, ou que j*ai fait couler en ton nom, sollicitent en 
4L ce moment grâce à ton tribunal pour celui qui, en te prêtant 
4L sa voix, y mêla si souvent les siennes propres. Heureuse- 
« ment, ce tribunal si redoutable est une croix. . . O mon Dieu ! 
4L à mon père ! j*ai été Torgane et l'instrument de ta clémence: 
€ ne me réduis donc pas moi-même à ta seule justice, et 
i n'écoute plus, en me jugeant, que ton infinie miséricorde. > 

— Hélas ! donclut-il tristement, où sont aujourd'hui les 
successeurs des grands prédicateurs de la France? Nos chaires 
sont presque partout muettes. 

Puis, comme on insistait pour qu'il publiât les œuvres ora- 
toires qui ravissaient à ce moment la cour et la ville, il ajoute: 

— Ce qu'il y a de plus triste et de plus effrayant dans notre 
ministère, c'est la certitude de découvrir toujours de nouvelles 
corrections à faire dans ses ouvrages les plus travaillés, sans 
pouvoir toujours se satisfaire soi-même, et de rester ainsi, je 
ne dirai pas seulement fort en deçà de la perfection, mais 
encore au-dessous du sentiment qu'on a de son propre talent '. 

Que sont devenus ces sermons de Maury ? 

On vient de voir avec quelle sévérité il les jugeait. Il la 
poussa même si loin, lorsque, durant l'émigration, ils repas- 
sèrent sous ses yeux, qu'un jour, — c'était en 1800, — il ap- 
pelle le jeune neveu qu'il avait amené avec lui en Italie, vrai 
fils de son cœur et confident, malgré sa jeunesse, des plus 
intimes pensées de son exil. C'est ce même neveu qui a écrit, 
avec l'amour d'un fils, la première et de beaucoup la meilleure 
des biographies de Maury. 

Quand l'adolescent fut entré, l'oncle lui commanda d'aller 
dans telle pièce et de lui apporter la cassette où dormaient 
les précieux manuscrits de ses vingt années de prédication. 

I. Essai sur V éloquence de la chaire, chap. LXXIX et dernier. 



DE 1746 A 179I. XXV 



Louîs-Sîfrein obéit et revînt bientôt, apportant la cassette. 

Le cardinal l'ouvrit, non sans émotion. Il prit ces liasses 
de cahiers jaunis, couverts d'une écriture serrée, nerveuse, 
qui lui rappelaient tant de laborieuses veilles. Le neveu re- 
marqua que les mains de Torateur tremblaient, et il vit passer 
surses yeux, qui se voilaient, un nuage de tristesse. Puis, 
tout à coup, comme s'il eût rougi de ce moment de faiblesse, 
sur un ton sec, résolu, presque dur : 

— Allume un grand feu, dit Maury. 

— Mais, mon oncle... comment!... vous voudriez? 

— Allume un grand feu, te dis-je. 

Le neveu, troublé, fit ce que le cardinal lui commandait. 

Quand les flammes brillèrent sous le vaste manteau de la 
cheminée, Maury, fermant le cahier qu'il tenait en main, le 
premier d'une liasse compacte, celui qui lui rappelait son 
premier triomphe oratoire à Versailles, résolument, sans re- 
gret, l'œil sec et en feu, il livra aux flammes tous ses 
discours. 

Louis-Sifreîn, au désespoir, se jette dans l'âtre, et, au risque 
de brûler ses mains filiales, il essaye de disputer à l'incendie 
qui les dévore ces œuvres magistrales, mais en vain. Une sorte 
de lutte s'établit entre l'auteur de l'holocauste et le jeune 
défenseur de sa gloire. 

— Ma gloire! fit tristement le cardinal, j'en suis le meilleur 
juge, et c'est pour elle que je travaille en ce moment.... 

« Tu ne sais pas, toi, ce qu'était la cabale philosophique 
avec laquelle il nous fallait compter. On venait à nos sermons 
comme à un spectacle profane. Ils voulaient nous dégrader 
également, et comme orateurs et comme apôtres, pour plaire 
à la multitude '. '^ 

Non contente de régner dans les salons et dans les Acadé- 
mies, la cabale avait pénétré jusque dans le sanctuaire ; elle 
avait imposé à la langue de la chaire d'indignes réserves et 
de coupables timidités. 

— Malheureux que nous étions ! s'écriera plus tard le car- 

I. Essai, efc, chap. LXXIX. 



XXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L*ABBÉ MAURY 

dinal, revenant sur ces souvenirs et ces remords ; nous en 
étions venus au point de ne plus oser prononcer le nom de 
Notre- Seigneur Jésus-Christ ' ! 

Le jeune homme se tut, saisi et muet devant cet humble 
aveu d'une âme forte. Tel, Augustin, écrivant ses Confessions^ 
imposait, sans le chercher, le silence, le respect et Tadmiration 
aux âmes devant qui il avait eu dessein de s'humilier. 

Nous n'avons plus le premier discours de Maury devant 
le Roi, ni ceux qui le suivirent, l'orateur les ayant brûlés 
en 1800. Mais le neveu en a sauvé quelques débris : 

— Sire, disait le jeune prêtre au jeune Roi, on décourage 
les meilleurs rois. Ah ! ne désespérez jamais des hommes ni 
de vous-même... C'est dans la jeunesse des rois que doivent 
s'opérer les réformes salutaires et les révolutions utiles. 
Dans le cours d'un long règne, la sensibilité d'un monarque 
s'émousse, son caractère perd de sa première énergie, son 
âme se fatigue et se rebute. Une triste expérience lui apprend 
à moins estimer les hommes. 

Il n'était pas sans hardiesse, ce jeune orateur, qui, parlant 
devant le successeur immédiat de Louis XV et de Louis XIV, 
ne craint pas de rappeler ce mépris des hommes qui caracté- 
risa la vieillesse des deux prédécesseurs de Louis X VL 

Quelques-uns parurent s'en émouvoir dans l'assistance. 
Maury, qui s'en rendait compte, se hâta de placer, à côté de 
la leçon que les souvenirs des deux derniers règnes lui ont 
suggérée, la pensée de faire entendre au nouveau monarque, 
un autre souvenir, capable d'attendrir le cœur bon et vertueux 
du jeune Roi, celui du Dauphin, moissonné à la fleur de l'âge, 
sur les marches du trône qu'il léguait à son fils. 

— Sire, dit-il, votre auguste père vous recommande, du 
haut du ciel.... votre royaume. Pensez quelquefois. Sire, à. ce 
qu'il aurait fait sur le trône où vous êtes assis : c'est là ce que 
vous devez faire pour rendre à la France le règne heureux 
qu'elle attendait de lui. 

« Quel beau ministère, que celui dans lequel le droit si rare 

I. Souvenirs de M. Vabbi de Pierre^ curé de Saint-Sulpice. 



DE 1746 A I791. XXVII 



de parler une heure de suite au souverain n'était exercé que 
pour lui faire entendre ces vérités importantes ' ! » 

Un jour même, il alla si loin que, tandis que le Roi laissait 
passer sur son visage, d'ordinaire calme et doux, une ombre 
passagère, les courtisans firent entendre un murmure de mé- 
contentement, auquel le prédicateur ne pouvait se méprendre. 
Mais Maury n'était pas homme à se démonter pour si peu. 
Il continue donc sa tirade déplaisante, ajoutant à chaque pé- 
riode un trait de plus, jusqu'à ce que, apercevant sur son banc 
le grand aumônier qui s'agite fiévreux et irrité, il termine sa 
remontrance et, après un court intervalle de silence, comme 
s'il eût voulu laisser au mécontentement des auditeurs tout 
le temps de s'exhaler avec une imprudence qui va se retour- 
ner contre leur courtisanerie, il ajoute, sur le ton d'une fine 
et ironique modestie : 

— Mes frères, ainsi parlait saint Jean Chrysostome. 

On eût sans doute fort embarrassé l'abbé Maury, si on 
l'avait prié d'indiquer l'édition et la page du texte qu'il venait 
d'emprunter au courageux patriarche de Constantinople.Mais 
la présence d'esprit et le choix piquant du Père de l'Église, 
le plus renommé par ses hardiesses apostoliques, pour abriter 
les siennes propres, apprirent aux critiques envieux qu'on ne 
jetait pas si facilement le spirituel sermonneur à bas de sa 
chaire. 

A leur grand déplaisir, il l'occupa longtemps, bien qu'ils 
obtinssent quelquefois, à force d'intrigues et d'instances, de 
Louis XVI, une sorte d'acquiescement à leurs plaintes : 

— C'est dommage, fit-il un jour que son prédicateur avait 
sans doute par trop envahi le terrahi défendu, c'est dommage!^ 
Si M. l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il 
nous aurait parlé un peu de tout. 

Le mot est sanglant, et il ressemble si peu aux mots de 
Louis XVI que je le soupçonne d'avoir été fabriqué ou tout 
au moins arrangé par les ciseleurs de mots à l'usage des 

I. Remarque de l'éditeur des œuvres de l'abbé de Boismont, qui a publié, en 1805, 
ce fragment du discours prêché devant le Roi par Maury, en 1778. 



XXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

grands, car il y a toujours à- leur service une boutique d'esprit 
où les gazetiers et les annalistes viennent ensuite s'approvi- 
sionner. 

VI. 

Maury, cédant aux instances de Dom Deforis, le Bénédictin 
qui le premier a publié les Sermons de Bossuet^ avait écrit, 
pour servir de préface à cette publication, un discours préli- 
minaire ' où il explique les motifs de sa prédilection pour 
cette partie, jusque-là négligée et méconnue, des œuvres de 
son maître ; car, c'est là encore une de ses gloires littéraires, 
Maury est le premier qui ait révélé à la France les richesses 
des sermons de celui qu'il appelait <L l'Isaïe de la loi nou- 
velle ' ». 

A ceux qui objectaient la supériorité des Oraisons funèbres, 
du Discours sur Vhistoire universelle et des autres œuvres 
déjà classiques de Bossuct orateur et écrivain, il répondait 
comme ce philosophe devant qui un sophiste niait le mouve- 
ment, et qui, au lieu de lui répondre, ou plutôt, pour unique 
réponse, se mit à marcher : il se bornait à citer Bossuet ser- 
monnaire. 

Un jour, il annonça qu'il lirait, dans un salon de beaux 
esprits, un discours inédit de Bossuet, récemment découvert 
et dont nul n'avait encore connaissance. Le soir venu, il arriva, 
avec une plaquette reliée qu'il ouvrit devant lui, mais en ayant 
soin de tenir les deux plats du volume à demi fermés et à 
telle hauteur que les voisins n'y pouvaient lire en même 
temps que lui. Sauf cette précaution inusitée, Maury fut en 



1. Ce discours ne parut pas en tête de l'édition de Dom Deforis, parce que le savant 
éditeur se refusa, à bon droit d'ailleurs, à écouter les réclamations de Maury « contre 
le superstitieux aveuglement avec lequel il avait copié et publié, sans discernement et 
sans goût, la totalité de ces sermons, où il n'y aurait eu qu'un triage et des retranche- 
ments à faire, pour les rendre dignes des autres chefs-d'œuvre de Bossuet ». Cette 
prétention de Maury, qui ferait bondir les éditeurs du dix-neuvième siècle, n'eut 
aucun succès auprès de Dom Deforis, qui ne consentit pas à laisser imprimer l'expres- 
sion de ces regrets en tête de son recueil. Maury se résolut alors à publier son discours 
à part, sous le titre de : Réflexions sur Us sermons nouveaux de M. Bossuet, (Avignon, 
1722, in-80.) 

2, Maury, Of>. cit. 



DE 1746 A 1791. XXIX 



tout le reste semblable à lui-même dans sa lecture et nuança, 
avec un art infini, la lecture du discours inédit. C'était un 
sermon pour le jour de l'Epiphanie. 

Quand il eut achevé, tous les auditeurs, comme il l'écrivait, 
furent « terrassés d'admiration ». Il n'y avait, dans le salon, 
qu' ^ un cri unanime ]> : 

— L'aigle brillant de Meaux était seul capable de s'élever 
à une si grande hauteur. J^-h^"*^*^ 

Une sorte d'assaut s'engagea même entre les assistants, 
tous <: connaisseurs et capables d'en juger». L'un disait qu'il 
avait reconnu « l'imagination d'Homère », l'autre la € véhé- 
mence de Démosthène », un autre « le génie et la pathétique 
de saint Jean Chrysostome », celui-ci « la verve et la majesté 
de Corneille », celui-là « l'énergie et la profondeur de Tacite, 
surtout dans quelques traits de la péroraison ». 

Tous s'accordaient à reconnaître, dans ce morceau merveil- 
leux, <L les élans et l'élévation de Bossuet, une pureté unique 
de goût et une perfection inimitable de style ' », et chacun 
de féliciter le délicat liseur de sa riche trouvaille. 

Maury se complut à jouir de leurs louanges. 

— Je ne laissais jamais échapper le volume de mes mains 
durant la lecture, racontait-il plus tard, et, après avoir bien 
joui de l'ivresse et de l'enthousiasme de nos- académiciens, 
j'excitais encore plus de surprise en montrant que l'ouvrage 
était de Fénelon. 

Il ajoutait cette conclusion mélancolique : 

— Quel fond peut-on donc faire sur les succès en littéra- 
ture, quand on voit une aussi grande renommée littéraire que 
celle de Fénelon, insuffisante, depuis plus d'un siècle, pour 
sauver de l'oubli un chef-d'œuvre d'un tel maître, dont la 
gloire inspire tant d'intérêt à la nation ? 

Quelques années auparavant, devant tous les évêques de 
France, réunis dans la même église où Bossuet avait prêché 
ses collègues dans l'épiscopat, le 28 août 1/75, l'abbé Maury, 
simple prêtre, sous le voile d'un panégyrique, d'ailleurs admi- 

I. Maury, O/. cit. 



XXX* NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

rable, de saint Augustin, osa faire entendre à ses maîtres en 
Israël des leçons courageuses : 

— Messeigneurs, fit-il en commençant, la sainte liberté de 
mon ministère est le plus beau tribut de vénération que je 
puisse offrir à TÉglise de France réunie dans ce sanctuaire. 

Comme lui, avant d'être revêtu de la plénitude du sacer- 
doce, Augustin avait prêché à Hippone, devant l'évêque Va- 
lère, « immolant tout amour-propre à la gloire de la religion». 
Maury accentua Tallusion : 

— O prêtre immortel dans les fastes du ministère évangé- 
lique, s'écria-t-il, je te rends grâces aujourd'hui, au nom de 
tous mes frères, de l'honneur insigne que ton exemple assure 
à jamais au sacerdoce de Jésus-Christ. Sans toi, je ne serais 
pas monte dans cette tribune sacrée pour y prononcer ton 
éloge au milieu d'une si majestueuse réunion. 

Une fois cela dit, Maury entre, avec une incroyable har- 
diesse, dans le vif des questions, sans souci de son intérêt 
propre, dépassant, ce semble, toutes les bornes de la prudence 
humaine pour remplir ce qu'il croit être son devoir. 

Il sait que ses ennemis dénoncent son ambition et s'indi- 
gnent 4 de voir le fils d'un savetier du Comtat aspirer aux 
honneurs du corps épiscopal > ; mais il sait aussi, et il rap- 
pelle hardiment qu'Augustin fut « un de ces pontifes élevés 
au plus éminent caractère de consécration qu'imprime l'Es- 
prit-Saint, par la seule supériorité reconnue de leur mérite >. 
A cette allusion, bien faite pour étonner une réunion d'évê- 
ques, tous ou à peu près issus des rangs de la noblesse, plus 
d'un parut blessé. Qu'importe ? 

— Je veux dire, insiste Maury, un de ces prélats qu'un 
aveugle préjugé croit peut-être abaisser, mais qu'il rehausse 
sans le vouloir, en les appelant des hommes de fortune y tandis 
qu'ils sont les seuls évêques, au contraire, pour qui la fortune 
n'ait rien fait. 

S'il devient jamais lui-même un de ces <L évêques de for- 
tune », le jeune prêtre se trace un programme, dont la har- 
diesse et la nouveauté surprennent ses auditeurs, à qui il ose 



DE 1746 A 179I. XXXI 



it^ 



dire que leur devoir est ^ de se donner pour coopérateurs les 
€ seuls hommes dont le mérite supérieur est garanti par Topi- 
« nion publique ; de s'emparer, dans le sanctuaire, de tous 
€ les talents naissants qu'on exposerait aux séductions du 
« camp ennemi, si Ton ne savait ni les discerner, ni les ap- 
« pliquer aux intérêts et à la gloire de la religion !.... d'inspi- 
^ rer aux ministres des autels un esprit public qui les montre 
<: toujours les bienfaiteurs du peuple, autant que ses guides ; 
«... d'asservir leur administration à la loi, et de sacrifier 
^ quelquefois la loi elle-même à la charité. :^ 

VII. 

— Pour moi, je serai l'un des quarante de l'Académie 
française ! 

On assure que le petit abbé Maury, vêtu en pauvre prestolet 
du Comtat, avec trois écus en poche, sur la route de Monté- 
limar à Paris, s'était permis cet ambitieux propos. 

Depuis, il est vrai, le pauvre Valréasien de 1765 a mis un 
certain nombre d'atouts dans son jeu, supérieurement mené, 
il faut le reconnaître ; car, sans faire sur le terrain des doc- 
trines des concessions trop compromettantes, sur celui des 
personnes il s'est montré d'un conciliant qui n'a pas laissé de 
scandaliser quelque peu même ses plus chauds amis. 

Il \ûent, en outre, de mettre au jo 

oiscute fort dans Jejmoyde des lettr , 

parmi les plus prévenus^ ne saurait s'emp?cher de reconnaître. A.^^*^^i>r^ 
Tune des œuvres les plus remarquables du dix-huitième siècle: 
je veu>?^iîfe VRssaj^ur l'éloquence de la chaire^ un livre admi- 
rable qui aboiîaeen vues très élevées, U^^^ ^ v-*^-'" /»^w*-i 

.i«-^ Enfin et surtout, Maury est oevenu sans conteste le prédi- "9 "^^^ 
l'^t* cateur le plus en renom de son temps. 
^ Ami des gens de lettres, tout-puissant à la cour, écrivain 

célèbre, orateur couru, Maury estima que l'heure était venue 
de vérifier sa prophétie de 1765»^ v^ U*^^^ 

Le Franc de Pompignan venait de mourir, laissant vacant 
un fauteuil qu'il n'avait guère occupé. Boismont, aidé de ses 



1^'' 



XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



nombreux amis, protégé par Madame Victoire de France, qui 
aimait beaucoup Maury, n'épargna rien pour aboutir. C'est 
ainsi qu'il démolit successivement la candidature de M. de 
Calonne, celle de Target et celle du spirituel marquis de 
Bièvre. Ce dernier s'en consola, avec sa philosophie ordinaire, 
par un calembour : 

Omnia vincit amor, nos cedamiis amori. 

Un autre ami de Maury vint à la rescousse. Bien plus que 
Boismont, celui-là avait l'oreille de la coterie philosophique, 
toute-puissante à l'Académie, et il savait la candidature de 
Maury vigoureusement battue en brèche par La Harpe,lequel 
accusait, comme c'est l'usage en pareil cas, le candidat de 
toute espèce de noirceurs. 

Sur le compte de Maury, la calomnie s'était exercée à 
plein venin. Marmontel le savait pertinemment, puisque les 
calomniateurs, masqués ou non, s'étaient naturellement adres- 
sés en droiture au secrétaire de l'Académie. 

i. J'écoutai tout le mal qu'on voulut me dire de lui, raconte 
Marmontel, et quand j'eus tout bien entendu, le prenant en 
particulier : 

<i — Vous êtes attaqué, lui dis-jc, et c'est à moi de vous 
défendre ; mais c'est à vous de me donner des armes pour 
repousser vos ennemis. 

« Alors, continue Marmontel, je lui expliquai, article par 
article, tous les torts qu'on lui attribuait. Il m'écouta sans 
s'émouvoir ; et, avec une facilité qui m'étonna, il réfuta ces 
accusations, me démontrant la fausseté des unes, et, pour les 
autres, me mettant sur la voie de tout vérifier par moi-même.) 

Au jour dit, le 27 janvier 1785, la grande salle des séances 
publiques, au Louvre, était comble : princes du sang, grandes 
dames, cardinaux, ministres, prélats du haut clergé, avec la 
fine fleur des salons littéraires, enserraient à l'étreindre la 
longue table autour de laquelle siégeaient les immortels. 

Au sommet de la table, en l'absence de M. l'archevêque de 



DE 1746 A 1791. XXXIII 



Toulouse, Loménie de Brienne, retenu dans son diocèse, M. le 
duc de Nivernais, un spirituel et charmant diseur, qui souriait 
au fauteuil de la présidence, et, à Tautre bout, entre ses deux 
parrains, le récipiendaire. 

Le président ayant déclaré la séance ouverte et donné la 
parole à M. Tabbé Maury, le silence s'établit : les derniers 
placés se hissèrent derrière les bancs où les plus grandes 
dames s'estimaient heureuses d'avoir trouvé un siège, et, d'un 
ton modeste, qui enchanta les amis, le nouvel académicien 
commença : 

— Messieurs, s'il se trouve au milieu de cette assemblée 
un jeune homme, né avec l'amour des lettres et la passion du 
travail, mais isolé, sans appui, destiné à lutter dans cette 

capitale contre tous les découragements de la solitude 

qu'il jette sur moi les yeux dans ce moment, et qu'il ouvre 
son cœur à l'espérance ! 

Puis Maury raconta, avec un charme infini, ses débuts à 
Paris et combien l'Académie française lui avait été secou- 
rable. 

— Que d'autres, s'écria-t-il, voient dans ce sanctuaire du 
goût le tribunal de la langue, le trésor public de la littéra- 
ture... Pour moi, Messieurs, ma reconnaissance élève encore 
plus haut mes pensées. Je me trouve ici au milieu de mes 
bienfaiteurs. 

Sous l'abri de cette insinuante et modeste gratitude, Maury 
put, tout à l'aise, louer son prédécesseur, et son grand cœur 
eut la joie d'entendre acclamer, au sein d'une Académie vol- 
tairienne, les trésors de vertus et même les talents trop mé- 
connus du pieux lyrique, tant les applaudissements nourris 
et répétés de l'assistance et de ses collègues couvrirent sa 
parole harmonieuse et sa riche diction. 

Aux critiques de l'auteur des Odes moquées par Voltaire, 
Maury concéda fort habilement qu'il n'inviterait sans doute 
point les amateurs de la poésie à lire tout de suite un recueil 
de cent Odes sacrées. 

Correspondance inédite. ^ 



XXXTV NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



— C'est une épreuve trop redoutable peut-être, fit-il avec 
malice, pour toute espèce de vers français. 

A cette transparente allusion aux flots d'ennui que les plus 
intrépides devaient subir en abordant la Henriade^ le duc de 
Nivernais crut devoir répliquer par un dithyrambe en l'hon- 
neur de ce <L seul poème épique dont la France puisse s'ho- 
norer » et fit l'éloge du génie de Voltaire, La réparation 
consola les encyclopédistes, mais laissa froid l'auditoire, qui 
jouissait avec "transport du triomphe académique de 
Maury. 

Le duc de Nivernais était un habile homme, et sa réponse 
au récipiendaire le prouverait, s'il en était encore besoin après 
ce qu'on sait de ses productions littéraires de grand seigneur 
qui lui valurent du spirituel abbé Barthélémy cette flatteuse 
parole, au lendemain de l'abolition des titres de noblesse : 

— M. de Nivernais n'est plus duc à la cour, mais il l'est 
toujours au Parnasse. 

Après avoir consolé les frères et amis, il s'abandonna, avec 
une exquise urbanité de langage, aux compliments obligés 
envers le nouvel élu : 

— Organe, après Fénelon et Bossuet, lui dit-il, après 
Bourdaloue et Massillon, de la parole sacrée, vous ne lui avez 
rien laissé perdre de ses droits ; vous nous avez fait voir Eli- 
sée portant dignement le manteau de son maître. 

Puis, sentant combien l'auditoire goûtait l'éloge, il montra 
Maury en chaire, disant < la vérité à un jeune Roi qui l'aime». 
Il ajouta : 

— Il me serait aisé de m'étendre davantage sur ce qui 
vous concerne. Monsieur, et, fit-il avec un sourire que com- 
prirent les auditeurs et les auditrices, et je serais écouté avec 
plaisir I 

Les ecclésiastiques eux-mêmes l'applaudirent, quand il 
osa aller jusqu'à dire à Maury, en parlant de son éloge de 
saint Vincent de Pau! : 

— Vous avez fait pour saint Vincent de Paul plus que 
n avait fait sa canonisation même. 



DE 1746 A I791. XXXV 



« Cette phrase, disent les Mémoires, qui, prononcée plus 
gravement, aurait passé pour impie, a glissé à la faveur de la 
gaieté et de la légèreté du débit de Torateur. Elle aurait 
scandalisé dans une autre bouche, et n'a semblé qu'un persi- 
flage dans la sienne. Les abbés et les théologiens, les moines, 
les évêques, les cardinaux, tout le clergé qui abondait à la 
réception d'un de ses membres, prédicateur fameux, a souri 
et même battu des mains. » 



VIII. 

C'était à peu de jours de la séance du 23 mars 1791, la 
dernière qui marqua les coups des deux lutteurs. Maury en- 
trait dans la chambre de Mirabeau mourant, s'approchait 
doucement du lit d'agonie, serrait la main de son puissant 
adversaire, puis s'éloignait les larmes aux yeux. 

On raconte qu'à ce moment Mirabeau, aux portes de la 
mort, très ému, très touché à la vue de son fier rival, avait 
fait un grand effort pour se soulever et lui avait ouvert ses 
bras. Et, pendant que Maury ému s'en allait de la chambre 
du moribond, on entendit Mirabeau qui disait : 

— Voilà qui l'honore plus que ses meilleurs discours ! 

Il est important, ce témoignage de Mirabeau qui meurt, 
épuisé d'une lutte où Maury a le grand rôle, succombant de 
tristesse et de désespoir, pour n'avoir pu arrêter le char qu'il 
avait lancé à toute vitesse, museler la bête qu'il avait lancée 
dans la tempête révolutionnaire à laquelle nous allons as- 
sister. 

Mirabeau est resté bien autrement célèbre, et, pour dire 
toute ma pensée, bien autrement populaire que Maury. Mort 
en 1791, il se présente à la postérité comme l'image du 
triomphe de 89, et les fils de 89 lui ont dressé des statues. 
Bien plus, les partisans de la royauté, ceux même qui ont 
laissé un lambeau de leur cœur dans les souvenirs de l'ancien 
régime, ont pardonné à Mirabeau, en considération des efforts 



XXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



qu'il tenta, avant de mourir, pour enrayer le char lancé par 
ses mains téméraires et sauver, avec Louis XVI et Marie- 
Antoinette, la monarchie expirante. Maury, au contraire, a 
contre lui, aux yeux des uns, l'impopularité de plusieurs des 
causes qu'il va défendre, et, aux yeux des autres, sa défection 
de 1810. Il a trop vécu pour sa gloire ! 

D'autre part, cependant, c'est un contemporain, son ennemi, 
qui l'a observé, < on ne peut parler de l'abbé Maury sans 
rappeler son rival Mirabeau, pas plus qu'on ne peut faire 
rhistoire de Charles XII et du czar Pierre sans que l'une rentre 
dans l'autre ' >. 

C'est un confident intime de Maury qui, dans un mémoire 
fort curieux sur la vie de celui-ci, a fourni des deux adver- 
saires un portrait qui mérite d'être reproduit dès l'abord, 
comme, à l'entrée d'une biographie, Timage du héros : 

« Tous deux ont à se plaindre de leur renommée ; tous 
deux ont à réparer et à reconquérir ; tous deux ont à justifier 
la voix publique qui les a désignés, qui semble les provoquer 
et leur demander de répondre à son attente. Ils s'élancent, ils 
se saisissent. Quel sera le vainqueur, lequel des deux terras- 
sera son adversaire ? 

« L'un, fort d'un amas immense de richesses acquises par 
le travail, doué d'une mémoire, vaste réservoir rempli par 
l'étude, pourvu d'un sang-froid que rien ne trouble, puissant 
par l'enchaînement des idées qu'il a l'art de présenter toujours 
liées ensemble, tranchant par l'à-propos d'une ironie san- 
glante, aguerri contre les provocations, élevant avec assurance 
sa tête vers la multitude qui tonne au-dessus de lui, et, comme 
Neptune, ayant l'air d'adresser à ses flots mutinés l'imposant 
quos ego ; semblable à ces généraux toujours repoussés, mais 
jamais rebutés, que les champs de bataille voient reparaître, 
comme si leurs habits n'étaient point souillés de sang et de 
poussière, comme si leurs fronts n'étaient point sillonnés par 
les traces de la foudre ; toujours clair dans ses idées, correct 

I. De Pradt, Les quatre concordats^ t. I,p. 49. 



DE 1746 A 179I. XXXVII 



dans son style, peut-être le seul, parmi tous ceux qui paru- 
rent dans cette arène, sous la dictée duquel on eût pu recueil- 
lir un discours conforme aux règles sévères du langage, 
fécond et varié dans ses discussions, traitant également tous 
les sujets et fournissant à plusieurs carrières dans le même 
jour '. » 

En face de lui, un adversaire, « assemblage informe de 
vices, flétri plus que mûri par les orages de la jeunesse et les 
rigueurs de la fortune, portant dans son esprit Taudace qui 
éclatait sur son front, dans son style Tincohérence qui était 
dans ses traits, hideux lorsqu'il escaladait la tribune, entraî- 
nant par les accents dont il la faisait retentir, impétueux lors- 
qu'il s'agissait de soulever les flols, habile à les diriger, à les 
calmer par la douce voix de la sirène qu'il faisait succéder 
aux mugissements du minotaure, profond dans ses combi- 
naisons, plus soigneux du résultat des affaires que des succès 
de l'éloquence. Chef, conducteur du parti qu'il a créé », tandis 
que son rival n'est que « l'orateur et l'interprète » du sien. 

i, Quintilien aurait attribué la palme à Maury ; Démosthène 
l'aurait offerte à Mirabeau. » 

Tandis que Mirabeau, muni des pleins pouvoirs de la franc- 
maçonnerie, vient à Aix solliciter, à défaut des suffrages de 
sa caste qui le répudie, les votes populaires du tiers état qui 
l'acclame, l'abbé Maury, soucieux, triste comme à la veille 
d'un malheur, agité des noirs pressentiments qui l'oppressent 
depuis que, en l'intimité de M. de Lamoignon, il a connu le 
désarroi qui règne dans les conseils de la couronne et l'im- 
passe terrible où l'incapacité des ministres accule une monar- 
chie quatorze fois séculaire, mais ferme, résolu, décidé à 
mourir sur le rempart démantelé, l'abbé Maury prend le che- 
min de la Picardie, où son prieuré de Lyons lui donnait droit 
de voter et chance d'être élu. 



I. Et avec cela presque seul à la tâche, mal secondé par les siens, dont l'impéritie 
et l'ingouvernabilité, comme on l'a dit, semblaient prendre à tâche de justifier cette 
antithèse sévère qae, < si, à l'Assemblée nationale, le côté gauche faisait bien le mal, 
le côté droit faisait mal le bien >. 



XXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



Depuis lors, l'exercice répété du suffrage universel nous a 
blasés sur les agitations électorales. Mais, à ce moment, qu'on 
se figure ce que dut être cette nouveauté pour une nation 
habituée jusqu'alors aux chansons sifflotées à la sourdine ou 
à des pamphlets transmis sous le manteau, pour exhaler ses 
doléances et ses critiques. 

Ils n'en croyaient pas leurs oreilles, quand, à son de 
trompe, dans leurs villages, à l'ombre du donjon qui ré- 
colte dîmes et corvées, une proclamation, d'ordre du Roi, 

disait : 

— Sa Majesté désire que, des extrémités de son royaume 
et des habitations les moins connues, chacun soit assuré de 
faire parvenir jusqu'à Elle ses vœux et ses réclamations. 

L'imagination populaire s'exalte, quand on lui apprend 
que le tiers état, à lui tout seul, aura une représentation dou- 
ble, afin de le préserver contre la coalition des deux autres 
ordres, parce que, dit le Roi, ^ la cause du tiers est liée aux 
sentiments généreux et aura toujours pour elle l'opinion 
publique >. 

Le peuple, habitué à regarder la noblesse et le clergé comme 
ses maîtres, n'osait en croire les crieurs publics, les gazettes 
et les affiches. Pour le confirmer dans ses subites espérances, 
il apprend que l'élection, dans l'ordre du clergé, assure la 
majorité, non point aux évéques et aux gros bénéficiers, mais 
aux curés, à « ces bons et utiles pasteurs, dit encore Louis XVI 
dans son édit, qui s'occupent de près et journellement de 
l'indigence et de l'assistance du peuple », et dès lors « con- 
naissent plus intimement ses maux*» et ses besoins. 

Alors, chaque assemblée électorale commence à rédiger le 
cahier de ses doléances, et s'échauffe par le détail et l'énumé- 
ration de toutes les misères qu'elle couche par écrit. 

Maury prit une très large part à ces délibérations. 

C'est lui qui fut invité, par la confiance des ecclésiastiques 
du bailliage, à rédiger le Cahier des doléances du clergé de 
Péronne. 

— J'ai observé les deux partis, dit-il à Marmontel en arri- 



DE 1746 A 179I. XXXIX 



vant à Paris pour prendre part aux États généraux. Ma réso- 
lution est prise de mourir sur la brèche... Mais, ajouta- t-il, je 
n'en ai pas moins la certitude qu'ils prendront la place d'as- 
saut, et qu'elle sera mise au pillage. 

— Mais alors, dit Marmontel, quelle est donc la démence 
du clergé et de la noblesse de laisser le Roi s'engager dans 
cette guerre } 

— Que voulez-vous qu'ils fassent ? interrogea Maury. 

— Ce qu'on fait dans un incendie : je veux qu'ils fassent 
la part au feu, qu'ils remplissent le déficit en se chargeant de 
la dette publique, qu'ils remettent à flot le vaisseau de l'État, 
qu'ils retirent le Roi du milieu des écueils où ils l'ont engagé 
eux-mêmes. Je veux qu'on leur annonce qu'ils sont perdus, sî 
les états s'assemblent, et qu'il n'y a pas un moment à perdre 
pour dissiper l'orage qui va fondre sur eux. 

Maury hésitait. Il fit des objections. Son ami n'en voulut 
point entendre. 

— Vous l'exigez? finit par dire Maury. Eh bien ! je vais 
faire cette démarche... Mais, ajouta-t-il tristement, je ne serai 
point écouté. 

Il ne le fut point, en effet. L'évêque, auquel il s'adressa, 
traita ces avis de chimères. Il en badina même avec esprit. 

— En tout cas, fit-il avec une confiance digne d'une meil- 
leure situation, l'épée dans une main, le crucifix dans l'autre, 
le clergé défendra ses droits. 



IX. 



Dès l'ouverture des États généraux, Maury prit position. 

On sait quel fut le prétexte de la première prise d'armes : 
La noblesse, le clergé et le tiers état vérifieront-ils leurs pou- 
voirs en commun ou séparément ? 

Mirabeau demandait que cette vérification eût lieu en 
commun ; Maury devina les conséquences de cette mesure. Si 
elle était adoptée, c'était la fin de l'ancien ordre de choses : 



XL NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



le tiers état, qui n'était rien, allait être tout, suivant la pré- 
tention de Sieyès. 

Nous n'avons plus le discours du député de Péronne en 
cette circonstance, et c'est une lacune regrettable. Mais nous 
savons, par les témoignages contemporains, l'impression 
profonde qu'il produisit. Maury se déclarait résolument, et, 
tandis que tant de ses confrères des deux ordres, clergé et 
noblesse, cherchaient leur voie, écoutaient de quel côté souf- 
flait le vent nouveau, préparaient en silence leur évolution, 
demeuraient hésitants et perplexes, lui n'hésita pas d'une 
minute. 

Ce qu'il sera aux États généraux,à l'Assemblée nationale, 
à la Constituante, nul ne peut s'y méprendre dès le premier 
jour. Impossible d'en douter, car il le proclame bien 
haut. 

Il sera l'ennemi de la Révolution, ennemi impuissant sans 
doute, € car, que peut une pierre contre un torrent, une heure 
contre un siècle, un homme contre un siècle » } N'importe, il 
a trouvé sa voie : il sera l'ennemi de la Révolution, « ennemi 
vigilant, alerte, intrépide, clairvoyant, infatigable, et, dans 
cette défense du passé, devinant mieux l'avenir que ceux qui 
l'appelaient de leurs vœux imprudents et de leurs folles espé- 
rances ; soldat du dernier jour, se mesurant corps à corps 
avec le géant, sans en être ni effrayé ni écrasé; tombant avec 
honneur et pouvant répéter, lui aussi, cet immortel : Si Fer- 
^^wo:... Consolation mélancolique de tout généreux défen- 
seur des causes perdues ' >. 

Nous avons de la peine à nous le figurer, aujourd'hui que 
le régime parlementaire nous a saturés de ses spectacles et 
de ses désillusions ; mais alors, quel étonnement, quelle at- 
tention dans cette France, jusque-là « si ingénieuse, si oisive, 
si littéraire ; après ce long règne du âon plaisir^ après ce 
silence entrecoupé par des plaisanteries de salon, ces voix 
fortes qui retentissent tout à coup, ces douze cents hommes 



1. A. DE PONTMARTIN, Nouveaux samedis, t. XI. 



DE 1746 A 1791. XLI 



réunis dans une assemblée, ce sénat qui e^t un forum ' », 
quelle surprise, quel spectacle ! 

Se figure-t-on une nature méridionale et ardente, comme 
Test celle de Maury, jusque-là confinée dans les chaires où 
l'on parle selon les traditions, à l'Académie où Ton discute 
avec des formules obligées, jusque-là si à Tétroit dans les 
vieux moules du panégyrique et du discours, transportée 
dans cette chaude et libre atmosphère où tout devait lui ser- 
vir, même les côtés rudes et primitifs de son être, qui, relevés 
par une vigueur et un talent prodigieux, produisent leur effet 
sur les masses ? 

On tenait les réunions dans une salle de manège voisine 
des Tuileries, sans ornement, nue et pauvre, mais entourée 
d'une décoration vivante et terrible, ces tribunes où, dès 
l'aube, les spectateurs, se donnant la mission de représenter 
eux aussi la nation, gardaient leurs places et se préparaient 
à prendre leur part aux délibérations tumultueuses de l'as- 
semblée. Dans la salle, d'une part ceux que le peuple traitait 
déjà d'aristocrates, dont plusieurs voyaient leur existence 
mise sans cesse en problème, combattant pour leur Dieu et 
pour leur Roi ; à gauche, les députés populaires, et sur une 
émînence, au haut des gradins, la Montagne, ceux qui vont 
procéder avec fanatisme à ce qu'ils appellent la régénération 
sociale. 

Maury ouvre-t-il la bouche, cette Montagne rugît, les tri- 
bunes éclatent en cris de fureur. 

— Entendez, entendez donc la voix du peuple souverain ! 
lui crient les députés démagogues. 

Se taisait-on un instant dans la salle, on entendait du de- 
hors le bruit, les menaces de vingt mille hommes, stationnés 
par groupes dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des 
Feuillants, et dont les clameurs furieuses, Maury le savait, 
retentissent jusqu'aux oreilles du Roi et de la famille 
royale. 



I. ViLLEMAiN, Tableau de t éloquence française au dix-huitième siècle, t. IV, 



XLII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

Encore une fois, nous avons de la peine à nous figurer, 
après tant de rééditions, ce qu' « offrait de curieux, d'affligeant, 
de comique, d'étourdissant, ce contraste entre les anciennes 
mœurs françaises qui brillaient de leur dernière grâce, et les 
mœurs nouvelles qui se dirigeaient vers la liberté, avec des 
illusions dignes de la jeunesse ' ». 

Maury apporta à la tribune une compétence si variée sur 
des sujets où l'on ne s'attendait pas à entendre des discussions 
savantes dans la bouche d'un prêtre jusque-là uniquement 
renommé pour ses sermons, que l'attention et la surprise im- 
posèrent plus d'une fois silence aux hurleurs. 

Rien ne le trouve à court. 

Le 25 août 1789, le procureur du Roi à Falaise soulève un 
incident inattendu. Maury est prêt et expose, en un magni- 
fique langage, les théories du pouvoir judiciaire aussi bien et 
mieux que le plus éminent jurisconsulte. 

Trois jours après, c'est l'économiste qui paraît, quand il 
combat le projet de Dupont sur la circulation des grains. Cu- 
rieux discours qu'il serait intéressant de comparer à tous 
ceux qui retentissaient naguère à la tribune française, entre 
partisans du libre échange et protectionnistes. Le seul discours 
de Maury sur la circulation des grains, résumé encore et con- 
densé en quelques pages du Moniteur, comparé aux quinze 
ou dix-huit cents pages de VOfficiel, en février 1885, produit 
l'effet du géant à côté du nain dégénéré. 

En septembre 1789, c'est la sanction royale, la terrible 
question du veto, la réformatîon de Code criminel, la durée 
de la législature et divers autres sujets tout aussi disparates 
qui le ramènent, presque chaque jour, à la tribune. 

Un anagramme courut alors dans Paris. Il indiquait, sous 
le voile de l'injure, le témoignage de l'opinion, qui n'avait en 
effet pu s'y méprendre dès le premier jour et avait discerné, 
dans cette foule de députés, les deux hommes seuls dignes 



I. Lacretklle, Histoire, ibid. 



DE 1746 A 1791. XLIIJ 



l'un de Tautre et seuls capables de diriger leur parti. On y 

disait : 

Deux insignes chefs de parti 

D'intrigue ici tiennent bureau. 
Chacun à l'autre est assorti : 
Même audace et front de taureau. 
L'on pourrait faire le pari 
Qu'ils sont nés de la même peau, 
Car, retournez ahé Mauri 
Vous y trouverez Mirabeau '. 

Les vers ne sont pas merveilleux et Tanagramme est bien 
forcé. Mais c'est tout de même curieux à titre de document 
sur Tappréciation du public dès le commencement de la lutte 
entre les deux rivaux. 

Mirabeau ne s'y méprit pas, lui non plus, et, bien avant le 
public, il avait deviné son champîon.Aussî, toutes les fois que 
Maury montait à la tribune, le député d'Aix faisait silence. 
Quelque importun tentait-il d'escalader la place et de s'appro- 
cher alors de lui, d'un sourd murmureîl récartaît,heureuxquand 
il ne le repoussait point jusqu'au bas des gradins avec ce poing 
de taureau qui fut si souvent l'auxiliaire de son éloquence. 

X. 

C'était le 10 octobre 1789. 

Un évéque occupait la tribune. Dans la salle, sur les bancs 
comme dans les galeries, régnait un silence profond, silence 
de stupeur à droite, de joie méchante à gauche : quelque chose 
d'analogue à ce qui dut se passer dans le jardin de Gethsé- 
mani, lorsque Judas ouvrit la bouche pour parfaire l'œuvre 
de la trahison. En effet, celui qui parlait en ce moment, 
comme le traître avait parlé à dix-sept siècles de distance, 
était ce même ecclésiastique qui, en 1784, choisi, grâce à son 
hypocrite machiavélisme, par le clergé de France pour être 
son agent, avait <L composé, de son propre mouvement, un 
long mémoire où il établissait le droit sacré de la propriété 
de rÉglise,qu'il élevait même au-dessus des propriétés civiles, 

I. Actes des Apôtres^ t II, 218. 



XLIV NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

à cause de son înalîénabîllté >. Et c'est ce même homme qui, 
portant maintenant sur sa poitrine la croix d'or des pasteurs 
suprêmes, revêtu de la plénitude du sacerdoce, assis par la 
confiance du chef de l'Église sur un trône épîscopal, tout 
comme Judas, vient demander aux conjurés qui ont résolu 
la mort du Christ et la ruine de l'Église de s'emparer des 
biens ecclésiastiques, de ruiner le clergé de France, et de 
décréter que toutes les propriétés de l'Église dans notre pays 
seront déclarées biens nationaux, mises en vente et dispersées 
aux hasards de l'encan. 

Le nom de cet évêque, chacun l'a retrouvé promptement 
dans ses souvenirs. Cette rare figure de traître, je n'ai 
pas besoin de la peindre ici avec les traits qui lui con- 
viennent. 

C'était l'évêque d'Autun, et il s'appelait Talleyrand. 

Son discours fut suivi d'une véritable tempête d'enthou- 
siasme, quelque chose d'analogue encore à ce qui dut se 
passer dans le Sanhédrin, lorsque Judas, sortant du Cénacle, 
les lèvres teintes du sang de l'Agneau auquel il venait de com- 
munier, le front encore tout lumineux des premiers feux de 
l'ordination sacerdotale que le Christ venait d'y imprimer, 
entre chez les conjurés pour vendre son ami, son maître et 
son Dieu ! 

On vota par acclamation l'impression de ce discours du 
traître, et Mirabeau, le chef de la conspiration, rayonnant 
d'une joie haineuse, applaudissait toujours, debout, la tête en 
arrière, regardant avec un hautain mépris vers le banc où 
siégeait Maury. 

C'était un défi. Maury le releva. 

A trois jours de là ; en effet, le 13 octobre, Mirabeau mon- 
tait à son tour à la tribune et demandait que les biens du 
clergé fussent déclarés propriétés de la nation. Sa voix n'avait 
jamais eu jusqu'alors d'intonations plus souples et plus félines. 
L'Assemblée, sous le charme, écoutait la sirène,quand Maury, 
quittant sa place,sans attendre qu'on lui eût accordé la parole, 
comme un vaillant qui use de son droit, sans s'inquiéter de 



DE 1746 A 179I. XLV 



rimpopularîté de sa cause ni du succès qu'a obtenu le préo- 
pînant, gravit les marches de cette tribune redoutable, où, en 
même temps que lui, un autre traître, celui-là issu des rangs 
de la noblesse, portant Tun des plus beaux noms de France, 
le duc de la Rochefoucauld, montait, pour parler ainsi que 
l'avait fait l'évêque Talleyrand et que venait de le faire Mira- 
beau. Clergé, noblesse, tiers état, il avait donc tout contre 
lui. Son âme oppressée débordait d'indignation, sa puissante 
et robuste personnalité laissait transparaître la sainte colère 
de tout son être. Aussi, rencontrant sur l'escalier, au plus 
haut des degrés, ce La Rochefoucauld qui lui disputait la 
place, il se souvint de ses batailles d'enfant à Valréas, où ses 
muscles vigoureux le faisaient toujours vainqueur, et, d'un 
poignet de fer, saisissant le gentilhomme musqué qui osait 
se mettre sur son chemin, il imprima à la grêle personne du 
duc philosophe un mouvement de rotation qui fit pirouetter 
trois fois sur lui-même l'audacieux et l'envoya sans façon 
rouler au pied de la tribune. 

Puis, sans s'inquiéter de la risible figure du don Quichotte, 
qui se relevait furieux, lui montrant le poing, au milieu du 
silence de l'Assemblée ahurie, il commença : 

— Messieurs, si la ruine absolue du clergé avait été jurée 
d'avance dans cette Assemblée, il ne nous resterait plus 
d'autre parti à prendre dans ce moment que la résignation et 
le silence. Mais, si nous n'avons à combattre aujourd'hui que 
des principes et des calculs, nous ne devons pas redouter la 
discussion. 

Cela dit, il entra dans Pexamen du plan régénérateur 
des finances proposé par « un prélat — le plus jeune 
de nos évêques », fit-il avec un superbe dédain, en 
regardant Talleyrand, qui baissa la tête, lorsque ce simple 
prêtre abaissa de haut sur lui son mépris pour ce chef 
d'Israël qui traduisait le clergé au tribunal de ses ennemis 
déclarés. 

— En quoi consiste donc ce plan régénérateur } fit Maury. 
Rien n'est plus lumineux, messieurs, et surtout plus moral. 



XLVI NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



Il ne s'agit que de dépouiller le clergé de ses propriétés. Re- 
présentants intègres du peuple français, voici le grand secret 
que Ton vous révèle pour rétablir les finances : il s'agit simple- 
ment de mettre les bénéficiers à la place des capitalistes et 
les capitalistes à la place des bénéficiers. 

Puis Maury fit toucher du doigt le complot des agioteurs, 
spéculant d'avance sur la motion qu'ils avaient chargé l'évê- 
que d'Autun de faire pour eux. 

— Secondez donc, messieurs, une conjuration si patriotique. 
Livrez les ministres du culte, vos pasteurs, vos parents, vos 
compatriotes, à cette horde d'agioteurs et d'étrangers..., et 
retournez dans vos provinces pour y recueillir les bénédic- 
tions de vos concitoyens ! 

— Quoi ! messieurs, pour enrichir des spéculateurs avides, 
vous nous enlèveriez des biens qui, n'étant point héréditaires, 
sont le patrimoine successif et commun de toutes les familles; 
des biens que nous voulons vous conserver pour vos propres 
enfants ; des biens dont les descendants de tous nos concitoy- 
ens sont les héritiers présomptifs, et dont les cinq sixièmes 
seront toujours nécessairement affectés à la classe des com- 
munes? 

Après cette habile adjuration, Maury montra combien l'on 
méconnaissait le vœu national et la justice, en dépouillant les 
pauvres du patrimoine du clergé. Prenant ensuite à partie 
tous ceux qui possédaient parmi ses auditeurs, il prophétisa 
le socialisme des Jacobins. 

— Nous sommes attaqués aujourd'hui, dit-il ; mais, ne 
vous y trompez pas, si nous sommes dépouillés, vous le serez 

à votre tour Si la nation a le droit de remonter à l'origine 

de la société pour nous dépouiller de nos propriétés, ce nou- 
veau principe métaphysique vous conduira directement à 
toutes les insurrections de la loi agraire... Le peuple aura 
sur vous tous les droits que vous exercerez sur nous ; il dira 
aussi qu'il est la nation. 

Comme l'orateur romain qui entendait les pas de Catilina 
aux approches du forum, Maury adjurait les députés de la 



DE 1746 A 1791. XLVII 



France de prendre garde, car, dît-il, « notre jeune liberté, qui 
se méconnaît encore, n'est déjà plus que le despotisme de la 
licence la plus effrénée ». 

Ramassant enfin dans son âme et dans sa voix un dernier 
cri, de nature à réveiller tout à la fois les fibres généreuses de 
la Révolution et celles non moins pressantes de la sauvegarde 
des intérêts et de la lutte pour la vie : 

— Vous voulez être libres? dit-il, eh bien, souvenez-vous 
que sans propriété il n*y a plus de liberté ! 

Mirabeau comprit qu'il fallait laisser s'affaiblir l'impression 
de cette première passe d'armes. Dix jours durant, il se tut. 
Puis, quand il estima que les excitations des clubs avaient 
suffisamment amorti les souvenirs qu'il redoutaît,le 23 octobre, 
l'habile chef des conjurés demanda la reprise de la discussion 
et s'efforça, en affectant un air dégagé et comme de la com- 
passion, de traiter son adversaire en petit écolier de Sor- 
bonne, à qui quelques leçons de logique ne seront point 
inutiles. 

— Quelque opinion que j'aie de la dialectique du préo- 
pinant, j'avoue qu'il est difficile, même pour lui, — -. et il sou- 
ligna, avec un dédain de grand seigneur, ce même pour lui\ 

de prouver que le principe est la même chose que la consé- 
quence. 

Il développa son argumentation avec le calme d'un régent 
de philosophie qui fait sa leçon et parle de haut, jonglant de 
façon très spirituelle avec les syllogismes et les paradoxes, 
s'amusant, comme le chat d'une souris, des arguments de son 
adversaire, qu'il opposait les uns aux autres, y trouvant des 
pétitions de principes et des sophismes pitoyables, tandis que 
l'Assemblée riait aux larmes et se complaisait à cette comi- 
que leçon de philosophie travestie. Les rires l'encourageant, 
Mirabeau s'oublia jusqu'à interpeller son écolier. 

— Monsieur Maury, fit-il en affectant de se donner un 
sérieux pédant qui augmentait l'hilarité dans la salle, mon- 
sieur Maury, je vais maintenant vous enfermer dans un cercle 
vicieux ! 



XLVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



Interpellé directement, Maury avait la réplique leste. Il en 
usa : 

— Ah ! fit-îl sans bouger de son banc, ah ! ah ! monsieur 
de Mirabeau, vous allez donc m'embrasser?... 

A cette répartie sanglante, à cette allusion aux vices du 
trop agressif député d'Aix, les rieurs changèrent de camp et 
Mirabeau fut décontenancé. 

Dix longs jours se passèrent encore, durant lesquels une 
sorte de trêve sembla dominer les passions et les partis. L'As- 
semblée s'occupait de toute espèce de questions, mais elle 
s'en occupait distraitement: sous ce calme apparent,on sentait 
une tempête sourde. Elle éclata le 30 octobre. 

Ce jour-là, Mirabeau démasqua ses batteries. 

— Je demande, fit-il, que tous les biens du clergé soient 
enfin déclarés propriété de la nation, sauf à celle-ci de pour- 
voir d'une manière convenable à la décence du culte et à la 
subsistance des ministres des autels. 

Se tournant vers les curés, représentants de ce pauvre bas 
clergé trop souvent réduit à ce qu'on appelait la portion con- 
grue, c'est-à-dire à la misère, il ajouta d'un ton câlin : 

— Aucun curé de campagne n'aura moins de 1,200 livres. 
Puis, démasquant le fond de sa pensée et le secret de la 

secte, il promit, au nom de l'ttat, <L le subside avec lequel, 
dit-il, on salarie les officiers de morale et d'instruction ». 

A ce mot de salaire et à ce titre à! officiers de morale jeté 
aux prêtres de Jésus-Christ, Maury se leva pour pro- 
tester, 

Mirabeau crut l'écraser, en répondant à son interruption 
par cette réplique hautaine : 

— Il serait temps que l'on abjurât les préjugés d'ignorance 
orgueilleuse, qui font dédaigner les mots salaire et 
salariés. 

Il ajouta, avec un cynisme superbe qui est resté pro- 
verbial : 

— Quant à moi, je ne connais que trois manières d'exister 
dans la société : il faut être mendiant, voleur ou salarié. 



DE. 1746 A I79I. XLIX 



C'est la théorie du plus hideux socialisme, la négation de 
la propriété, et lorsque, à cinquante ans de là, Proudhon osera 
s'écrier : € La propriété, c'est le vol ! » il sera l'écho, le com- 
mentateur et le logicien impitoyable des prémisses posées par 
Mirabeau. 

Il y a plus. En étalant à la tribune française ce mot de 
4L salaire >, le chef du parti révolutionnaire laissait voir, dans 
son effrayante nudité, le fond du complot. 

On ne voulait plus d'un clergé indépendant et libre, d'une 
Église à l'abri du besoin, d'un sacerdoce qui n'attend pas 
qu'on daigne laisser tomber sur ses mains tendues un peu de 
pain mesuré avec parcimonie et qu'on supprimera le jour où 
il aura cessé de plaire. On veut d'un clergé fonctionnaire de 
l'Etat et salarié par lui ! 

Maury vit clair dans la prétention jacobine d'introduire ce 
droit nouveau, pire et cent fois plus despotique que ne le fut 
jamais le césarisme des rois gallicans. Il ne fit qu'un bond de 
sa place à celle que Mirabeau venait de quitter. 

Déjà, le propre frère du député d'Aix avait constaté que 
la logique des poumons était aussi nécessaire dans cette 
Assemblée que la logique des raisonnements. La gauche hur- 
lait, la Montagne rugissait, les tribunes éclataient en fureur. 
Les uns et les autres avaient compté sans la voix de stentor 
qui allait répondre aux mugissements du taureau populaire, 
cette voix rude et retentissante dont les contemporains parlent 
tous avec admiration, « qu'on n'oubliait jamais, raconte M. de 
Ségur dans ses Mémoires,quand on l'avait une fois entendue». 
La tempête ne lui faisait pas peur, au contraire ; comme cet 
oiseau de proie qui ne sait déployer la vaste envergure de ses 
grandes ailes qu'au sein de l'orage, il l'eût provoquée plutôt 
que de la fuir. 

Lançant sa note aiguë par-dessus ce fracas et cette houle,' 
il domina la tourmente et se fit écouter : 

— Messieurs, dit-il d'une voix frémissante, j*ai besoin d'être 
soutenu par un sentiment profond de mes devoirs pour entrer 
dans la lice. Mais, au delà de cette enceinte, j'aperçois la 

Correspondance inédite. D 



L NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

France, l'Europe, et la postérité qui jugera vos jugements. 
Puis, comme le silence s'établit, il en profita pour répondre 
à la leçon de dialectique que Mirabeau s'était ironiquement 
complu à lui faire entendre : 

— Messieurs, reprit-il d'un ton incisif, mordant, qui criait 
comme une lime sur Tacier, M. le comte de Mirabeau vous a 
proposé de consacrer le principe sans s'occuper des consé- 
quences. Je m'honore d'avoir à combattre un tel adversaire 
mais je ne lui répondrai que quand l'Assemblée sera devenue 
une école de métaphysiciens. Il ne veut pas qu'on discute les 
conséquences. Mais, si elles sont funestes, dangereuses, il faut 
donc laisser de côté le principe ? 

Voyant que l'orateur allait prendre un ton plus calme, dis- 
serter comme il convient à des auditeurs sérieux, les injures, 
les interpellations, les interruptions bruyantes, les cris d'ani- 
maux recommencèrent. Sans se déconcerter, Maury éleva le 
diapason à l'unisson de la tempête, interpellant lui aussi, 
répondant aux interrupteurs, les accusant de vouloir étouffer 
un corps dont ils feignaient de vouloir seulement corriger les 
abus. Le président, gagné à la cause de Mirabeau, le rappela 
à l'ordre. Maury le rappela lui-même à la décence; et, comme 
le président furieux ne cessait d'agiter la sonnette pour couvrir 
la parole de l'orateur, celui-ci, impatienté, se tourne vers lui, 
et, avec cet accent narquois qu'il savait prendre pour clouer 
tous ces moutons de Panurge d'un mot plaisant qui les décon- 
tenançait toujours : 

— Eh! monsieur le président, ccUe sonnette, pendez-vous- 
la au cou, donc ! 

Inutile d'ajouter que la sonnette tomba des mains du pré- 
sident et demeura silencieuse jusqu'à la fin du discours. 
, Maury en profita pour achever sa réfutation des sophismcs 
de Mirabeau. En terminant, il eut un mouvement de superbe 
douleur : 

— Vous l'avez dit vous-mêmes, messieurs, s'écrîa-t-il avec 
des sanglots dans la voix, vous êtes environnés de ruines, et 
vous voulez augmenter les décombres qui couvrent le sol où 



DE 1746 A I79I. LI 



VOUS devriez bâtir. Tout est en fermentation. Déjà, vous êtes 
réduits à empêcher les citoyens de s'assembler. 

De violents murmures, dît le Moniteur, accueillirent cette 
allusion aux récents massacres des septembriseurs et aux 
motions incendiaires du club des Jacobins. Maury s'y atteji- 
dait, et, jetant un dernier défi aux spoliateurs de l'Église : 

— Le plus terrible des despotismes, osa-t-il s'écrier, c'est 
celui qui porte le masque de la liberté. 

Et il quitta la tribune. 

XI. 

Un jour, c'était au mois d'octobre 1790, le clergé d'Alsace, 
s'estimant garanti dans ses biens par le traité de Westphalie, 
avait prévenu ses fermiers que les décrets prononçant l'expo- 
liation du clergé de France ne les regardaient pas. L'acte fut 
déféré à l'Assemblée par le maire de Strasbourg, luthérien et 
révolutionnaire acharné, comme entaché de faux, de rébellion 
et de tentative contre-révolutionnaire. Le rapporteur Chasset 
conclut qu'il fallait poursuivre le clergé d'Alsace. 

Le jour pour faire passer ce décret était bien choisi : c'était 
un dimanche, jour où les membres du côté droit étaient ordi- 
nairement en petit nombre. Dieu permit que l'abbé Maury 
vînt ce jour-là à l'Assemblée, où on ne l'attendait pas. Il s'in- 
forma de l'objet qui causait la fermentation générale et, d'un 
bond, sautant à la tribune, sans avoir eu un moment pour 
réfléchir, il prononça un des discours les plus éloquents dont 
il ait jamais fait retentir cette tribune célèbre. 

Il adjure d'abord ses collègues d'appliquer le règlement 
qui vient d'être violé, car cette question devait être ajournée. 

— Si quelqu'un prétend soutenir le contraîre,qu'il se lève !... 
Personne ne se montre ? Je conclus de ce silence que je peux 
poursuivre. 

Et alors, malgré les murmures, les cris, les insultes, prenant 
à partie cette Assemblée hostile, il demande ironiquement : 

— Si vous n'avez pas ajourné, apprenez-moi de grâce ce 
que vous avez décrété... Votre procès-verbal atteste un ajour- 



LU NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

nement, et il faut bien que cette décision existe, ou que cette 
auguste Assen^blée ait rendu un décret digne des Petites- 
Maisons. 

— Du reste, ajouta-t-il avec un fin sourire, ne craig^nez rien 
pour votre gloire, je vais la défendre contre les sophismes de 
votre rapporteur. 

Et, d'un ton superbe d'indignation contenue, il fait le procès 
à l'Assemblée, qui l'écoute en grondant : 

— Je sais bien, messieurs, qu'aujourd'hui la réclamation du 
clergé d'Alsace ne vous embarrasserait guère ; vous avez fait 
de si étonnants progrès dans la conquête des biens d'autruî, 
que le suprême moyen de la question préalable étoufferait 
bientôt la voix du téméraire qui oserait plaider ici la cause 
de la justice au tribunal de la force. Mais, dans le mois de 
septembre 1789, souffrez que je vous le rappelle avec respect, 
votre éducation législative n'était pas si avancée ; vous aviez 
encore la circonspection et la réserve que vous commandait 
l'incertitude de votre renommée. Depuis ce temps, votre gloire 
a parfaitement dissipé vos scrupules, et vous n'avez montré, 
dans l'invasion des biens du clergé, que la morale des con- 
quérants. Je suppose que, le 25 du même mois de septembre, 
un bénéficier d'Alsace eût écrit dans cette province que 
l'Assemblée nationale avait ajourné les réclamations des 
ecclésiastiques contre ce décret, et je demande si, à cette 
époque, on aurait osé lui faire un crime de s'être prévalu 
d'un décret d'ajournement rendu la veille... Oui !... 
Vous dites oui ! et moi, je dis non ! et la raison est de mon 
avis. 

Sur cette fière affirmation, il établit, par le texte même du 
traité de Westphalîe, le bien fondé de la conduite du clergé 
alsacien. Il la justifie par les lettres des évêques de Spire et 
de Strasbourg que l'Assemblée a accueillies, en s'abstenant, 
dit-il, i pour cette fois, des huées et des éclats de rire qui 
conviennent toujours mal à des spoliateurs en présence de 
leurs victimes ». 

Puis, il passe à l'examen des autres articles du décret, 4: qui 



DE 1746 A I79I. LUI 



VOUS est proposé, dit-il, par votre comité ecclésiastique, ou 
plutôt antiecclésiastique ^. 

Et comme on murmure à cette qualification, il relève 
encore plus haut sa belle tête, et, dotninant les interrup- 
teurs : 

— Si Ton me fâche, s*écrîe-t-il, je n'appellerai pas simple- 
ment ce comité antiecclésiastique, je l'appellerai antichrétien, 
et je demanderai d'être admis à la preuve. Est-ce bien ce 
comité, ou un comité de récherches, un comité de l'Inquisition 
que nous venons d'entendre ? Il faut être nourri des maximes 
des Néron, des Phalaris et des Tibère, pour n'être pas révolté 
des principes atroces que le rapporteur vient de nous débiter, 
dans cette tribune, avec un sang-froid qui ajoute infiniment à 
leur barbarie. Quoi ! Messieurs,on ose vous proposer de fonder 
une procédure criminelle sur une traduction anonyme que 
personne n'avoue, et dont on ne nous désigne pas même 
l'auteur ; sur une traduction dans une langue dont M. Chasset 
ne sait pas un seul mot et que nous n'entendons pas nous- 
mêmes ! Ah ! la toute-puissance de cette Assemblée n'est que 
trop connue dans le royaume ; mais elle ne va pas pourtant 
jusqu'à créer des crimes imaginaires, jusqu'à fabriquer des 
délits illusoires, pour motiver des poursuites trop réelles. 
Voilà donc jusqu'où peut s'avilir, voilà donc jusqu'où peut 
s'aveugler l'esprit de persécution dans un comité dont les 
membres sont dispensés de rougir ! C'est vous, implacables 
calomniateurs, qui êtes les véritables ennemis de l'Assemblée 
nationale ; c'est vous qui avez voulu faire distiller dans nos 
décrets le venin de la haine dont vos âmes sont remplies. Et 
vous osez vous asseoir parmi les législateurs de la France ! 
Vous osez, dans votre superbe délire, nous inviter à devenir 
les complices de vos absurdes fureurs ! Je ne vous dénonce 
pas aux tribunaux, puisque vous êtes inviolables, mais je vous 
dénonce à l'opinion, qui nous doit une justice exemplaire de 
votre audace et de vos lâches persécutions ; je vous dénonce 
à la France entière, dont vous profanez la confiance et dont 
vous déshonorez le caractère national. 



LIV NOTICE BIOGRAPHIC^UE SUR L'ABBÉ MAURY 

Après quoi, se substituant avec intrépidité aux accusés, 
prenant leur place au milieu des cris de fureur de ceux qui 
sentaient la proie leur échapper par cette intervention inat- 
tendue et redoutée, Maury croisa bravement les bras sur sa 
large poitrine, et dit : 

— Eh ! quel est donc le délit qu'on impute au clergé d'Al- 
sace? Les bénéficiers de Strasbourg ont écrit à quelques 
citoyens tentés d'acquérir des biens ecclésiastiques dans cette 
province, qu'ils les invitaient à faire de sérieuses réflexions sur 
leur projet.,. Est-on rebelle, est- on factieux, est-on l'ennemi 
de l'Etat, est-on criminel de lèse-nation, quand on invite les 
acquéreurs de nos biens à faire de sérieuses réflexions? Eh 
bien, je vais me rendre coupable de ce grand crime sous les 
yeux de la France entière ! J'invite donc hautement tous ceux 
qui sont tentés de s'approprier nos dépouilles, de faire de 
sérieuses et de très sérieuses réflexions, et je me livre à toutes 
les poursuites criminelles que mérite une pareille déclaration 
de ma bouche. 

Fuis, bravement, sans forfanterie mais sans peur non plus, 
il attendit l'effet de sa noble déclaration. Personne n'osa lever 
la voix, et c'est au milieu d'un profond silence qu'il jeta à ses 
auditeurs stupéfaits cette fîère parole : 

<L L'Europe vous observe, la France commence à vous 
juger... La raison, la justice, la vérité sont éternelles !... > 

L'éloquence foudroyante de l'abbé Maury triompha de la 
fureur des ennemis du clergé. La délation calomnieuse du 
maire luthérien de Strasbourg, le rapport insidieux et l'éru- 
dition allemande de M. Chasset, les sophismes puérils de 
M. de Lameth, la bile de M. Rewbell, la haine universelle 
contre le clergé, toutes les passions furent forcées de céder a 
l'empire de la raison, du sentiment, de l'éloquence, portés à 
leur^plus haut degré ('). 

X. MAKCIL, Tiibkftt, pk Fç. 



DE 1746 A 179I. LV 



XII. 

Nous sommes en 1791. Des listes de proscription, colpor- 
tées par des gamins sinistres, circulent sous les galeries du 
Palais-Royal. Maury en a reçu directement un exemplaire : 
son nom y figure. On y promet une forte récompense à qui 
apportera sa tête au café du Caveau ('). Voilà, il le sait bien, 
un nom pour la foule lâchée comme une meute : il le sait 
encore, maintenant il suffira qu^une bande rencontre l'homme 
dénoncé, le malheureux ira jusqu'à la lanterne du coin, mais 
non au delà. Déjà, en effet, il n'a dû son salut qu'à la vigueur 
d'un curé, qui l'a pris à bras le corps et l'a jeté dans le carrosse 
de l'archevêque d'Arles. En traversant le pont Neuf, il a pu 
lire des placards qui demandaient un carcan pour l'abbé 
Maury, et les feuilles publiques ont raconté comment, dans la 
bande sauvage qui ramenait le Roi et la famille royale à 
Paris, un brigand, vêtu d'une souquenille rouge, a crié à plu- 
sieurs reprises, à la portière du carrosse royal, qu'il lui faut la 
tête de l'abbé Maury pour jouer aux quilles (•). 

Plus tranquille que s'il s'était promené dans les plaines de 
Valréas ou dans les chemins avoîsinant Lombez, à pied, len- 
tement, sans même daigner regarder autour de lui, il a pris 
le chemin de l'Assemblée. 

A tout prix, cependant, il faut l'empêcher d'y arriver, car 
la séance sera décisive, c'est aujourd'hui que la lutte s'enga- 
gera sur la question capitale : les Jacobins ont décidé d'en 
finir aujourd'hui avec la monarchie. 

Autour de Maury, ce sont des cris de mort, des hurlements 
sauvages, et personne cependant n'a osé porter la main sur 
le fier Vauclusien, dont les formes athlétiques et la parfaite 
sérénité imposent à cette horde de hurleurs. Maïs, quand il 
est parvenu au bas du perron, au moment où il lève le pied 
pour gravir la première marche, quelqu'un, du milieu de la 

1. Taine, op. cit., t. II. 

2. IbicL 



LVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L*ABBÉ MAURY 

qu'on vous applaudisse, pourvu que Ton m'écoute. Obtenez- 
moi donc du silence, si vous croyez réellement triompher de 
mes principes ; car, au milieu du bruit, vous ne triompheriez 
que de mes poumons !..• 

Au sortir de cette séance, des meurtriers conjurés l'atten- 
daient sur le seuil: Il les vit, et, sans le moindre trouble, marcha 
vers eux. Une clameur de huées s'éleva sur la place. Maury 
n'en fut point ému, il y était fait, et son mépris pour cette 
populace souveraine ne lui permettait pas d'en éprouver la 
moindre colère. A la faveur de ces cris et de la bousculade qui 
les accompagna, les affidés essayèrent d'exécuter le program- 
me. L'un d'eux, le premier, le heurta vivement, tandis que 
l'autre le poussait en sens contraire. Comme un chêne qui 
résiste à la poussée des bûcherons,entre ceô deux chocs,Maury 
resta debout et ferme. Le plan allait échouer, quand l'orga- 
nisateur de ce meurtre, furieux de voir sa proie lui échapper, 
sortant de dessous sa carmagnole un couperet fraîchement 
aiguisé, s'élança de la place vers lui, en criant : 

— Où est-il, cet abbé Maury ? Je vais l'envoyer dire sa 
messe aux enfers ! 

Maury se ressouvint alors des armes dont un ami avait 
tantôt chargé de force sa poche.Prompt comme l'éclair, il les 
saisit, et, présentant les deux pistolets au brigand qui 
s'élance : 

— Tiens, dit-îl, si tu as du coeur, voilà les burettes pour la 
servir ! 

L'homme, épouvanté, recula et se perdit dans la foule, 
tandis que la multitude, charmée de cet héroïsme tranquille, 
transformée en un clin d'œil, battait des mains autour de celui 
qu'elle venait de huer. 

En rentrant chez lui, il trouva une lettre du roi. 

Louis XVI lui écrirait : 

€ Monsieur l'abbé, vous avez le courage des Ambroise, 
l'éloquence des Chrysostome. La haine de bien des gens vous 
environne. Comme un autre Bossuet, il vous est impossible 
de transiger avec l'erreur ; et vous êtes, comme le savant 



DE 1746 A 1791. LIX, 



évêque de Meaux, en butte à la calomnie. Rien ne m'étonne 
de votre part Vous avez le zèle d'un véritable ministre des 
autels et le cœur d'un Français de la vieille monarchie. Vous 
excitez mon admiration ; mais je redoute pour vous la haine 
de nos ennemis communs : ils attaquent à la fois le trône et 
l'autel, et vous les défendez l'un et l'autre. Il y a quelques jours, 
sans votre imperturbable sang-froid, sans vos ingénieuses 
reparties, je perdais un Français totalement dévoué à la cause 
de son Roi, et l'Église un de ses défenseurs les plus éloquents. 
Daignez songer que nous avons besoin de vous, que vous nous 
êtes nécessaire, et qu'il n'est pas toujours utile et toujours 
bien de s'exposer à des périls certains. Usez avec modération 
de ces talents, de ces connaissances, de ce courage dont vos 
amis et moi tirons vanité. Sachez temporiser ; la prudence 
est ici bien nécessaire, votre Roi vous en conjure : trop 
heureux s'il peut un jour s'acquitter envers vous, et vous 
prouver sa reconnaissance, son estime et son amitié. :^ 

Défenseur de la cause sociale, Maury mérita ce témoignage 
de son Roi. Il en mérita un autre, quand le chef de l'Église 
le vit aux prises avec l'œuvre la plus satanique de la Révolu- 
tion, luttant à corps perdu contre Mirabeau, qu'il réduisit 
au silence, sur cette question vitale de la constitution civile 

du clergé. 

XIII. 

La conjuration datait de loin. Préparée dans les antres 
mystérieux où l'on se cache pour se dire à voix basse ces 
demi-mots que les assassins bégayent pour sonder les com- 
plices, elle avait peu à peu remonté de la cave au salon, où 
l'un des chefs avait dit un jour, en riant aux éclats, tandis que 
la compagnie applaudissait : 

— Ah ! dans vingt ans, l'Église catholique aura beau jeu 1 
Les vingt ans sont passés et l'heure est venue. 

Déjà, on a confisqué les biens du clergé, tout comme on 
dépouilla le Christ de sa tunique et de sa robe. 

— Quand nous les tiendrons par la faim, disaient les con- 
jurés, ce sera bientôt fini ! 



LX NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

Mais voilà que cette spoliation, au contraire, tourne à 
la gloire de TÉglise et la purifie d'une lèpre qui la désho- 
norait. 

— Vous nous enlevez nos croix d*or, s'est écrié un évêque, 
répétant un mot de M. de Montlosier,eh bien ! nous prendrons 
une croix de bois, c'est une croix de bois qui a sauvé le 
monde ! 

Craignant, comme les Pharisiens, que leur victime ne s'é- 
chappât, les ennemis appelèrent dans leurs conseils des 
complices dont ils savaient la haine invétérée et la malice 
savante. 

— Voulez-vous ruiner à tout jamais cette Église? dirent 
les survenants, séparez-la de son centre, interrompez la circu- 
lation vitale qui s'en va sans cesse demander au cœur un sang 
nouveau, rompez les liens de l'unité romaine, c'en est fait de 
l'Église en France ! 

Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient quelques sectaires attar- 
dés,qui, suivant l'expression de Sieyès^ ne voyaient dans la 
Révolution que l'occasion de faire l'apothéose des mânes de 
Port- Royal. Puis, avec ces jansénistes haineux, c'étaient les 
gallicans, moins haineux que les héritiers des vengeances de 
Saint-Cyran, mais aussi hostiles qu'eux au principe même de 
l'unité catholique et non moins enclins que leurs doctrines et 
leurs préjugés au schisme. . 

Jansénistes et gallicans, appelés à la rescousse, dressèrent 
le plan d'une Église constitutionnelle et nationale, où ils in- 
fusèrent leur venin. 

C'était le système de l'Église anglicane, avec la franchise 
en moins. 

Mirabeau et Barnave unirent leurs efforts pour implanter 
ce système en France, et ils n'eurent pas d'auxiliaire plus zélé 
que Robespierre. 

De cette coalition monstrueuse entre des sectaires, des 
schismatîques, des philosophes, des incrédules, des idéologues 
et des jacobins, naquit ce monstre sanguinaire qu'on appelle 
la Constitution civile du clergé de France. 



DE 1746 A 179I. LXI 



Cette Constitution prétendait asservir TÉglise à TÉlat, et 
soustraire le clergé à Tordre même des institutions divines. 

Elle instituait les pasteurs,elle supprimait ou refondait à son 
gré les diocèses, elle imposait aux évêques les règles de leur 
administration, elle soumettait les évêques et les curés à l'élec- 
tion, elle les soustrayait les uns et les autres au centre de 
Tunité catholique pour les rattacher à un bureau spécial du 
nouveau régime chargé de diriger à son gré ce qu'on appelaft 
les cultes. Sous un nom hypocrite, c'était le schisme dans 
toute sa hideun Dès lors, c'était la mort à^ bref délai ! 

Pour que rien ne manquât à la ressemblance, lorsque l'heure 
de la puissance des ténèbres sonna sur notre clergé, de son 
sein, comme autrefois du collège apostolique, sortit la com- 
plicité des trahisons,sans lesquelles les conspirateurs n'eussent 
pu mener leur œuvre à terme, et, dans Iç sanhédrin des vol- 
tairiens, des jansénistes et des jacobins, on vit venir quelques 
abbés du tiers état, dévorés d'ambition et prêts à tout pour 
la satisfaire : 

— Que nous donnerez-vous, si nous vous le livrons ? dirent- 
ils comme Judas, en parlant de l'Eglise, dont les dignités et 
les honneurs tentaient leur âme vénale. 

On leur promit des mitres tricolores, ils se vendirent ! 

Telle est, en traits rapides, l'esquisse historique et doctri- 
nale decette œuvre sàtanique qui causa tant de ruines,entraina 
la Révolution dans la voie des persécutions sanglantes et fit 
entrer le nouveau régime dans une ornière d*où il n'est point 
encore bien sorti. 

Monstrueux amalgame de philosophie encyclopédiste, de 
gallicanisme parlementaire, de jansénisme et même de pro- 
testantisme, la Constitution civile du clergé allait mettre notre 
Église à deux doigts de sa ruine ! 

On pressent les bouillonnements de l'âme de Maury, tandis 
qu'il assistait aux premiers et longs débats qui marquèrent 
l'introduction de ce projet à la Constituante. 

Mirabeau monta à la tribune. 

€ Si on peut être éloquent dans une cause inique, tout en 



LXII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

faisant litière de la bonne foi,du bon sens,de la saine politique, 
et en remplaçant les raisons absentes par de grossières 
injures, certes Mirabeau fut éloquent ce jour-là. L'éloquence 
est un don particulier du Ciel ; elle ne présuppose ni Thon- 
néteté ni le savoir ; on peut être éloquent en débitant des 
infamies. > 

Un discours comme celui de Mirabeau ne s'analyse pas : 
c'est une dénonciation perpétuelle du clergé à la barre des 
énergumènes de l'Assemblée et aux bandits des tribunes. Il 
poussait des cris dégage, il criait à la trahison : tous ceux qui 
s'opposent à. la Constitution civile du clergé, ce sont des 
conspirateurs : 

— C'est la ruse, osa-t-il dire, qui se cache sous le masque 
de la piété ; c'est l'artifice d'une cabale infernale formée 
dans votre sein, qui continue à méditer des mesures pour 
le renversement de la Constitution, en affectant le ton de la 
paix. 

Ainsi, la longanimité du pape,la patience du roi, le silence 
du clergé, tout cela, c'est l'indice des plus perfides menées 
et le signe de complots que trame l'Église contre la Révolu- 
tion. 

Toujours, on le voit, le même renversement des rôles, 
toujours l'agneau coupable et le loup innocent. Si nous parlons» 
nous sommes des séditieux ; si nous nous taisons, nous som- 
mes des conspirateurs cachés dans l'ombre ! 

Se taire plus longtemps devenait coupable, et, sous 
peine de paraître complices, ils devaient enfin se déclarer 
et parler. 

Maury se leva. Mais au moment oii il se dirigeait vers la 
tribune, il rencontra un évêque qui s'y dirigeait aussi. C'était 
l'évêque de Clermont.Maury s'effaça respectueusement devant 
lui. 

Le premier donc, l'évêque de Clermont prit la parole. 

€ D'un maintien élevé, calme, imposant, le prélat prononça, 
d'une voix ferme et avec un accent de persuasion au-dessus 
duquel il n'y a aucun pouvoir de l'éloquence, des paroles qui 



DE 1746 A 179I. LXIII 



jetèrent Tétonnement et le trouble parmi les partisans des 
mesures les plus rigoureuses.On voyait que son sacrifice était 
consommé, ainsi que celui de ses confrères apostoliques ; que 
la pauvreté leur était devenue chère ; que désormais les pré- 
dications du désert leur paraissaient seules faites pour ramener 
le siècle égaré ; qu'un pressentiment religieux, en leur mon- 
trant toutes leurs souffrances, leur découvrait que la religion 
allait refleurir sous la hache des bourreaux. 

i C'était le soir. Les paroles solennelles de Tévêque de 
Clermont roulaient profondément dans la vaste enceinte, et 
ressemblaient aux paroles prophétiques des mourants. Ceux 
qui allaient lancer la persécution "paraissaient plus interdits 
que ceux qui allaient en être les victimes. La Montagne était 
muette d'effroi. Les tribunes s'étonnaient de n'oser plus pro- 
férer des blasphèmes \ » 

Quand il eut fini, cent cinquante évêques ou curés deman- 
dèrent qu'il leur fût permis d'en référer au Saint-Siège ou à 
un concile. Leur demande fut écartée par le vote de l'ordre du 
jour. 

C'est alors que Maury prit la parole. 

II avait à peine ouvert la bouche, que des murmures vio- 
lents tentèrent de couvrir sa voix redoutée. 

— Si ces murmures, fit-il dédaigneusement, me décèlent 
d'avance votre opinion, où est donc votre impartialité judi- 
ciaire ? S'ils m'avertissent au contraire de prouver ce que 
j'avance, ils sont prématurés ; car il faut bien que j'énonce 
ma proposition avant d'en fournir la preuve. La justice et 
l'humanité vous prescrivent cette patience... si la bien- 
séance ne suffit pas pour vous forcer d'écouter du moins les 
victimes... 

Les murmures redoublèrent. Maury leur opposa cette fière 
réplique : 

— Eh ! messieurs, la toute-puissance que vous avez usurpée 
ne doit pas nous empêcher d'élever devant vous les barrières 
de la raison, puisque vous avez d'avance la certitude de les 

I. Lacretelle. 



LXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 



franchir... Je le répète donc, avec toute l'intrëpidîté de la 
conviction la plus intime, et en portant à tous mes adver- 
saires le défi de me répondre, je ne dis point par des mur- 
mures insignifiants, mais par des raisons plausibles :il est de 
Pintérêt de la religion, il est de l'intérêt des peuples eux- 
mêmes, que les ecclésiastiques n'obtempèrent point, sans le 
concours de la puissance spirituelle, à vos nouveaux décrets 
relatifs au clergé. L'intérêt de la religion est sans doute que 
la chaîne des pasteurs se perpétue dans ce royaume, auquel 
sa primogéniture dans l'ordre de la foi donne un rang si émi- 
nent parmi les autres empires chrétiens. Or, comment s'y 
perpétuerait-il, si le ministère pastoral était amovible ; s'il 
reposait sur des bases toujours vacillantes ; si les liens sacrés 
de famille spirituelle, entre le pasteur et le troupeau, étaient 
dissolubles au gré des puissances temporelles ; si l'on pouvait 
exclure arbitrairement des églises les évêques et les curés 
qu'une institution canonique et régulière y a placés ? Que 
deviendrait enfin la discipline de l'Eglise chrétienne, si vous 
pouviez, sans consulter aucune de ces règles, renverser un 
siège épiscopal que votre seule autorité n'a point établi, et 
destituer ainsi des ministres de la religion que vous n'avez 
jamais institués ? 

Prenant aussitôt à partie la Constituante, avec une savante 
habileté de tactique parlementaire, il la met incontinent en 
contradiction avec elle-même : 

— Quoi 1 vous avez décrété qu'un sous-lieutenant d'infan- 
terie ne saurait être destitué de son emploi, sans le jugement 
préalable d'un conseil de guerre, et vous prétendez refuser la 
même inamovibilité et les mêmes garanties judiciaires à vos 
pasteurs?... On ne cesse d'abuser ici, contre nous, des prin- 
cipes de la liberté... Eh bien! c'est cette liberté que nous 
invoquons!... 

A cette fière revendication, que Maury énonçait avec la 
même assurance que mît saint Paul à se proclamer citoyen 
romain et à en réclamer les privilèges, comme il arrive à des 
adversaires surpris en flagrant délit d'illogisme, les sectaires 



DE 1746 A 1791. LXV 



firent entendre, dit le Moniteur, de « violents murmures ». 
Maury s'arrêta : 

— Pardonnez, messieurs, dit-il, si ma raison ne fléchit pas 
devant la logique des murmures. Je n'entends pas la langue 
que vous me parlez en tumulte, lorsque vous n'articulez 
aucun mot. C'est ainsi qu'on arrête un opinant, je le sais 
bien, ce n'est pas ainsi qu'on le réfute. .Si vous voulez me 
répondre, voici les assertions que je vous somme de com- 
battre. 

Et, dans une série serrée de raisonnements, il démontra 
comment l'Assemblée, dépassant ses pouvoirs, se dénonçait 
elle-même à la nation, comme une assemblée de tyrans. 

A ce mot, les murmures redoublèrent, plus violents et plus 
prolongés. Maury croisa dédaigneusement les bras, attendant 
un répit pour dire : 

— Je vous avertis que la conséquence naturelle de vos 
bruyantes et indécentes clameurs, c'est que vous êtes réduits 
à la nécessité de m'interrompre continuellement, parce que 
vous sentez l'impossibilité de me répondre. 

A la faveur du silence qui suivit cette apostrophe, l'orateur 
démontra que la Constituante commettait une monstrueuse 
confusion de pouvoirs, et il développait ce thème, quand un 
des auteurs de ce projet de loi schismatique crut pouvoir 
ricaner tout haut, et dire à ses voisins que l'abbé Maury, sans 
le vouloir, lui venait en aide. Maury l'interpella directement 
et, le prenant à partie, il se joua du malheureux comme le 
chat d'une souris : 

— Vous prétendez, vous, monsieur de Menou, dit-il à l'in- 
terrupteur, en votre qualité de théologien de notre comité 
militaire, qu'en avançant ces principes que vous ne con- 
naissez pas, je fais l'apologie du comité ecclésiastique, et 
que je sers ainsi la chose publique sans le vouloir. Sans 
le vouloir?... J'ignore, monsieur, si votre théologie vous 
a appris à mieux deviner mes intentions que votre logi- 
que ne vous a enseigné l'art de réfuter mes raisonnements 
Eh bien ! je continue à servir la chose publique à votre gré... 

Correspondance inédile. E 



LXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABIîÉ MAURY 



On tenta de Tempêcher d'aller plus loin. 

— Vous avez beau m*interrompre, crîa-t-îl, vous ne perdrez 
pas un mot de ma censure. 

— On vous répondra, crîa-t-on de divers bancs. 

— Vous demandez à répondre ? Vous avez en effet grand 
besoin d'une apologie. Attendez donc que l'accusation soit 
tout entière, car je n'ai pas encore tout dit, et il faut tout dire 
aujourd'hui, pour n'y plus revenir. Je veux tirer enfin de vous 
la justice »que me promet l'opinion publique, en révélant 
l'esprit dont vous êtes animés. 

Et alors, s'élançant d'un bond à des hauteurs sublimes qui 
rappelaient les plus belles heures de l'éloquence humaine, 
dans un magnifique langage, l'orateur inspiré fit le tableau 
des ruines ordonnées parce comité de tyrans qui avait con- 
damné, dit-il, à la solitude d'un vaste désert, les sanctuaires 
d'où les lévites sont bannis comme criminels d'État, et autour 
desquels les peuples consternés viennent observer, avec une 
religieuse terreur, les ravages qui attestent votre terrible 
puissance, comme on va voir après un orage les débris 
d'une enceinte abandonnée qui vient d'être frappée de la 
foudre. 

L'Assemblée s'était tue. Cette éloquente et courageuse 
protestation la contenait dans sa rage inassouvie. Maury 
profita de cette stupeur pour laisser tomber sur elle, d'une 
voix tremblante d'émotion, cette expression de sa douleur, 
où il manifeste combien il avait souffert de s'être tu jusque-là, 
pour obéir à son roi et à son pontife devant les persécuteurs. 
Il s'écria : 

— Je bénirai à jamais, messieurs, le jour où il m'a été enfin 
permis de soulager mon âme d'une si accablante douleur, en 
vous dénonçant ces entreprises, ces abus d'autorité, ce luxe 
de persécution... 

Cela fait, il va se tourner vers le géant. Jusqu'ici, sa polé- 
mique était générale, il avait dénoncé les iniquités du comité 
ecclésiastique, les abus de pouvoir d'oti était sorti le projet 
de constitution schismatique. C'était comme un engagement 



DE 1746 A 1791. LXVII 



général sur toute la ligne. L'heure était venue de finir par un 
duel. Ainsi, lorsque le peuple de Dieu se trouva en présence 
d'une armée orgueilleuse de sa force numérique, le jeune ber- 
ger des montagnes d'Hébron descendit dans la plaine et osa 
se mesurer avec le Goliath Philistin. 

C'est, à coup sûr, la plus belle page des batailles parlemen- 
taires du moderne David. 

Mirabeau, dans son discours, avait osé revendiquer le droit, 
pour l'Assemblée nationale, de décréter la nouvelle constitu- 
tion du clergé, dans l'intérêt même du clergé, qu'il s'agît, 
avait- il dit, de ramener à sa pureté et à sa ferveur primitives. 
Tartuffe éhonté,il méritait un châtiment pour cette insolence. 
Le châtiment ne lui manqua point. 

— Nous pourrions peut-être observer, remarqua d'abord 
Maury, qu'il est des hommes qui ont perdu le droit de louer 
publiquement la vertu et de s'ériger en censeurs du vice ; 
mais écartons les personnalités, et discutons la doctrine de 
M. de Mirabeau. 

Et alors, sur un ton calme, mesuré, presque froid, au milieu 
du plus profond silence, il rappela le principe de la thèse de 
Mirabeau. Mirabeau sembla faire un geste de dénégation. 
Maury s'arrêta : 

— Mon intention, dit-il, est de rapporter fidèlement la 
pensée et même les expressions de M. de Mirabeau. Si je me 
trompe, je le supplie de le redresser. 

Mirabeau se leva. Maury l'interrogea publiquement : 

— Puisque vous voulez bien, monsieur, répondre à ma 
question, je vous supplie de déclarer si vous n'avez pas dit 
que chaque évêque, jouissant d'une juridiction illimitée, était, 
en vertu de son ordination, évêque universel de toutes les 
église^, et que cette proposition était la citation textuelle du 
premier des quatre fameux articles du clergé de France en 
1682. Voilà, monsieur, ce que j'ai cru entendre ; je vous prie 
de me dire si ma mémoire ne m'a point trompé. 

Mirabeau, contenant sa colère, hautain, la tête renversée, 
avec le poing fermé sur le rebord du banc inférieur, répondit: 



LXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

— Non, monsieur, ce n'est point là ce que j'ai dit : ces 
ridicules paroles ne sont jamais sorties que de votre bouche. 
Voici ce que j'ai dit : j'ai avancé que chaque évêque tenait sa 
juridiction de son ordination ; que l'essence d'un caractère 
divin était de n'être circonscrit par aucune limite, et, par 
conséquent, d'être universel, suivant le premier article de la 
déclaration du clergé, en 1682. Voilà, monsieur, ce que j'ai 
dit; mais je n'ai jamais prétendu que l'ordination fit d'un 
évêque un évêque universel. 

Cette réponse assurée de Mirabeau fut aussitôt couverte 
de bruyants applaudissements par les tribunes. Quand les 
bravos se furent tus, Maury, tranquille, reprit : 

— Eh bien, nous sommes d'accord. C'est bien à ces mêmes 
assertions, monsieur de Mirabeau, que je vais répondre ; et 
j'espère qu'il me sera facile de vous faire expier dans un in- 
stant les applaudissements dont les tribunes viennent de 
couvrir cette naïve explication. 

« Voici d'abord le premier article de la déclaration du cler- 
gé de 1682, que vous invoquez: L Église n'a aucun droit 
direct on indirect sur le temporel du Roi, Voulez-vous entendre 
le second: L autorité de V Eglise est supérieure à celle du Pape^ 
non seulement dans les temps de schisme, mais encore dans l'or- 
dre commun, conformément à la décision du concile de Constance, 
Voici le troisième : Le Pape est soumis aux canons ; et c'est 
dans la charge éminente qu'il a reçue de veiller à leur exécution 
qu'il trouve le principe et l'exercice de la prééminence du siège 
apostolique. Le quatrième enfin prononce que les décrets du 
Souverain Pontife ne sont irréformables que lorsqu'ils sont 
acceptés par le consentement de l'Eglise universelle. Vous voyez 
qu'il n'y a rien de commun entre votre proposition et ces 
quatre fameux articles. Il n'est pas même question de la juri- 
diction épiscopale dans les quatre propositions de l'Église 
gallicane. Vous avez donc cité à faux pour en imposer à cette 
Assemblée ; et la vérité a le droit de vous donner à vous, ou 
plutôt à votre écrivain, le démenti le plus authentique. 

« Mais c'est à vous que je reviens, et je vais vous prouver; 



DE 1746 A 1791. LXIX 



i^ que vous avez réellement dît ce que je vous ai attribué, et 
que les matières ecclésiastiques vous sont si peu familières 
qu'en croyant le désavouer, vous venez de le confirmer de la 
manière la plus incontestable ; 2° que ce que vous avez dit est 
absolument insoutenable en principe, et que vous n'entre- 
prendrez pas mêmcde me répliquer, sans vous engager plus 
avant dans le piège où vous êtes pris. Il ne s'agit plus ici 
d'une erreur de mémoire ou d'un défaut de bonne foi. Raison- 
nons, et voyons si votre logique est plus sûre et plus ferme 
que votre érudition. 

«Vous reconnaissez formellement nous avoir dit que chaque 
évéque tenait sa juridiction spirituelle de son ordination, et 
que ce pouvoir divin n'était circonscrit par les limites d'aucun 
diocèse. Or, si la juridiction d'un évêque, si sa puissance spi- 
rituelle n'est limitée par aucune circonscription diocésaine, 
chaque évêque a donc partout la même autorité ; chaque 
évêque a le droit d'exercer partout une juridiction commune 
à tous les territoires, et égale sur tous les territoires ; chaque 
évêque est donc dans l'Église un évêque universel. Je ne vous 
ai donc pas cité à faux, puisque vous venez de répéter, avec 
la plus édifiante simplicité, ce que vous aviez dit d'abord, et 
ce que je vous avais fait dire. La seule différence qu'il y ait 
entre votre nouvelle version et la première, c'est que vous 
venez, je ne sais pourquoi, de délayer» dans une longue phrase, 
ce que, d'après vos maîtres, vous aviez d'abord exprimé dans 
un seul mot, évêque universel. Il est donc vrai que vous avez 
réellement dit ce que je vous ai attribué ; et si votre phrase 
signifie autre chose, elle ne peut plus avoir aucun sens. Je ne 
dirai point alors, en discutant votre réponse, que ces ridicules 
paroles ne sont sorties que de votre bouche, mais je dirai, et 
cette Assemblée dira comme moi, que votre proposition n'a 
pu sortir que d'une tête absurde. Remerciez à présent les 
tribunes des applaudissements flatteurs qu'elles vous ont 
prodigués, lorsque vous avez eu la charité de me dénoncer à 
leur savante improbation par votre désaveu. Si vous êtes si 
tenté de répliquer, parlez ; je vous cède la parole... Vous ne 



LXX NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR L'ABBÉ MAURY 

dîtes rien !.... Cherchez tranquillement quelque subtih'té dont 
je puisse faire aussitôt une justice exemplaire.... Vous ne 
dites plus rien ? Je poursuis donc, et après vous avoir restitué 
ces mêmes paroles, que vous avez trouvées si concluantes 
dans votre bouche et si ridicules dans la mienne, j'attaque 
directement votre argument. Je vais vous mettre en état de 
juger vous-même des principes théologîques qui vous ont 
fait tant d'honneur dans les tribunes. 

Mirabeau s'était rassis. Maury ne voulut pas abuser de son 
triomphe. Il se borna à prendre acte du silence auquel il avait 
réduit son puissant adversaire et continua, réclamant les 
droits imprescriptibles de l'Église, au milieu des cris et du 
tumulte dont il disait : 

— Le tumulte de cette Assemblée pourra bien étouffer une 
voix, mais n'étouffera pas la vérité. La vérité ainsi repoussée 
et méconnue reste toujours vivante dans le fond de mon cœur, 
et la nation m'entend quand je me tais. 

Puis, reprochant en face à ces tyranneaux de fermer la 
bouche à leurs victimes, et de refuser à la défense le droit de 
se faire entendre, il s'écria : 

— Je m'arrête, messieurs ; vous savez comment on nous 
écoute, et l'Europe sait comment on nous juge. 

Mais, avant de quitter la tribune où il avait parlé pen- 
dant trois heures, sans la moindre défaillance, sans la moindre 
fatigue, il adjura les constituants de renoncer à imposer aux 
prêtres de JéSUS-Christ un serment schismatique. 

— Louis XI exigeait sans cesse des serments de ses sujets, 
s'écria-t-il, Henri IV ne leur en demandait point. 

Il les conjura de s'arrêter sur la pente d'une persécution 
qui renouvellerait, dit-il, pour l'Église, cette époque de désas- 
tre et de gloire, où les pontifes de la religion, dévoués au 
ministère du martyre, étaient obligés d'aller se cacher au 
fond des cavernes pour imposer les mains à leurs successeurs. 

A ces allusions prophétiques, les conjurés opposèrent un 
démenti bruyant, et, de toutes parts, retentissaient ces cris ; 
A l'Qrdre ! à Tordre ! 



DE 1746 A 179I. LXXI 

— Vous demandez qu'on me rappelle à Tordre ? Eh ! à 
quel ordre me rappellerez-vous ? Je nd m*écarte nî de la jus- 
tice, ni de la décence, nî de la vérité. 

Mais le temps était venu de finir. Maury s'était même re- 
tourné vers Tescalier pour descendre, quand, tout à coup, 
obéissant à une inspiration subite, avec un courage qui le 
transfigurait, revenant à ses auditeurs, il leur lança cette der- 
nière adjuration justement demeurée célèbre : 

— Prenez-y garde, messieurs ! Il est dangereux de faire 
des martyrs, il est dangereux de pousser à bout des hommes 
qui ont une conscience et qui, en préférant la mort au parjure, 
vous prouveront, par Teffusion de leur sang, qu'ils savent for- 
cer votre estime '. 

I. Nous devons arrêter là cette trop courte analyse des discours et du rôle de 
Maury à la Constituante. On pourra lire tout ce que nous sommes forcés d'omettre 
ici, au chapitre V du volume consacré à l'abbé Maury et Mirabeau. 



•I* 

— •— 



Livre Premier. 



Nonciature et Cardinalat. — Les Affaires 

de France. 



Correspondance inédite. 



CHAPITRE PREMIER. 
Maury quitte la France. 

Sommaire : Une lettre de Marmontel. — Comment Maury quitta 
la France. — Créé Cardinal in petto. — La haie de Coblenz. — Ce qu'en 
dit le Moniteur. — Lettres et Invites du cardinal Zelada au nom du Pape. 
— Arrivée à Rome. — Vous vouliez jeter de la poudre aux yeux des 
Romains. — L'accueil de Pie VL — Chez Mesdames de France. — Sage 
réserve de Maury. — Les notes discordantes. — L'abbé Mayet. — Maury 
est sacré archevêque de Nicée. — Détails du sacre. 



DANS ce magnifique discours de réception à 
l'Académie qui, pour n'avoir jamais été pro- 
noncé, n'en fut pas moins recueilli par l'avidité des 
admirateurs d'un génie alors dans tout son éclat. 
Chateaubriand, imitant le célèbre remerciement de La 
Bruyère, avait énuméré les titres de ses collègues à 
l'immortalité. Quand il en fut à Maury, il résuma d'un 
trait la gloire du célèbre lutteur de la Constituante : 

« L'éloquence française, dit-il, après avoir défendu 
l'Ltat et l'Autel, ne se retira-t-elle pas comme à 
sa source dans la patrie de saint Ambroise et de 
Cicéron ? » 

C'est à Rome, en effet, que l'orateur de nos plus 
grandes luttes parlementaires devait aller, au sortir de 
cette carrière où il avait conquis tant de gloire, en 
recevoir la consécration. 

Il s'y rendit, en fugitif, poursuivi par des animosités 
terribles, devenues d'autant plus redoutables que l'im- 
munité parlementaire, une bien faible égide d'ailleurs, 



4 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. ' 

ne le couvrait plus, depuis la clôture de rassemblée. 
Ses meilleurs amis s'inquiétaient de son sort. Nous en 
avons un témoignage dans la première lettre que 
Maury reçut en exil : 

« Quoique, pour vous atteindre, mon illustre 
ami, la poste n eût qu'à suivre les traces de la re- 
nommée, et le brillant sillon de votre gloire, j'ai 
voulu cependant que cette lettre vous parvînt par 
la plus droite ligne, et surtout par la plus sûre voie. J'ai 
lu avec ravissement celles qu'a bien voulu me com- 
muniquer monsieur votre frère ; et j'ai joui plus que 
vous-même des honneurs qu'on vous a rendus à 
Tournai, à Bruxelles, à Coblentz, etc. Je prévois ceux 
qu'on va vous rendre à Rome ; et tout le monde ici 
croit vous en voir rougir. Dans tous les sens, je le sou- 
haite. C'est à nous de nous enivrer de votre gloire ; 
c'est à vous de la recevoir, comme vous faites, avec 
une modeste sensibilité. Les faiblesses de l'amitié sont 
excusables ; celles de l'amour-propre ne le seraient 
pas. Mais je ne les crains pas d'un caractère et d'un 
esprit dont la trempe est bien éprouvée. Je vous con- 
nais une âme cubique qui, dans tous les mouvements 
de la fortune, se tiendra ferme sur sa base. » 

C'est l'un des plus fidèles amis de l'abbé Maury et 
l'un des plus dévoués entre les admirateurs qu'il avait 
laissés à Paris, Marmontel, qui écrivait, en ces termes 
enthousiastes et familiers, au rival de Mirabeau, sorti 
de France après y avoir terminé, pensait-il, sa mission 
politique avec ses derniers discours sur la souveraineté 
d'Avignon et son Mémoire au Roi, pour l'engager à 
repousser l'œuvre de la Constituante. 



CHAPITRE ler. — MAURY QUITTE LA FRANCE. 5 

Marmontel ajoutait : 

« Ce qui me touche encore plus sensiblement que 
votre triomphe, c'est le spectacle de tant de millions 
d'hommes justes, réunis pour vous l'accorder. A 
Paris même, dans ce Paris si corrompu, si dépravé, je 
ne connais personne qui trouve exagérée la haute 
• estime qu'on vous témoigne. Vos ennemis sont réduits 
à se taire,, ou contraints d'avouer que ces hommages 
vous sont dus. On sera moins surpris du chapeau que 
Pie VI va vous donner, qu'on ne le fut autrefois des 
agnus dont Benoît XIV gratifia madame du Bocage. 
A votre égard, l'expression la plus forte de la haine ou 
de l'envie n'est plus que le silence de la confusion. 
Puissiez-vous, mon illustre ami, profiter de vos avan- 
tages pour hâter le salut de notre malheureuse patrie!...» 

La lettre continue longuement sur ce ton et 
s'épanche en lamentations sur la transition de l'état 
du pays, passant « de Charenton à Bicêtre». L'amitié 
reprend ses droits à la fin de l'épître, et Marmontel 
la termine par ce post-scriptum : 

« Votre graveur m'a fait présent d'un exemplaire 
de votre portrait, tiré avant la lettre. J'ai été tenté de 
n'y écrire que votre nom, avec ces mots : Vir egre- 
Gius (Verba PU VI). Ensuite, m'est venue l'envie d'y 
ajouter quelques vers de ma façon. Mais j'attends 
pour cela votre approbation. Les voici : 

Pontife souverain, il défendit tes droits ; 
Et l'Europe nous dit que la pourpre romaine. 
Malgré tout son éclat, pourrait payer à peine 
Ce qu'il fit pour l'autel et la pourpre des rois. » 



MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



I. 

Maury avait quitté la France depuis plusieurs mois, 
lorsqu'il reçut cette lettre de Marmontel '. Il partait 
le cœur rempli de tristesse et profondément découragé. 

« Vos derniers instants à Paris, lui écrivait peu 
après son départ le cardinal Zélada, secrétaire d*État 
du pape Pie VI, ont été signalés par les démarches, 
par les efforts les plus sublimes, par la passion la plus 
décidée pour le bien et la gloire de la France et de la 
couronne. Que je plains le monarque qui n*a point eu 
Ténergie de suivre les plans que votre main habile 
lui traçait. Que je hais l'empire des circonstances, qui 
jetait un voile épais sur la lumière que vous faisiez 
étinceler à ses yeux "" ! » 

Les conseils de Maury poussaient Louis XVI à la 
résistance. C'était trop demander au faible monarque, 
à qui l'énergique conseiller disait, en finissant un de 
ses plus curieux mémoires secrets sur la situation et 
les devoirs du trône en ces périls : 

— Ma tâche envers le trône est remplie ; celle du 
roi qui l'occupe encore va commencer. Le roi connaît 
à présent la vérité ; mais ce n'est rien, ou plutôt, c'est 
une insigne déloyauté que d'en être instruit, et de 
n'avoir pas le courage de lui être fidèle. Et voilà pour- 
tant l'inconséquence ordinaire qu'engendre dans l'âme 
des rois une indolence timide sous l'ascendant d'autrui, 
ou une défiance excessive de soi-même ^ ! » 

1. La lettre est du 6 décembre 1791. Maury avait passé la frontière, 
depuis les premiers jours d'octobre. 

2. Lettre du 26 octobre 1291. 

3. Mémoire secret au roi sur les assignais. 



CHAPITRE ler. — MAURY QUITTE LA FRANCE. 7 

Louîs XVI ne s offensa point de ce hardi langage, 
mais il passa outre. 

— Mon ami, disait en partant à Marmontel le 
courageux avertisseur : j*ai fait ce que j'ai pu ! » 

Cest sous cette impression de tristesse découragée 
et d'intime satisfaction de sa conscience que Tabbé 
Maury quitta la France. L'opinion publique, sollicitée 
à ce moment par tant d'événements et d'incertitudes, 
s'intéressait aux nouvelles de son exode, et le Moni- 
teur en suit curieusement les étapes. Sous l'affectation 
d'un ton dégagé, on sent que le rédacteur se préoccupe, 
comme le public, du détail de ce voyage. 

On écrit de Chambéry au Moniteur, le 1 1 octobre. 

^ Un député célèbre de l'Assemblée Nationale Con- 
stituante, M. l'abbé Maury, est arrivé en bonne 
santé ; cependant, on ajoute qu'il apporte la nouvelle 
que les États-Généraux de France allaient enfin se 
tenir dans la ville de Trêves. » 

A quelques jours de là, le 19 octobre, c'est de 
Bruxelles qu'on écrit au journal : 

« M. l'abbé Maury est ici depuis quelques jours. Il 
a été fort bien reçu à la cour, et surtout par le jeune 
archiduc. Les émigrés n'ont pas été les moins em- 
pressés à lui rendre leurs devoirs. On pense qu'il 
en a reçu les honneurs militaires, et que cet homme 
célèbre est à la veille d'avoir le choix d'être maréchal 
de France ou cardinal. » 

Cardinal, Maury l'était déjà, dans le secret de la 
pensée du pape, depuis le consistoire du 26 septembre 
où Pie VI l'avait réservé in petto, en lui donnant le 



8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



chapeau laissé vacant par la renonciation schismatique 
du triste cardinal de Loménie \ Quant aux honneurs 
militaires, il les reçut, mais dans des conditions que 
n'avait point prévues le code du cérémonial dans lar- 
mée française. 

A son arrivée à Coblentz, où il venait saluer les 
princes, six cents gentilshommes français s'étaient 
placés sur deux rangs pour lui faire une haie d'hon- 
neur et, en l'apercevant, avaient battu des mains. 
Le correspondant du Moniteur le constate d'un air 
chagrin. Il écrit de Mayence, le lo novembre : 

« On y attend aujourd'hui l'abbé Maury et M. Condé. 
Je vous dirai, quant à M. l'abbé Maury, qu'il a 
passé à Coblentz vingt-quatre heures de gloire et 
qu'il y a été traité par les princes avec toute la bonté 
de l'orgueil reconnaissant. Ce cardinal in petto ne 
doit pas tarder à prendre la route de l'Italie pour se 
rendre à son chapeati. » 

Cependant, même au milieu de son triomphe, 
Maury trouva, sur les lèvres un peu dédaigneuses 
d'un des princes qui le recevaient avec tant d'honneur, 

I. Dans Pallocution qui assignait à Maury le chapeau de l'archevêque 
jureur de Sens, Pie VI désignait le nouveau cardinal sous ce titre 
^ef^egium virum^ que Marmontel a rappelé dans sa lettre. Voici, du 
reste, le texte même des paroles du Pape. « Locum collegii vestri, qui 
admissa nuper renuntiatione Caroli Stephani de Lomenie vacat, inhse- 
rendo... absque ulla cunctatione implere volumus, ideoque... creare 
intendimus in presbyterum cardinalem egregium virum quem justis 
de causis in pectore reservamus, arbitrio nostro quandoque evulgan- 
dum. » Sur quoi, le cardinal Zelada, écrivant, deux jours après le con- 
sistoire, à Maury, lui mandait : « Je vous dirai, touchant l'archevêque de 
Sens, que le pape, dans le consistoire de lundi 26, accepta sa démis- 
sion du chapeau. Vous trouverez ci-joint le discours du pape dans 
cette occasion. Cela me dispense d'entrer en de plus longs détails. » 
(Lettre du 28 septembre 1891.) 



CHAPITRE V^. — MAURY QUITTE LA FRANCE. g 

le mot qui lui rappelait les distances et que son esprit, 
prompt à la réplique, ne pouvait accepter sans quelque 
protestation de ses instincts plébéiens. 

— Oh ! Tabbé, lui dit le comte d'Artois, en l'aper- 
cevant, comme vous êtes grossi ! » 

Maury trouva l'observation peu séante. Il reprit 
aussitôt : 

— Et moi, Monseigneur, je vous trouve bien grandi.» 

II. 

« Je n'avais plus de poste à remplir. Rome, sous 
la domination de laquelle j'étais né, m'offrait une 
seconde patrie. Déjà l'orage grondait sur la tête de 
mon souverain qui m'appelait, me réclamait, et dont 
il était de mon devoir d'aller partager les périls. 
L'immortel Pie VI m'y prodigua aussitôt toutes les 
dignités de mon état: objets d'ambition d'autant moins 
désirables, qu elles n'attiraient sur nous que la préven- 
tion et la haine ; qu'au lieu de promettre un refuge, 
elles dévouaient à la proscription, mais, qu'il eût été 
lâche de refuser à une époque où elles ne pouvaient 
tenter que la fidélité, le zèle et le courage. » 

C'est en ces termes que, revenant sur les souvenirs 
de son arrivée à Rome en 1791, Maury recueillera et 
résumera ses impressions d'alors, à ce moment, où le 
pape, menacé et tremblant pour le lendemain, l'appelait 
avec de si flatteuses instances. 

Dès le 24 abût 1791, le cardinal Zelada écrit à 
Maury, son plus intime correspondant, nonce officieux 
et confident des pensées les plus secrètes dç la çoqr 
romaine à Paris ; 



lO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

« Rome sera toujours pour vous un endroit, où 
vous jouirez en paix de la considération qui vous est 
due à tant de titres. Soyez bien sûr que le pape vous 
y verra avec transport et qu'il fera son possible pour 
constater ' le très grand cas qu'il fait de vos talents, 
et pour vous dédommager des efforts que vous avez 
faits pour soutenir la religion, et les droits ecclésias- 
tiques et temporels du Saint-Siège. Vous savez que 
le pape ne manque jamais de lire de lui-même, et 
d'un bout à l'autre, vos lettres. C'est donc bien sa 
façon de penser que je vous exprime ici. » 

Il paraît que, de Coblentz, une invite analogue fut 
faite à Maury. Le cardinal s'en exprime, d'abord avec 
quelque réserve, comme un ami qui craint de contrarier 
son ami. 

« Un homme tel que vous, lui mande-t-il à la date 
du 7 septembre, n'est point fait pour y rester (en 
France), quand votre honneur ne vous y engagera 
plus '. Mais je ne saurais jamais vous conseiller 
d'aller en Allemagne, sans y être vivement souhaité, 
et vous ne devez jamais avoir l'air de chercher un 
asile. Je vous ai déjà marqué l'endroit où vous serez 
accueilli avec transport. Je vous ai dit que ce n'était 
point ma seule façon particulière de penser, mais que 
c'était celle du pape. J'y ajouterai seulement que le seul 
espoir de vous posséder me remplit de satisfaction. » 

Maury se méprit sur le vrai sens de la réserve du 
secrétaire d'État : 

1. Les lettres du cardinal Zelada, écrites en français, sont pleines 
d'italianismes, faciles d'ailleurs à saisir. 

2. A l'expiration des pouvoirs de l'Assemblée Nationale Constituante. 



CHAPITRE ler. — MAURY QUITTE LA FRANCE. II 

— <L Permettez-moî, lui répond vivement Zélada ', de 
vous dire, avec ma franchise ordinaire, que je suis bien 
honteux de m être si mal expliqué avec vous sur Tar- 
ticle de ma lettre du 24 août, qui regarde le parti que 
vous devez prendre à la fin de la Législature. Je connais 
parfaitement bien les intentions du pape. Je devais, 
j*ai tâché de vous les rendre. Comment donc peut-il 
se faire que je vous aie fait paraître le moindre désir 
de Sa Sainteté, que vous alliez chez les Princes ' ? 
J'ai réfléchi sur les mots d'un tel article, - dont j*ai le 
brouillon, et je vous avoue que je ne puis le conce- 
voir. Peut-être le peu d'usage que les Italiens ont en 
général (et moi surtout) d'écrire en français, aura 
donné le change à mes idées. Vous n'en devez être 
point surpris, et vous devez me le pardonner. Je m'ef- 
forcerai d'être plus clair. Nous ne savons quel serait 
le rôle qu'on vous destinerait auprès des Princes. Je me 
suis bien gardé donc de vous détourner de suivre une 
telle carrière, par la crainte seule de vous nuire. Mais 
je vous ai dît, et je vous répète formellement, que le 
pape sera enchanté, ravi de vous voir, de vous possé- 
der. Il fera son possible pour ne vous laisser le 
moindre regret d'être venu à Rome, et il tâchera, au 
contraire, de vous en rendre le séjour agréable par 
tous les moyens qui sont en son pouvoir. Après cette 
déclaration au nom du Saint- Père, fort peu de chose 



1. Lettre du 28 septembre 1791. 

2. Voici les expressions que Maury avait interprétées dans ce sens : 
« Dans la nécessité de quitter la France, il m'est impossible de prévoir si 
vous ne voyez point une quelque direction sûre, paisible, honorable, digne 
enfin de vos talents et de votre mérite, et qui puisse vous mener 
loin. Nous serions bien fâchés de vous en détourner. Mais, cela à part, 
Rome sera toujours pour vous un endroit où vous jouirez en paix, etc. » 



12 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

je puis VOUS dire par rapport à moi-même. Je compte- 
rai d'avoir en vous un ami ; et, s*îl ne me sera point 
possible de prévenir vos souhaits, vous n'aurez qu a 
me les faire connaître, je tâcherai de toutes mes forces 
de les seconder. Ne dites donc plus que le Saint-Père 
souhaite de vous savoir en Allemagne. Il vous laisse 
entièrement la liberté du choix, mais je puis vous as- 
surer, en son nom, que, nulle part, vous ne serez agréé, 
chéri, honoré comme ici. Prenez votre parti quand 
vous le jugerez convenable, mais dites-moi au moins, 
que vous avez compris le prix qu'on attacherait ici à 
votre possession. » 

Dans la même lettre, le fidèle et délicat interprète 
de la pensée du pape célébrait, en ces termes, les 
derniers efforts de Maury en faveur du maintien de la 
souveraineté pontificale sur le Comtat Venaîssin. 

« Les efforts que vous faites dans laffaire d'Avignon 
surpassent tout ce qu'on en pourrait dire, et tout ce qu'il 
est possible d'imaginer. Je n'ai point les mots pour 
vous donner la plus légère image de l'impression qu'a 
faite sur le pape votre dévouement héroïque. Il me 
faudrait votre plume, et peut-être ce serait le seul cas 
qu'elle serait au-dessous des idées. Dites à vous-même 
tout ce que vous méritez, et suppléez en quelque sorte 
au silence de mon esprit étonné. Si la réunion est 
décrétée, il faudra convenir que nulle espèce de 
défense nous a manqué» si ce n'est celle des baïon- 
nettes. Tout le monde saura clairement alors quelle 
sorte d'arguments il faut mettre en usage, pour faire 
entendre raison à votre assemblée. » 



CHAPITRE !«•. — MAURY QUITTE LA FRANCE. I3 

Cependant, la fin de la Législature qui protégeait 
son « cher Maury » arrive, et le pape s*inquiète : 

€ C'est par son ordre, écrit le secrétaire d'État, 
c'est en son nom, que je vous fais ses plus vifs remer- 
ciements pour tout ce que vous avez fait jusqu'au 
dernier moment, et pour tout ce que vous êtes disposé 
à faire loin de Paris. La sensibilité du pape à votre 
égard est à son comble, et je ne pourrais nullement 
vous exprimer avec quelle impatience il attend de vous 
savoir hors de France. Lorsque j'aurai le bonheur de 
lui apporter cette nouvelle, j'aurai un beau moment 
avec lui, et nous remercierons ensemble le ciel, que 
nous fatiguons de nos vœux maintenant, pour qu'il 
daigne vous préserver de tous les dangers. En 
particulier, vous devez connaître les sentiments que 
vous avez su m'inspirer. Agréez-en ici les expressions. 
Elles partent réellement d'un cœur, qui bien difficile- 
ment est sujet à varier, et qui n'a jamais tant senti pour 
un autre quelconque '. » 

Enfin, Maury va être tiré du péril. Zelada ne se 
contient plus : 

« Vous êtes enfin libre, et vos travaux inconceva- 
bles, dirigés toujours par le bien public, par la raison, 
par les lumières les plus éclatantes, et par les dons les 
plus heureux de la nature, ont forcé enfin jusqu'aux 
personnes les plus dépourvues de bon sens, les plus 
vendues à la cabale dominante, à vous tributer l'hom- 
mage qui vous était dû. Cela doit vous dédommager 
de vos peines, comme soulage le Saint-Père, toujours 

I. Lettre du 22 octobre 1791. 



14 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVR,F PREMIER. 

rempli d alarmes et de sollicitudes paternelles sur votre 
sort. Il est presque d'accord qu un homme, capable du 
rôle que vous avez joué, ne doit point rester les bras 
croisés, spectateur tranquille de Torage qui gronde plus 
que jamais sur vos têtes. Mais souvenez-vous en 
même temps qu'il brûle d'envie de vous voir, que sa 
reconnaissance lui en fait un besoin, et que vous ne 
pourrez jamais vous refuser à son impatience, sans 
faire semblant de méconnaître, je dirais de mépriser 
presque ses bontés \ » 

Maury peut craindre d'être suivi, à Rome, par ses 
détracteurs. 

« Méprisez, ajoute son éminent protecteur, la ca- 
bale, l'envie, la médisance ; c'est malheureusement 
l'apanage du mérite. Tout ce que je puis vous dire, 
c'est que, si ces mauvaises compagnes vous suivent à 
Rome, leurs armes venimeuses s'émousseront aux 
pieds du Saint- Père, et sa faveur, sa prédilection 
décidée sera pour vous une égide impénétrable. Moi, 
rempli de vous, je vous suis dans toutes vos courses, 
jusqu'à ce que j'aie le bonheur tant souhaité de vous 
assurer de vive voix de l'attachement inviolable que 
je vous ai voué. » 

La dernière lettre du cardinal Zelada mérite d'être 
citée en entier. Elle est du 23 novembre : 

« Oui, j'ai reçu vos deux lettres vraiment char- 
mantes de Bruxelles et de Liège. Enchanté comme 

ï. Lettre de 26 octobre 1791. Nous avons donné plus haut la suite 
de cette lettre, où le cardinal félicite Maury des conseils qu'il a donnés 
au roi, pour l'empêcher d'accepter l'œuvre de la Constituante. 



CHAPITRE ler. — MAURY QUITTE LA FRANCE. IS 

j'en étais, je vous en ai marqué la réception '. Vous 
me permettrez pourtant de vous dire que, de toutes 
vos lettres, celle que j'ai le bonheur d'avoir entre les 
mains, celle qui me marque votre prochaine arrivée, 
est celle qui ma fait le plus véritable et le plus grand 
plaisir. Vous aviez beau prêcher d'en cacher au Saint- 
Père un quelque article. A peine lui ai-je articulé quel- 
ques mots, qu'il a voulu tout lire de lui-même et puis 
relire votre lettre d'un bout à l'autre. Maintenant, ce 
serait vraiment vouloir perdre le temps que de vous 
répondre en détail et vous rendre les sentiments du 
pape et les miens ; ce serait même anticiper sur le sujet 
de nos prochaines conversations. 

€ J'ai déjà marqué votre arrivée à Bologne au 
cardinal Archetti, qui en est le légat, et au cardinal- 
archevêque de cette ville. Par ordre exprès du Saint- 
Père, je m'en vais écrire dans ce moment au marquis 
Gnudi, qui est beaucoup dans les bonnes grâces du 
Saint- Père, pour lui ordonner de se rendre d'abord 
chez vous, et concerter avec vous le voyage jusqu'à 
Rome, de la façon que vous jugerez la plus convenable. 
Arrivé ici, vous pouvez descendre dans ma propre 
maison, c'est-à-dire positivement chez vous. Ensuite, 
nous nous arrangerons ensemble, et vous serez le maître 
de choisir l'endroit, que vous jugerez le plus à propos 

I. C'est au P. S. de la lettre du 26 octobre, où il est dit : « Dans le 
moment oii il me faut envoyer cette lettre à la poste, je reçois la vôtre 
du 6 octobre. Je la fais passer à l'instant aux augustes mains du Saint- 
Père. Je vous en remercie en son nom, car je ne crains point l'inter- 
prète de ses sentiments. Combien n'a-t-elle point réveillé la vivacité 
des miens. Combien n'a-t-elle point rallumé l'empressement que j'ai 
de vous voir ! Dans une telle attente, je vous souhaite le voyage le plus 
heureux. > 



l6 MÉMOIRES DE MAURY, — LIVRE PREMIER. 

pour y rester. Pour la table, pour les laquais, pour le 
carrosse, tout cela vous embarrassera fort peu. En 
attendant, je vous en préviens, ne nous parlez point 
de reconnaissance. C'est le moyen de nous mettre dans 
l'impossibilité de payer nos dettes, en empruntant les 
mots dont nous devons nous servir, lorsqu'il est ques- 
tion de vous. 

<L L'empressement de vous voir redouble à mesure 
que le moment en approche. Imaginez donc vous- 
même les sentiments d'amitié, d'attachement véritable, 
dont j'ai le plaisir de vous réitérer ici les assurances. 
— Le card. de Zelada '. » 

III. 

Tout ce voyage de Coblentz à Rome fut un long 
triomphe pour Maury. 

Le légat Archetti et le cardinal-archevêque de Bo- 
logne Joannetti vinrent à sa rencontre. Partout, des 
ordres étaient donnés pour le recevoir et le loger 
comme un prince. A Imola, le cardinal Chiaramonti ; 
à Osimo, le cardinal Calcagnini ; à Césène, le cardinal 
Bellisomi ; à Sinigaglia, le cardinal Honorati, lui pro- 
diguèrent les témoignages de la reconnaissance ponti- 
ficale et, rivalisant de zèle avec le pape et son secrétaire 
d'État, tinrent à honneur de conquérir dès lors son 
amitié. 

Mais c'est à Rome qu'on l'attendait avec le plus 
d'impatience. 

Le cardinal Zelada avait l'habitude de dîner en 
public, à la mode de l'ancienne étiquette. Sa table 

I. Lettre du 23 novembre 1791. 






CHAPITRE I^r. — MAURY QUITTE LA FRANCE. 17 

était presque toujours entourée d'un cercle de trente 
à quarante personnes des plus distinguées de la ville. 
Le cardinal, on le savait, correspondait régulièrement 
avec Tabbé Maury, surtout depuis que le nonce apos- 
tolique, Mgr Dugnani, obligé de quitter la France, à 
la suite des outrages faits au buste de Pie VI, avait 
chargé celui-ci de remplir les fonctions qu'il était con- 
traint d abandonner et de correspondre, à ce titre, avec 
le Saint-Siège. Or, on était friand des nouvelles de 
France à Rome, à cette époque agitée, et le cardinal, 
heureux de contribuer ainsi à affermir la réputation de 
son correspondant français, lisait souvent ou faisait lire 
les lettres de Maury assez haut pour que chacun pût 
les entendre '. 

Chacun dès lors souhaitait ardemment de voir cet 
homme célèbre, les uns avec l'impatience de l'admira- 
tion et de la reconnaissance, d'autres, en petit nombre 
il est vrai, avec quelque secret dépit de sa grande re- 
nommée. L'un de ceux-ci, Mgr Caraffa de Colubrano, 
prélat d'oi-dinaire fort paisible et même un peu bon- 
homme, eut la malheureuse inspiration de donner sa 
note discordante dans le concert des louanges qui 



I. Le cardinal en écrivait, avec un ton enjoué et des plus aimables, 
à son cher abbé: « Vous êtes frappé de la multiplicité des demandes que 
vous recevez pour solliciter du Saint-Père des grâces ; et moi point du 
tout. Rien de plus simple, rien de plus dans l'ordre. Toutes les fois 
que le discours tombe sur la France (et vous concevez que cela doit 
bien arriver souvent) le pape se récrie sur vos talents, sur votre mérite ; 
il fait connaître combien nous vous sommes redevables, combien vous 
lui êtes cher. Quant h moi, je ne parle point de vous aux personnes 
que je ne vois jamais, car, pour mes connaissances, je les vois rassasiées 
de vos éloges. C'est l'affaire de tous les jours. Ce n'est point un mot à 
l'oreille, mais c'est ce que l'on dit hautement. Comment voulez-vous 
donc que cela s'ignore dans la ville, dans Avignon, dans le Comtat ? 
(Lettre du 21 septembre 1791.) > 

Correspondance irié<lite. ^ 



l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



accueillirent Maury, à son entrée presque triomphale 
dans Rome. 

Le voyageur, qui avait l'habitude de ne jamais perdre 
son temps, voulant charnier les ennuis de ce long 
trajet à travers les plaines monotones de la campagne 
romaine, s'était muni de brochures et de livres en assez 
grande quantité pour suffire à son activité dévorante 
en fait de lectures. La voiture en était comme remplie. 
Caraffa trouva piquant d'en faire la remarque à Maury, 
qui, ne comprenant pas d'abord l'intention railleuse, 
répondit que, le voyage étant si long, il avait eu be- 
soin de quelque distraction. 

— Bah ! fit le malin prélat, dites plutôt que vous 
vouliez jeter de la poudre aux yeux des Romains; mais 
nous n'avons pas été dupes. 

— Monseigneur, répliqua aussitôt l'abbé Maury, 
vous m'avez cru trop modeste, si j'avais eu une sembla- 
ble idée, ce n'est pas avec les livres des autres, c'est 
avec les miens que je serais arrivé '. 



I. La relation italienne, à laquelle est empruntée cette anecdote, la 
conclut, en disant : « Cette réponse fut grandement applaudie, et le 
prélat, dès ce jour, devint plus que jamais son admirateur. Un jour pour- 
tant Maury lui rendit la pareille. Ils assistaient tous deux à la chapelle 
papale. CarafFa ne s'étant point levé après la génuflexion du Credo^ 
Pie VI lui fit signe de la main. // reste à genoux pour monseigneur 
PoncePilate^ dit Maury, assez haut pour être entendu >. 

Le bruit de l'épisode fut recueilli avidement par les ennemis et trans- 
mis aussitôt, avec des enjolivements malintentionnés, en France, où le 
Moniteur àiM 8 janvier 1792 le mentionne sous une forme qui veut être 
méchante : < Le cardinal in petto^ arrivant plus tôt qu'on ne l'attendait, 
se tenait, dans sa voiture, droit devant une espèce de bureau couvert 
de livres et de papiers, et lisant ; il paraissait absorbé dans une lecture 
grave Cet équipage a soudain attiré les regards du peuple et sa risée. 
On ajoute au récit que M. l^abbé de Plâtre (sic) les yeux sur son livre, 
ne s'est point détourné, et qu'au bruit des sifflets, il est arrivé, toujours 
lisant, jusqu'à Thôtel, où \\ a été reçu en triomphe par des valets. > 



CHAPITRE ler. — MAURY QUITTE LA FRANCE. IQ 

IV. 

Le Pape Pie VI, qui lui avait fait écrire de ne pas 
« se dérober à son impatience », l'attendait trop im- 
patiemment pour différer d'un jour l'audience tant 
souhaitée. Elle eut lieu quelques heures après l'entrée 
de Maury à Rome. 

Après l'avoir longuement pressé sur son cœur, 
l'aimable et pieux pontife montra à « son cher Maury », 
comme il l'appelait, un portrait placé en lieu d'honneur 
et de façon à rester sous les yeux du pape, quand il 
s'asseyait à son bureau. C'était cette même gravure 
avant la lettre que Marmontel se tenait si heureux 
d'avoir et qui représentait l'orateur de la Constituante, 
avec ce regard intrépide qu'il devait avoir à la tribune, 
en face de Mirabeau \ 

Maury, d'ordinaire maître de ses impressions, fut 
touché aux larmes de cet accueil paternel. Aux effu- 

I. Ce portrait, le meilleur qu'on ait fait de Maury, fournit au cardinal 
Zelada une agréable fin de lettre : <L Toutes les fois que je m'entretiens 
avec vous, j'aurais tant de choses à vous dire, que je ne finirais jamais. 
Mais, le temps me manque, et la crainte de vous ennuyer m'arrête. Je 
ne veux pourtant pas vous laisser ignorer une chose, qui a infiniment 
réjoui le Saint-Père. Connaissez-vous François Godefroy ? Hé bien, il 
m'a écrit. Savez-vous pourquoi? Pour m'envoyer quatre épreuves de 
votre portrait, qu'il a gravé. Deux étaient destinées pour le pape, avec 
une lettre dans laquelle il le prie d'en accepter l'hommage, les autres 
deux étaient pour moi. Le pape a été enchanté d'une telle attention. 
Il a accueilli le portrait avec un empressement et une satisfaction que 
je ne pourrais vous rendre. Imaginez ce qu'il sera de l'original, si jamais 
il pourra le voir. Je ne manque point de remercier M. Godefroy, et j'ai 
déjà fiiit encadrer votre portrait, ' pour le placer dans mon cabinet. Je 
ne puis me rassasier de le regarder, puisqu'il me paraît d'être en quelque 
sorte avec vous. Cela doit vous convaincre de mes sentiments ; agréez-en 
ici les plus formelles assurances. (Lettre du 28 septembre 1791.) > 

T. Grâces à l'obligeance de M. le Marquis Christian de Riliolli, nous avons eu le 
bonheur de retrouver ce portrait. C'est celui dont on trouTera rcx.actc reproduction 
en lélc de ce premier volume. 



20 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

sionsde PieVI,il ne sut d'abord que répondre,confuset 
visiblement décontenancé de tant d'honneur. Il se remit 
peu à peu, et le pape ayant fait allusion au titre cardina- 
lice qu'il avait réservé pour « caro mio Maury », le futur 
cardinal répondit, avec beaucoup de modestie, que, loin 
de prendre de lorgueil de cette dignité, il souhaitait 
uniquement qu'on ne l'en rendît point responsable ^ 

Pie VI, alors, touché de sa confusion et de sa recon- 
naissance, lui rappela que saint Pie V avait créé car- 
dinal Thomas Soucher, abbé de Clairvaux, pour avoir 
été l'un des plus illustres et des plus utiles théologiens 
du concile de Trente. 

— Ce qu'il fit pour un Français, ajouta le Saint-Père, 
Nous le ferons, à plus forte raison, pour un sujet de 
l'Église romaine. 

On ne pouvait plus aimablement rappeler les efforts 
suprêmes tentés par le fidèle contadin pour conserver 
le Comtat au Saint-Siège. 

Au sortir de l'audience pontificale, Maury se rendit 
chez Mesdames de France. Là aussi, comme dans 
presque tous les palais de Rome à ce moment, le 
portrait de Maury occupait une place d'honneur. Les 
pieuses princesses le reçurent avec de vives démon- 
strations : c'était quelque chose de la France et de la 
Cour qui leur arrivait, en la personne du prédicateur 
du roi, pour qui elles professaient un goût si vif. Elles 
se promirent de sa fréquentation et de ses visites les 
meilleures consolations de leur exil, et Maury, en 



I. Ce sentiment revient souvent dans les conversations et les dcrits de 
Maury. Il semble toujours préoccupé de se faire pardonner sa dignité. 
K Je ne la dois, dira-t-il dans son D/scours de réception à r Institut^ qu'aux 
désastres de mon pays ». 



- ' *."■*"■ r 
\ ■ 



CHAPITRE I^*". — MAURY QUITTE LA FRANCE. 21 

fidèle courtisan du malheur, fut, dès ce jour, très assidu 
à leur cercle. 

« Là, raconte un témoin oculaire, il eut bientôt 
connu les personnages les plus marquants de Rome, 
et il se lia surtout de lamitié la plus intime avec 
Mgr Consalvi, qui n'était encore qu'auditeur de Rote. 
Ce prélat était fort répandu. Les cardinaux, les prin- 
cesses romaines s'adressaient à lui pour avoir labbé 
Maury dans leurs assemblées. Il devint ainsi comme 
son introducteur dans toutes les principales maisons, 
où l'on se pressait à l'envi pour le voir et pour l'en- 
tendre. Dans les premiers temps, on épiait sa sortie, et 
il y avait partout foule sur son passage. Une fois par 
semaine, il était obligé d'aller à Frascati chez Son 
Altesse Royale le cardinal d'York qui y faisait sa rési- 
dence, et quand M. le cardinal Albani se trouvait dans 
son diocèse d'Ostie,oii il passait presque tous les hivers, 
Maury, qu'il affectionnait singulièrement, avait dû, à 
sa prière, lui donner également un jour de la semaine. » 

Le même témoin, en écrivant sous la dictée de ses 
souvenirs en 1827 sur la demande du neveu de Maury, 
ajoutait sur la fin de son intéressant récit : « Voilà ce 
dont j'ai été moi-même témoin. Jamais peut-être pa- 
reille chose ne s'était vue à Rome pour un simple par- 
ticulier. Mais Maury avait fatigué toutes les bouches 
de la renommée, et ce n'était pas de lui qu'on pouvait 
dire : Crescit à longinqiio reverentia. Il sut toujours se 
tenir à une juste mesure, étonnant également par son 
esprit, par ses connaissances, par son amabilité, et par 
une réserve modeste qui éloignait jusqu'au soupçon 



22 MÉMOIRES DB MAURY. — LIVRE PREMIER. 



qu'il voulut affecter un air de morgue ou de supériorité 
avec qui que ce fût. Aussi conserva-t-il ses premiers 
amis, en s'en faisant chaque jour de nouveaux. Tout le 
monde applaudit à sa promotion, et on le vit avec regret 
prendre le sage parti de se dérober aux honneurs de la 
capitale. » 

Maury agissait sagement, en se dérobant aux hon- 
neurs qui ne pouvaient manquer de susciter les ani- 
mosités d'une envie chagrine, toujours ingénieuse à 
profiter des défauts de la cuirasse dans cette organisa- 
tion qui s'est définie elle-même avec cette rare justesse : 
« Les coups de barre ne me font rien, les coups d'épin- 
gle me mettent aux champs '. » 

Il y avait en effet des envieux et des malveillants 
mêlés à ce « tout le monde », dont parle le témoin cité. 
Un fidèle ami du futur cardinal, son ancien collègue, à 
la Constituante, qui l'avait accompagné à Rome, en a 
témoigné dans une lettre tout intime ^ où nous aurons 
à relever d'autres détails non moins curieux pour cette 
histoire, c'était labbé Mayet. 

L'abbé Mayet avait été député à l'Assemblée Natio- 
nale. Il sortit de France avec l'abbé Maury, en 1792, 
et demeura constamment avec lui jusqu'en 1803 ^^'îl 
revint à Lyon, où sa famille l'appelait avec les plus 
vives instances. Nous l'y retrouverons, à la rentrée du 
cardinal en France, et, après la mort de Maury, le 
fidèle compagnon de 1792, devenu chanoine de la 
Primatiale, passa littéralement le reste de sa vie à 

1. Cette définition, souvent citée avec des variantes, est textuellement 
tirée du dossier des lettres du cardinal en 1815, écrites de Rome à Mes- 
dames de Biliotti et de Rouilly, ses nièces. 

2. Lettre écrite de Lyon, le 11 septembre 1827. 



V 



CHAPITRE I^r. — MAURY QUITTE LA FRANCE. 23 



pleurer et à défendre la mémoire de celui qu'il appelait 
mon cardinal. 

— Combien j'ai rompu de lances!... disait-il, peu 
avant de mourir, en rappelant ses luttes pour Maury, 
et il ajoutait avec une intime satisfaction : Je suis par- 
venu à convertir plusieurs personnes. 

Le neveu de Maury, qui connaissait le faible du bon 
vieillard, se plaisait à l'interroger et à réveiller ses 
vieux souvenirs : 

— Vous étiez bien jeune, répondait le chanoine, 
lorsque M. votre oncle, pendant sa carrière législative, 
remplissait déjà le monde de ses succès à la tribune 
jusque-là inouïs, de son courage, de son imperturbable 
sang-froid à défendre, à attaquer, à terrasser ses adver- 
saires et à forcer leur admiration au point de les faire 
quelquefois applaudir malgré eux. Je ne connaissais 
alors l'abbé Maury que par sa réputation littéraire et 
ses principes d'éloquence de la chaire. Je brûlais de 
trouver une occasion de lui manifester tous mes senti- 
ments d'admiration. Il me l'a fournie bientôt. Un jour, 
il me fit don d'une opinion imprimée, telle qu'il l'avait 
improvisée à la tribune. En la recevant, je lui dis : — 
« Mais, M. l'abbé, comment pouvez- vous retenir presque 
textuellement ce que vous avez prononcé par inspira- 
tion à la tribune, il y a quinze jours, et comment avez- 
vous la patience et trouvez-vous le temps de l'écrire 
pour la livrer à l'impression ? — Je n'écris rien, mais 
je cherche des amis qui veuillent bien écrire sous ma 
dictée, et je n'en trouve pas toujours. — Eh bien ! 
M. l'abbé, vous en avez trouvé un qui vous sera fidèle, 
si vous voulez l'employer. — Vous me ferez plaisir, et 
je vous en remercie. » Je fus bientôt mis à l'épreuve 



22 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



qu'il voulut affecter un aîr de morgue ou de supériorité 
avec qui que ce fût. Aussi conserva-t-il ses premiers 
amis, en s'en faisant chaque jour de nouveaux. Tout le 
monde applaudit à sa promotion, et on le vit avec regret 
prendre le sage parti de se dérober aux honneurs de la 
capitale. » 

Maury agissait sagement, en se dérobant aux hon- 
neurs qui ne pouvaient manquer de susciter les ani- 
mosités d'une envie chagrine, toujours ingénieuse à 
profiter des défauts de la cuirasse dans cette organisa- 
tion qui s'est définie elle-même avec cette rare justesse : 
« Les coups de barre ne me font rien, les coups d'épin- 
gle me mettent aux champs '. » 

Il y avait en effet des envieux et des malveillants 
mêlés à ce « tout le monde », dont parle le témoin cité. 
Un fidèle ami du futur cardinal, son ancien collègue, à 
la Constituante, qui l'avait accompagné à Rome, en a 
témoigné dans une lettre tout intime ^ où nous aurons 
à relever d'autres détails non moins curieux pour cette 
histoire, c'était labbé Mayet. 

L'abbé Mayet avait été député à l'Assemblée Natio- 
nale. Il sortit de France avec l'abbé Maury, en 1792, 
et demeura constamment avec lui jusqu'en 1803 qu'il 
revint à Lyon, où sa famille l'appelait avec les plus 
vives instances. Nous l'y retrouverons, à la rentrée du 
cardinal en France, et, après la mort de Maury, le 
fidèle compagnon de 1792, devenu chanoine de la 
Primatiale, passa littéralement le reste de sa vie à 



1. Cette définition, souvent citée avec des variantes, est textuellement 
tirée du dossier des lettres du cardinal en 1815, écrites de Rome à Mes- 
dames de Biliotti et de Rouilly, ses nièces. 

2. Lettre écrite de Lyon, le 11 septembre 1827. 



CHAPITRE pr. — MAURY QUITTE LA FRANCE. 23 



pleurer et à défendre la mémoire de celui qu'il appelait 
mon cardinal, 

— Combien j'ai rompu de lances!... disait-il, peu 
avant de mourir, en rappelant ses luttes pour Maury, 
et il ajoutait avec une intime satisfaction : Je suis par- 
venu à convertir plusieurs personnes. 

Le neveu de Maury, qui connaissait le faible du bon 
vieillard, se plaisait à l'interroger et à réveiller ses 
vieux souvenirs : 

— Vous étiez bien jeune, répondait le chanoine, 
lorsque M. votre oncle, pendant sa carrière législative, 
remplissait déjà le monde de ses succès à la tribune 
jusque-là inouïs, de son courage, de son imperturbable 
sang-froid à défendre, à attaquer, à terrasser ses adver- 
saires et à forcer leur admiration au point de les faire 
quelquefois applaudir malgré eux. Je ne connaissais 
alors l'abbé Maury que par sa réputation littéraire et 
ses principes d'éloquence de la chaire. Je brûlais de 
trouver une occasion de lui manifester tous mes senti- 
ments d'admiration. Il me l'a fournie bientôt. Un jour, 
il me fit don d'une opinion imprimée, telle qu'il l'avait 
improvisée à la tribune. En la recevant, je lui dis : — 
« Mais, M. l'abbé, comment pouvez- vous retenir presque 
textuellement ce que vous avez prononcé par inspira- 
tion à la tribune, il y a quinze jours, et comment avez- 
vous la patience et trouvez-vous le temps de l'écrire 
pour la livrer à l'impression ? — Je n'écris rien, mais 
je cherche des amis qui veuillent bien écrire sous ma 
dictée, et je n'en trouve pas toujours. — Eh bien ! 
M. l'abbé, vous en avez trouvé un qui vous sera fidèle, 
si vous voulez l'employer. — Vous me ferez plaisir, et 
je vous en remercie. » Je fus bientôt mis à l'épreuve 



26 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

la pensée de Maury franchissait les monts, et sa béné- 
diction s'en allait fortifier, au milieu des tortures qui 
présageaient la fin désormais prochaine, le roi, la 
reine et les deux enfants royaux, prisonniers de la 
France révolutionnaire. 

Ce fut, raconte le Moniteur, qui le constate avec un 
vif dépit, un jour de fête pour tous les Français pré- 
sents à Rome. Le sacre eut lieu le i^^ mai 1792 ', 
en la fête des saints apôtres Philippe et Jacques. 
Maury prit de ce moment le titre d'archevêque de 
N icée in partibus infidelium. 

I. Bien que la chose soit au fond d'une médiocre importance, nous 
croyons que M. Louis- Sifrein Maury fait erreur, quand il dit que la 
nomination de son oncle au titre d'archevêque de Nicée est du \^ avril 
1792. A cette date, nous trouvons, en effet, dans les papiers du cardinal, 
un bref pontifical le concernant. C'est celui par lequel le pape l'élève à 
l'une des plus hautes prélatures de la Cour Romaine et lui confère le 
titre et les privilèges de protonotaire apostolique, avec la prélat ure de 
la Maison de Sa Sainteté. Le bref qui le nomme archevêque de Nicée 
est du 24 avril. Il est adressé à Mgr J, S, de Maury, protonotaire apos- 
tolique, archevêque élu de Nicée, 






CHAPITRE SECOND. 
Nonce Extraordinaire. 

Sommaire. — Comment Pie VI accréditait le nonce Maury. — Ac- 
cusation des biographes. — Récit de l'entrevue avec l'électeur de 
Mayence. — A Coblentz. — Chez l'électeur de Cologne. — Une charge 
à fond de train contre les Libertés Gallicanes. — Où en étaient les 
affaires religieuses en Allemagne à la mort de Léopold II. — L'archevê- 
que de Nicée fait ses visites. — La question de savoir si l'on donnera 
du Dileciissimi Filii aux protestants. — Encore un coup d'épingle. — 
Un dîner maigre. — Lutte contre l'archevêque de Salzbourg. — L'élec- 
tion de François II. — Vains efforts que tente Maury auprès de l'électeur 
de Mayence. — Sa première entrevue avec l'empereur. — Le sacre du 
dernier empereur roi des Romains. — Comment Maury imagina de 
notifier sa protestation aux intéressés. — Dispositions arrêtées pour la 
campagne de France. — Détails inédits. — L'électeur de Cologne 
déclare Maury pis qu'un Italien. — Honneurs rendus à Maury à Mayence. 
— Son chagrin intime au milieu de ces fêtes. — Réunion des Parlements 
français à Manheim. — Le règne de l'intrigue succédera au règne de 
la démocratie. — Édification que Maury rencontre à la cour électorale 
de Dresde. — Ses dernières dépêches diplomatiques de Ratisbonne et 
d'Inspruck. 



LE 1 7 mai qui suivit la consécration épiscopale de 
Maury, Pie VI écrivait à Sa Majesté Apostolique 
le roi François II, futur empereur des Romains, à la 
veille même de la Diète, où le roi de Hongrie et Bo- 
hème devait recevoir, par l'élection d*usage, la 
dignité impériale, un bref solennel, pour lui annoncer 
l'envoi d'un ambassadeur pontifical et expliquer le 
choix du prélat chargé de représenter le Saint-Siège 
à Francfort, où la Diète allait se réunir. 

« Nous avons choisi, disait le pape, Notre véné- 



28 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

rable frère Jean Sifrein Maury, archevêque de Nicée. 
Son courage éclatant dans les dernières assemblées 
tenues en France, les louanges qu'il s*est attirées de 
tous les honnêtes gens par ses discours presque quoti- 
diens pour la défense des droits de la religion et de la 
royauté, son imperturbable sang-froid devant Timpiété, 
la perfidie, les menaces et les tentatives meurtrières de 
furieux révoltés, sont connus de tous. Nous sommes 
persuadés que vous aurez eu pour particulièrement 
agréable un choix qui tombe sur un prélat aussi 
publiquement connu pour Téclat de sa vertu, de sa foi, 
de sa doctrine et de sa grandeur d'âme... » 

C est en termes équivalents que le pape annonçait 
l'ambassade de Maury au prince électeur de Bavière, 
à Tévêque de Spire, à l'électeur de Cologne, à celui 
de Mayence, de Trêves, de Saxe, etc. '. 

Tous les biographes de Maury s'accordent à dire 
que le choix de Pie VI ne répondit guère à l'attente du 
Saint-Siège. Maury, disent-ils, était orateur, mais point 
du tout diplomate. Il n'avait pas la tenue réservée qui 
sied à un ambassadeur ^ 

I. Cette légation préoccupait fort les esprits en France. Le Moniteur 
du 25 avril porte trace de ces préoccupations dissimulées sous le ton 
dégagé du correspondant, qui lui écrit de Rome : « Le nouvel archevê- 
que de Thèbes (^/V), nommé pcir le pape pour une mission particulière 
à Francfort, dispose les préparatifs de son départ. Les 60,000 écus 
romains, qui lui ont été alloués pour son entreprise, sont destinés à 
de magnifiques équipages. Il a commandé 40 livrées que se disputeront 
20 nobles et 20 roturiers. » Et encore, le 2 mai, après le récit du sacre et 
du déjeuner < splendide > qui suivit :« On dit que l'évêque de Spire 
fournit au nonce les équipages, et l'électeur de Bavière le linge de 
table et la cuisine >. 

?. Nous avons déjà cité ce qu'en dit Picot. M. Poujoulat lui-même, 
pourtant si favorable à Maury, a écrit : ^ Le nonce extraordinaire trou- 
< vait partout de l'empressement, mais le génie diplomatique n'était 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 2g 

L'affirmation est précise. La meilleure réponse à y 
faire, c'est encore de suivre l'envoyé pontifical, depuis 
son départ de Rome jusqu'à son retour, sans autre 
commentaire que les termes mêmes de la correspon- 
dance diplomatique, que nous avons sous les yeux. 
Elle n'a jamais été publiée, et il est bien évident que, 
sauf le propre neveu de Maury, aucun de nos devan- 
ciers n'en a même soupçonné l'existence. 

L 

La première lettre du nonce extraordinaire est 
datée de Francfort, le 22 juin 1792. Maury, qui, en 
dehors de sa mission officielle, avait reçu des instruc- 
tions secrètes pour combattre, sur sa route, auprès des 
électeurs ecclésiastiques, le joséphisme qui rivalisait, 
au-delà du Rhin, avec les prétentions du gallicanisme 
en France, y raconte, avec sa verve toute gauloise, ses 
premières tentatives à cet égard. 

Le récit -de sa présentation à l'électeur Frédéric- 
Charles, archevêque de Mayence, intéressa, paralt-il, 
vivement Pie VI, qui l'en fit complimenter par le 
cardinal Zelada, toujours aussi dévoué et tendrement 
affectionné que par le passé : 

« Après une courte station à Manheim, raconte 
Maury, je vins coucher le même jour à Mayence. 
J'écrivis le lendemain matin un billet au grand-cham- 
bellan de la cour, pour lui faire part de mon arrivée 
dans cette ville, et pour lui témoigner mon empresse- 



<L pas le sien ; il n'avait pas la tenue réservée qui sied à un ambassa- 
de deur ». 



30 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

ment à présenter mes hommages à Son Altesse 
Électorale. Je ne pris, dans ce billet, que le titre d'ar- 
chevêque de Nicée. Le grand chambellan me répondit 
par écrit, dans l'après-midi, que Son Altesse Électo- 
rale me recevrait avec plaisir le lendemain à sept heures 
du matin, à sa maison de campagne appelée La Favo- 
rite, qui est située à l'extrémité d'un faubourg de 
Mayence. Je fus exact au rendez-vous, et j'amenai avec 
moi, dans mon carrosse, l'auditeur de la Nonciature '. 
Lorsque j'arrivai à la porte du château, le corps de 
garde prit les armes et me les présenta. Je trouvai, au 
haut de l'escalier, le grand chambellan, et, dans le 
premier salon, les principaux officiers de la cour. On 
ouvrit aussitôt les deux battants, et j'entrai seul dans 
la galerie, oîi je trouvai l'électeur, en habit de cam- 
pagne, brun et à boutons d'or, avec une croix pec- 
torale. Dès que ce prince m'aperçut, il vint au-devant 
de moi, et m'embrassa, en me dissuit: ôonjour, Monsieur 
le nonce. Je lui répondis en riant que je ne serais 
nonce qu'à Francfort. Je veux, me dit-il, que vous le 
soyez ici. Je lui répliquai que le pape ne m'avait point 
accrédité auprès de Son Altesse Électorale en parti- 
culier ; mais que, si Elle désirait d'avoir un nonce à sa 
cour, je me chargerais avec plaisir d'en faire la propo- 
sition à Sa Sainteté. Il changea aussitôt de discours, 
me combla de témoignages d'estime et de bonté, me 
parla des affaires de la France avec beaucoup de zèle, 
et il voulut bien s'excuser auprès de moi, de ce qu'il 

I. Si le Moniteur dit vrai, Maury avait pour secrétaire de nonciature 
l'abbé Serpieri et pour auditeur l'avocat Smith. Nous n'avons pu con- 
trôler ce détail, les archives du Vatican ne contenant plus rien sur la 
Diète de Francfort, depuis la dispersion des papiers sous le premier 
Empire. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 31 

ne m*invitait point à dîner, parce qu*il avait fermé sa 
maison depuis quinze jours, pour n'être pas obligé 
d'inviter le ministre constitutionnel de la France, qui 
vient d'arriver à sa cour. Je m'aperçus qu'il évitait 
de me parler de nos affaires. Pour l'y amener insensi- 
blement, je lui dis que j'étais instruit des ordres, qu'il 
venait de donner à son vicariat de Worms relative- 
ment aux dispenses d'abstinence pour le vendredi, le 
samedi et le carême, et que j'en informerais Sa Sain- 
teté, qui en serait sûrement très satisfaite. Il me dit 
qu'il serait toujours infiniment flatté d« mériter et 
d'obtenir l'approbation de son chef. — Je ne peux pas 
me rendre difficile^ ^joutdL-t-il, pour ces sortes de dis- 
penses. Lorsque saint Boniface vint prêcher la foi en 
Allemagne, le précepte de [abstinence fut cC abord le 
plus grand obstacle qu'il eut à surmonter. Les Alle- 
mands ne sont pas traitables sur cet article ; mais je 
veux qu'on me demande la permission défaire gras, et 
ie ne [accorde qu individuellement, et sur des motifs 
légitimes — Votre Altesse Électorale a grandement 
raison, lui dis-je, de ne pas effacer cette ligne de 
démarcation entre les catholiques et les protestants. 
S'il n'y avait plus de catholiques en Allemagne, il n'y 
aurait bientôt plus d'électeurs ecclésiastiques. L'arche- 
vêque de Salzbourg n'a pas eu la même sagesse ; il a 
aboli le précepte de l'abstinence, comme si un évêque 
particulier pouvait abroger une loi générale de l'Église. 
C'est une prétention insoutenable, qu'on ne trouve que 
dans le congrès d'Ems. — De quoi me parlez-vous là, 
me répondit-il .* [archevêque de Salzbourg est un fou, 
et le congrès d Ems est un amas de sottises. Je le félicitai 
de celte profession de foi, et je lui dis que je ne la 



32 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



laisserais point ignorer au pape. Il me fit alors l'éloge 
de Sa Sainteté ; il dit qu'il la plaignait infiniment, il 
me demanda des nouvelles de sa santé, et il me dit 
que, sans la nonciature de Munich, la bonne intelli- 
gence entre l'Allemagne et la cour de Rome n'aurait 
jamais été altérée, mais qu'il avait été piqué surtout de 
ce que le pape avait révélé une confidence, qu'il lui 
avait faite, en le prévenant que la nonciature de Munich 
donnerait l'éveil aux publicistes allemands sur l'origine 
et les droits des nonciatures elles-mêmes, et que cette 
querelle irait loin. Je lui répondis avec fermeté, que le 
secret dont il parlait avait été divulgué par la cour 
de Prusse, et que, dans son ouvrage sur les nonciatures. 
Sa Sainteté avait eu soin de déclarer qu'Elle n'aurait 
jamais parlé de cette convention secrète, si elle n'avait 
pas été rendue publique auparavant par la voie des 
gazettes, dans toute l'Allemagne. Je le poussai ensuite 
sur le quatorzième article de la capitulation ', qu'il 
n'entreprit pas même de défendre, et je le suppliai de 
m'être favorable pour en obtenir l'omission. Il me 
répondit que la capitulation ne serait point discutée, 
et que toutes les cours étaient convenues, depuis 
plus d'un mois, de n'y faire aucun changement, de 
peur de se jeter dans des discussions interminables, 
dans un moment où le salut commun oblige de donner 
le plus tôt possible un chef à l'Empire. Il observa que 
les électorats ecclésiastiques, situés sur la frontière 
de la France, étaient tous les jours exposés à une 



I. C'étciit la grande affaire pour le nonce extraordinaire à la Diète 
de Francfort que d'excfcuter ses instructions relatives aux protestations 
et réserves du Saint-Siège h rencontre de certains artfcles de la Paix de 
Westphalie. Nous aurons à raconter plus tard tout au long les efforts de 
Maury sur ce point difficile. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 33 

invasion, et qu'il n'était plus temps de raisonner 
quand il fallait combattre. Mais, sans dissimuler ses 
terreurs et son impatience, il ajouta que le quator- 
zième article de la capitulation n'empêcherait point 
un accommodement avec la cour de Rome, et qu'il 
s'y prêterait très volontiers, si l'on voulait entrer en 
négociation de bonne foi. J'abrège les détails, pour 
m'en tenir au résultat. Durant cette conférence, qui 
dura trois quarts d'heure, l'électeur ne cessa de me 
montrer beaucoup de bienveillance et il me parut 
toujours parler avec sincérité. Sa hauteur naturelle 
l'éloigné de la dissimulation. Il me demanda ensuite 
si je voulais lui présenter mon auditeur, et il vint 
ouvrir lui-même la porte, en me disant de l'appeler. 
Quand je l'eus présenté, l'électeur ne fit plus que 
des phrases vagues et insignifiantes, et je pris congé 
de lui. Ses grands officiers me reconduisirent jusqu'à 
l'escalier en me témoignant une grande satisfaction 
de me revoir, et le désir de cultiver ma connaissance 
à Francfort. La garde me présenta les armes sur mon 
passage, et, le courrier de Rome ne devant partir que 
deux jours après, je me mis aussitôt en route pour 
aller à Coblentz. » 

De Mayence à Coblentz, pour un royaliste tel que 
Maury, l'étape était indiquée. Il avait d'ailleurs reçu à 
cet égard de la cour de Rome des instructions que le 
Moniteur semble méconnaître ', mais qui expliquent 

I. On écrit de Bonn au Moniteur^ le 19 juin : « L'abbé Maury, arche- 
vêque de Nicée, a eu hier une audience particulière de l'électeur et a 
dîné à la cour. Quoiqu'on le dise plus occupé des affaires d'Italie que 
de celles de France, il est certain qu'il a eu des conférences avec les 
électeurs séculiers, qui n'ont aucun rapport avec les affaires d'Italie. 
Il part demain pour Coblentz ». 

Correspondance inédite 3 



34 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. ' 

parfaitement le détail intéressant dans lequel entre à 
cet égard sa dépêche au secrétaire d'État de Sa 
Sainteté : 

<L En descendant sur le Rhin, de Mayence à Co- 
blentz, je m'arrêtai à Bingen, où j eus l'honneur de 
souper avec M. le prince de Condé. Immédiatement 
après mon arrivée à Coblentz, j'écrivis au grand 
chambellan de la cour dans la même forme que j'avais 
suivie à Mayence. Il était tard , je me rendis chez 
les princes français, auxquels je présentai M. l'au- 
diteur qui se retira sur-le-champ. J'eus avec les 
princes une conférence de deux heures, je soupai 
ensuite avec eux, placé entre Monsieur et Mgr le 
comte d'Artois. La situation de ces princes est tou- 
jours inquiétante. On ne leur a communiqué ni le 
plan militaire, ni le plan politique, et cette réticence, 
fondée sur des prétextes d'indiscrétion qui ne sont 
malheureusement que trop bien fondés, n'est pas d'un 
augure favorable pour le désintéressement des cours 
de Vienne et de Berlin. 

<L Le roi de Prusse a promis formellement de fournir 
aux princes des fonds pécuniaires, et de solder tous 
les régiments français qui voudraient passer à leur 
service, en les assurant d'ailleurs qu'ils joueraient un 
rôle actif dans cette guerre, à la tête des douze ou 
quinze mille émigrés français qui se sont réunis à 
eux. Cependant, malgré cet engagement, l'argent 
n'arrive point ; on en est totalement dépourvu à 
Coblentz, et on y est dans l'impossibilité d'entrer en 
campagne, faute de secours. Les princes se flattent 
d'être employés du côté de Spire ; mais il est à 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 35 

craindre, pour eux, qu'on ne les force, Tun de ces 
jours, de se retirer à Berg et à Julliers, partie dans 
les états de l'électeur palatin, partie dans les états 
du roi de Prusse, et qu on ne les rende ensuite inu- 
tiles, en les plaçant derrière l'armée combinée. Ils 
sont obligés de quitter Coblentz, dans quinze jours, 
pour céder la place à l'armée prussienne, qui va y 
arriver, et il faudra bien qu'à cette époque le pro- 
blème de leur activité soit résolu. On craint peut-être 
que, s'ils entraient en France, ils n'y fussent bientôt 
les plus forts, et on cherche à les neutraliser, en les 
réduisant à la plus déplorable pénurie. En attendant, 
la Russie ne s'explique pas encore, et la liberté, avec 
laquelle on la laisse agir en Pologne, démontre qu'elle 
est d'accord avec les cours de Vienne et de Berlin. 

« La fermentation de la ville de Paris donne de ter- 
ribles inquiétudes sur le roi, et surtout sur la reine 
de France ; mais, comme on ne peut rien empêcher, 
on prend le parti de n'y point penser, et de s'aban- 
donner aux événements. L'esprit, qui règne parmi 
les émigrés français, est toujours excellent, quoi- 
qu'il y ait parmi eux de très mauvais sujets. A l'ex- 
ception du corps qui est sous les ordres de M. le 
prince de Condé, et qui est payé très régulièrement, 
il m'a paru que le défaut d'argent avait refroidi 
l'enthousiasme que j'avais remarqué parmi les émi- 
grés dans le mois de novembre dernier. Tout le 
monde m'a demandé à quelle époque le pape excom- 
munierait les intrus et les jureurs. Je leur ai répondu 
que la Bulle serait publiée dès qu'ils auraient battu 
et dispersé leur armée, et que le pape avait besoin 
de leurs sabres pour tailler ses plumes ». 



36 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

Cest peut-être parce que le nonce se laissait aînsî 
volontiers aller à des saillies comme celle-là, que les 
hommes graves ont dit qu'il manquait, comme ambas- 
sadeur, de tenue et de réserve. Mais le pape le lui 
pardonnait volontiers, et les répliques du cardinal 
Zelada prouvent qu'on lui en savait au contraire très 
bon gré. L'esprit a ses immunités, et Maury, devenu 
nonce, ne cessait point d'être l'homme d'esprit qu'a- 
vaient souvent applaudi ses plus acharnés adversaires 
à la Constituante. 

La présentation à l'électeur de Trêves offre peu 
d'intérêt. Maury dîna chez lui avec les princes, et à sa 
droite. On parla beaucoup de Pie VI pendant le diner, 
de son Muséum^ du dessèchement des marais pontins 
que le pape venait de reprendre. Le nonce raconte 
toutes ces choses par le menu, et avec beaucoup de 
soin. Mais son récit de l'audience qu'il eut, le lende- 
main, à Bonn, de l'électeur, est beaucoup plus impor- 
tant, en ce qu'il nous révèle des théories antigallicanes 
qu'on est surpris de trouver sous la plume d'un Fran- 
çais de cette époque. 

« A mon arrivée, on me rendit à la porte les hon- 
neurs militaires, et j'attendis environ une minute, 
avant d'être introduit dans la salle d'audience, où je 
me trouvai tête-à-tête avec l'électeur. Le prince était 
vêtu en noir, très ecclésiastiquement, avec un grand 
manteau de deuil. Il fit quelques pas en avant, pour 
venir au-devant de moi. Je lui dis que je m'estimais 
infiniment heureux de pouvoir faire ma cour à S. A. É. 
et de lui présenter un bref particulier de Sa Sainteté, 
avant de me rendre à Francfort. II reçut le bref, et 



■' ". \ 

I 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 



37 



ensuite il m*embrassa, en me disant qu il désirait 
depuis longtemps de me connaître ; qu'il n'oublierait 
jamais les services que j avais rendus à la reine de 
France, sa sœur, et sa bonté accompagna toutes ces 
démonstrations de joie, des compliments les plus 
flatteurs. Je le laissai se développer en liberté sur la 
situation de la France. Il me demanda ce que je 
pensais du parti qu'il avait pris de recevoir à sa cour 
un ministre constitutionnel. Je lui répondis que la 
nécessité et la prudence le justifiaient d'être resté 
neutre, pour ne pas attirer sur ses États toutes les 
calamités d'une guerre inégale, avant l'ébranlement 
les grandes puissances. La conversation ramena soû- 
lent les remerciements qu'il ne cessait de me prodi- 
[uer. Quand je le crus suffisamment et favorablement 
•éparé, je lui dis que je lui demandais, pour le 
Saint-Siège et pour l'Eglise, tous les sentiments 
le reconnaissance qu'il voulait bien me témoigner. 
>on visage s'épanouit, et il me dit qu'il ne deman- 
[dait pas mieux. JVous ne sommes plusy ajouta-t-il, en 
état de disputer, il faut pendre toutes nos querelles au 
croc, — Si les choses restent sur le pied où elles 
sont, lui dis-je, ce ne seront plus nos querelles ; ce 
seront les droits du Saint-Siège qui seront pendus au 
croc, et le seul moyen d'ajourner nos différends, c'est 
de tout rétablir provisoirement sur l'ancien pied. Il 
répartit qu'il serait fort aise de terminer tous ces 
débats. Je lui annonçai que son protégé, chanoine de 
Munster, qui avait un procès à Rome, venait très 
probablement d'être maintenu dans son droit, et que 
j'en attendais la nouvelle par le premier courrier, avec 
la confiance qu'elle lui serait agréable. Cette assurance 



38 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

parut lui faire grand plaisir. Je mis sur le tapis le qua- 
torzième article de la capitulation. Il répondit qu'il 
était impossible de rien discuter dans cette circon- 
stance ; qu'on argumentait mal au milieu des boulets 
de canon, et qu'il fallait s'arranger avec le pape ; que 
la nonciature de Munich avait été la pomme de dis- 
corde, et qu'on pouvait s'arranger en se ralliant aux 
libertés de l'Église gallicane. — Votre Altesse Élec- 
torale, lui dis-je, voit où toutes ces belles libertés ont 
conduit le clergé de France. Notre exemple devrait en 
dégoûter tout le monde. Nous avons voulu nous sous- 
traire à l'autorité du pape, et nous nous sommes mis 
dans la dépendance la plus vexatoire des Parlements. 
Que serions-nous devenus dans ces circonstances, si 
nous n'avions pas recouru à la suprême décision du 
pape, pour mettre à couvert nos droits et les vrais 
principes, après avoir fait une guerre absurde au Saint- 
Siège pendant cinq cents ans ? D'ailleurs, Monseigneur, 
je ne vois aucune analogie entre l'Empire et la France. 
Les Souverains- Pontifes n'ont jamais organisé le gou- 
vernement français, au lieu qu'ils ont transféré l'empire 
d'Orient en Occident ; ils ont ainsi sauvé la couronne 
impériale, pour donner un protecteur à la chrétienté. 
Ce sont les papes qui ont fondé vos électorats, et je 
ne crains pas qu'un électeur trouve le moindre abus 
dans une bulle qui est le titre primordial de sa sou- 
veraineté. Du reste, on connaît fort mal en Allemagne 
ces fatales libertés de l'Église gallicane, qu'on a l'im- 
prudence de réclamer. Il est très vrai que les nonces 
apostoliques n'exercent point de juridiction conten- 
tieuse en France ; mais les archevêques français en ont- 
ils une ? Ce sont les parlements qui jugent toutes les 



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CITAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 



39 



causes bénéficiales, et ils les jugent de la manière la 
plus arbitraire. Quand vous aurez dépouillé le pape 
des droits inhérents à sa primauté, on vous dépouillera 
bientôt à votre tour de cette juridiction usurpée. On 
vous opposera les usages de la France, et on investira 
la Chambre impériale de Wetzlar, la diète de Ratis- 
bonne, le conseil aulique de Vienne, des dépouilles 
que vous aurez enlevées au pape. Le clergé germa- 
nique se trouvera-t-il plus heureux sous cette dépen- 
dance séculière ? Il y a plus, les libertés de T Église 
gallicane n'interdisent point le recours au pape dans 
les affaires ecclésiastiques. L'appel ad apostolos est 
admis en France par le droit commun. Mais cet appel 
simple de l'évêque au métropolitain, et du métropoli- 
tain au pape, est presque toujours illusoire. On ne 
connaît que Tappel comme d'abus, et les parlements, 
qui trouvent de l'abus partout, s'emparent ainsi de 
toutes les causes en dernier ressort. Nos évêques 
français n'ont jamais obtenu ces facultés quinquen- 
nales que vous recevez de Rome, pour accorder des 
dispenses. Le pape dispose de plein droit, en Bretagne 
et dans les autres pays d'obédience, des bénéfices 
vacants dans les mois qui lui sont réservés. Vous ré- 
clamez donc la condition des évêques français, quoique 
la vôtre soit infiniment meilleure. Tous lès change- 
ments sont dangereux. Nous ne sommes pas dans un 
siècle où l'on puisse faire des innovations impunément, 
et tous vos arguments contre le pape seront faciles à 
rétorquer contre vous par vos suffragants, par vos 
chapitres, par vos curés et même par vos propres sujets. 
« L'électeur de Cologne écouta le développement 
de ces principes avec un air marqué d'intérêt et de 



40 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



satisfaction. Il est impossible d'être plus raisonnable, 
plus modéré, plus pacifique et plus catholique qu'il le 
parut dans cet entretien. Il parla toujours en évêque, 
en enfant soumis du Saint-Siège, et je ne revenais pas 
d'étonnement de trouver en lui des dispositions si im- 
prévues. Il me parla avec le plus grand mépris du 
congrès d*Ems, et de Tarchevêque de Salzbourg, en 
homme qui ne prétend nullement faire cause commune 
avec lui. En un mot, je fus très content de cette con- 
férence. Lorsque nous passâmes dans la salle à manger, 
il me donna la main, me fit mettre à sa droite à table. 
Après le dîner, l'électeur me mena promener tête-à-tête 
dans son jardin. Nous reprîmes la même conversation. 
Il ne cessa de me faire l'éloge du pape, qu'il voyait 
avec douleur injustement persécuté de tous les côtés. 
M. l'auditeur a partagé ma surprise et ma sjitisfaction. 
Les résultats de ces deux entretiens n'ont rien de 
décisif sans doute; mais, que peut-on terminer dans une 
après-midi? J'en conclus néanmoins que ce prince n'est 
nullement intraitable, et qu'avec de la suite on pourrait 
s'arranger avec lui. Pendant mon premier entretien, 
toute la cour de l'électeur fit à M. l'auditeur l'éloge de 
Mgr Pacca, en l'appelant toujours notre nonce. J'en 
parlai moi-même à S. A. É., qui me dit qu'on pouvait 
traiter d'un rapprochement avec lui après la Diète. J'en 
ai informé Mgr Pacca, pour être instruit d'une manière 
plus particulière des causes de la division et des 
moyens d'accommodement. » 

II. 

Pour bien entendre ce qui précède et ce qui va 
suivre, il est nécessaire de rappeler les entreprises 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 4I 

schismatîques, auxquelles l'archevêque de Nicée avaît 
mission de porter remède. 

Elles remontent à Joseph II, celui que le grand Fré- 
déric appelait « mon frère le sacristain », et qui mit 
effectivement beaucoup trop la main à Tencensoir, 
pour ne pas mériter le surnom. Pie VI essaya de le 
ramener à son rôle orthodoxe, en Tallant voir et entre- 
tenir lui-même à Vienne, sans l'intermédiaire des 
nonces, que Joseph II paraissait avoir en particulière 
horreur. 

Les nonces exerçaient depuis longtemps en Alle- 
magne une juridiction particulière. Ilsétaient en posses- 
sion d'accorder des dispenses pour lesquelles, en 
d'autres endroits, on recourait directement à Rome. 
L'origine de cet usage remontait à ces temps de trou- 
ble et de confusion amenés par les progrès du luthé- 
ranisme. L'Église de Cologne particulièrement s'était 
vue menacée d'une destruction totale ; deux de ses 
archevêques avaient successivement favorisé les nou- 
velles doctrines : l'un d'eux s'était marié et avait em- 
brassé publiquement l'hérésie, qu'il tentait de répandre 
dans son diocèse. Dans cette extrémité, les catholiques 
se rallièrent autour des nonces, et c'est ainsi que fut éta- 
blie la nonciature de Cologne. Joseph II, sous le falla- 
cieux prétexte que cette juridiction était une usurpation 
sur les droits des Ordinaires, la supprima de son chef 
et poursuivit la suppression des nonciatures elles- 
mêmes. L'occasion de la querelle fut l'envoi d'un 
nonce à Munich, ce qui amena la formation d'une non- 
ciature nouvelle, formée en partie de celle de Cologne 
et en partie de celle de Lucerne, sur la demande 
de l'électeur de Bavière, 



42 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

L'électeur de Cologne, frère de Joseph II, leva l'é- 
tendard de la révolte, en refusant de recevoir le nonce 
Pacca. Il fut suivi par les électeurs de Trêves et de 
Mayence, et puissamment secondé par l'archevêque de 
Salzbourg, et Jérôme de Colloredo qui, en 1782, avait 
publié un mandement bizarre, où il fulminait contre le 
culte des saints et trouvait mauvais qu'on parlât des 
jugements de Dieu. 

Les députés des quatre prélats se réunirent au mois 
d'août 1782, aux bains d'Ems, près de Coblentz. Ils y 
dressèrent, en 23 articles, un plan, dont les tendances 
notoirement schismatiques furent blâmées par les pro- 
testants eux-mêmes, en particulier par le célèbre his- 
torien Muller. 

L'épiscopat germanique s'honora, en grande majo- 
rité, par une résistance courageuse aux articles du 
congrès d*Ems, que Joseph II aurait voulu leur faire 
accepter comme base d'une nouvelle constitution ecclé- 
siastique. Nous venons de voir comment les électeurs, 
que Maury avait déjà visités, s'exprimaient à l'égard du 
congrès et de l'archevêque de Salzbourg en particulier. 

Léopold II, en succédant à son frère Joseph, arri- 
vait, précédé du bruit des actes non moins schisma- 
tiques qu'il avait inspirés ou laissé accomplir en 
Toscane, où le fameux Ricci avait tenu, sous son 
règne, le synode ultra-janséniste de Pistoie. Mais 
Léopold, délivré des obsessions de son frère, se déroba 
le plus possible au rôle que Joseph II lui avait imposé. 
Il fut cependant obligé par la Diète de 1790, qui 
réleva à la dignité impériale, de concéder aux électeurs 
ecclésiastiques,quile réclamaient,rappui de son autorité 
contre le retour pur et simple aux anciens usages : 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 43 

rétablissement des nonciatures, juridiction directe 
exercée par les nonces au nom du pape, renouvellement 
de pouvoirs spéciaux accordés tous les cinq ans aux 
Ordinaires d'Allemagne par le Saint-Siège ; renoncia- 
tion à la prétention de faire juger les appels au pape, 
par des juges synodaux attachés à chaque curie épis- 
copale, etc. Tout cela était expressément réservé dans 
la constitution ou capitulation imposée par la Diète au 
nouvel empereur, à l'article XIV, où les principes les 
plus opposés à la primauté de juridiction directe et 
immédiate du pape dans toute F Église, furent haute- 
ment proclamés, malgré la protestation du nonce 
Caprara ', protestation que Maury était chargé de 

I. La protestation de Caprara est très explicite. En voici le passage le 
plus important : 

< Verum cum irriti essent omnes conafus nostri^ cum adhuc correct ioni 
innovationum omnium in Articulo XIV propositarum locus erat^ ante^ 
quam sciiicet per iniegrum Acta Capitulationis conficereniur^ novas 
iterum iterumque curas ^ sollicitudinesçue^ tam recîamamîo in fractionem 
jurium Pontificis^ Ecclesiœ^ et concordatorum^ quam viam corrigenda- 
rum, et abolendantm innovationum cum Electoralibus Legatis adhi- 
but mus. Cum au te m hœcomnia minime optatum sortita fuerint effectum^ 
et in Articulo prœsertim XIV capitulationis sacrœ Regalis^ et Aposto- 
iicce Majestatis Leopoldi 11^ novi Romanorfirn Régis Imperatorisque 
electi piura incerta sunt^ quibus jus libère ecclesiastica Bénéficia confe- 
rendi etiam vi solemnium concordatorum ad Romanam sedem spectans 
limitibus circumstribitur ; im médiat œ sutnmi Pontifias in Archiepis- 
copos et Episcopos auctoritatis et jurisdictionis novis atque inaudit is 
hucusque conditionibusy et vinculis coarctatur ; omnis Ecclesiastica causa 
contentiosa in secunda inslantia^ per modum Régula^ universim Métro- 
politanis tribuitur^ nullafacta mentione de privilegiis^ consuetudinibus^ 
statutis^ ac juribus peculiariuvi Germaniœ Episcoporum, eorumque 
Diœcesium^ immédiate, vel omisso medio, Apostolicam Sedem, vel Nun- 
tiaturam appellandi antiquis conciliorum canonibus innixis; in tertia 
vero instant ia, quœ ad summuin Ecclesiœ Caput Divino sui Primatus 
jure, per tinet adjudices,per Archiepiscopos et Episcopos eligendo impos- 
terum judicanda innuitur, atque alla quam piurima, quœ ccrte omnia 
Apostolicœ sedis juribus plurium sœculorum pacificœ possessioni, liber- 
tati Ecclesiasticœ, essentiali Catholicœ Religionis disciplina, sacris Œcu- 
menicofum Conciliorum, ac prœsertimTridentini canonibus, ipsisquemet 



44 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



renouveler, s'il luî devenait, comme à son prédéces- 
seur en 1790, impossible de faire supprimer la capitu- 
lation, au moins en ce point capital. 

Dès son arrivée à Francfort, Maury put juger des 
difficultés de sa mission. Elles commencèrent par une 
question d'étiquette. 

Un ami, le baron de Hugil, ambassadeur de Trêves, 
le prévint officieusement que si, en notifiant son arri- 
vée, il prenait la qualité de nonce ou simplement de 
destiné nonce extraordinaire y on lui renverrait ses 
billets, sans lui faire ensuite aucune visite. Ainsi l'avait 
décidé la Diète de 1 790, pour son prédécesseur, qui 
avait pris, dans ses premières visites le titre de 
^ comte Caprara, archevêque d'Icône». 

Le spirituel envoyé de Pie VI prît aussitôt son 
parti, et, pendant que la Diète délibérait sur la néces- 
sité de tenir bon contre les prétentions contraires du 
nouvel arrivé, il monta seul en carrosse, avec une sim- 
ple croix d'or, ne prenant avec lui que deux laquais 
auxquels il avait donné ordre de l'arrêter indistincte- 
ment devant la porte de tous les ambassadeurs électo- 
raux et de toutes les personnes qualifiées de la ville. 

« Mes billets de visite, écrit-il au cardinal Zelada, 
en lui racontant ce premier incident, ne contenaient 
que ces mots : V archevêque de Nicée, J'avais ordonné 
de réserver, pour la fin de mes courses, M. le prince 
de Sachen, premier ambassadeur de Prusse, chez 

Nationis Germanicœ cum Pontifice solevuiiter peracHs concordaiis^ 
Imperiique Legibus qttam maxime adversaniur^ eumdemque Romanum 
Pontificem juribus ex Primain mananitbus^ necnon fidelem quetnlibet 
catholicum jure suo ad totius Ecclcsiœ capui in ultima instantia in rébus 
Plcclesiasiicis recurrendi spoliant^ atque Ecclesiasticam Hierarchiam 
evertunt. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 45 

lequel je savais que les ambassadeurs devaient dîner. 
En moins d'une heure, j eus parcouru toute la ville, en 
laissant des billets à toutes les portes qui m'étaient 
indiquées, et en mêlant plus de soixante maisons 
notables aux hôtels de nos vingt-un ambassadeurs. 

« Durant le cours de mes visites, je rencontrai à 
pied dans la rue l'électeur de Mayence, qui était 
venu passer quelques heures à Francfort, pour y 
donner des ordres relatifs aux dispositions locales, et 
qui était suivi de ses ambassadeurs, ainsi que d'un 
assez grand concours de peuple. Je descendis aussi- 
tôt de voiture, et je volai vers Son Altesse Électo- 
rale, en lui disant que j'étais jaloux de lui faire ma 
cour partout où j'avais le bonheur de la rencontrer. 
L'électeur me demanda où j'allais. Je lui répondis 
que Xarckevêque de Nicée faisait ses visites aux 
ambassadeurs et à toutes les personnes qualifiées de 
Francfort. Il se mit à rire, et il me dit que l'expé- 
dient était fort bien imaginé. » 

Le malin nonce se réservait de rire à son tour, et 
lexpédient ne devait pas dispenser les rogues chica- 
neurs d'étiquette de leur petite leçon. Ils l'eurent 
complète sans pouvoir se fâcher. 

« Je remontai en carrosse après cette courte entre- 
vue, et j'arrivai enfin chez le prince de Sachen, au 
moment où on venait de sortir de table. Dès qu'on 
entendit annoncer l'archevêque de Nicée, le maître de 
la maison et tout le corps électoral s'empressèrent de 
venir au-devant de moi, et me dirent les choses les 
plus honnêtes. On me félicita d'avoir tranché la ques- 
tion sur l'étiquette. Je répondis que les archevêques 



46 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



n*en avaient aucune ; que je ne paraissais dans le monde 
qu en qualité d'archevêque, et qu'à ce titre je venais 
de visiter en même temps tout le corps électoral et 
toute la ville. Ils parurent d'abord étonnés, puis ils 
rirent tout bas, et entre les dents, de la manière dont 
je me tirais de ce premier mauvais pas. Après un quart 
d'heure de conversation générale, plusieurs de ces am- 
bassadeurs médirent que j'avais très bien fait d'écarter 
ainsi la question. Je leur répondis que, si j'avais eu 
l'honneur de leur parler le matin, je n'aurais pas osé 
m'expliquer avec eux en pleine liberté, de peur que mes 
observations n'eussent un air d'humeur ou de menace, 
mais qu'après avoir fait mes visites comme particulier, 
je ne pouvais plus craindre de leur déplaire, en leur 
communiquant librement ce que je pensais. En chi- 
canant, leur dis-je, toutes les grandes puissances par 
votre cérémonial, vous les avez dégoûtées de vous 
envoyer des ambassadeurs, et depuis 1 764 vous n'avez 
phis vu à Francfort aucun autre ministre du premier 
rang que le nonce du Pape. Déjà on ne vous envoie 
plus des ministres, même du second ordre, et vous 
n'aurez à cette Diète que les seuls plénipotentiaires de 
la Russie et du Danemark. La Diète électorale perd 
ainsi une de ses plus belles illustrations. Personne 
n'aime à aller chez autrui, pour y essuyer des dégoûts. 
Les électeurs veulent être traités comme les rois. Je 
ne demande pas mieux assurément ; mais ce n'est pas 
chez soi, ce me semble, qu'il faut s'en donner le traite- 
ment, et on devrait commencer, d'abord, par l'obtenir 
chez autrui. » 

La leçon fut bien accueillie, et, lorsque Maury fut 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 47 

rentré à son hôtel, il y reçut aussitôt la visite de tous 
les ambassadeurs, qui « vinrent en personne avec un 
grand air d'intérêt et de contentement ». 

Le baron de Valdenfels, ministre de Cologne, qui 
vint le premier, crut opportun d'entamer la conversa- 
tion sur le chapitre des juges synodaux, que son maître 
réclamait à poste fixe, pour les substituer aux appels 
en cour de Rome. Maury rompit la première lance, en 
faveur du Saint-Siège, et le ministre de Cologne 
s'échauffait, lorsque l'arrivée des autres ambassadeurs 
interrompit la discussion. 

Une nouvelle difficulté surgit bientôt. Il s'agissait 
de savoir si Maury serait accrédité devant la Diète, 
au cas oîi ses lettres de créance contiendraient les 
expressions de Dilectissimi Filii ^X. Apostolicam Bene- 
dictionem^ parce que, dans ce cas, les ambassadeurs des 
électorats protestants d'Hanovre, de Saxe et de 
Brandebourg, ne le reconnaîtraient jamais. 

Par malheur, il y avait un précédent. A la Diète de 
1 790, la difficulté avait été soulevée, et le nonce Ca- 
prara s'était hâté de demander un nouveau bref, à 
Rome, où les expressions incriminées ne se trouve- 
raient plus. Il est vrai que, dans l'intervalle, le premier 
bref où elles se trouvaient avait fini par être enregistré. 
Mais, dans son extrême loyauté, Caprara, quand il 
reçut le bref amendé dans le sens des susceptibilités 
protestantes, l'avait présenté aux récalcitrants, qui n'y 
pensaient plus. Ce précédent dépitait Maury : . 

« Ce que je ne dis pas, écrit-il, c'est que je me trouve 
prodigieusement affaibli, dans cette querelle, par l'in- 
concevable complaisance, avec laquelle il (Caprara) a 



48 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



retiré un premier bref, pour y en substituer un second, 
que Ton n'exigeait plus de lui. » 

Pour se tirer d'embarras, Maury essaya de son 
éloquence, en demandant une conférence privée à tous 
les ambassadeurs qui réclamaient: 

«J'ai dit, mande- t-il à la cour de Rome, que le 
pape, mon maître, n'attachait pas une grande impor- 
tance à l'intitulation et à l'adresse de ses brefs, et que 
sa condescendance pendant la dernière Diète l'avait 
bien prouvé. J'ai déclaré que Sa Sainteté m'avait parlé 
de cette difficulté comme d'une bagatelle en elle-même, 
mais que toute innovation lui paraissait dangereuse 
dans ces circonstances ; que SaSainteté s'est conformée 
à cet égard à l'usage constant de tous ses prédécesseurs, 
et que, si on m'opposait l'exemple unique de la dernière 
Diète, je citerais, en faveur du style usité de la cour 
de Rome, autant d'exemples qu'il y avait eu de diètes 
précédentes dans l'empire; que les souverains étaient 
bien avertis du danger de changer leurs titres, par le 
décret de l'Assemblée Nationale qui avaitvoulu enlever 
au roi de France les qualifications de Sire et de Ma- 
• j'este ; que je concevais aisément que le pape refusât le 
titre de Fils aux protestants, ainsi que sa bénédiction 
apostolique, mais que je ne comprenais pas qu'ils pussent 
refuser eux-mêmes les formes que le pape emploie en 
écrivant à l'empereur et à tous les rois catholiques. » 

Le comte de Schomberg, ambassadeur de Saxe, 
répliqua très vivement à l'argumentation fort habile de 
Maury, qui, en l'écoutant, perça tout à coup le fond de 
la pensée des opposants. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 49 



« Quoique les ambassadeurs protestants ne disent 
point le véritable motif de leur opposition au titre 
collectif Dilectissimis Filiis, je crois Tavoir deviné. 
Ce titre n appartient qu'aux seuls catholiques, et il 
laisse les protestants hors du droit d'élection. Le Saint- 
Siège n'a jamais reconnu le droit de suffrage dans les 
électeurs acatholiques. Il n'admet en ce genre que les 
pouvoirs qui émanent de lui, surtout quand il s'agit de 
donner un avocat et un défenseur à l'Église. Ce dé- 
fenseur ne doit pas lui être donné par ses propres 
ennemis... '. C'est pour ôter à la cour de Rome tout 
prétexte de réclamation contre l'élection des empereurs 
qu'on veut forcer le pape de reconnaître, par ses propres 
brefs adressés au collège électoral, de légitimes élec- 
teurs qui ne soient cependant point catholiques. Voilà 
la véritable cause de la résistance des protestants à 
adopter nos lettres de créance dans l'ancien style. » 

Mais Maury savait que la cour de Rome avait 
grand intérêt à ne pas s'aliéner les électeurs protes- 
tants. Puis, la condescendance du nonce Caprara le 
désarmait et, à tous ses arguments, les récalcitrants la 
lui opposaient comme une preuve décisive. Il différa 
du moins le plus possible à leur donner satisfaction, 
car il en avait le moyen par devers lui. En prévision de 
ce qui arrivait, le pape lui avait fait délivrer deux 
minutes du bref. 

« D'après ces considérations, écrit-il le 25 juin, je 



I. Maury entre ici dans une longue digression historique, et cite une 
foule de précédents qui ont perdu tout intérêt, aujourd'hui que le saint 
empire romain a été emporté, comme tant d'autres choses, par la grande 
Révolution. 

Correspondance inédite. 4 



50 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



me suis déterminé à regret, mais j'ai voulu du moins 
me donner le mérite de la déférence envers les cours 
protestantes, en leur déclarant que le pape avait aban- 
donné cette petite affaire à ma prudence, et que, par 
égard pour elles, j'allais envoyer au directoire mes 
lettres de créance conformes à celles de Mgr Caprara. 
Tout le monde a approuvé ma résolution, et j ai ré- 
pondu qu'il n'y avait pas là de quoi me louer. Mon 
auditeur présenta en conséquence le bref que j'avais 
en réserve, le même jour, dans l'après-midi, et l'autre n'a 
point paru. M. le comte de Romanzoff, ministre de 
Russie, qui avait ordre de sa cour de ne se faire accré- 
diter qu'à la dernière extrémité, avait envoyé ses lettres 
de créance au Directoire de Mayence,le matin du même 
jour. La fatalité des circonstances m'a commandé ce 
sacrifice, que j'aurais pour le moins différé, si j'avais eu 
le temps de discuter, ou même de m'assurer de la 
majorité dans le collège électoral. Il s'en faut de 
beaucoup que j'aie pu compter sur cette majorité. 
Les ambassadeurs de Mayence m'avaient déclaré 
que cette' nouvelle variation de la cour de Rome 
ne me laisserait peut-être pas une seule voix pour 
être admis en qualité de nonce, avec un bref dans 
l'ancienne forme. » 

IIL 

Les lettres de créance enregistrées, Maury ne se 
trouva point pour cela au bout de ses peines. Une 
nouvelle tracasserie, dont il rend compte dans sa 
dépêche du 29 juin, lui vint de l'usage qui voulait que 
tous les étrangers, y compris les ambassadeurs, sor- 



CHAPITRE II.— NONCE EXTRAORDINAIRE. 51 



tîssent de la ville où se faisait rélection, avant que 
celle-ci s'accomplît. 

« J ai déjà rendu compte, » mande-t-il sur un ton 
visiblement agacé par ce nouveau coup d'épingle, 
« de la délibération prise par la Diète, de publier le 
décret d'émigration huit jours avant l'élection de 
l'empereur, pour faire sortir tous les étrangers de la 
ville de Francfort. En conséquence, ce décret fut 
publié avant-hier matin, avec la plus grande solen- 
nité. J'en fus bientôt informé, et je n'eus pas l'air 
d'y faire attention, parce que cette forme d'intima- 
tion générale ne pouvait pas m'atteindre. En rentrant 
chez moi, vers les deux heures après midi, je trouvai 
entre les mains de mon suisse le décret, dont je 
transmets copie, muni du grand sceau du directoire 
de Mayence, et laissé à ma porte par le prince de 
Papenheim, grand maréchal de l'empire. Je fis prier 
dans l'instant M. le comte de Romanzoff, ministre 
de Russie auprès de la Diète, homme du plus rare 
mérite et mon ami particulier, de vouloir bien se 
rendre chez moi. Il y vint aussitôt. Il avait reçu la 
même notification, et dans la même forme. Nous 
convînmes sur-le-champ de déférer cette signification 
prématurée aux ambassadeurs de Mayence, avec 
lesquels nous devions dîner chez M. le- comte de 
Schomberg, premier ambassadeur de Saxe. A peine 
y fûmes-nous arrivés, que nous engageâmes la dis- 
cussion. Le baron de Fesembach, premier ambassa- 
deur de Mayence, nous fit des excuses de la préci- 
pitation avec laquelle on nous avait enveloppés dans 
cette précaution de grande police, et il nous promit 



52 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

d'assembler le collège électoral dans raprès-midî, 
pour obtenir une exception formelle en notre faveur, 
jusqu'à la veille de l'élection, conformément à l'usage 
établi. Nous le priâmes d'ajouter à cette mesure la 
précaution de nous faire avertir de la résolution de 
la Diète par le même prince Papenheim, maréchal 
de l'empire, et de le charger aussi de retirer person- 
nellement, des mains de nos suisses, le décret qu'il 
leur avait remis, et que notre dignité ne nous per- 
mettait, ni de renvoyer, ijii de regarder comme non 
avenus. Le baron d'Albini, second ambassadeur de 
Mayence, me proposa un autre expédient. Il me dit 
que je pouvais, sans recourir à la Diète, me mettre 
sous la protection d'un ambassadeur électoral, ainsi 
que ma suite, et qu'il me garantissait qu'on ne m'in- 
quiéterait point, pour accélérer mon départ. Je lui 
répondis fortement, que je ne connaissais d'autre 
protection que celle du pape mon maître, et que je 
n'aurais jamais pour ma personne d'autre garantie à 
Francfort que le droit des gens, qui avait fixé, dans 
toutes les cours de l'Europe, les droits et l'indépen- 
dance absolue d'un ambassadeur du premier rang. Cette 
réponse termina sur-le-champ la question. Le décret 
d'exception fut rendu le soir même en faveur des 
ministres étrangers. M. le prince Papenheim m'en 
donna avis en personne hier matin, et il retira des 
mains de mon suisse le décret, qu'il lui avait remis 
la veille, sans que j'aie paru en avoir connaissance, 
attendu que, ce décret ne m'étant point adressé, je ne 
décachetai point les lettres destinées au grand maré- 
chal de l'empire. C'est ainsi que cette petite affaire 
s'est terminée. Dans la rigueur du droit, nous n'avions 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 53 



pas le droit de nous plaindre, parce que la Bulle d'or 
défend de souffrir à Francfort la présence d'aucun 
ministre étranger pendant toute la durée de la Diète 
électorale ; mais il est d'usage de n'exécuter cette 
loi fondamentale de l'empire, que la veille de l'élec- 
tion de l'empereur. J'ai soupçonné que les ambassa- 
deurs de Saxe, qui vivent très froidement ici avec 
le ministre plénipotentiaire de Russie, à cause des 
affaires actuelles de la Pologne, avaient voulu mé- 
nager ce dégoût au comte de Romanzoff, et qu'ils 
s'étaient ensuite désistés de leur projet, lorsqu'ils 
avaient vu que je ne voulais pas séparer ma cause de 
la sienne. » 

Jaloux de la dignité de son maître, le nonce de 
Pie VI ne se prêtait, on le voit, à aucun amoindrisse- 
ment de ses prérogatives. Lorsque le moment viendra, 
il refusera de recourir à un subterfuge, ainsi qu'il 
l'écrit au cardinal Zelada, à la date du 2 juillet. 

« Il a été convenu hier entre M. le prince Papen- 
heim, maréchal de la Diète, et moi, que je partirais 
de Francfort mercredi matin à dix heures et qu'il 
remettrait à ma porte le décret d'émigration à midi. 
J'irai passer à Williemsbad, à trois lieues d'ici, chez 
le landgrave de Hesse qui m'attend, les trente-six 
heures pendant lesquelles aucun ministre étranger 
ne doit demeurer dans cette ville. On a voulu m'y 
retenir, en me citant l'exemple de mon prédécesseur, 
qui fit semblant de sortir de la ville, et qui y rentra 
aussitôt, en prenant la précaution de fermer sa voi- 
ture, de manière à n'être vu de personne. Cet expé- 
dient m'a paru dangereux pour un homme public. 



54 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

Je quitterai donc réellement la ville de Francfort. 
J'y laisserai toute ma maison, que je mettrai sous la 
protection de l'ambassade de Saxe, et les armes du 
pape, qui sont sur ma porte, y resteront pendant mon 
absence. » 

Entre temps, le diplomate se tient aux écoutes des 
délibérations de la Diète. Il en rend un compte exact 
au secrétaire d'État de Pie VI, qui, dans ses réponses, 
ne tarit pas en effusions de tendresse et en encoura- 
gements prodigués à son ami, dont la santé préoccupe 
le pape, à qui l'évêque de Spire a mandé que Maury 
a souffert du voyage'. Somme toute, l'important est 
que le nonce ne se rende pas malade, parce que la 
Diète au fond est une cérémonie de parade, puisqu'on 
n'a pas à y discuter sur Xeligendus ^ Maury a bien 
fait de parcourir toutes les cours allemandes et de 
parler comme il Ta fait aux électeurs ^ Ses rapports 
plaisent extrêmement au Saint-Père ^ Tout ce que 
Maury dit et fait est admirable ^ On lui envoie le 
duc Sforza que le pape recommande aux bons offices de 
son cher Maury ^ Pie VI ratifie d'avance tous les enga- 
gements qu'il plaira à son excellent nonce de prendre ^ 
Les mémoires qu'il adresse à la Diète sont admi- 
rables ^ Admirables ses rapports, admirables toutes 



1. Réponse du 23 mai 1792. 

2. Réponse du 13 juin 1792. 

3. Réponse du 14 juillet 1792. 

4. Réponse du 4 juillet 1 792. Zelada reproche seulement de ne pas 
écrire assez souvent. 

5. Réponse du 7 juillet 1792. 

6. Réponse du 8 juillet 1792. 

7. Réponse du 14 juillet 1792. 

8. Réponse du 1*=' août 1792. 



^W^WP 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 55 



ses lettres. Zelada ne sait comment lui exprimer la 
satisfaction du Souverain-Pontife '. 

C*est qu'aussi Maury ne néglige rien pour tout savoir 
et tout écrire. Les discussions sont vives au sein de la 
Diète, surtout quand les électeurs d'Hanovre et de 
Brandebourg font pressentir, avec le consentement de 
la cour de Vienne, qu'ils allaient réclamer, auprès du 
collège électoral, le titre de Majesté. 

« L'électeur de Cologne, secrètement appuyé par la 
majorité, s'est mis, le premier, en avant pour combattre 
cette prétention avec la plus grande force. -Il a déclaré 
qu'il ne pouvait pas traiter l'électeur de Brandedourg 
comme roi de Prusse, sans le reconnaître en même 
temps comme légitime duc de Prusse ; que ce duché 
appartenait presque en entier à l'ordre teutonique; que 
le premier duc qui l'avait envahi, en changeant une 
commanderie en patrimoine héréditaire, était manifes- 
tement un usurpateur ; qu'en sa qualité de grand- 
maître de l'ordre teutonique, il demandait, ou la restitu- 
tion du duché de Prusse, ou du moins un arrangement 
amical, pour le dédommager en partie de cette invasion; 
que l'électeur de Brandebourg, qui venait de s'emparer 
récemment et astucieusement d'Anspach et de Bor- 
cette, savait bien que l'ordre teutonique possédait de 
grands biens, dans ces margraviats, et qu'il le sommait 
de déclarer si, conformément au système adopté par 
sa maison, il prétendait s'emparer encore des biens de 
l'ordre teutonique, enclavés dans le margraviat de 
Borcette et dans le margraviat d'Anspach, qu^il venait 
d'enlever à la branche cadette de la maison de Bran- 

I. Réponse du i'^' août 1792. 



56 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



debourg d une manière si irrégulîère ; que, loin de 
consacrer l'usurpation du duché de Prusse, faite en 
1525 sur Tordre teutonique parle prince Albert de 
Brandebourg, qui en était grand-maître, et qui em- 
brassa le luthéranisme, pour Tériger en principauté 
séculière, il protestait hautement contre cette invasion 
de la Prusse ducale, et contre l'entreprise de rélecteur 
Frédéric I^^ qui, en 1701, se couronna lui-même roi de 
Prusse dans la ville de Kônigsberg, en vertu d'un traité 
fait avec l'empereur Léopold, et qui fut reconnu en 
cette qualité par toute l'Europe, à l'époque du traité 
d'Utrecht, en 1713. — L'électeur de Cologne a égale- 
ment combattu la prétention du roi d'Angleterre 
d'avoir dans la Diète le titre de Majesté en qualité 
d'électeur d'Hanovre. Il a fortement sonné l'alarme 
dans tout l'empire contre cette coalition des cours de 
Vienne et de Berlin, qui menacent aujourd'hui la con- 
stitution germanique d'une dissolution totale. Il a 
déclaré que si son neveu, le roi de Hongrie, futur 
empereur, appuyait dans cette circonstance les préten- 
tions ambitieuses de la cour de Berlin, il déshériterait 
ses propres neveux de sa succession, et qu'il ne con- 
sentirait jamais à prendre un archiduc pour coadjuteur, 
soit comme archevêque de Cologne, soit comme grand- 
maitre de l'ordre teutonique. Cette vigoureuse déclara- 
tion a intimidé les cours d'Hanovre, de Vienne et de 
Berlin, qui n'ont plus osé insister sur la discussion de 
la capitulation ' ». 



I. Dépêche du 29 juin 1792. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 57 

IV. 

Tout en écoutant avec beaucoup de soîn, Maury ne 
perdait pas de vue le côté le plus délicat de sa mission, 
celui qui avait trait aux prétentions joséphistes du haut 
clergé allemand. Il eut une belle occasion de les réfuter 
et en profita avec une grande habileté, ainsi que nous 
r allons voir. Auparavant, écoutons-le narrer, avec sa 
verve toute gauloise, un petit incident de table chez 
les ambassadeurs de Mayence. 

« Pour rendre un compte exact des moindres détails 
qui me concernent, j'observerai quayant été invité 
vendredi dernier à un très grand dîner chez les am- 
bassadeurs de Mayence, je ne trouvai point de maigre 
sur la table. Je n*en témoignai aucune surprise, car je 
n en étais que trop instruit d'avance. Au premier plat 
qui me fut présenté, je demandais tout simplement si 
c'était du maigre. Le baron de Fechembach, qui 
m'entendit faire cette question, rougit et me dit, qu'il 
n'y avait point de maigre sur la table, parce que l'élec- 
teur de Mayence lui avait accordé une dispense géné- 
rale de l'abstinence. Je lui répondis que Son Altesse 
Electorale n'avait sans doute accordé cette dispense 
qu'aux personnes qui en avaient besoin, et qu'heureu- 
sement pour moi je n'étais pas dans ce cas. Ma 
réponse fut entendue d'une partie des convives, qui la 
firent bientôt circuler dans toute la salle, où l'on m'a 
dit qu'elle avait été approuvée par les protestants 
eux-mêmes. Le baron de Fesembach me fit beaucoup 
d'excuses avec un air très embarrassé; il ordonna qu'on 
me servît quelques œufs, et je ne pus dîner que de 



58 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



rentremets ; j'eus Tattentîon de lui couper la parole, 
toutes les fois qu'il voulut me réitérer ses regrets '. » 

Aussitôt après cet épisode, Maury raconte sa pre- 
mière escarmouche contre les prétentions joséphistes 
de l'électorat de Cologne. 

« Je reçus hier matin le paquet ci-joint du baron de 
Waldenfels, ambassadeur de Cologne. Une heure après 
que ces étranges pièces m'eurent été remises, son ami, 
le baron de Wachter, ministre de Danemark, qui m'a- 
vait déjà témoigné de sa part le désir d'un rapproche- 
ment avec la cour de Rome, vint me voir, et me 
demanda ce que je pensais de la réponse de l'électeur 
au pape. Je lui répondis que je le priais d'en juger 
lui-même, et nous la lûmes ensemble. Il ne me fut pas 
difficile de lui faire comprendre, que rien ne ressemblait 
moins aux sentiments qui m'avaient été manifestés 
par l'électeur lui-même, que l'étrange doctrine de cette 
lettre. — Le prince, lui dis-je, ne s'est certainement 
pas abaissé avec moi jusqu'à voulpir me tromper. Or, 
il m'a dit tout le contraire de ce que ses ministres lui 
font dire aujourd'hui. Il m'a déclaré formellement qu'il 
voulait vivre en paix avec le pape, et qu'il était revenu 
de tout système d'innovation. On le fait persister pour- 
tant par écrit dans ces mêmes principes, qu'il rejette 
si franchement de vive voix. On lui fait dire qu'il ne 
veut rien innover, qu'il ne faut rien innover, et on le 
fait parler comme le partisan le plus déterminé de 
toutes les innovations contraires aux droits du Saint- 
Siège, et à l'ordre établi en Allemagne par les consti- 
tutions les plus anciennes et les plus solennelles. Il y a 

2. Id. du 2 juillet 1792. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 59 



loin de la marche d'un homme d'État à toutes ces 
misérables subtilités de Técole, à ce métier d un so- 
phiste, qui, tout en déraisonnant, croit tout prouver, 
sans pouvoir convaincre personne, sans pouvoir se 
convaincre lui-même. Est-ce bien sérieusement, est- 
ce de bonne foi que le baron de Waldenfels ose accu- 
ser ici le pape d'être un novateur, au moment où Sa 
Sainteté réclame contre les innovations ? On a ré- 
pondu cent fois aux arguments et aux faits cités dans 
cette lettre, et j'offre de les pulvériser en un instant. 
« Je discutai en effet rapidement tous ces sophismes 
de procureur. — Que demandez-vous donc ? me dit 
alors le ministre de Danemark. Le cabinet de Cologne 
vous invite à lui proposer un plan d'accommodement. 
Je répondis que je n'avais aucun plan à proposer, et 
que très certainement je n'en proposerais jamais aucun ; 
que le pape n'était point demandeur dans cette affaire, 
et que Sa Sainteté, disposée à tout écouter, n'avait rien 
à proposer l'qu' Elle ne demandait, relativement aux 
jugements de troisième instance, que les droits dont le 
Saint-Siège jouissait paisiblement depuis trois cents 
ans; qu'Elle avait sommé hautement les électeurs 
ecclésiastiques de lui dénoncer les abus dont ils avaient 
à se plaindre, et que ceux-ci ne lui en avaient jamais 
déféré aucun. Le confident du baron de Waldenfels se 
récria alors sur ce qu'on n'entendait pas la langue 
allemande à Rome, et sur ce qu'on avait eu bien de 
la peine, en Allemagne même, à déterminer la véri- 
table acception d'un mot, duquel dépendait souvent la 
décision d'un procès. Il ne me fut pas difficile de lui 
faire sentir, que de pareilles exceptions étant infini- 
ment rares ne devaient pas régler le droit commun ; 



6o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



qu'on entendait très bien la langue allemande à Rome, 
que, du reste, toutes les causes canoniques se plai- 
daient en latin en Allemagne même, et que les instruc- 
tions de première instance éclaircissaient parfaitement 
toutes les difficultés grammaticales ; que, dans tous 
les grands tribunaux, on avait soin de prendre des 
renseignements locaux pour la mesure d'un terrain, 
comme pour lacception d un mot, lorsqu'il était équi- 
voque, pour juger les questions qui y étaient relatives, 
et que les jurisconsultes allemands pouvaient instruire 
les tribunaux romains, tout aussi facilement et aussi 
sûrement que les tribunaux de l'empire. 

« J'abrège le récit de ces discussions partielles, qui 
furent fort longues, et dans lesquelles je n'eus jamais le 
dessous. Je me rejetai ensuite sur les terribles incon- 
vénients de toutes ces innovations pour les électeurs 
ecclésiastiques eux-mêmes. Je ne dissimulai pas que 
j'étais parfaitement instruit du mauvais effet qu'elles 
produisaient dans l'esprit des peuples. On ne répliqua 
pas un mot à cette considération, qui est le meilleur 
de tous les moyens dans cette circonstance, et à la- 
quelle j'ai soin de revenir souvent. Quand je parlai 
ensuite d'une protestation dans le cas où je ne pour- 
rais pas obtenir une autre garantie des droits du Saint- 
Siège, le ministre de Danemark, épouvanté de ce 
mot, me dit qu'une protestation gâterait toutes mes 
affaires sans retour. Je lui observai qu'une précaution 
purement conservatrice, et d'ailleurs très mesurée, ne 
pouvait offenser personne, et qu au surplus j'en avais 
reçu l'ordre positif de mon souverain, et que rien dans 
le monde ne saurait m'empêcher de l'exécuter. 

« Il est çjaîr comme le jour que le ministre de 



CHAPITRE II. — NONCE EXTkAOHM.'iAffch. 



Cl 



Mavence désire luî-mém^ un ar.cornrn^yJ'zm'rrit i/^:/- 
le Saint-Sîè^e, et il n^: s en c^fJcjz [lï^zrn,*: j^âi. j âirri/: 

à croire qu'en nou.5 m.ariitV^unt ce v-'i:^ 'i i.'yy.r^r.v.- 
cemeac ri ne 5uppo-se :.ii q-^e r*o.î i-'.hevr.-^.i; *i 
paix en. renor:'':;ir.u ^ DO-.s r^^.^-s 'ir^.;::. i^: .r.i.'he.-r. >: 



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62 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

le temps me manque, et le temps est en affaires la pre- 
mière de toutes les puissances. » 

V. 

Le 4 juillet, Maury quitta Francfort pour se rendre 
à Williemsbad, ainsi qu'il lavait mandé à Rome, où 
il écrit, le vendredi 6, dès son retour à Francfort : 

« En arrivant hier soir, je me rendis chez le prince 
d*Esthérazy, premier ambassadeur de Bohème, pour 
le féliciter, au nom de Sa Sainteté, de l'élection de son 
maître au trône impérial. Il me parut fort sensible à 
cette attention. Le roi de Hongrie, qui fut élu empe- 
reur hier matin, est en route pour se rendre à Francfort. 
Ce prince doit s arrêter pendant trente-six heures chez 
Tévéque de Witzbourg. On Tattendra mercredi ii, et 
on présume qu il pourra être sacré et couronné dès le 
samedi 14 de ce mois. Le peuple a manifesté une 
grande joie au moment de la proclamation du nouvel 
élu. L'électeur de Trêves et le prince d'Esthérazy 
recueillirent des applaudissements universels, en se 
rendant avec un magnifique cortège à l'église cathé- 
drale, où s'est faite l'élection. Le peuple parut très 
frappé de la pompe qu'étala l'électeur de Mayence ; 
mais il garda le plus morne silence sur son passage. 
Cet électeur n'a pas le bonheur d'être aimé dans l'Em- 
pire: sa finesse et son intraitable attachement à ses 
opinions, lui ont autant aliéné les cœurs de ses voisins, 
que ses vexations ont éloigné de lui l'affection de ses 
sujets, J'eus l'honneur de le voir chez lui en particulier 
mardi, dans l'après-midi. Quoique cette forme privée 
eût été convenue d'avance entre son chancelier baron 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 63 

d' Albini et moi, dès que je parus dans la cour de son 
hôtel, le corps de garde prit les armes, les gardes du 
corps se rangèrent en haie le long de lescalier, et les 
officiers de la cour électorale descendirent au bas du 
perron, pour me recevoir. Je leur dis que ma visite 
n'était point une audience publique, et que je ne 
descendrais pas de voiture, jusqu'à ce que tout cet 
appareil honorifique eût disparu, conformément aux 
conventions que j'avais faites avec le ministre de Son 
Altesse Électorale. On rendit compte à l'électeur de 
mes observations et de ma résistance. Il ordonna sur- 
le-champ qu'on fit droit à ma réclamation. » 

Maury était venu pour traiter du retrait, sous une 
forme ou sous une autre, du fameux article XIV 
de la capitulation de 1790. Il poussa vigoureusement 
sa pointe dans ce sens, dès qu'il eut été admis en 
présence de l'électeur. 

« Quand je parus devant lui, il me demanda pourquoi 
je refusais les honneurs qu'il voulait me rendre. Je 
lui répondis que, le cérémonial n'étant plus fixé à 
Francfort avec les ambassadeurs du premier rang 
depuis la Diète de 1745, j^ ^^ croyais devoir ni 
m'exposer à aucune difficulté, ni compromettre ma 
représentation. Je lui parlai aussi de la Réversale ', 
que je désirais d'obtenir du collège électoral relati- 
vement à l'article quatorze de la Capitulation et aux 
Monita qui l'accompagnent. Je lui exposai les raisons 
et les exemples qui motivaient ma demande, et je 
lui dis que, si on voulait sincèrement s'accommoder 

I. Déclaration portant qu'une dérogation forcée et de circonstance ne 
saurait préjudicier à un droit général. 



04 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

avec le Saint-Siège, cette condition préalable était 
absolument nécessaire pour ouvrir une négociation, 
en laissant entiers les droits de toutes les parties. 
L'électeur écarta d abord la question, en me disant 
qu'il était très attaché au Saint-Siège, et qu on /e 
verrait toujours prosterné aux pieds du pape. Il affecta 
de répéter plusieurs fois cette dernière phrase. Je le 
ramenai à une discussion moins vague, en lui rappe- 
lant les Réversales, toutes les fois qu'il employait 
ces formules insignifiantes de respect. Il me dit qu'il 
était inutile de parler à la Diète de cette affaire, parce 
qu'elle ne regardait que les électeurs ecclésiastiques. 
Je lui observai que ce n'était nullement le pape qui 
l'avait déférée au collège électoral, mais que, puisque 
les électeurs avaient eu recours à la Diète en 1 790, 
pour attaquer les droits du Saint-Siège, le pape ne 
faisait que les imiter, en s'adressant à la Diète de 
1792. Il se jeta alors dans de nouvelles digressions. 
Il dit que la cour de Rome avait manqué le moment 
de conclure un traité avantageux pendant la Diète 
précédente ; qu'il fallait s'arranger, en convenant sim- 
plement des faits, sans parler des principes, parce 
que toute convention, en matière de principes, en- 
traînait des discussions interminables ; qu'il voulait 
s accommoder avec le pape ; mais, qu'au lieu de 
compter sur une discussion impossible dans ces cir- 
constances. Sa Sainteté aurait dû prendre des précau- 
tions, deux mois avant la Diète, pour obtenir d'une 
cour amie des Monita contre le quatorzième article de 
la Capitulation. Il n'est plus temps, poursuivit-il, de 
parler à présent d'une Réversale. Cette délibération 
exigerait une discussion contraire aux engagements 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 65 

réciproques des électeurs. Nos formes électorales, 
ajouta-t-îl, ne permettent point à nos ambassadeurs de 
donner leur avis à la Diète, sans instruction et sans 
pouvoir formel. Or, tous les ambassadeurs vous diront 
qu'ils n'ont ni instruction ni pouvoirs à ce sujet ; ils 
vous proposeront d'en demander à leurs cours qui 
n'ont plus le temps de leur en donner, et, si vous per- 
sistez à demander une réponse officielle, vous n'ob- 
tiendrez qu'un refus formel qui sera inscrit dans le 
protocole. C'est à vous à voir, si vous servirez bien 
votre cour, en sollicitant cette Réversale, dont je vous 
conseille de ne point parler; mais, avec ou sans Réver- 
sale, je suis toujours disposé à un accommodement avec 
le Saint-Siège. » 

Maury, visiblement découragé par ces déclarations, 
ajoute : 

4: J appris hier au soir, que le même discours et la 
même opinion circulaient dans le collège électoral. 
Les ambassadeurs, qui nous sont le plus attachés, 
me dirent que tout le monde était du même avis 
que l'électeur de Mayence ; que c'était lui qui avait 
empêché la discussion de la Capitulation, pour écarter 
la demande du landgrave de H esse, et que, malgré 
toute la bienveillance particulière qu'on avait pour 
moi, je pouvais compter sur un refus, si j'articulais la 
demande d'une Réversale qui, en dernière analyse, ne 
pouvait jamais être d'une grande utilité au Saint- 
Siège. » 

« Voilà où j'en suis. Votre Éminence peut juger 
aisément de mon embarras. Cependant, comme on 

Correipondance inédite. 5 



66 Mémoires bE maury. — LïvRfe prï:mïer. 

est toujours à temps de ne rien faire, je ne me décide 
pas encore, je réfléchis et j'attends. » 

En attendant, le fidèle serviteur de la monarchie 
suivait avec un vif intérêt les événements, en ce qui 
concernait la France, le roi et la famille royale prison- 
niers de la Terreur qui approche, les princes émigrés 
et leur armée. Il en parle avec une évidente complai- 
sance et lance, en passant, un trait malin aux Prussiens. 

« Les princes français, qui doivent quitter Co- 
blentz dans deux ou trois jours, ont enfin obtenu 
de 1 électeur de Mayence la permission de faire can- 
tonner leurs dix-huit mille émigrés dans son électo- 
ral Ils ont reçu de l'argent d'Espagne et de Russie, 
et ils peuvent faire face à tous les besoins du moment. 
Le duc de Brunswick est arrivé à Coblentz, ainsi 
que le prince de Nassau. Le comte de Romanzofif, 
ministre de Russie, nous a quittés pour y faire un 
voyage. Tout doit donc se conclure dans ce moment 
au sujet de l'activité des émigrés français. Dès que 
je connaîtrai les plans avec certitude, je m'empres- 
serai de les communiquer à Votre Éminence. Il est 
probable que les princes français viendront passer ici 
deux jours avec l'empereur, qui doit retourner inces- 
samment à Vienne. Je les ai invités à venir loger chez 
moi, en leur observant que j'avais une maison sûre 
sous tous les rapports, et qu'en l'absence de tous les 
ambassadeurs de famille, le nonce du pape avait droit 
à leur préférence. J'ignore quelle sera leur détermina- 
tion à cet égard ; mais, si elle est favorable à mes désirs, 
j'aurai grand soin d en rapporter tous les honneurs au 
pape. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 67 

, « En arrivant à Coblentz, les officiers prussîens 
vont visiter les logements que les Français laissent 
vacants ; ils en demandent le prix, et, quand on leur 
dit ce que les Français en ont payé, ils répondent que 
le logement leur convient, qu'ils s'en emparent, et 
qu'ils le payeront le quarantième de ce qu'il en coûtait 
aux Français, ou bien, si on l'aime mieux, cent coups 
de bâton. Deux bourgeois, qui ont regardé cette 
menace comme un badinage, ont été sur-le-champ 
payés comptant en cette dernière monnaie. L'élec- 
teur, à qui ils ont porté leurs plaintes, a répondu que 
les Prussiens étaient les plus forts ; qu'il fallait se 
soumettre, et regretter les Français. » 

Le 9 juillet, Maury revient, dans sa dépêche, sur sa 
principale préoccupation : 

« Ma protestation est prête. Je me suis assuré d'un 
imprimeur pour la rendre publique, et j'enverrai 
M. fauditeur dans l'endroit où se fera l'édition, afin 
qu'il en rende l'impression plus prompte et plus 
exacte. Quoique je ne perde pas un instant cet objet 
de vue, je suis obligé de suspendre, le plus que je 
peux, la publication de cette pièce, pour tâcher d'en 
obtenir l'enregistrement ; au directoire j'ai entamé 
à ce sujet une négociation avec le baron de Val- 
denfels. C'est une dernière tentative que j ai cru 
devoir hasarder, pour n'avoir pas à me reprocher 
aucune négligence, et épuiser tous les moyens de 
conciliation, avant de recourir à la dernière ressource 
que mes instructions m'ont indiquée. » 

Maury avait deviné les intentions de Pie VL Tan* 



68 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

dis que sa dépêche du 9 voyageait vers Rome, du 
Vatican le pape lui en faisait adresser une autre qui 
contenait précisément les ordres que le nonce avait 
exécutés, de sa propre inspiration, à savoir d'essayer 
d'un enregistrement ou d une demi-réversale qui ména- 
gerait et réserverait les droits de la papauté. Mais 
tous ces efforts de conciliation se heurtaient à un parti- 
pris bien arrêté, qui s'abritait du prétexte de faire vite, 
parce que l'ennemi commun était aux portes de l'em- 
pire. 

« Je m'aperçois de plus en plus avec douleur, à chaque 
heure du jour, que la précipitation de la Diète m'enlève 
tout moyen de conciliation. Les difficultés sans cesse 
renaissantes du cérémonial, les visites d'appareil et 
les repas absorbent tous les instants de la journée. 
On ne peut pas obtenir un rendez-vous, ou du moins 
faut-il se contenter d'une conférence de quelques mi- 
nutes. Tout le monde est pressé de s'en aller, et le 
collège électoral ne veut et ne peut entendre parler 
que de l'élection et du couronnement. L'empereur, 
dont la santé s'accommode beaucoup mieux de cette 
saison que de l'hiver, arrivera ici après-demain, à dix 
heures du soir, dans le plus grand incognito: il essuyera 
des harangues de félicitation du matin au soir, jeudi et 
vendredi, et il sera couronné samedi prochain 14 de ce 
mois. C'est du moins ce que tout le monde assure. 
On paraît attacher de l'importance à l'à-propos du jour, 
en couronnant l'empereur le jour de l'anniversaire de la 
prise de la Bastille, c'est-à-dire, en choisissant, pour 
anéantir la Révolution de France, le même jour oîi 
elle a commencé. L'abstinence du samedi ne met aucun 



CHAPITRE IL — NONCE EXTRAORDINAIRE. 69 



obstacle à la cérémonie, parce que Félecteur de Mayence 
est dans Tusage d'en dispenser ses diocésains. C'est lui 
qui témoigne le plus d'impatience de tout terminer à 
Francfort, parce qu'il est très pressé d aller se pré- 
parer à recevoir l'empereur chez lui, le 1 8 de ce mois. 
Le roi de Prusse y suivra de près Sa Majesté Impé- 
riale, et, pendant le séjour de trente-six heures que ces 
deux souverains feront ensemble, ou plus probable- 
ment l'un après l'autre, à la Favorite, maison de 
campagne de l'électeur, située dans un faubourg de 
Mayence, on leur donnera les fêtes les plus magni- 
fiques. De pareils hôtes ne contribueront pas à rendre 
moins haut et moins vain le maître de la maison. ^ 

Nous sommes obligé de passer sur les dépêches 
suivantes, remplies de redites au sujet des efforts de 
tous genres tentés par Maury pour éviter d'en venir à 
une protestation solennelle dont il ne se dissimule 
point les dangers, des préparatifs de coalition entre les 
puissances et les princes émigrés, des inquiétudes sur 
le sort du roi et de la reine de France, etc., pour en 
venir à la dépêche du i6 juillet, où se trouve l'intéres- 
sant récit de la réception faite au nonce de Pie VI 
par le nouvel empereur. Les biographes de Maury 
n'en ont dit qu'un mot, et nous le reproduisons volon- 
tiers dans son intégrité. On y trouve des détails curieux 
sur des usages aujourd'hui bien oubliés, et une nouvelle 
preuve du grand succès que l'ancien orateur de la Con- 
stituante obtenait partout de la curiosité publique et de 
l'admiration reconnaissante des princes dont il avait si 
courageusement défendu les droits. 

« J'eus vendredi dernier, à cinq heures du soir, une 



70 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

audience particulière de Tempereur et de Timpéra- 
trice. Je m'y rendis en carrosse avec mon maître de 
chambre, quatre laquais derrière ma voiture ordinaire 
et deux chevaux, dans la même forme que nous sui- 
vons pour aller à la Diète électorale, auprès de laquelle 
nous sommes accrédités '. Les Suisses étaient rangés 
en haie, et appuyés sur leurs hallebardes, au moment 
de mon passage. Dès que je fus entré dans le premier 
salon, le prince de Rosemberg, grand chambellan de 
l'empereur, me dit que je serais introduit au moment 
où l'ambassade de Saxe sortirait. Les trois ambassa- 
deurs saxons sortirent presqu'aussitôt, et la porte fut 
fermée. Dans le même instant, les deux battants furent 
ouverts pour moi, et je fus introduit dans le cabinet, où 
je trouvai l'empereur seul et debout. Je m'approchai 
de Sa Majesté Impériale. Je lui dis d'abord que, 
quoique le pape fût bien assuré de l'unanimité des voix 
pour son élection au trône impérial. Sa Sainteté en 
apprendrait la nouvelle avec la plus grande joie, et 
que je m'estimais infiniment heureux d'en être dans ce 
moment le premier interprète. Je lui présentai aussitôt 



I. Tous ces détails d'étiquette, auxquels Maury semble attacher de 
rimportance pour satisfaire les exigences de l'époque, au fond l'en- 
nuyaient fort, comme on l'a déjà pu remarquer. Dans sa dépêche du 
2 juillet, il écrivait : <L J'ai été averti que, n'étant point nonce auprès de 
l'empereur, mais seulement auprès de la Diète électorale, je devais, à 
l'exemple des autres ministres, me mettre absolument en public, à 
commencer du jour de l'élection de l'empereur. Comme je n'étais 
point hier à Francfort, ce ne sera qu'aujourd'hui, en allant dîner chez 
le prince d'Estérhazy, que j'arborerai la grande jivrée de gala. » 
Quand il parlait d' <L arborer la livrée >, Maury songeait sans doute à 
l'importance démesurée de cette fatale étiquette aux Tuileries et à Ver- 
sailles. Son âme plébéienne s'en était révoltée souvent à Paris, aux 
abords des États-Généraux spécialement et il est curieux de le voir aux 
prises avec cette même étiquette qui l'enserre et le gêne, à Francfort, 
tandis que la Convenlion se dispose à la rejeter violemment en France. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 71 

le bref de Sa Sainteté, avec la copie et la lettre parti- 
culière de Votre Éminence. L'empereur me répondit 
ces propres mots : Monsieur le nonce, en vous envoyant 
ici, le pape a continué de prouver r intérêt quil prend 
à la cause de tous les souverains. Je lui écrirai, et je 
[en remercierai. Je lui dis alors que les droits des 
souverains étaient l'objet continuel des sollicitudes de 
Sa Sainteté, et qu'elle désirait ardemment de voir la 
religion florissante, parce qu'elle était le plus sûr, et en 
même temps le seul garant de la fidélité des peuples. 
fen SUIS bien persuadé, me répondit-il, ce qui se passe 
en France le prouve assez. Cest là que V impiété a fait 
le plus de mal, et nous en voyons les effets. Assurez le 
pape que je ferai de mon mieux pour soutenir la religion 
par tous mes moyens, et par mes exemples. Je félicitai, 
je louai et je remerciai, comme je le devais. Sa Majesté 
Impériale de ses sages résolutions, qui étaient si bien 
justifiées par sa conduite. Je lui offris ensuite les 
actions de grâces de Sa Sainteté sur les promesses que 
Sa Majesté Impériale et son auguste père avaient 
bien voulu lui faire, au sujet de la restitution d'Avignon 
et du Comtat. Oh ! pour cela, dit-il d'une voix plus 
ferme, et en faisant de la main droite un geste mena- 
çant, nous les lui ferons rendre, rien fi est plus juste, et 
aucun souverain ne serait plus assuré de son trône, si le 
pape n était pas rétabli dans cette souveraineté. L'empe- 
reur me parla ensuite très succinctement de la France, 
des princes français, de ses craintes pour le 14 juillet', 

I. Dans cette même dépêche, Maury avait entretenu le cardinal des 
bruits qui couraient dans la Diète à ce sujet : « On craint toujours que la 
journée de demain ne soit funeste au roi et à la reine de France; mais, 
depuis le commencement de la révolution, l'expérience nous a appris 
que tous les dangers prévus n'étaient nullement redoutables. » 



72 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

de ses fatigues personnelles pour le lendemain. J'ame- 
nai adroitement la conversation sur le bref des 
Premières Prières. L'empereur me demanda de lui en 
expliquer l'objet. J'exécutai sur-le-champ cet ordre. Je 
lui dis que Sa Sainteté désirait que ce bref fût de- 
mandé, ou du moins reçu à la chancellerie, pour mettre 
à couvert les droits de sa puissance spirituelle, et qu'il 
importait à un grand souverain tel que lui, de se con- 
former aux règles et aux usages anciens, en investis- 
sant le pape de la considération dont il a besoin, pour 
se rendre utile aux rois. Je commence mon règne, me 
dxt'W y et le pape règne depuis dix-huit ans: il en sait 
plus que moi là-dessus. Je crains de compromettre les 
droits de mes successeurs. Voyez, de ma part, le vice- 
chancelier et parlez-lui de cette ajf aire. Il ajouta ensuite: 
f écrirai au pape, je le remercierai, je suis charmé de 
vous avoir vu. Je m'inclinai, et je me retirai. 

« Ce prince paraît avoir beaucoup de présence d'es- 
prit, une raison saine, une âme noble, simple et bonne, 
et avec un air délicat il jouit d'une excellente santé. 

« En sortant de chez l'empereur, je fus conduit à 
l'appartement de l'impératrice par son grand chambel- 
lan, le comte de Schaffgoscht. Je trouvai Sa Majesté 
avec sa dame d'honneur et deux autres dames du 
palais. Elle me demanda d'abord des nouvelles de la 
santé du pape, avec un intérêt très marqué. Elle me 
questionna sur l'accès de fièvre qu'avait eu Sa Sainteté 
à Terracine et à son retour à Rome, et après m'avoir 
entendu, Tant mieux, me dit-elle, 7ious avons bien besoin 
que le Bon Dieu le conserve. Elle prit de sa main ma 
croix pectorale qu'elle trouva Se bon goût, et me 
demanda si c'était celle que le pape m'avait donnée. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAlkE. 73 

Quand je lui eus répondu affirmativement, elle parut 
la regarder avec encore plus de satisfaction. Vous venez 
de voir tempereury me dit-elle. Je lui en fis aussitôt 
les plus grands éloges, je n'oubliai pas de parler avan- 
tageusement de sa santé '. Elle me demanda si j'avais 
été à Naples, et ensuite elle ne me parla plus que de 
la France, de la reine sa tante et de ses alarmes pour 
le 14 juillet. Elle finit par me dire avec beaucoup de 
bonté, qu elle désirait depuis longtemps de me con- 
naître, et qu'elle savait, avant son départ de Vienne, 
qu elle aurait le plaisir de me trouver à Francfort. » 

Le soir, Maury devait être encore Tobjet d'une 
flatteuse distinction, à laquelle il répondit avec son 
merveilleux esprit de répartie : 

« Il y eut hier soir grand cercle chez l'empereur. 
J'y restai environ deux heures. Lorsque l'empereur me 
vit, il s'approcha de moi, en me disant : Vous voyez 
ici, Monsieur le nonce, un très grand nombre de Fran- 
çais en uniforme, cela doit vous faire plaisir, — Oui, 
Sire, lui répondis-je, jusqu'à présent les Français 
n'avaient su se sauver qu'avec leurs jambes, je vois avec 
plaisir qu'ils se préparent à se sauver avec leurs bras. 
Cette réponse le fit rire, et il daigna la répéter deux 
ou trois fois d'un air très satisfait. Quelques moments 
après, l'impératrice, à laquelle il avait rapporté cette 
réponse, eut la bonté de m'en parler. Elle me dit 
qu'elle venait de recevoir des nouvelles d'Italie, et elle 

I. Maury raconte ailleurs, à ia cour de Rome, les craintes répandues à 
Francfort sur la santé du nouvel empereur. On le disait mourant, et on 
craignait même qu'il ne pût venir se faire sacrer. L'avenir a donné raison 
au diagnostic de Maury. François II devait fournir une longue carrière 
et survivre encore près d'un demi-siècle à son sacre. 



74 mî:moires de maury. — livre premier. 

me demanda si j'en avais reçu de bonnes de la santé 
du pape. J'abrège les détails. Toute cette cour, qui 
était très nombreuse, me témoigna une extrême bonté, 
et tout le monde voulait m'être nommé. L'impératrice 
revint encore à moi, pour me dire que j'étais très bien 
placé la veille dans l'église, et qu'elle m'avait vu pleurer 
à la cérémonie du sacre, ce qui était très vrai. » 

Ce sacre, qui avait tant ému Maury, marquait la 
fin d'une institution qui fut longtemps le grand arbitre 
du monde civilisé, celle du Saint-Empire Romain. Le 
nonce y assista d'une tribune, d'où il suivit avec at- 
tention le moindre détail de l'imposante cérémonie. 
On y observa, pour la dernière fois, les rites d'une 
fonction, où la liturgie avait prévu les obligations et 
fixé le caractère du pouvoir conféré au nouvel empe- 
reur. 

« Le sacre se fit samedi matin avec beaucoup d'or- 
dre et de magnificence. L'archevêque de Mayence, qui 
est chargé de cette fonction, se conforma en tout au 
pontifical romain. Il y eut un grand silence dans l'église 
au moment où l'empereur prononça son serment, et 
on observa que la voix de ce prince devenait très sensi- 
blement plus ferme et plus forte, au moment où il jurait 
de protéger l'Église, le Saint-Siège et le clergé ger- 
manique. J'en témoignai hautement ma satisfaction. 
Pendant toute la cérémonie, l'empereur montra beau- 
coup de recueillement et de piété, il ne marchait que 
les mains jointes, et il ne cessait de prier d'une ma- 
nière très visible. Après la communion, il dit qu'il crai- 
gnait de se trouver mal, et on lui fit prendre un verre 
de vin de Hongrie. » 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 75 



VI. 

Après avoîr épuisé tous les moyens d'accommode- 
ment et subi, avec une patience méritoire pour son 
tempérament de feu, les mille petites vexations des 
membres de la Diète et de Tentourage impérial très 
occupés de se préserver contre tous les « empûtements » 
de la cour de Rome sur les libertés joséphistes, Maury, 
à qui le vice-chancelier témoignait toute espèce de 
méfiances dont ses dépêches relatent longuement le 
détail, se décida à produire sa protestation. 

On refusa de l'enregistrer et même de la lire. 
Poussé à bout, il résolut un coup d'éclat, si spirituelle- 
ment arrangé d'ailleurs que les rieurs devaient se ran- 
ger de son côté. 

« En allant, écrit-il le 20 juillet 1792, lundi soir 
chez l'empereur, qui tenait cercle, je me munis d'une 
ample provision d'exemplaires de notre protestation. 
Je les distribuai, de bonne amitié, dans le salon de Sa 
Majesté Impériale, comme un ouvrage nouveau que 
je venais de publier, aux électeurs, aux ambassadeurs 
électoraux, à plusieurs princes souverains, aux princes 
français, aux ministres étrangers et à d'autres person- 
nages de distinction, en disant, d'un air riant,que je ne 
voulais rien faire en cachette. Tout le monde vit 
d'abord sur le titre que c'était une protestation, et per- 
sonne ne me la rendit. On rit beaucoup de cette 
nouvelle méthode de signifier à la partie adverse les 
pièces d'un procès. Le baron de Fesembach ' vint 

I. Premier ambassadeur de Mayence, celui-là même qui venait de 
renvoyer au nonce extraordinaire de Pie VI le paquet d'exemplaires de 



76 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

me demander s'il m'en restait encore un exemplaire 
pour lui. Je lui répondis que javais tout distribué, 
mais que je lui en porterais une douzaine à Mayence, 
et je lui tiendrai parole. 

4: D'après cette publicité, l'imprimeur m'a demandé 
la permission de faire pour son compte une édition 
de notre protestation. Je lui ai accordé mon agrément 
avec le plus grand plaisir. Cette édition est faite ', elle 
se vend publiquement à Francfort, et le débit en est 
considérable. On en prépare une traduction allemande, 
qui sera bientôt en vente, de sorte que notre réclama- 
tion, dont personne ne porte la moindre plainte, au lieu 
de rester clandestine et cachée, a obtenu sur-le-champ 
la plus grande et la plus libre publicité. » 

VII. 

C'est dans cette même dépêche du 20 juillet que 
nous trouvons les plus curieux détails sur les résultats 
de la conférence de Francfort et les plans d'invasion 
de la France révolutionnaire, Maury l'écrit d'après 
des informations très sûres, et y mêle de petits racon- 
tars qui ne sont pas sans intérêt, comme celui qui a 
trait au goût dès lors très prononcé des Prussiens 
pour les « petites horloges » qu'ils espèrent récolter sur 
les champs de bataille de la coalition. 

< J'ai été instruit avec toute certitude du résultat 
de la conférence qui eut lieu lundi au soir à Francfort 
entre les princes français et l'empereur. Voici le 
précis fidèle de cet entretien. 

la même protestation, encore intact, et sans avoir voulu le décacheter, 
bien qu'il eût été€ fortement tenté de le faire >. 
I. In-4'*. Typis Warrentrapp et Wenner, 13 pages. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. ^^ 

« L'empereur a été satisfait de rexplication, que les 
princes lui ont donnée, au sujet de Tachât, qu'ils ont 
voulu faire, des canons pris aux Français à Quiévrain. 
Cette proposition avait beaucoup déplu à la cour de 
Vienne. 

« Sa Majesté Impériale a déclaré que les Français 
lui avaient fait offrir déjà deux fois un armistice ; 
qu Elle n'avait pas voulu y consentir, et qu'Elle n'y 
consentirait jamais. 

< Quand les princes ont sondé l'empereur sur le 
plan du nouveau gouvernement qu'il faut établir en 
France, Sa Majesté Impériale a répondu qu'il ne 
pourrait en être question, que lorsque le roi serait libre, 
et qu'Elle ne croirait à cette liberté, qu'au moment 
où Louis XVI ne serait plus sous la dépendance, et 
même en la présence des deux partis feuillants et 
jacobins, qui l'oppriment également. 

< M. le comte d'Artois, en louant des sentiments si 
généreux, dit que Sa Majesté Impériale se couvrirait 
d'une gloire immortelle, en sauvant la France, sans 
lui faire perdre un pouce de terrain. L'empereur le 
regarda fixement, et, en détournant adroitement la 
question, il lui dit : L'arrondissement actuel de la 
France ne peut pas subsister ; car le pape redemande 
Avignon et le Comtat; le pape a toute raison ; et je ne 
poserai pas les armes jusquà ce qtie cet État lui soit 
rendu de gré ou de force. Les princes français applau- 
dirent sur-le-champ à cette résolution qui les soula- 
gea beaucoup, et ils protestèrent à l'empereur qu'ils 
étaient aussi révoltés que lui de cette invasion. 

« Il fut aussi question du manifeste que l'empereur 
devait publier contre la France, et du manifeste par- 



78 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



ticulier que les princes voulaient faire en leur nom, 
mais toujours de concert avec Sa Majesté Impériale. 
On divagua pendant un quart d'heure sur. cet objet. 
Il fut enfin convenu que le manifeste serait arrêté à 
Mayence entre les ministres respectifs de lempe- 
reur, du roi de Prusse et des princes. L'empereur 
consentit à admettre à cette conférence M. de Ga- 
lonné au nom des princes, mais à condition qu'il serait 
moins vif qu'à Pillnitz, en traitant avec M. le baron 
de Spielman, avec lequel il eut alors une querelle à 
ne jamais se revoir, et l'empereur dit à ce sujet : 
Je ne les raccommoderai pas deux fois ensemble. Il 
témoigna personnellement les préventions les plus 
fortes contre M. de Galonné, contre sa légèreté, 
contre ses prodigalités. Tous les partis sont déclarés 
contre lui, poursuivit-il, cest lui qui a été le premier 
auteur des mal/ieurs de la France, en convoquant les 
notables qui ont forcé les états-généraux. Il ne vous a 
donné depuis un an que de mauvais conseils. Les 
princes défendirent faiblement M. de Galonné, ils 
prièrent seulement l'empereur de ne le juger qu'après 
la conférence de Mayence avec ses ministres. 

« Il fut ensuite question de l'argent dont les princes 
auront besoin pour les frais de la campagne. L'empe- 
reur répondit qu'il ne déciderait rien à cet égard que 
de concert avec le roi de Prusse. Les princes insis- 
tèrent sur la remise immédiate des fonds que l'empe- 
reur leur avait déjà promis. Sa Majesté dit qu'Elle 
remplirait ses engagements, et qu'Elle en donnerait 
l'ordre à M. de Spielman. 

« Enfin, il fut convenu que, pendant le séjour de 
quarante-huit heures de l'empereur et du roi de Prusse 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 79 

à Mayence, le duc de Brunswick, le maréchal de Lancy, 
le conseil impérial et les agents des princes, s'y ren- 
draient également, pour tout conclure sous tous les 
rapports. 

« Voilà des détails sur lesquels on peut compter. Les 
princes sont enchantés de l'empereur, et leur joie serait 
parfaite, s'ils pouvaient avoir la même confiance dans 
son cabinet. Je serai de retour de Mayence avant le 
départ du premier courrier, et je rendrai un compte 
fidèle de tout ce que j'y aurai appris pendant mon 
séjour ». 

A son retour, en effet, et à la date du 23 juillet, 
Maury écrivait de nouveau à Rome les très intéres- 
sants renseignements qui vont suivre et qui confirment 
en les complétant et aussi en les rectifiant, ceux qui 
se trouvent dans les historiens les plus exacts de l'émi- 
gration française : 

« J'ai l'honneur d'adresser à Votre Éminence la dé- 
claration très importante de M. le duc de Brunswick. 
Il n'y aura point d'autre manifeste contre la France. 
Cette pièce, qui est actuellement sous presse, n'est 
encore connue ici de personne. Elle est datée du 25 
de ce mois, et elle ne doit paraître à Coblentz même 
qu'après demain. Je me la suis procurée par une con- 
fiance particulière, et je suis très impatient de la mettre 
sous les yeux de Sa Sainteté, qui en sera infiniment 
contente. Si les deux cours alliées avaient publié un 
manifeste, je n'aurais pas manqué de veiller de très 
près à la réclamation d'Avignon et du Comtat en 
faveur du Saint-Siège, et j'ai tout lieu de croire qu'on 
était entièrement décidé à y insérer cet article ; mais 



8o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. ^ 



chacune des deux cours a présenté un projet de ma- 
nifeste que l'autre a rejeté, et il a été impossible de 
les concilier. Pour se tirer mutuellement d'embarras, 
on est convenu que le généralissime ferait une simple 
déclaration militaire pour la sûreté du roi de France 
et de sa famille, et cet expédient a été proposé, con- 
certé, exécuté et adopté dans la matinée du 25 de ce 
mois. 

« On a déterminé dans la même conférence le mode 
d'activité militaire de nos princes français. Il a été 
convenu que Monsieur et Monseigneur le comte d'Ar- 
tois, ayant sous leurs ordres huit mille émigrés français, 
feraient partie de l'armée du centre rassemblée à 
Coblentz et commandée par M. le duc de Brunswick, 
généralissime. Quatre mille autres émigrés français se 
joindront à l'armée du général Clairfait, près de Tour- 
nai, dans le Brabant. Enfin, les cinq mille émigrés 
français qui achèvent de former la totalité de l'émi- 
gration, sont sous les ordres de M. le prince de Condé, 
qui a pour aîde-de-camp le duc de Bourbon, son fils, le 
duc d'Enghien, son petit-fils et M. le marquis de 
Bouille. Cette dernière division se réunit à l'armée de 
Brisgau, commandée par le prince de Hohenloé, si 
célèbre par l'éloge que le feu général Landon fit de 
ses grands talents militaires au lit delà mort. Indé- 
pendamment de ces trois corps d'émigrés auxquels les 
deux cours fournissent les vivres et les munitions, elles 
prennent à leur solde, dans les mêmes proportions de 
répartition, tous les régiments français qui ont passé 
ou qui passeront à leur service. On estime que ce 
renfort formera à peu près toute Tarmée de ligne fran- 
çaise, qui ne voudra pas se compromettre avec les 



CHAPITRE IL — NONCE EXTRAORDINAIRE. 8l 

Prussiens et les Autrichiens. On dit que les trois 
armées vont s'ébranler à la fin de ce mois, et qu'elles 
entreront en France le même jour, par la Flandre, par 
la Champagne et par TAlsace. L'époque de leur entrée 
en France n'est pas encore connue, mais elle ne peut 
pas être éloignée, et le roi de Prusse dit tout haut, 
qu'il faut se dépêcher de gagner sa vie. Les soldats 
prussiens ne cessent de demander, sur leur route, s'il 
est vrai que tous les soldats français ont des montres 
d'or. Ils disent en riant qu'ils aiment beaucoup ces 
petites horloges, et qu'ils ont peur de ne pas arriver à 
temps pour tuer chacun un homme, afin d'emporter 
dans leur pays de si jolis bijoux. L'empereur m'a dit 
à moi-même qu'il ne restait plus rier» à faire que de 
tomber sur les factieux français à bras raccourci. Les 
Français émigrés tressaillent de joie de se voir asso- 
ciés aux mesures vigoureuses et infaillibles que l'on 
prendra enfin pour rétablir l'ordre en France. » 

VIII. 

Les affaires religieuses restaient cependant la prin- 
cipale préoccupation du nonce. 

Il raconte, dans cette même dépêche du 23 juillet 
où il nous a révélé le goût traditionnel des Prussiens 
pour « les petites horloges », une altercation qu'il eut 
à Mayence avec l'électeur de Cologne sur l'objet de 
sa mission. 

<L II me disait, avant-hier, à Mayence, des choses 
très obligeantes, en présence d'un cercle fort nom- 
breux. Je profitai de l'occasion pour lui demander 
s'il avait lu ma protestation, et si elle avait eu le bon- 

Corrtcpondance inédite. 6 



82 MÉMOIRES DE MAURY. ~« LIVRE PREMIER. 

heur de lui plaire. Il me dit qu il en avait été con- 
tent, mais que cette protestation deviendrait une 
affaire de forme, comme celle que nous ne manquons 
jamais de renouveler contre la paix de Westphalie 
et rérection de l'électorat d'Hanovre, dont je lui gar- 
dais le secret. Je lui répondis que j'étais loin de rien 
cacher. Quant à la protestation du traité de West- 
phalie, lui dis-je, ce sont vos prédécesseurs qui nous 
l'ont demandée ; et elle vous est encore utile par les 
conséquences qu'elle empêche de tirer de ce traité. 
D'ailleurs, la Diète électorale a fait bien pis que de 
protester contre le traité de Westphalie; elle y a for- 
mellement dérogé de son autorité privée, h coulons 
ceciy Messieurs, dit-il ; M, le nonce va nous apprendre 
à quelle époque la Diète a dérogé au traité de West- 
phalie, qtn est le boulevard de notre Constitution, 
Très volontiers, lui dis-je. En 1690, la Diète électo- 
rale déclara, dans la capitulation de Léopold I*', que 
le traité de Westphalie serait exécuté en Allemagne^ 
excepté dans ce qiiily a de favorable à la France : cela 
s appelle-t-il une dérogation? Ces messieurs se regar- 
dèrent, et ne jugèrent pas à propos de me répondre. 
Je poursuivis alors : Votre Altesse Électorale veut- 
elle savoir à présent l'origine de notre protestation 
contre l'électorat d'Hanovre } Ce fut le même empe- 
reur Léopold V^ qui érigea l'électorat d'Hanovre en 
vertu de sa seule puissance impériale, sans le concours 
de la Diète électorale, ni de la Diète de Ratisbonne, 
et l'électeur d'Hanovre n'a jamais été reconnu dans 
TEmpire pendant le règne de Léopold. Êtes-vous dans 
l'intention d'attribuer le même pouvoir à l'empereur ? 
Ce furent les électeurs eux-mêmes qui engagèrent 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 83 



la cour de Rome à protester, et qui se laissèrent 
gagner ensuite à prix d argent. Pouvez-vous faire un 
crime au pape de défendre vos droits, tandis que vous 
les abandonnez ? L'électeur de Cologne ne me répon- 
dit autre chose, sinon que j'étais cent fois pis qu'un 
Italien. » 

Cest ainsi que le sang-froid, l'esprit d'à-propos et 
l'imperturbable mémoire dont Maury avait donné tant 
de preuves à la Constituante lui venaient en aide au 
milieu des difficultés et même des pièges qu'on tendait 
au nonce apostolique. Il ne devait plus tarder d'ail- 
leurs à recevoir un témoignage solennel de l'estime 
des souverains d'Allemagne. Nous le laisserons encore 
en faire le récit, à la suite de la même leçon d'histoire 
à l'électeur de Cologne. 

« Malgré la répugnance très sincère que j'ai à parler 
de moi, et surtout à en dire des choses avantageuses, 
comme ce n'est point à mon amour-propre, mais à 
ma représentation et au caractère public dont j'ai l'hon- 
neur d'être revêtu, qu'appartient ce que je vais dire, 
je me sens obligé de rendre un compte fidèle de tout 
ce qui me concerne, et je dois par conséquent parler de 
moi, comme je parlerais d'un étranger, en instruisant 
Votre Éminence de tout ce qui m'est arrivé à 
Mayence. Une modestie malentendue serait, de ma 
part, une réticence répréhensible ; et je n'ai certaine- 
ment pas le droit d'être modeste pour mon souverain 
auquel je dois rapporter évidemment tous les honneurs 
que je reçois. 

« J'arrivai à Mayence le jeudi 19 au soir, après avoir 
dicté ma dépêche et mes lettres qui devaient partir le 



84 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

lendemain. Je ne parvins qu'à dix heures du soir à 
trouver un logement dans l'abbaye de Saint-Jacques, 
ordre de Saint- Benoît, située dans Tenceinte de la cita- 
delle. J'y fus très bien reçu et très convenablement 
logé. On me demandait dix louis par lit pour chaque 
nuit que je passerais à Mayence, et les maisons, où 
l'on m'offrait un pareil hospice, n'auraient été décentes 
sous aucun rapport. Le lendemain, vendredi, je pro- 
mis à l'abbé de Saint-Jacques de dîner chez lui. Pour 
éluder toute autre invitation, je me rendis, vers les onze 
heures du matin, sans voir l'électeur, à sa maison de 
campagne, qu'on appelle la Favorite, où le roi de 
Prusse était logé, et je priai M. le baron de Stayn, son 
ministre à Mayence, de me présenter à Sa Majesté, ce 
qu'il fit sur-le-champ, en me disant avec une grande 
apparence de joie : Le roi est très impatient de vous 
connaître, vous allez être bien reçu. Je trouvai quatre 
cents personnes de la plus haute distinction dans la 
galerie, et je recueillis sur mon passage, non pas des 
compliments, mais des transports unanimes de bien- 
veillance et de joie. Dès que le roi de Prusse entendit 
mon nom, il vint à moi, en prenant mes mains dans 
les siennes, et il daigna me dire : M, le nonce, votes êtes 
U7i homme, un brave homme, que je vois avec grand 
plaisir. Personne na aussi bien défendu son terrain 
que vous. Vous êtes nd dans les provinces niéridionales 
de la France ? Je lui répondis que j'avais eu le bon- 
heur de naître sujet du pape dans le comtat d'Avignon. 
Je le savais, me dit-il, et il a bien dû s en féliciter. Le 
pape fait son métier, et il nous apprend le nôtre à tous, 
en vous comblant de grâces, Cest notre dette qu'il 
acquitte, M andez au Saint-Père de ma part que je luisais 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 8$ 



tin gré infini de récompenser dans votre personne de si 
grands talents et de si grands services. Vous avez bien 
défendu votre cause; — Et Votre Majesté la gagnera, lui 
dis-je,en m'humiliant devant tant de bontés. — Comment 
se porte le pape ? poursuivit-il. Je l'aime comme un 
brave homme, et j aurais dû imiter le bon exemple quil 
ni avait donné, en ne recevant pas chez moi M. de 
Ségur \ La conversation dura encore environ une 
minute, et devint moins directe. Je tirai sans ré- 
flexion ma tabatière de ma poche. On me demanda 
si c'était le portrait du pape que j avais là? Voyons, 
me dit alors le roi de Prusse, cest un des plus beaux 
hommes de V Europe ^ Il considéra le portrait de 
Sa Sainteté avec beaucoup d'intérêt, et tout le monde 
voulut le voir après lui. Cet accueil augmenta la bien- 
veillance qu'on m'avait marquée. M. le comte de 
Vandreuil, qui était présent, me dit, devant le roi de 
Prusse, qu'il fallait que l'on sût à Rome la manière dont 
j'étais reçu, et qu'il allait l'écrire à son ami, le cardinal 
de Bernis. Je me sauvai comme je pus dans la foule au 
milieu des applaudissements que l'on me prodiguait 
de tous les côtés. 

« Il y avait le soir, à six heures, cercle et bal à la 
résidence de l'électeur. Dès que j'y parus, l'électeur vint 



1. Pie VI avait refusd de reconnaître en lui l'ambassadeur de la Ré- 
volution. M. de Ségur signait, à cette époque : « Ségur, ambassadeur à 
« Rome, et ci-devant ministre du roi en Russie. » Lorsque, le 12 jan- 
vier 1792, il vint présenter au roi de Prusse ses lettres de créance comme 
ministre constitutionnel, le roi lui tourna le dos. 

2. Le pape Pie VI, en effet, avait été remarquablement beau. Même 
dans sa vieillesse, il avait conservé la justesse des proportions, l'élé- 
gance et la noblesse du port, et même jusqu'à l'éclat de la physiono- 
mie, qui avaient fait dire de lui, comme le rappelait le roi de Prusse, 
que c'était, de son temps, <i le plus bel homme de l'Europe ». 



88 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

La satisfaction de l'esprit ne parvenait pas cepen- 
dant à consoler son âme, attristée des fins de non- 
recevoir que Ion opposait à toutes ses revendications 
en faveur des droits du Saint-Siège et deTÉglise. Mal 
secondé par les nonces qui résidaient en Allemagne, 
tenu en méfiance parles électeurs ecclésiastiques beau- 
coup plus princes souverains qu'évêques, entravé par 
le mauvais vouloir des uns et la timidité des autres, il 
voyait avec douleur finir sa mission, sans avoir pu 
réaliser le rêve de sa plus haute ambition. Il Técrit le 
27 juillet : 

« Je regrette toujours amèrement que cette Diète 
électorale ait été si courte. Si elle eût duré trois ou 
quatre mois comme la précédente, j ose croire que 
j'aurais pu servir très utilement le Saint-Siège, mes 
anciennes études du droit public et l'histoire de Tempire 
auraient fourni à mon zèle et à ma reconnaissance 
des occasions précieuses, que je ne retrouverai jamais. » 

A cette tristesse s'ajoute la vue des fautes commises 
par les émigrés. 

« Les Magistrats Français de divers parlements du 
royaume sont assemblés dans ce moment au nombre 
de cent dans la ville de Manheim. On n'y compte que 
six conseillers du parlement de Paris. Cette assemblée, 
que les gens sages n'approuvent point, a été convoquée 
par les princes français pour préserver les magistrats 
du dégoût que leur causait un si long désœuvrement. 
Elle a pour objet de délibérer sur ce que doit faire la 
magistrature au moment où elle reprendra ses fonctions. 
C'est un corps sans unité, sans pouvoir, et surtout sans 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 89 

âme, très compétent pour argumenter, pour embrouiller 
toutes les questions et très impuissant pour rien con- 
clure. La division des magistrats est Tun des moindres 
inconvénients que l'on doive redouter de cette coalition 
prématurée. 

« Uintrigue, » continue tristement l'ancien député 
de Péronne,qui avait vu de près le danger des desseins 
mal combinés, «l'intrigue se tourmente d'avance pour 
donner un conseil entièrement autrichien à Louis XVI, 
rétabli sur son trône. Si le baron de Breteuil, qui est à 
la tête de cette faction, parvient à se faire premier 
ministre, il est aisé de prévoir que son crédit ne durera 
pas trois mois, et que la France retombera dans l'abîme 
de l'anarchie. On travaille ardemment, et je ne serais 
pas surpris qu'on réussît à perdre enfin M. de Calonne 
dans l'esprit des princes. » 

Puis, Maury conclut prophétiquement : . 

« La guerre de l'intrigue va succéder à la guerre de 
la démocratie. » 

IX. 

Les dernières dépêches du nonce extraordinaire ont 
trait à divers incidents de son voyage de retour, par 
Dresde et la Saxe, où ses instructions lui faisaient un 
devoir de passer. 

Il mande de Dresde, le 13 août 1792, combien il est 
édifié de la piété de la cour électorale, où il a reçu 
l'accueil le plus consolant : 

« De toutes le^ raretés que cette magnifique ville 
offre à mon admiration, il n'en est aucune qui m'étonne 



90 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

et qui m'intéresse autant que la cour électorale elle- 
même. Les princes et princesses qui la composent, sont 
des modèles accomplis de la plus haute piété. On croit 
se trouver au milieu d'un monastère, quand on voit 
rélecteur, à la tête de son auguste famille, assister tous 
les jours à deux messes, tous les dimanches au sermon 
et aux vêpres, tous les après-midi à la récitation pu- 
blique du chapelet et à une lecture spirituelle. Les 
mœurs et tous les détails de la vie privée répondent 
parfaitement à ces actes extérieurs de religion. Le 
clergé et la partie catholique de la ville de Dresde, qui 
est d'environ six mille âmes, se montrent dignes des 
grands exemples de la cour, et l'Église catholique, qui 
est de la plus grande magnificence, inspire, sous tous 
les rapports, aux luthériens qui dominent ici, le plus 
grand respect pour notre sainte religion. J'ai célébré 
hier le sacrifice de la messe, et je vis ensuite, avec 
autant de surprise que d'édification, que l'électeur, la 
cour, les militaires et tous les fidèles sans exception 
restèrent constamment à genoux pendant la grande 
messe, qui dura plus d'une heure et demie. » 

A Rome, on semblait vouloir un accommodement sur 
les points en litige avec l'Église d'Allemagne. Maury, 
qui entendait souffler le vent de la Révolution et venir 
le pas du grand capitaine chargé par la Providence 
de déblayer pour rebâtir, ne cesse d'insister pour qu'on 
réserve, par de simples protestations, les points de 
droit, laissant à l'avenir qu'il pressent prochain de ré- 
tablir et d'édifier toutes choses sur le pied des droits 
sacrés de la constitution divine de l'Eglise. Vouloir 
plus, c'est traiter avec <( le ressentiment de l'orgueil, 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 91 



qui est înexorable en Allemagne, toutes les fois qu'il 
est blessé ». Puis, Ton commence à revenir des vieilles 
prétentions joséphistes. « Les boute-feu de l'univer- 
sité de Bonn, qui ne cessaient d'écrire et de décla- 
mer contre la cour de Rome, ont abandonné leurs 
chaires de professeurs en théologie , pour devenir 
intrus dans les cures ou dans les universités de France. 
Ils se sont tellement déshonorés par leur conduite, et 
par l'extravagance de leur monstrueuse doctrine, que 
l'électeur (de Cologne) est honteux à présent d'avoir 
pris pour guides de pareils conseillers, » 

En traversant les montagnes de la Saxe pour se 
rendre à Augsbourg, par la route de Ratisbonne, 
Maury eut à essuyer « tous les inconvénients des mau- 
vais chemins, des mauvaises auberges et des postes 
les plus mal servies ». C'est à Ratisbonne qu'il eut le 
détail des tristes événements du lo août, à Paris. 
Le jugement qu'il en porte, dans sa lettre datée de 
cette ville le 27 du même mois, est curieux à relever, 
comme un écho de l'opinion des gens sensés à ce mo- 
ment de crise : 

« Cette commotion (à la suite de la déclaration du 
duc de Brunswick) était d'autant plus inévitable, que 
le roi avait fait une grande et inconcevable faute, en 
renvoyant le ministère jacobin, qu'il avait eu d'abord la 
sagesse de choisir. Il aurait été impossible de se sou- 
mettre à aucune responsabilité personnelle, s'il avait 
confié à de pareils agents l'ombre d'autorité qu'on lui 
laissait encore. Au reste, dans l'état déplorable où il 
était réduit, ce malheureux prince n'avait plus aucun 
autre intérêt qu'à conserver sa vie. J'espère que la rage 



92 MÉMOIRES I>E MAURY. — LIVRE PREMIER. 



de ses ennemis, satisfaite des outrages, de la dégrada- 
tion et de la captivité du roi, n'ira pas plus loin, et, 
dans cette supposition, Louis XVI devra croire qu il 
en est quitte à bon marché. Si Sa Majesté n avait pas 
été en butte à tous ces scélérats en délire, on pourrait 
penser que les royalistes n'étaient pour rien dans cette 
abominable conjuration, et que c'était un combat à 
mort entre les feuillants et les jacobins. Parmi les indi- 
vidus qu'ils ont proscrits et immolés, tels que le comte 
de Clermont-Tonnerre, le duc de la Rochefoucauld, le 
duc de Liancourt, etc., je ne vois guères que des 
factieux qui étaient en 1 789 à la tête de la révolution 
et qui auraient dû périr par la main du bourreau. Je 
ne sais encore rien de précis sur l'incarcération de lar- 
chevéque d'Arles ' et d'une trentaine de prêtres dans 
le couvent des Carmes. Les papiers publics ne disent 
rien que de très vague à ce sujet, et j'en suis extrê- 
mement inquiet. Il est infiniment à craindre qu'une 
nouvelle fermentation, très facile à exciter, ne coûte la 
vie à tous ces honnêtes gens que l'on tient, pour ainsi 
dire, en otage et en dépôt, sous le couteau de la po- 
pulace. » 

Dans sa dernière dépêche, datée d'Inspruck, le 2 
septembre, Maury continue de tenir la cour de Rome 
au courant des nouvelles de l'armée coalisée et dément 
les bruits qui ont couru d'un projet de négociation 
avec les « factieux ». 

« On ne veut et on ne peut négocier avec personne. 
Parmi tous les chefs des conjurés, il n'y en a pas un 

1. Jean-Marie Dulau, né au chdleau de la Cosle (Périgord), le 30 octo- 
bre 1738, sacré le i octobre 1775. 



CHAPITRE II. — NONCE EXTRAORDINAIRE. 93 



seul, sans en excepter le maire Péthion lui-même, qui 
ait derrière lui dix hommes, dont il puisse répondre. 
Cette multitude de fanatiques n*est réellement d'accord 
que pour établir en France un gouvernement républi- 
cain. Il est très heureux pour le clergé et pour la religion 
que les démagogues soient intraitables, et qu on ne 
puisse entrer en négociation avec aucun d'eux. La force 
armée décidera de tout, et la résistance persévérante 
des factieux est pour moi un nouveau motif d'espérer 
fermement qu'elle rétablira tout. Le problème sera très 
încessamment résolu. » 

Puis, comme on vient de lui en confirmer la nou- 
velle, Maury raconte l'arrestation d'un des hommes de 
la révolution qu'il avait le plus en horreur. 

« Toutes les nouvelles que j'ai mandées de Ratis- 
bonne à Votre Éminence, comme des conjectures, 
sont maintenant avérées. M. de la Fayette a réelle- 
ment été arrêté d'abord par un poste avancé de sept 
Autrichiens, renforcés bientôt par une garde de cin- 
quante hommes, dans le pays de Liège, où il croyait 
pouvoir passer avec sûreté, pour se réfugier en Hol- 
lande. Il avait avec lui cinquante hommes bien montés 
et bien armés, parmi lesquels se trouvaient Alexandre 
de Lameth, Maubourg et le dernier des Gouvion, et 
il n'a pas osé tenter la moindre résistance. On a trouvé 
treize mille louis d'or dans sa valise. Toute cette troupe 
de déserteurs est renfermée dans de bonnes citadelles. 
Ce fameux général des rebelles a ainsi terminé sa 
carrière, avec une ignominie parfaitement digne de la 
manière dont il l'avait parcourue. Dans tous les temps 
et dans tous les pays, les héros de la populace font la 



94 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

même fin, et deviennent les victimes de la multitude, 
après en avoir été les idoles. » 

Après avoir expédié sa dernière dépêche ', Maury 
se mettait en route pour rentrer à Rome, où l'atten- 
daient, avec les témoignages de la satisfaction de 
Pie VI, la nouvelle de sa mise en accusation ^ par 
les jacobins vainqueurs de cette monarchie qu'il allait 
continuer de servir avec toute la fougue de son tem- 
pérament ennemi des transactions. 

1. A Dresde, Maury trouva une lettre du cardinal Zelada, pleine d'ef- 
fusion sur la reconnaissance de Pie VI pour la manière dont il avait 
rempli sa mission. < Je ne sais, dit le secrétaire d'État, comment ex- 
<L primer la satisfaction de Sa Sainteté... La protestation va être publiée 
< à Rome. Elle est admirable, etc. > 

2. C'est le 22 octobre 1792 que Maury fut définitivement décrété d'ac- 
cusation avec Breteuil, Courvoisier et l'évêque d'Arras, Louis de Conzié. 



— •— 



CHAPITRE TROISIEME. 
Les affaires de frange. 



Sommaire. — Maury et le cardinal de Bernis. — Doit-on lancer l'ex- 
communication ? — A quelle époque? — Contre qui ? — Dans quelle 
forme ? — Affaires d'Autun, de Sens, etc. — Conclusion du mémoire 
et satisfaction du pape. — Cerchiamo cio ch^è nostro! — Le serment 
de liberté-égalité. — Sentiment de M. Emery. — Comment Maury l'a 
combattu. — Sentiments réciproques de M. Emery et de son ancien 
disciple. — Le mémoire du 23 juin 1793. — Les prévisions de Maury. 



MAURY, à Rome, se trouvait en présence d'un 
rival, ayant titre officiel, avec qui les rapports 
obligatoires seraient forcément difficiles. Nous voulons 
parler du cardinal de Bernis, que l'installation de Mes- 
dames de France avait cependant déjà relégué un peu 
au second plan. 

« L'arrivée de Maury, dit l'historien de l'ambassa- 
deur de Louis XVI ^ rejette encore plus dans 
l'ombre la figure de Bernis. Défenseur du Saint-Siège 
dans l'affaire d'Avignon, ambassadeur officieux, sinon 
officiel, des princes, cardinal réservé in petto dans le 
même consistoire où la démission de Loménie avait 
été acceptée, Maury devait avoir aux yeux des Ro- 
mains un autre prestige que Bernis. Avant qu'il arrivât, 
son portrait était partout, jusque dans le cabinet du 
pape ; le cardinal Zelada lui avait offert son palais 
pour demeure ; Mesdames étaient enthousiastes. Maury 

I. Masson, Le card, de Bernis depuis son ministère^ p. 523. 



96 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



sut profiter de tout cela... Bernis n'en voulut point à 
Maury : il se contenta de dire : « Si le pape ne le 
place pas bien vite, il trouvera ici encore plus d'en- 
nemis que d'admirateurs '. » Tant que Maury se 
contenta de discourir, ce ne fut rien ; mais, dès les 
premiers jours de 1792, la lutte s'engagea, sinon entre 
les deux hommes, au moins entre les deux systèmes, 
parce que, sortant des paroles, Maury voulait qu'on 
passât aux actes. Il s'agissait de l'excommunication 
des évêques et curés intrus. Bernis soutenait qu'il 
fallait tonner beaucoup, mais bien prendre garde à 
foudroyer, éviter toute démarche irrévocable, bien 
choisir son temps et les circonstances, car ce coup de 
canon servirait de prétexte pour pousser à l'excès les 
persécutions, sans changer les cœurs ni les esprits. 
Maury, au nom des évêques émigrés, sollicitait avec 
une ardeur fiévreuse l'excommunication immédiate des 
assermentés \ Le 19 janvier 1792, la bataille se livra 
dans la congrégation des cardinaux, Bernis fut vaincu. 
Voilà du moins ce qui résulte des lettres de Las 
Casas et de la publication incomplète du mémoire de 
Maury, faite par le P. Theiner. La vérité est un peu 
autre, et l'autographe complet du mémoire incriminé, 
que nous avons sous les yeux, nous permet de ramener 
la chose à un point beaucoup moins absolu qu'on ne 
Ta dit et cru jusqu'ici. 

1. Bernis, fait observer M. Masson, n'a nulle parole aigre contre celui 
qui vient le détrôner ; il écrit de Maury à Flavigny, le 2 mai 1792 : 
< C'est un homme plein de talent et de courage, à qui il ne manque que 
l'expérience du monde ministériel, et c'est beaucoup pour le début... Il 
a excité ici, comme cela devait être, une grande jalousie; il le voit ; mais, 
comme il est accoutumé à braver des dangers encore plus grands, il ne 
craint pas les morsures. > 

2. Las Casas à d^Entraigues (aff. étrang.) cité par M. Masson. 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 97 



I. 



Huit questions avaient été proposées par le pape 
Pie VI, relativement aux affaires de France, à la con- 
grégation des cardinaux, tenue le 19 janvier 1792. 

Doit-on lancer lexcommunication ? 

A quelle époque doit-on fulminer l'excommunica- 
tion ? 
. Quels sont ceux qui doivent être excommuniés ? 

Quelles sont les formes qu'il faut suivre pour lancer 
l'excommunication ? 

A qui appartient le droit de gouverner le diocèse 
d'Autun, après la honteuse démission de son évêque ? 

A qui appartient le droit de gouverner la portion du 
diocèse de Sens, abandonnée par son archevêque. 

Quels sont les droits et les privilèges qui appartien- 
nent à la Primatie de Lyon ? 

Que faut-il penser de l'extension des pouvoirs que 
demandent les évêques de France ? 

Beaucoup de gens, qui ne l'avaient pas lu, ont 
incriminé le mémoire que Maury rédigea, en réponse 
à ces huit graves questions qui passionnaient à ce 
moment l'opinion religieuse et politique à Rome et 

en France. 

Nous trouvons au n^ 39 de la Gazette universelle 
un écho de cette première impression, produite en 
1792 par l'intervention de Maury. L'impression est 
restée, et tous les historiens depuis l'ont gardée, en 
répétant que le fougueux lutteur de la Constituante a 
demandé au pape Pie VI d'excommunier au plus vite 
tous les Français et la Révolution avec. 

Correspondance inédite. 7 



98 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

La Gazette insérait la lettre suivante, datée de Rome, 
le 1 8 janvier 1792 : 

« C'est demain qu'il y aura une congrégation extra- 
ordinaire de vingt cardinaux pour prononcer définiti- 
vement sur les affaires de France. Bien des personnes 
assurent qu'on déclarera les Français schismatiques et 
séparés de l'Église romaine, mais il est plus vraisem- 
blable qu'on se bornera à excommunier les évêques et 
autres ecclésiastiques qui ont prononcé le serment 
civique, et qu'on leur accordera même un court délai 
pour se rétracter. C'est le fameux abbé Maury qui non 
seulement a rédigé la bulle d'excommunication, mais 
qui, par ses discours, a persuadé à une partie du Sacré- 
Collège, que cette mesure rétablira l'autorité papale, 
et, ce qui est encore plus intéressant, produira une 
contre-révolution. Les vrais catholiques voient avec 
horreur qu'un prêtre scandaleux est devenu Toracle de 
l'Église. Quelques personnes ont des inquiétudes sur 
la manière dont on donnera de la publicité à cette bulle 
d'excommunication. Ce n'est pas qu'on désire la publier 
d'une manière légale ; mais on craint que l'Assemblée 
nationale n'en défende la publication sous des peines 
sévères et même capitales, comme on l'a fait souvent 
en Angleterre et en France, dans des circonstances 
semblables. M. Tabbé Maury, qui lève toutes les dif- 
cultés avec une facilité merveilleuse, assure que le feu 
et la peste circulent librement en France (ce sont ses 
propres expressions), mais nous croyons qu'il se trompe 
cette fois.» 

La vérité a bien de la peine à prévaloir, paraît-il, 
contre le préjugé historique. Beaucoup de lecteurs 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 99 



seront aussi surpris que nous Tavons été nous-même, 
en lisant, dans le texte même du mémoire, d'ailleurs 
si remarquable, de Maury, des réponses en plus d'un 
point diamétralement opposées à celles que lui attri- 
bue l'histoire. 

Il est vrai que, sur la première question, si r on doit 
lancer V excomniunicatiofi, le savant rédacteur répond 
que le point ne saurait être sérieusement la matière 
d'un problème, dans une école de théologie ou de droit- 
canon. « Le concile de Trente appelle l'excommuni- 
cation, le nerf de la discipline ecclésiastique. Or, la né- 
cessité d'employer les moyens les plus puissants pour 
rétablir les règles anciennes et générales dans l'Église 
de France, livrée aujourd'hui, selon le jugement du 
Saint-Siège lui-même, à rintrusion, au sacrilège, au 
schisme et à r hérésie, cette nécessité, qui devient de 
jour en jour plus urgente, ne saurait être manifestée 
par des preuves plus évidentes et plus déplorables. » 

L'éloquent défenseur de la constitution divine de 
l'Eglise à la Constituante, trace aussitôt un tableau 
navrant de la situation à laquelle il s'agit de porter un 
prompt remède. 

Il a vu « des évêques légitimes qui, par un serment 
impie, ont apostasie dans la foi et rompu l'unité, en se 
séparant honteusement du chef de l'épiscopat. » Il a 
vu « de misérables intrus, complices et fauteurs du 
schisme, violer, sans pudeur et sans remords, les lois 
divines et ecclésiastiques, Içs lois de l'honneur même 
qui ne permettent jamais de servir d'instrument à la 
persécution, dans l'Église de France. De tous les évê- 
ques qui composent cette Église vénérable, il n'en est: 
pas quatre qui aient échappé à la proscription et à yé 



lOO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

ne sais quelle absurde déposition civile, en se désho- 
norant par le serment que le Saint-Siège a condamné. 
Tous les autres évêques catholiques français sont dis- 
persés, et cette misérable église constitutionnelle, dont 
Bossuet semble avoir instruit d'avance le procès dans 
sa seconde instruction pastorale sur les promesses de 
r Église, ne présente qu'un amas d'apostats et d'intrus.>> 

La cause est donc jugée par tous les théologiens 
catholiques, conclut Maury. L'Église Romaine ne sau- 
rait, sans trahir ses devoirs et sa gloire, tolérer dans sa 
communion une église entière, convaincue, aux yeux 
de l'univers, d'un double schisme, de droit et de fait. 

On lui oppose l'exemple de l'Angleterre. Il démon- 
tre, avec une grande surabondance de preuves histo- 
riques, combien la situation diffère entre une église 
qui apostasie et une église persécutée. « Supposons, 
en effet, » s'écrie-t-il avec l'accent de l'indignation con- 
tre le parallèle, « que le Saint-Siège, assez aveugle 
pour renoncer à sa juridiction sur toutes les autres 
églises catholiques, tolérât dans ce moment le schisme 
trop réel et la nouvelle église de France. Cette église 
constitutionnelle en serait-elle moins séparée du centre 
de la catholicité? En serait-elle moins hors de la com- 
munion du chef suprême de l'Église, qui n'aurait plus 
avec elle aucune correspondance de juridiction effec- 
tive ? La pente naturelle des esprits, qui ont toujours 
un mouvement progressif dans l'erreur, n'entraînerait- 
elle pas promptement et inévitablement les Révolu- 
tionnaires français d'abîme en abîme ? Les autels de 
cette église constitutionnelle, imaginés pour tromper 
'lu peuple, sont un pont-volant sur lequel les jacobins 
"veulent faire passer la nation française pour la conduire 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. lOI 

à Tathéisme. L'opinion connue des chefs dévoile 
d'avance leur but politique. Si le nouvel ordre, ou 
plutôt si le désordre établi en France doit subsister, il 
ne reste plus rien à perdre dans ce malheureux pays 
que l'honneur de sa propre qrthodoxie. » 

Aux timides qui voudraient l'avilir, Maury répond, 
en démontrant que Rome « s'avilirait inutilement » : 

« — On ne s'égare, on ne se perd jamais dans les 
sentiers de l'honneur. C'est la pusillanimité qui dégrade 
tous ceux qu'elle avilit. Au reste, que Rome cède ou 
qu'elle résiste, son sort sera toujours le même. Elle doit 
comprendre que la Révolution de France est dirigée 
contre l'autorité royale, contre la religion, qui en est 
le plus solide appui, et par conséquent contre le Saint- 
Siège, que les factieux voudraient renverser, comme 
le plus ferme boulevard de la catholicité. » 

Mais Maury n'est point le conseiller imprudent 
que disent les gazettes. 

« Examinons maintenant, écrit-il en terminant sa 
réponse à la première question, si l'époque à laquelle 
on doit lancer l'excommunication, est aussi facile à 
déterminer que la nécessité de l'excommunication a 
été aisée à établir ? > 

II. 

A quelle époque doit-on fulminer l'excommunica- 
tion ? 

Maury, pour résoudre ce difficile problème, remonte 
au texte et aux sources du droit. Cet homme extrapr^ 
dinaire se révélait, à Rome, canoniste consommé^ 



102 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



comme à Paris économiste et politique, au milieu de 
spécialistes vieillis dans Tétude et la connaissance 
approfondie des secrets de leur science. 

Mais, quand il a rappelé la doctrine et mis eh lu- 
mière l'esprit de la loi, entendez-le s écrier, lui qu'on 
accuse d'avoir poussé le pape à se hâter de retrancher 
la France de la communion catholique. 

« Le Souverain- Pontife, dit-il, n'a fait encore qu'une 
seule monition aux schismatiques de toute espèce qui 
ravagent l'Église de France, et Sa Sainteté ne leur a 
point annoncé que cette première menace serait la 
dernière. On dira tant qu'on voudra que les trois mo- 
nitions canoniques ne sont point nécessaires; je ne dis- 
puterai point sur la rigueur du droit, dans une circon- 
stance où il importe infiniment au Saint-Siège de 
n'avoir pas besoin de la moindre excuse. Mais je dirai 
qu'il s'agit ici de toute une église, et d'une église qui 
a toujours été l'un des plus fermes remparts de la 
chaire de Saint-Pierre. Hélas! il a fallu tant de siècles 
pour l'engendrer à la foi ! Pourrait-on prendre trop de 
précautions, quand il s'agit de la frapper de mort tout 
entière, dans un seul jour? Ah ! il est bien facile à un 
canoniste de rendre des décisions, en mettant simple- 
ment des syllogismes en forme ! Mais le Père commun 
des fidèles a une autre logique. Guidé par l'esprit de la 
charité, il embrasse, de la hauteur où il est placé, l'en- 
semble des intérêts de l'Église ; et, si on vient lui dire, 
comme autrefois les apôtres à Jésus-Christ : Voulez- 
vous que nous fassions descendre le feu du ciel, potir 
consumer les coupables ? il se souviendra de cette belle 
•^ponse du Fils de Dieu: ^//^2^, allez, vous ne savez pas 



* » 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. IO3 

de quel esprit vous êtes ? On coupe avec regret, disait 
saint Ambroise en parlant de Texcommunication qui 
rend les chrétiens absolument étrangers à T Église, on 
coupe avec regret un membre, lors même qu il est 
pourri. On le soigne longtemps pour tenter de le gué- 
rir par le secours des remèdes. Un médecin sage ne se 
décide à l'amputation, que lorsque le mal est absolu- 
ment incurable, » 

Après ce magnifique et touchant appel à la miséri- 
corde, rhomme de cœur, qui était en Maury, entre 
dans une profonde et lumineuse étude des deux exem^ 
pies les plus récents des sentences d'excommunication 
prononcées par les Souverains- Pontifes: celle de 
Luther et celle de Henri VIII. 

Le mémoire rappelle avec une admiration attendrie 
les égards et la patience avec lesquels Léon X « traite 
un moine apostat, le plus insolent et le plus grossier 
détracteur qu'ait jamais eu le Saint-Siège». Il en 
fait autant pour Henri VIII et ajoute, en forme de 
conclusion : 

« L'excommunication est le dernier de tous les 
remèdes. Il faut donc avoir épuisé tous les autres 
moyens, avant de rendre ce jugement définitif, après 
lequel il ne reste plus qu'à gémir, et à exhaler d'inu- 
tiles regrets. Les peines intimident tant qu'elles ne 
sont que des menaces, et souvent elles révoltent quand 
elles deviennent des châtiments. Si l'on me dit que 
l'on s'est fidèlement conformé à l'esprit de l'Église ; 
qu'on a épuisé tous les moyens sanatoires, les instruc- 
tions, les invitations, les menaces et les délais, et que 
le pape ne peut plus agir que pour frapper, je deman- 



104 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

deraî, avec respect, si Ton a rempli la formalité usitée 
des trois monitions ; si la responsabilité qui va peser 
sur nous, n'est pas assez effrayante, sans que nous 
l'aggravions encore en nous affranchissant de la dis- 
cipline reçue; et enfin, si la sentence d'excommunica- 
tion est suffisamment préparée selon les règles du 
droit commun ? » 

Cette solution inattendue contredisait la requête des 
évêques français, impatients de savoir leurs droits 
vengés et la conscience publique soulagée par une 
condamnation solennelle du schisme constitutionnel. 
Maury comprend tout ce qu'a de délicat cette contra- 
diction et s'en explique avec autant de modestie que 
de franchise. 

« Je puis le dire avec sincérité, je n'ouvre ici mon 
avis qu'en tremblant. La juste défiance que je dois 
avoir de mes lumières ne me permet de proposer que 
des doutes. Je ne crois pas contredire les principes 
que j'ai exposés dans ma réponse à la première ques- 
tion, en sollicitant encore un intervalle de miséricorde 
durant le délai, qui ne sera pas même encore définitif, 
de deux nouvelles monitions canoniques de soixante 
jours chacune , intimées dans le même bref Avant de 
frapper, il faut détromper les peuples s'il est possible, 
et démasquer l'hypocrisie de tous ces intrus qui croient 
établir leur communion avec le Saint-Siège, en pu- 
bliant fastueusement des lettres indécentes qu'ils ont 
osé adresser au pape, et auxquelles Sa Sainteté n'a 
jamais répondu. 

€ Quel est, en effet, le principal motif qui m'a décidé 
à voter d'abord en thèse générale pour l'excommu- 



CHAPITRE m. — LES AFFAIRES DE FRANCE. lOS 

nîcatîon ? C est surtout, je le déclare loyalement, la 
demande des évêques de France.) *ai dit que le Saînt- 
Sîège ne pouvait pas résister à la respectueuse con- 
fiance et aux pressantes sollicitations d'un clergé qui 
a si bien mérité de toute la catholicité. Il me semble 
en effet qu'au milieu des agitations et même des espé- 
rances qui fermentent dans le royaume, le Souverain- 
Pontife ne se hâterait pas de conclure définitivement 
pour le spirituel, jusqu'à ce que Tordre temporel eût ac- 
quis plus de stabilité pour ou contre, si les évêques 
français ne mettaient pas un poids immense dans la 
balance, en insistant pour obtenir une prompte déci- 
sion. Telles sont, du moins, mes conjectures dont je 
n'aurai pas la lâcheté de me prévaloir, pour dissimuler 
et ajourner mes principes. 

« Je pourrais d'abord observer que ces mêmes évê- 
ques ont longtemps redouté cette sentence d'excom- 
munication qu'ils se montrent aujourd'hui si impatients 
d'obtenir. Mais, à Dieu ne plaise que j'attribue à 
l'intérêt, à l'amour-propre, à l'esprit de rivalité, au 
ressentiment, ou même au désespoir dans lequel les 
a précipités le dernier décret non sanctionné sur le 
serment, cette soudaine résolution qui se présente à 
moi avec l'autorité la plus éclairée et la plus impo- 
sante. Ce n'est donc pas dans les intentions des évêques 
français, c'est dans leurs lettres elles-mêmes que je veux 
trouver des motifs de délai, pour fonder la nécessité 
d'une nouvelle monition. Voici, en effet, comment s'ex- 
priment sept évêques français dans le troisième et sep- 
tième paragraphe de la lettre qu'ils ont écrite de la 
ville de Nice à Sa Sainteté. 

i Tous ces hommes endurcis dans le maly en parlant 



I06 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

des jureurs et des intrus,^ r exception (Tun petit nombre 
qui ont rétracté leur serment, et qui ont écouté la voix 
paternelle de Votre Sainteté, sont persuadés que ce qui 
n'est de votre part que l'effet naturel de cette douceur 
et de cette modération qui forment votre caractère, ne 
provient que de certaines considérations humaines^ et 
que Votre Sainteté ne se déterminera jamais à porter 
les derniers coups à ce schisme monstrueux. . . Si vous 
croyez dans votre sagesse, Très-Saint-Père, quil est à 
propos de prononcer les derniers anathèmes, nous vous 
supplions d'y procéder incessamment. Nous sommes 
certains que les vrais Jidèles seront, par ce moyen, 
raffermis dans la foi, que ceux qui sont chancelants 
seront décidés pour la vérité catholique, et que peut-être 
beaucoup de ceux qui ont paru jusqu'à présent n'écouter 
que la voix des séducteurs, pourront être ramenés par 
la salutaire terreur que leur inspirera la crainte d'être 
séparés de l'Église. 

« Il est facile, ce me semble, en bonne logique, de 
tirer de ces assertions des conséquences diamétrale- 
ment opposées à la demande que font les évêque3 
français, lorsqu'ils pressent le Souverain- Pontife de 
procéder incessamment à la sentence d excommuni- 
cation. » 

C'est ce que le Mémoire fait avec une pressante 
vigueur de raisonnement, pour en arriver à cet avis, 
qui ferme cette importante partie du précieux document 
que nous analysons : 

« En conséquence, je désirerais que les lettres 
monitoriales finales fussent expédiées pendant ce ca- 
rême, et que le Saint- Père fixât, pour le terme fatal de 



CHAPITRE III. — LES. AFFAIRES DE FRANCE. IO7 

rexcommunîcation, Texpiration des deux monitions 
canonîques de soixante jours. Par ce moyen, le pape 
devancerait noblement la force armée. Si, dans cet 
intervalle de quatre mois, il se voyait dispensé d agir 
par le rétablissement de Tordre, il n'aurait qu à s*en 
féliciter. Si les hostilités commençaient avant l'expira- 
tion du terme assigné dans les lettres monitoriales, 
rhonneur du Saint-Siège serait également à couvert 
par l'indication antérieure et précise de l'excommu- 
nication. Enfin, si les Puissances coalisées différaient 
leur agression contre la France, le pape aurait la gloire 
de les avoir prévenues et le mérite d'avoir servi utile- 
ment leur cause, en se montrant en avant avec la dignité 
qui lui convient. Plus il se rapprochera des opérations 
militaires, sans se confondre pourtant avec l'appareil 
des baïonnettes, moins il sera compromis. Tel est le 
poste qu'il doit choisir, en se mettant en activité judi- 
ciaire. La politique peut aller jusque-là, et la sagesse 
humaine, après avoir ainsi concerté ses mesures, doit se 
prosterner humblement devant la Providence. » 

Après ces sages considérations, qu'aurait signées 
Bossuet, Maury conclut : 

« Le bref monitorial que je sollicite ne "Saurait être 
trop tendre et trop pressant. Il faut que le pape gémisse 
d'avoir trop vécu pour prononcer une séparation si 
cruelle... Je dirai ci- après sur qui doivent tomber ses 
menaces. Je vais examiner cette affligeante question... » 

IIL 

« Comme il ne s'agit point d'examiner quels sont 
ceux qui ont mérité l'excommunication, mais unique- 



I08 MÉMOIRES DE MAURY, — LIVRE PREMIER. 



ment d'examiner quels sont ceux qu41 convient d'ex- 
communier, je pense qu il faut se borner d'abord aux 
évêques consécrateurs des intrus, qui sont les trois 
évêques d* Autun \ de Lydda ^ et de Babylone ^ ; aux 
évêques qui ont prêté le serment, qui sont l'archevêque 
de Sens ^, l'archevêque de Trajanople ^ son coadju- 
teur, les évêques d'Autun, de Viviers ^ et d'Orléans ^ ; 
aux nouveaux évêques intrus qu'il n'est pas nécessaire 
de nommer individuellement dans les monitoriales, 
maisqui seront tous désignés parleurs noms et surnoms 
dans la bulle d'excommunication ; enfin, à tous les 
curés intrus, ainsi qu'aux vicaires et autres prêtres 
approuvés par les intrus, pour éclairer le peuple sur 
l'invalidité de leur ministère. » 

Maury insiste sur les raisons qui le portent à deman- 
der que les curés intrus soient traités avec la même 
rigueur que les évêques intrus. C'est d'abord pour un 
motif de religion, à cause de la nullité radicale de 
leur titre usurpé. Mais une grande considération 
politique s'ajoute à ce principe religieux. 

« En effet, si les curés, déposés et remplacés pour 

1. Charles-Maurice de Taileyrand-Périgord,né à Paris en 1754, sacré 
le 4 janvier 1 789. 

2. Jean- Baptiste-Joseph Gobel, né à Thann en 1727, nommé en 1772 
évêque de Lydda, évêque constitutionnel à Paris. 

3. Jean-Baptiste Dubourg-Miroudot, né à Vesoul en 17 16, sacré le 
21 juin 1776. 

4. Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né à Paris en 1727, sacré 
évêque de Coudoneen 1761, à Toulouse en 1763, cardinal en 1789. 

5. Pierre-François-Marcel de Loménie, né le 18 juillet 1763. 

6. Charles la Font de Savines, né à Embrun le 17 février 1742, sacré 
le 26 juillet 1778. 

7. Louis- François-Alexandre de Jarente de Senas d'Orgeval, né au 
château de Soissons, diocèse de Vienne, le i juin 1746, sacré évêque 
d'Olbale 18 février 1 781. 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. IO9 

cause de refus de serment, voyaient que les usurpa- 
teurs de leurs bénéfices sont plus ménagés à Rome 
que les intrus de l'épiscopat, ils diraient que le Saint- 
Siège a deux poids et deux mesures ; qu on a voulu 
les sacrifier au clergé supérieur en les excitant à refuser 
le serment ; que Ton n'a d*abord fait cause commune 
avec eux que pour les perdre. Tous les bons catholiques 
prendraient hautement leur défense, et cette partialité 
révoltante amènerait une prompte scission entre les 
pasteurs persécutés du premier et du second ordre. » 

La grosse question et la plus difficile à résoudre, 
celle que les canonistes discutaient le plus âprement à 
Rome en ce moment, était de savoir s'il ne convenait 
pas de comprendre tous les curés jureurs parmi les 
rebelles qu'on doit retrancher immédiatement de la 
communion de TÉglise. 

Maury aborde résolument le litige. Après avoir 
déclaré qu'il place, dans la classe des curés intrus, tous 
les curés jureurs qui ont étendu le territoire de leur 
paroisse en vertu des seuls décrets de l'Assemblée 
Nationale, parce que, dit-il, « partout où j'aperçois un 
pasteur qui porte la faux dans la moisson d'autrui, je 
ne vois, et ne peux voir qu'un intrus », il n'hésite pas 
à écarter d'abord « les illusions d'un zèle plus respec- 
table dans ses vues qu'éclairé dans ses assertions ». 

« Selon les calculs les plus modérés, dit-il, nous 
avons un tiers, et moi je pense qu'il y a près de la 
moitié des curés du royaume qui ont prêté le nouveau 
serment, ou, pour m'exprimer avec plus d'exactitude 
à cause des prestations de serment sous la réserve du 
spirituel, je crois qu'environ la moitié des curés du 



110 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

royaume reconnaît les évêques intrus. Réduisons-en 
cependant le nombre à vingt mille. Or, j ai une question 
bien simple à proposer ici aux canonistes rigides qui de- 
mandent l'excommunication et la déposition de tous les 
pasteurs assermentés : Comment les remplacerez-vous?"^ 

Le prudent conseiller démontre qu on ne saurait 
opérer ce remplacement par des prêtres étrangers ; ni 
par les vicaires, — attendu qu on compte plus de ju- 
reurs, parmi les trente mille vicaires que parmi les 
quarante-cinq mille curés français ; — ni par les nou- 
veaux prêtres — attendu que l'éducation sacerdotale 
est suspendue dans toute la France ; — ni par les 
religieux, nécessaires pour ressusciter les ordres qu'il 
ne faut pas assurément abolir dans le royaume ; ni 
par les chanoines, qui, à les supposer tous capables 
d'exercer le ministère pastoral, ne forment pas la quin- 
zième partie du corps des curés. 

On objectait que l'indulgence serait un scandale in- 
tolérable. 

« Non certes, s'écrie Maury, je n'admets point une 
pareille conséquence. Je n'ignore pas que, parmi ces 
curés jureurs, il en est un grand nombre, surtout ceux 
de Paris et des principales villes du royaume, auxquels 
il n'a manqué, pour être intrus, que de pouvoir en ob- 
tenir les provisions. Je comprends dans cette classe 
tous ces chefs de bande qui ont maltraité ou perverti 
leurs collègues ; qui se sont établis apôtres de la con- 
stitution, agents des factieux, prédicateurs des clubs ; 
qui ont persécuté les évêques légitimes ; qui ont ac- 
cepté les vicariats des évêques intrus; qui se sont 
mariés et qui ont béni les mariages des prêtres ou des 



CHAPITRE m. — LES AFFAIRES DE FRANCE. III 

époux divorcés ; ceux enfin qui ont contribué haute- 
ment à la proscription de la religion et à la ruine de 
rÉglise. Tous ces apostats doivent être punis aussi 
sévèrement que les intrus, et je suis loin de solliciter 
leur grâce. » 

Ici, l'auteur du Mémoire entre dans une digression 
fort intéressante, au sujet de l'intervention directe du 
Saint-Siège dans les questions relatives au rétablisse- 
ment de rÉglise de France. Il conseille de prévoir 
d'avance les questions difficiles qu'on aura à résoudre 
sur le jugement des évêques intrus, sur la destitution 
des évêques jureurs, sur les curés intrus, sur les jureurs 
de toute espèce, sur les prêtres ordonnés par les 
évêques intrus, sur les séminaires, sur les chapitres, 
sur les corps religieux, sur les congrégations, etc. 

Quelques prélats, justement effrayés de ce chaos, 
n'y voient d'autre issue que la voie d'un concile na- 
tional. Maury en repousse vivement l'idée : 

« Cet expédient, dit-il, d'ailleurs si canonique, serait, 
dans les circonstances actuelles, le plus fatal de tous 
les partis que l'on pût prendre. Toute assemblée serait 
funeste en France, et ferait naître, ou des prétentions 
aussi dangereuses à recueillir qu'à rejeter, ou des fac- 
tions discordantes, ou des disputes interminables. Il 
n'est que trop prouvé que les Français ne peuvent être 
assemblés impunément. C'est une tentation à laquelle 
un gouvernement sage ne les exposera sûrement pas 
d'ici à plusieurs siècles. 

Après cette philippique contre le parlementarisme en 
général et le régime constitutionnel dont Maury, par 



112 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



tempérament autant que par expérience, devait se 
montrer Tennemi convaincu, le Mémoire ajoute ; 

« Il faut que les évêques de France, dirigés et sou- 
tenus par le nouveau gouvernement, si le roi a enfin 
un ministère, après n avoir eu pendant si longtemps 
que des ministres, et quels ministres ! il faut que les 
évêques proposent leurs vues à Rome ; qu*ils les con- 
cilient le mieux qu'il sera possible avec les intérêts de 
la religion et l'autorité de l'Église, sans engager aucune 
querelle de juridiction avec les parlements. Il faut en- 
suite que le pape, éclairé par ses lumières supérieures, 
fortifié par cette adhésion de notre clergé, investi de 
tous les droits qui appartiennent au vicaire de jÉsus- 
Christ, se présente à la France comme un ange 
de paix, comme un ange restaurateur de cette Église 
anéantie ; qu'il consacre, par sa suprême puissance, tous 
les principes régénérateurs de la nouvelle vie qu'il lui 
donnera, et qu'il cimente enfin une éternelle alliance 
entre cette superbe colonie de la catholicité et le centre 
si nécessaire de l'unité catholique. 1^ 

Mais, par dessus tout, il faut éviter de mettre les 
choses en délibération dans une assemblée quelconque, 
fût-elle conciliaire : 

«Tout autre mode de discussion achèverait de perdre 
la religion dans ce malheureux royaume. Les Français 
savent faire de grandes choses en tout genre ; mais 
dans ce moment surtout ils* ne sauraient pas délibérer 
en commun. Ils ont trop d'esprit, ou, si l'on veut, trop 
d'orgueil pour se céder mutuellement, trop de vivacité 
pour s'entendre, trop d'impétuosité pour s'arrêter. 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. II3 



Quoique cette nation ne manque assurément ni de lu- 
mières, ni d'instruction, ni de vertus, elle ne déploie 
toutes ces qualités brillantes que lorsqu'elle est bien 
gouvernée ; et je la crois convaincue, aux yeux de 
Tunivers, d'être incapable de se gouverner elle-même. 
Il est donc très heureux de trouver à présent, dans 
l'autorité du pape, la solution de toutes les difficultés 
qui intéressent son Église. » 

Après cette digression, dont les considérants ne 
laissent pas d'être curieux sous la plume de l'ancien 
constituant, Maury insiste sur la nécessité d'éviter une 
condamnation trop générale, se basant sur un texte 
de saint Augustin d'où il résulte que « l'Église n'exerce 
la sévérité de ses censures que sur les pécheurs dont 
le nombre n'est pas considérable. » 

Les évêques de France, réunis à Nice, avaient écrit 
à Pie VI : 

« Nous pensons, Très-Saint-Père, et c'est notre 
vœu le plus formel, que vous ne séparerez pas, en 
prononçant l'excommunication, la cause des intrus de 
celle des jureurs. » 

« Oublions pour un moment les théologiens, réplique 
Maury, et « demandons à tous les honnêtes gens s'ils 
placent sur la même ligne, dans leur esprit, un curé 
jureur et un curé intrus. Il en est bien peu, je le crois, 
qui ne voient le premier avec quelque pitié, et le second 
avec horreur. Or, ce ne sera pas dans les écoles de 
théologie, mais dans la société q?ue se formera l'opinion 
générale ; et certes il nous importe infiniment de la 
mettre dans nos intérêts. Tout le monde distinguera le 

Correspondance inédite. S 



114 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



schisme pour ainsi dire matériel du schisme formel ; les 
prêtres faibles qui par leur serment ont conservé leurs 
places, de ces vils intrus sans honneur comme sans 
religion, lesquels ont usurpé des bénéfices auxquels ils 
n'auraient jamais dû aspirer et des places qu'ils savaient 
bien ne pas être vacantes. » 

Interrompant son plaidoyer, Maury fait ici une 
réflexion piquante : 

« Hélas ! ces curés jureuRS, dont je ne cherche point 
à excuser l'apostasie que j'ai si longtemps combattue ', 

I. En les combattant, il s'était attiré leur estime. Le courage, l'élo- 
quence et l'esprit sont toujours applaudis en France, alors môme qu'on 
les rencontre chez un adversaire. En ce qui concerne Maury, le docte his- 
torien de la ville d'Aubagne, M. le docteur Barthélémy, en a découvert 
un témoignage ti'^s significatif sous sa forme singulière. 11 paraît que 
ces mêmes jureurs, dont il avait combattu les doctrines et la faiblesse, 
eurent, au moins quelques-uns d'entre eux en Provence, l'idée assurément 
étrange de prouver leur admiration envers le rival de Mirabeau, en 
l'élisant évcque constitutionnel des côtes de la Méditerranée. C'est du 
moins ce qui résulte d'une lettre inédite de Bérenger, procureur de la 
commune d'Aubagne, à MM. les maire et officiers municipaux d'Au- 
bagne, datée d'Aix, le 23 février 1791, où nous lisons : < Messieurs, 
M. Roux, curé d'Eyragues, a été proclamé évoque métropolitain des 
côtes de la Méditerranée par 511 votants. Il a réuni 369 suffrages; 

Martinot n'en a eu que 40; Baussut, 30, et Laco (illisible). Uabbé 

Maury et quelques curés, les autres. — Bkrenger. > 

Inutile d'ajouter que Maury n'a jamais prêté le serment à la constitu- 
tion civile du clergé. Il l'écrivait lui-mcme au pape, en 1793 : < Il ^aut 
distinguer avec soin qu'on a exigé en France trois serments différents 
durant le cours de la Révolution. — Le premier serment, décrété le 
4 février 1790, portait la promesse de maintenir la nouvelle constitu- 
tion : il ne pouvait par conséquent s'appliquer qu'aux seuls articles 
constitutionnels décrétés à cette époque, savoir, que la France était 
une monarchie ; que le trône était héréditaire de mâle en mâle dans la 
maison de Bourbon selon l'ordre de primogéniture, et que le gouver- 
nement de la France était divisé en quatre-vingt-trois départements. La 
constitution n'embrassait alors aucun autre objet. Toute la nation prêta 
ce serment sans aucune difficulté. 11 n'y eut pas une seule réclamation 
à c« sujet. Tout le côté djoit de l'assemblée s'y soumit sans résistancei 
cpt je le prononçai moi-même à la suite des deux cardinaux de La Ro- 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. II5 



seraient sans doute bien surpris, s'ils m entendaient 
implorer, en leur faveur, la clémence du Souverain- 
Pontife. Mais, je ne saurais m'empêcher d apercevoir 
une extrême différence entre les curés jureurs que je 
recommande à sa miséricorde et les évêques asser- 
mentés contre lesquels je sollicite sa justice, parce que 
le caractère de ces prélats parjures exige, dans l'ordre 
canonique, une plus éclatante punition. Outre que leur 
défection et leur exemple ont eu des suites beaucoup 
plus désastreuses, tous ces évêques jureurs ont étendu 
leur juridiction spirituelle dans la totalité d'un dépar- 
tement, par la seule autorité de l'assemblée nationale. 
Ils sont donc ainsi devenus de véritables intrus, dans 
les portions des diocèses qu'ils ont osé envahir, sans 
aucune mission canonique, au lieu qu'il n'y a qu'un 
petit nombre de curés jureurs qui aient agrandi, dans 
quelques villes, les limites de leurs paroisses en vertu 
de nouveaux décrets qui ont étendu très illégalement 
la circonscription ; et, je le répète, mon avis est que 
cette dernière classe de curés, qui de simples jureurs 
ont ainsi passé dans la classe des intrus, soit comprise 
dans le bref monitorial, ainsi que dans la sentence 
d excommun ication. » 

Le canoniste miséricordieux, que les histoires nous 
ont jusqu'ici représenté comme un fougueux et impi- 
toyable requérant, insiste et va jusqu'à soutenir une 
thèse que beaucoup seront tentés de taxer d'excessive 
dans l'indulgence : 

« Ces jureurs, dit-il, se sont rendus fauteurs du 

chefoucaut et de Rohan et de quarante-cinq évoques qui étaient membres 
de l'assemblée. Cest le seul serment que f aie prêté en France. » 



\ 



Il6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

schisme et de Thérésie, j'en conviens, mais j ose ré- 
pondre que le plus grand et le très grand nombre n'a 
aucune hérésie formelle dans l'esprit. Ils ont, ou, si l'on 
veut — car je ne cherche point à disputer — ils ont 
eu du moins une juridiction légitime ; et il n'y a nul 
moyen humain de les remplacer. C'est la crainte, c'est 
l'ignorance, c'est surtout la perspective de la misère 
qui les a séduits; et les véritables coupables sont ceux 
qui les ont placés entre l'apostasie et la mendicité. 

« Avant de déshériter la nation française de leur 
ministère, le Souverain Pontife leur fera entendre sa 
voix sans doute, et même plusieurs fois, avec clémence 
et commisération. Il serait très dangereux de les 
laisser à l'écart, comme s'ils étaient irréprochables : 
mon avis est donc qu'en intimant une dernière moni- 
tion aux intrus, le pape fasse une première monition 
canonique à tous les jureurs, afin qu'ils voient, dès à 
présent, le glaive de l'excommunication suspendu sur 
leurs têtes. Quand même Sa Sainteté ne parviendrait 
à ramener qu'un seul de ces prêtres égarés, cette con- 
quête ne serait-elle pas une récompense désirable pour 
le pasteur suprême ? Mais je connais la disposition des 
esprits. J'ai été déjà édifié de la multitude des rétracta- 
tions. Je désire que le pape en parle dans son bref avec 
des éloges dignes d'un si héroïque sacrifice, car à pré- 
sent ils perdent toute espèce de traitement quand ils se 
rétractent, et je lui annonce avec certitude un beaucoup 
plus grand nombre de révocations du serment, dès 
qu'il aura renouvelé ses instances et ses menaces. 

« La plupart de ces pauvres curés ne savent que 
devenir. On ne peut penser à leur dénuement et à 
leur timide repentir, sans verser des larmes. Je ne 



LES AFFAIRES DE FRANCE. I17 

cherche assurément point, en déposant, avec respect 
et par pure obéissance, mon opinion aux pieds du chef 
suprême de T Église, à donner des conseils impossibles 
à suivre; mais si la munificence vraiment apostolique 
avec laquelle le Souverain- Pontife ouvre des asiles à 
ses dépens, dans la capitale du monde chrétien et dans 
les provinces de ses États, aux curés français qui s'y 
trouvent réunis, pouvait s'étendre à tous les jureurs 
qui viendraient y chercher un refuge ; si, au lieu de les 
excommunier, le père commun des fidèles les appelait 
à Rome, en leur offrant des ressources au moins provi- 
soires, on y verrait bientôt accourir en foule de nom- 
breuses colonies de ces pasteurs assermentés. Je ne 
crains pas d'être démenti en m'exprimant avec tant 
d'assurance, et je demande à toute âme sensible, si 
Ion doit se hâter d'excommunier de malheureux prêtres 
qui montrent de pareilles dispositions, et qui sont déjà 
cruellement punis de leur serment, par les vexations 
intolérables de leurs municipalités. » 

IV. 

Après ce plaidoyer, que nous avons abrégé à regret, 
parce qu'il révèle tout un côté souvent méconnu du 
tempérament de Maury, le sage et miséricordieux 
conseiller de Pie VI passe à la discussion des forma- 
lités qui devront être observées, au moment où le 
pape se déterminera à lancer sur la tête des coupables 
les anathèmes de l'Église. 

Sa Sainteté devra-t-elle adopter les formes exté- 
rieures, introduites au IX* siècle pour entourer l'ex- 
communication d'un appareil plus terrifiant ? « Des 



Il8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

esprits ardents sollicitent, je le sais bien, ces formes 
terribles, mais je déclare que j y suis très opposé. On 
hasarderait beaucoup et on ne pourrait rien gagner en 
essayant la solennité d un pareil coup de théâtre, sans 
être bien assuré d'avance de Teffet qui en résulterait. 
Dans tous les actes publics d'une rigueur pénale dont 
Topinion seule détermine l'importance, une simplicité 
grave et une douleur auguste sont la véritable dignité 
de l'autorité faible, comme de la justice elle-même. Je 
crois qu'il faut avoir égard à l'esprit du siècle et de la 
nation où l'on vit, s'abstenir prudemment de tout 
appareil inutile, dont l'effet était autrefois proportionné 
à la simplicité de la foi ; et il me semble qu'on doit 
penser de loin à la réconciliation, pour ne pas la rendre 
plus difficile. Un pape pourrait-il d'ailleurs se dépouiller 
entièrement de la charité paternelle, dans les rigueurs 
même auxquelles son ministère l'assujettit ? Il doit 
paraître remplir, et remplir sincèrement, en effet, un 
devoir triste et pénible, au lieu d'avoir l'air de célébrer 
une fête, lorsqu'il sépare les coupables de sa commu- 
nion. Ah ! c'est bien assez qu'un bon père soit obligé 
de fermer la maison paternelle à ses enfants rebelles, 
sans arrêter encore les passants pour les rendre témoins 
de ses imprécations, de ses malédictions et de ses ana- 
thèmes, et sans donner l'apparence d'un triomphe à 
une proscription. 

« Le mécontentement de la nation française com- 
mence à se manifester contre le parti dominant qui 
a fait la Révolution. Il est singulièrement à désirer 
que les défenseurs de la bonne cause ne se permettent 
pas la plus légère faute, de peur d'éloigner d'eux, par 
une fausse démarche, l'intérêt général qui s'attache à 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. II 9 



leurs malheurs beaucoup plus encore qu'à leur cause. 
Sî nous paraissions maladroitement nous venger au 
loin, et surtout tressaillir de joie dans nos vengeances, 
on cesserait bientôt de nous plaindre. Nous perdrions 
même Testime publique avec notre touchante modé- 
ration. C'est notre faiblesse qui fait notre force. C'est 
notre patiente retenue qui peut seule nous susciter 
des partisans. Au moment où nous aurions contre 
nous la défavorable apparence de vouloir faire des 
martyrs, nous ne ferions plus que des fanatiques. Tous 
ces hommes ulcérés nous accuseraient d'avoir publié, 
avec la plus perfide solennité, des listes de proscrip- 
tions religieuses. Les prêtres non assermentés devien- 
draient bientôt les victimes de notre zèle inconsidéré ; 
et qui oserait prévoir, sans effroi, jusqu'où le délire 
universel pousserait la persécution et la vengeance? » 

Maury invoque à l'appui de ses craintes son ex- 
périence. 

« J'ai étudié froidement la disposition des esprits en 
France. Je crois la connaître assez pour affirmer qu'on 
y est disposé à s'épouvanter des anathèmes de la reli- 
gion. Toute rigueur additionnelle à la sentence d'ex- 
communication y produirait le plus mauvais eftet 

« En conséquence, comme nous ne connaissons en 
France que des sentences d'excommunication par écrit, 
à la suite des monitoires, je suis d'avis que le pape 
excommunie simplement aussi les schismatiques fran- 
çais par une bulle qui contiendra la formule ordinaire 
du pontifical romain, et qui sera affichée selon l'usage 
aux portes du Vatican et dans tous les endroits accou- 
tumés. » 



I20 MÉMOIRES DE MAUHY. — LIVRE PREMIER. 



V. 

Le mémoire entre finalement dans Texamen des 
questions soulevées par la démission de Tévêque 
d'Autun et de Tarchevêque de Sens. 

Il s'agissait en quelque sorte pour le Saint-Siège de 
donner un nouveau droit public aux Églises de France. 

<L II est dès lors, observe Maury, de la plus extrême 
importance de bien peser les conséquences de cette 
discipline provisoire. L'autorité ne se perd jamais 
que par des actes de faiblesse ou de violence... ». 

Puis, comme s'il eût prévu le concordat de 1801, le 
conseiller de Pie VI ajoute : « La France est un nou- 
veau monde. La discipline commune des canons étant 
renversée, c'est au Souverain- Pontife qu'il appartient 
de porter la lumière au milieu de ce chaos, à régler un 
nouveau mode de gouvernement pour fixer dans tous 
les cas l'administration des églises ; et ses sollicitudes 
provisoires ne seront certainement pas regardées 
comme des entreprises contre les droits des ordinaires.» 

C'est à M. de Marbeuf (*), archevêque de Lyon, 
que Maury conseille de confier l'administration provi- 
soire des deux sièges vacants. 

Mais il faudra que le Saint-Siège se garde de pa- 
raître accorder ces pouvoirs à l'archevêque de Lyon, 
en sa qualité de primat des Gaules, une primatie pure- 
ment décorative, comme le démontre amplement le 
mémoire qui entre à cet égard dans un luxe de démon- 

I. Yves- Alexandre de Marbeuf, comte de Lyon, né dans le diocèse 
de Rennes en 1734, sacré évêque d'Autun le 12 juillet 1767. 



CHAPITRE IIÎ. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 121 

stratîons que nous pourrons utiliser, en racontant la 
part de Maury au concile national de 1811. 

En terminant, le prudent conseiller se montre favora- 
ble à l'extension de pouvoirs sollicités par les évêques 
de France, vu le malheur des temps, et il écrit en 
forme de conclusion : 

« Telles sont les observations que je dépose par 
obéissance aux pieds de Sa Sainteté, afin que ses lu- 
mières supérieures suppléent à tout ce qui leur manque 
de science et de sagesse. Mes réponses me sont sug- 
gérées, je le sens, par le respectueux dévouement que 
je dois, sous tant de rapports, à sa personne sacrée, 
ainsi que par le zèle véritablement filial dont mon cœur 
sera toujours animé pour exécuter les ordres de ce 
grand pape qui a su trouver sa gloire personnelle dans 
les malheurs mêmes de la religion, et dont le pontificat, 
si honorable à la chaire de Saint-Pierre, sera Tune des 
époques les plus célèbres de Thistoire de l'Église. 

A Rome, ce 13 janvier 1792. 

Le lecteur comprendra le sentiment d'intime et lé- 
gitime satisfaction, avec lequel Maury écrivît plus tard, 
au bas de la minute autographe de son mémoire, les 
lignes suivantes, que nous soulignons comme il les a 
soulignées lui-même : 

« Par ses Lettres Monitoriales du iç mars 17Ç2 que 

fat traduites en français, ainsi que par ses Brefs du 

même jour à V archevêque de Lyon, et atix évêques de 

France, Sa Sainteté a daigné adopter et consacrer toutes 

les dispositions indiquées dans ce mémoire. » 



122 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



VI. 

Le sage avis, dont Pie VI se montra si satisfait 
qu'il le fit sien, ne pouvait qu'accroître, malgré les ef- 
forts des envieux et des nombreux ennemis de Maury» 
l'estime affectueuse du pape pour l'archevêque de Ni- 
cée. « Pie VI, raconte M. Sifrein Maury, le consultait 
fréquemment sur les plus hautes questions qui pou- 
vaient intéresser l'Église ou le gouvernement de ses 
États. Dans la conversation, il l'appelait toujours mon 
cher Matiry, et c'est ainsi qu'il le nomme dans les bil- 
lets qu'il lui écrivait, et qu'il ne terminait jamais sans 
lui renouveler l'assurance de ses sentiments les plus 
affectueux. Il y a loin des expressions douces et bien- 
veillantes dont ce pape en usait avec son « cher Mau- 
ry », à l'étiquette austère du protocole des Souverains- 
Pontifes dans leurs correspondances, même avec les 
cardinaux. Pie VI voulait être instruit de tout ce qui 
pouvait intéresser Maury ou sa famille. Quand son 
frère vint le joindre à Rome, Sa Sainteté voulut le 
voir aussitôt ; et lorsqu'il me fit venir, en 1795, nepotes 
stint filii sacerdottwiy lui écrivit-elle, pour le féliciter 
d'avoir sauvé un des siens après la Terreur. Après avoir 
acquitte ses augustes promesses, elle fit encore plus 
pour lui : elle daigna le visiter dans la demeure qu'il 
devait à sa munificence, dans le palais du cardinal 
Zelada, qui était devenu comme le sien propre; et lors- 
que, touché et confus de tant de bontés, Maury essaya, 
mais bien vainement, de lui exprimer son respect et 
sa gratitude, le pape lui déboutonna son habit, et, lui 
mettant la main sur son coeur : « Çerchiamo ciâ cJi è 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. I23 

nostro, lui dit-il. Nous cherchons ce qui nous appar- 
tient ». 

VII. 

Le 13 août 1792 et le 3 septembre suivant, TAssem- 
blée Législative, ajoutant un troisième serment à ceux 
que la Constituante avait déjà exigés du clergé ', dé- 
créta que tout Français salarié par l'État, devait jurer 
de « maintenir de tout son pouvoir la liberté et l'égalité, 
et lexécution de la loi, ou de mourir à son poste ». 

Au sentiment de Maury, « cette formule perfMe 
était inadmissible sous tous les rapports politiques et 
religieux. Cependant, ajoutait-il, un très grand nombre 
de bons prêtres séduits ou intimidés ont prêté ce ser- 
ment. » 

Dans une note destinée à passer sous les yeux de 
Pie VI, l'archevêque de Nicée n'hésitait pas à invoquer 
les condamnations de l'Église sur ce nouveau serment, 
avec un atermoiement destiné dans sa pensée à ména- 
ger de respectables susceptibilités. 

« Le pape, y disait-il, ne peut pas garder le silence 
sur cette question, et sa sagesse doit craindre de diviser 
le bon parti, et de trop humilier les prêtres faibles mais 
vertueux, si Sa Sainteté proscrit cette formule avec 
toutes les qualifications qu'elle mérite. Sa Sainteté 
écarterait toutes les divisions, et préviendrait môme 



I. Le i*"' serment, décrété le 4 février 1790, était ainsi conclu : < Je 
jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de maintenir de tout 
mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et 
acceptée par le roi ». Il fut prêté par tout le clergé et par Maury lui- 
même. Le 2'* avait pour objet le maintien de la constitution civile du 
clergé. Il fut décrété le 27 novembre 1790. Tout le clergé fidèle refusa 
de prêter ce serment qui introduisit le schisme dans le royaume. 



124 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



toutes les disputes, si elle voulait suivre Texemple de 
Paul V, lorsqu'il proscrivit le serment insidieux que 
Ton exigeait des catholiques anglais. Un décret de six 
lignes porterait simplement que le pape a été instruit 
qu'on obligeait en France les prêtres catholiques à 
prêter un serment dont la formule est conçue en ces 
termes, etc., etc. ; que ces expressions sont manifeste- 
ment équivoques, et quelles sont proposées par des 
personnes dont les intentions sont plus que suspectes ; 
qu'en conséquence, attendu qu'il n'est pas permis de 
jurer dans le doute, Sa Sainteté défend de prêter le 
dit serment, et ordonne à tous les prêtres français, qui 
auraient pu s'y soumettre par erreur, de le rétracter. 
En évitant ainsi les notes et les qualifications, la doc- 
trine de l'Église sera suffisamment mise à couvert, et 
les rétractations n'éprouveront aucune difficulté. » 

En France, les oracles du clergé demeuré fidèle ne 
pensaient pas de même, en particulier le vénérable 
M. Emery, supérieur de la compagnie de Saint-Sul- 
pice, qui autorisa et conseilla le serment, comme 
purement civique. 

M. Béchet. ancien supérieur du séminaire Saint- 
Charles d'Avignon, composa un mémoire à l'appui du 
sentiment de M. Emery et l'envoya à Rome, où 
M. Roux, successeur de M. Béchet à Avignon, le 
réfuta. 

Les bons esprits se divisaient, suivant qu'ils étaient 
ou non dans la fournaise. En France, les prêtres trop 
rares qui avaient échappé à la déportation cherchaient 
à se persuader qu'ils pouvaient tenter ce moyen de 
continuer à y demeurer. Par contre, les prêtres émigrés 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. I25 



se scandalisaient de cette adhésion au gouvernement 
révolutionnaire qui venait de renverser la monarchie 
et de proclamer la république, en emprisonnant le roi. 

Maury écrivit à un sulpicien émigré dans le Valais 
suisse, M. Bégougne, une longue lettre, où il combat- 
tait vivement la décision de M. Emery relative à un 
serment que larchevéque de Nicée estimait plus per- 
fide et plus impie que le précédent. Celui-ci, d'après 
lui, n'était qu'hérétique, tandis que celui-là consacrait 
la rébellion, déliait des serments les plus sacrés, anéan- 
tissait toute hiérarchie sociale et religieuse, légitimait 
les principes et les actions les plus contraires à la vérité 
et à la justice : quant à sa perfidie, elle n'était que trop 
bien .prouvée, puisque cette formule a séduit tant de 
gens de bien et tant de bons esprits. 

La lettre fut rendue publique. Beaucoup de docteurs 
y adhérèrent. Plusieurs sulpiciens se rangeaient à l'avis 
de Maury, qu'on savait trop bien placé pour ne pas 
être l'écho du sentiment personnel de Pie VI. 

M. Emery se crut obligé d'exposer les motifs de sa 
réponse aux prêtres qui lavaient consulté sur la licéiié 
de ce serment. Il le fit avec beaucoup de modération, 
et son argumentation parut à Maury de nature à 
impressionner les consciences troublées. 

Avec sa vigueur ordinaire, tempérée par le respect 
reconnaissant de l'ancien disciple de Saint-Sulpice, 
l'archevêque de Nicée écrivit, à la date du 30 janvier 
1793, à M. Emery lui-même, pour réfuter le sentiment 
du supérieur-général de la compagnie pour laciuelle il 
conservait le plus tendre attachement. 

« Dans les principes de la religion cathoh'que, disait 



126 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



Maury, il est évident que la France, c'est-à-dire, le 
parti des factieux qui se vantent de la représenter, 
est en plein état de rébellion. Les principes des con- 
quêtes sont inapplicables à la question dont il s*agit, 
parce que des sujets ne peuvent jamais rien conqué- 
rir légitimement contre leur souverain... D'ailleurs, 
où nous mènerait-on, si nous pouvions reconnaître des 
décrets que le roi n'a pas même sanctionnés ? Cette 
condescendance légitimerait tout. » 

Le correspondant de M. Emery établissait, au point 
de vue théologique, le caractère spécial du serment 
qu'il déclarait illicite, et s'écriait : 

« Tel est le langage de la religion. Voulez-vous 
entendre celui de l'honneur français ? Rappelez-vous 
la loyauté de nos militaires, qui, après le sacrilège 
régicide de Varennes, refusèrent, dans notre assemblée 
et dans tous nos régiments, de prêter un serment de 
fidélité à la nation, dans lequel le nom du roi était 
simplement omis. Voilà les casuistes de l'honneur. Voilà 
les courageux martyrs d'une opinion qui leur a coûté 
leur état. » 

La sagesse de M. Emery avait voulu voir, dans le 
serment, le côté civique, et le savant supérieiw de 
Saint-Sulpice démontrait qu'on pouvait interpréter 
dans un sens raisonnable les mots liberté et égalité. 
Mais, objectait Maury, « et la promesse de maintenir 
les /m, c'est-à-dire manifestement lôs lois de l'assemblée 
en insurrection, cette promesse criminelle, dont vous 
ne parlez pas, présente un sens dont il est impossible 
que vous vous accommodiez jamais. » 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 12/ 

Le contradicteur du docte sulpicien prenait ensuite 
corps à corps les motifs invoqués par lui au profit de 
sa thèse. 

« L'espérance de conserver la religion catholique en 
France, en prêtant le nouveau serment, ne peut pas 
être alléguée sérieusement. La religion catholique ! 
Mais, est-ce bien elle que vous conservez, si vous 
foulez aux pieds les promesses et les principes de 
fidélité qu'elle a voués aux rois ! Mais, depuis quand 
est-il donc permis de faire le mal pour procurer un 
bien? Mais, pouvez-vous croire que le culte catholique 
existe encore véritablement en France ? La doctrine 
catholique est-elle compatible avec le divorce, le ma- 
riage des prêtres, l'anéantissement des vœux légale- 
ment émis? Qu'est-ce donc que ce fantôme de catholi- 
cisme que vous conservez ? Non, non, la religion que 
vous m'avez enseignée ne connaît point ces honteuses 
capitulations, et on ne transige point avec la foi. » 

Après cette virulente apostrophe, le vaillant rival de 
Mirabeau continuait : 

« Mais la crainte de la déportation ? Oh ! la crainte 
du martyre ne doît arrêter personne. La crainte de 
la déportation ! mais j'entends dire que tous les bons 
prêtres n'ont pas été déportés. Les premiers chré- 
tiens n'auraient opposé à cette crainte de la dépor- 
tation, que la seule crainte des disciples de Jésus- 
Christ, la crainte de la damnation éternelle. Vous 
parlez aussi de la crainte de perdre les restes de votre 
traitement ? Hélas! mon cher maître, combien de temps 
le conserverez-vous ? Ne voyez-vous pas que tout est 



128 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 






perdu pour nous, si le roi n*est pas rétabli sur son 
trône? Eh! où en serait Thonneur de l'Église de France, 
si elle eût consulté de pareils motifs en refusant le 
premier serment ? » 

Après ces véhémentes adjurations, évidemment 
sans à-propos personnel pour M. Emery dont Maury 
connaissait le désintéressement et la pureté de vues, 
le confident de Pie VI concluait en ces termes : 

« On a donc eu tort, je le crois, de prêter le serment 
en le considérant dans ses suites plutôt que dans ses 
principes. On a eu tort surtout de le prêter avant de 
consulter le Saint-Siège. Quand on veut consulter, 
il faut attendre. J'ignore ce que Sa Sainteté décidera; 
mais il est possible qu'elle proscrive la formule, sans 
anathématiser les assermentés, sans supposer même 
qu'il en existe aucun. Jusqu'au jugement de ce grand 
pape, vos chers collègues seraient inexcusables de 
se traiter mutuellement d'hérétiques, ou de se fuir 
comme des excommuniés. Ces notes arbitraires sont 
opposées à la charité, à la soumission et à toutes les 
règles. Nous ignorons, il est vrai, ce que Pie VI 
prononcera dans sa haute sagesse ; mais nous savons 
que dans le doute il n'est jamais permis de jurer, et 
que ce n'est point précisément sur l'erreur, mais sur 
l'obstination que tombent les censures de l'Église.* 
Paix donc, paix, union, et charité parmi nous. La 
question est embarrassante en elle-même ; elle le 
devient beaucoup plus encore par les circonstances et 
par les égards que méritent d'excellentes intentions 
trompées. » 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. î2g 



Comme nous aurons Toccasion de le démontrer plus 
tard, M. Emery aimait Maury, les archives de ce der- 
nier en font foi. Il fut très impressionné par la lettre 
>; du 30 janvier et y répondit avec une effusion mêlée de 
- quelque inquiétude. Le ton de la réplique trahissait 
Tangoisse du vénérable supérieur de Saint-Sulpice, 
placé entre la crainte de contrister les amis du dehors 
et la terrible responsabilité de compromettre les amis 
du dedans. 

Maury comprit sans doute ce double sentiment, et, 
dans une seconde lettre, en date du 13 mars 1793, il 
laisse mieux encore voir toute la tendresse de sa véné- 
ration pour son pieux et savant contradicteur : 

« Je ne vous entretiendrais plus du serment, Mon- 
sieur et très cher abbé, si la tendre et profonde estime 
que je vous dois, ne m'obligeait de répondre à votre 
réplique. Je vous dirai d'abord, que ce fut le pape lui- 
même qui m'apprit, à mon retour d'Allemagne, que 
vous aviez prêté ce nouveau serment, et qu'il daigna 
m'en parler tristement, avec beaucoup d'intérêt pour 
vous, ainsi que pour votre congrégation. Je mis 
ensuite votre épître sous ses yeux : il la réfutait, en 
la lisant avec moi ; il m'ordonna de vous répondre, il 
voulut voir ma lettre, et il me dit, en me la rendant : 
Faites-la partir. M, Emery comprendra aisément que, 
dans la position où vous êtes, vous ne vous seriez pas 
permis de l'envoyer, sans nous V avoir communiquée ; et 
il est bon quil sache ce que nous pensons de ce serment, » 

Après cette grave révélation, Maury se défend 
d'avoir, comme on l'en avait accusé, manqué de discré- 
tion. Les indiscrétions, s'il y en a eu, ne sont pas de 

Correspondance inédite. 9 



130 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

son fait : îl le démontre surabondamnent. Il se défend 
surtout d*avoir voulu blesser son vénéré maître. Mais 
il persiste dans son opinion et n*hésite pas à dévoiler 
toute sa pensée : 

« Je crois, s'il m'est permis de dire tout ce que je 
pense sur la défection des nouveaux assermentés, je 
crois, qu'en se rassurant sur la pureté de ses inten- 
tions, on cherche des prétextes de relâchement, sans 
s'avouer à soi-même les véritables motifs de sa fai- 
blesse. On se flatte, peut-être avec raison, de faire 
du bien en France. On est secrètement attaché à sa 
fortune, à ses amis, à l'espoir de conserver son état, 
au séjour de Paris et de son pays. On est las de com- 
battre. On désespère d'un plus heureux avenir. On 
est accablé de chagrin et de découragement. On n'exa- 
mine pas si on ne se sacrifie pas soi-même, par tous 
ces sophismes qui semblent tendre à la plus grande 
gloire de Dieu. On est épouvanté de la perspective 
de la misère et des persécutions. On voudrait être mort 
pour être enfin tranquille. Certes, je compatis de tout 
mon cœur à une si affreuse situation. Je sais bien qu'il 
est commode et facile de commander de loin des 
sacrifices, et de juger froidement du sort des pauvres 
martyrs qui se nourrissent de leurs larmes, sans pou- 
voir mourir : comme autrefois on ouvrait simplement 
un livre, pour décider en Sorbonne un cas de con- 
science. Oui, je sens profondément la différence des 
temps et des positions; mais enfin les principes doivent 
marcher avant tout, et c'est entr'eux et nous, qu'il faut 
opter dans ce moment de crise. Dieu ne nous aban- 
donnera pas, si nous sommes fidèles, si nous ne cher- 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 13I 



chons que sa gloire, si nous ne dénaturons pas la 
religion par de chimériques projets de la conserver, 
enfin si nous savons mourir avec notre honneur tout 
entier. Ce n'est que par cette effusion de franchise et 
de tendresse, que je dois et veux répondre à cer- 
taines expressions amères que j*ai cru remarquer dans 
votre lettre. Pardonnez à un fils de répéter à son père, 
ce que sa bonté paternelle lui a appris dans son 
enfance. » 

Maury se défend ensuite d avoir exalté les têtes par 
ses opinions au sujet du serment en litige. Il proteste 
que rien n'est loin de sa pensée comme de vouloir 
excommunier qui que ce soit. Il laisse entendre que le 
pape, frappé des dangers d'une scission, différera 
charitablement une condamnation qui lui paraît bien 
arrêtée dans l'esprit du sagcî pontife. Puis il conclut 
par ce touchant appel à son ancien maître : 

« Si vous pouvez venir chercher un asile en Italie, 
je serai au comble de la joie de vous y voir, et de vous 
procurer toutes les consolations qui dépendront de 
moi. Il me serait bien doux de vous offrir une cellule 
dans mon ermitage. Adieu, mon très cher abbé, ne 
désespérez de rien et relevez votre tête abattue sous 
le poids des tribulations, pour entrevoir dans l'avenir 
de plus heureux temps. En vérité, ce n'est pas la foi, 
ce n'est pas l'espérance qui sont difficiles à conserver 
à la vue de l'Europe réunie pour nous venger : c'est 
la charité qui coûte aux gens de bien, à la vue de la 
France. Je vous renouvelle du fond de mon cœur 
l'hommage du respectueux et inviolable attachement, 
que je vous ai voué pour toujours... » 



132 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

Cette question des serments demandés au clergé 
pendant la période révolutionnaire devait être, pour le 
vénérable supérieur de Saint-Sulpice, une source de 
tourments et de chagrins intimes. En vain, le cardinal 
Zelada se refusait à donner aux communications de 
Maury une sanction officielle. M. Emery sentait qu il 
avait déplu au pape. II est vrai que, comme lavait 
bien prévu Tarchevêque de Nicée, la sagesse pontifi- 
cale retardait la solution définitive. Mais une foule de 
réponses faites à des particuliers laissaient entendre le 
sentiment personnel de Pie VI et répétaient» avec 
Maury, qu il est défendu de « jurer dans le doute ». 
Nous verrons d'ailleurs plus tard M. Emery, de nou- 
veau aux prises avec son ancien et toujours respec- 
tueux disciple, à propos du serment de haine à la 
royauté. Du moins, comme nous le verrons aussi, ces 
polémiques n'altérèrent point, dans Tesprit de l'ancien 
élève des sulpiciens, la vénération profonde qu'il avait 
vouée aux fils de M. Olier ni à leur digne supérieur, 
pas plus que, dans le cœur de ce dernier, le fidèle atta- 
chement qu'il conserva jusqu'au bout à l'éloquent 
défenseur du clergé à la Constituante. 

VIII. 

D'autres et plus graves soucis ne tardèrent pas à 
solliciter le zèle du jeune archevêque, de plus en plus 
écouté par Pie VI malgré tous les efforts d'une animo- 
sité croissante '. 

I. La Gazette Universelle constate avec dépit cette faveur persévé- 
rante. On lui écrit de Rome, à la date du 23 février : <L Le bruit s'était 
répandu que M. l'abbé Maury avait demandé de prêcher à Saint- Louis. 
On se faisait une fête dans cette capitale d'entendre de la chaire évan- 
gélique cet orateur célèbre, qui a déployé une si grande éloquence dans la 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. I33 

Pie VI demanda à son « cher Maury » de lui com- 
poser un € mémoire sur les déterminations du pape 
envers TÉglise de France ». C'est celui que Theiner a 
reproduit pour la première fois intégralement dans son 
recueil de documents. A le lire d'un peu près, on se 
convaincra que lauteur ne s'y est point' départi de la 
modération miséricordieuse que nous avons constatée 
dans le mémoire de 1792. 

Maury démontre tout d'abord que le moment est 
venu, sinon d'agir, du moins d'être prêt pour le moment 
de l'action, qui semble prochain. 

<Déjà plusieurs évêques français ont envoyéà Rome 
les projets particuliers qu'ils ont formés. Ils ne ces- 
sent de s'en occuper dans les différents asiles où ils 
sont réunis. On sait même qu'ils s'assemblent dans 
ce moment à Bruxelles, en assez grand nombre, pour 
se communiquer mutuellement leurs vues et leurs 
mesures. J'ai pris toutes les précautions qui dépen- 
daient de moi, pour que rien ne fût décidé irrévo- 
cablement dans cette assemblée, qui ne peut avoir 
qu'une autorité d'estime et de confiance. J'ai insisté 

tribune aux harangues. L'amour-propre de M. l'abbé Maury aurait été 
flatté sans doute de briller sur ce nouveau théâtre et de s'entendre appe- 
ler cicéron chrétien dans un déluge de sonnettt. Mais on a cru que l'on 
pouvait employer ses talents d'une manière plus avantageuse à la cause 
de la religion.On assure qu'il est chargé le faire un plan d'accommodement 
et chercher les moyens de prévenir un schisme ou plutôt une scission. 
Ainsi M. l'abbé Maury est occupé à réparer ses propres fautes, puisque 
personne n'a plus contribué que lui à la perte du clergé, par la manière 
dont il l'a défendu. S'il avait imité la conduite de M. l'abbé de Montes- 
quieu et d'autres sages ecclésiastiques, qu'il a présentés à Rome sous des 
couleurs odieuses, il aurait sans doute fait moins de bruit, mais le clergé 
de France ne se serait peut-être pas trouvé entre le schisme et la persé- 
cution. On croit aussi que M. l'abbé Maury est chargé de répondre à la 
déclaration que les évêques constitutionnels ont adressée au Saint-Père. > 



■ ■ "*, T- 



134 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



pour que Ton y rédigeât les demandes et les proposi- 
tions des évêques de France, qu'on les concertât 
sagement avec les magistrats qui font aujourd'hui cause 
commune avec nous, et que ce vœu unanime fût ensuite 
déféré au jugement définitif du Souverain-Pontife. 
C'est au nonce apostolique qui réside sur les lieux à 
y veiller attentivement. Je ne doute pas qu'il ne repré- 
sente aux évêques français, qui délibèrent sous ses 
yeux, qu'ayant porté eux-mêmes au tribunal du Saint- 
Siège cette grande affaire dès son origine, et par con- 
séquent dans toutes ses suites, ils doivent absolument 
lui en réserver la décision, et ne procéder que par voie 
de représentation et de conseil. On les contiendra faci- 
lement dans ces bornes sages et respectueuses, en les 
assurant que le pape veut éclaircir tous leurs doutes, 
résoudre toutes leurs difficultés, et que Sa Sainteté va 
leur tracer une route commune et des règles uniformes 
de conduite, avant qu'ils rentrent dans leurs diocèses.^ 
Cela dit, Maury indique le triple but de son travail. 

€ Je réduis, dît-il, à trois points principaux le travail 
urgent de Sa Sainteté : 1° la bulle d'excommunication, 
2" un bref au rcgent du royaume, ou au dépositaire de 
l'autorité royale, quel qu'il soit, contenant les plaintes 
et les demandes de l'Église, 3° un bref aux évêques de 
France en forme de règlement. Je ne connais aucune 
question accessoire qui n'entre naturellement dans 
l'une de ces trois pièces, dont la rédaction nous pré- 
sente d'assez grandes difficultés. » 

I. — En ce qui concerne l'excommunication, dit 
Maury, «j ai applaudi de tout mon cœur à la profonde 
sagesse du Souverain- Pontife, qui s'est abstenu jus- 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 135 



qu'à présent d'infliger cette grande peine aux coupa- 
bles. Mais il ne me paraît plus possible désormais 
de différer et encore moins d'éluder Texcommuni- 
cation ». 

Quelques-uns, dans les conseils de Pie VI, oppo- 
saient des objections à ce parti sévère, mais devenu 
indispensable. « C'est la guerre ordinaire des considé- 
rations contre les principes. Quant à moi, opine résolu- 
ment Maury, j'avoue que ce sont les motifs mêmes 
qu'on allègue pour détourner le pape de procéder à 
l'excommunication, qui me persuadent au contraire 
que Sa Sainteté doit la fulminer. » 

Il entre ensuite dans la discussion de ces motifs, 
objectés par les partisans de l'opinîon contraire. 

« On dit que, si le pape excommunie les intrus au 
moment de la contre-révolution, on l'accusera d'avoîr 
attendu qu'il fût le plus fort pour lancer des anathè- 
mes ; et on ajoute qu'il y a beaucoup plus de dignité 
à pardonner, et à se montrer généreux envers le faible, 
en facilitant son retour, au lieu de l'accabler et de 
l'aliéner à jamais. 

« Je réponds d'abord qu'ici le pape ne peut pas 
pardonner, tant qu'on ne lui donne aucun signe de 
repentir. Il a déjà bien assez attendu, et il a attendu 
inutilement les remords des coupables. Le moment 
de la justice est enfin arrivé. Si la longanimité du 
Saint- Père avait besoin d'apologie, il serait aisé d'ob- 
server qu'on est obligé d'être exact quand on a promis 
une grâce, mais que l'on conserve toujours le droit 
charitable de différer, quand on a menacé d'une peine. 
Le Souverain- Pontife ajustement accordé et sagement 



It'S Vr:MO!KES IZ MAVKY. — LIVRE PREMIER. 



épuisé tous !es délais. Loin d'avoir à rougir de sa 
longue patience, le pape doit, au contraire, en divul- 
guer les nobles motifs dans sa bulle d'excommunica- 
tion. Il peut dire hautement qu'il a craint de susciter 
de nouvelles persécutions à son clergé français et aux 
bons catholiques, en séparant les intrus de sa com- 
munion, dans un temps où ils abusaient si horriblement 
de leur toute-puissance. Il peut, il doit dire que les 
massacres commis à Paris dans les prisons, et dans les 
églises des Carmes et de Saint- Firmin, l'ont épouvanté, 
il peut dire qu'à la vue de tant de martyrs qui ont glo- 
rieusement versé leur sang pour la foi, il a cru devoir 
attendre que la Providence dépouillât leurs assassins, 
d'un pouvoir usurpé, pour les chasser solennellement 
du sein de TÉgiise, dont ils étaient eux-mêmes sortis. 
Osera-t-on blâmer le pasteur suprême de n'avoir pas 
voulu exposer à de nouveaux massacres la portion la 
plus fidèle de son troupeau ?... » 

L'archevêque de Nicée discute et réfute avec la 
même énergie les autres allégations qu'on lui objecte. 
C'est au cours de sa démonstration que lui échap- 
pèrent ces remarquables paroles, qui prouvent combien 
peu il partageait l'illusion générale à cette heure 
d'une réaction éphémère. 

« La contre-révolution n'est pas faite encore, et elle 
ne se consommera pas en un instant. Il est à désirer 
que la contrc-rcvolution des principes publics facilite 
la contre-rcvolution des volontés particulières. » 

II. — « }c pense, dit ensuite Maury, qu'après avoir 
agi comme juge dans sa bulle d'excommunication, le 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 13/ 

pape doit être jaloux d'exercer en France un ministère 
de zèle et decharité. Or, je ne connais point de moyen 
plus noble et plus simple, pour adresser au peuple 
français ses instructions paternelles, que de les ras- 
sembler dans un bref qui sera envoyé au régent, et 
qui contiendra les plaintes et les demandes de T Eglise, 
dont je vais tracer ici rapidement le tableau. » 

Le mémoire énumère ces points divers qui devront 
être, d après son auteur, touchés dans le bref adressé 
au dépositaire de l'autorité royale, pendant la minorité 
de Louis XVII, dont on annonçait à ce moment comme 
imminente la réintégration sur le trône de ses pères. 

Ces points sont le rétablissement de la monarchie, 
réloge du roi-martyr, Téloge de la reine et de la famille 
royale, les causes des malheurs de la France, l'apo- 
théose de Voltaire, les mauvais livres, les protestants, 
les jansénistes, les francs-maçons, les collèges, le pré- 
cepteur du roi, les appels comme d'abus, le rétablisse- 
ment des ordres religieux, les âges requis pour 
l'émission des vœux, la dérogation à l'édit de 1749 
sur les biens de main-morte, les biens du clergé, la 
restitution d'Avignon, le bref aux évêques, Tindiction 
d'un jubilé, l'exécution de la bulle d'excommunication. 

Sur tous ces points si divers, Maury se livre à des 
considérations souvent éloquentes, vrais canevas de la 
pièce pontificale qu'il sollicite. 

III. — Il en est de même du bref en forme de 
règlement aux évêques de France. Ce bref devra con- 
tenir un bel éloge du clergé fidèle ; les mesures à 
prendre vis-à-vis des curés intrus, des vicaires, des 
évêques jureurs, des vicaires assermentés, des curés 



134 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

pour que Ton y rédigeât les demandes et les proposi- 
tions des évêques de France, qu'on les concertât 
sagement avec les magistrats qui font aujourd'hui cause 
commune avec nous, et que ce vœu unanime fût ensuite 
déféré au jugement définitif du Souverain-Pontife. 
C'est au nonce apostolique qui réside sur les lieux à 
y veiller attentivement. Je ne doute pas qu'il ne repré- 
sente aux évêques français, qui délibèrent sous ses 
yeux, qu'ayant porté eux-mêmes au tribunal du Saint- 
Siège cette grande affaire dès son origine, et par con- 
séquent dans toutes ses suites, ils doivent absolument 
lui en réserver la décision, et ne procéder que par voie 
de représentation et de conseil. On les contiendra faci- 
lement dans ces bornes sages et respectueuses, en les 
assurant que le pape veut éclaircir tous leurs doutes, 
résoudre toutes leurs difficultés, et que Sa Sainteté va 
leur tracer une route commune et des règles uniformes 
de conduite, avant qu'ils rentrent dans leurs diocèses.» 
Cela dit, Maury indique le triple but de son travail. 

« Je réduis, dit-il, à trois points principaux le travail 
urgent de Sa Sainteté : i^ la bulle d'excommunication, 
2° un bref au régent du royaume, ou au dépositaire de 
l'autorité royale, quel qu'il soit, contenant les plaintes 
et les demandes de l'Église, 3° un bref aux évêques de 
France en forme de règlement. Je ne connais aucune 
question accessoire qui n'entre naturellement dans 
Tune de ces trois pièces, dont la rédaction nous pré- 
sente d'assez grandes difficultés. » 

I. — En ce qui concerne l'excommunication, dit 
Maury, «j\ii applaudi de tout mon cœur à la profonde 
sagesse du Souverain. Pontife, qui s'est abstenu jus- 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. 135 

qu'à présent d'infliger cette grande peine aux coupa- 
bles. Mais il ne me paraît plus possible désormais 
de différer et encore moins d'éluder l'excommuni- 
cation :^. 

Quelques-uns, dans les conseils de Pie VI, oppo- 
saient des objections à ce parti sévère, mais devenu 
indispensable. « C'est la guerre ordinaire des considé- 
rations contre les principes. Quant à moi, opine résolu- 
ment Maury, j'avoue que ce sont les motifs mêmes 
qu'on allègue pour détourner le pape de procéder à 
l'excommunication, qui me persuadent au contraire 
que Sa Sainteté doit la fulminer. » 

Il entre ensuite dans la discussion de ces motifs, 
objectés par les partisans de l'opinion contraire. 

« On dit que, si le pape excommunie les intrus au 
moment de la contre-révolution, on laccusera d'avoir 
attendu qu'il fût le plus fort pour lancer des anathè- 
mes ; et on ajoute qu'il y a beaucoup plus de dignité 
à pardonner, et à se montrer généreux envers le faible, 
en facilitant son retour, au lieu de l'accabler et de 
l'aliéner à jamais. 

« Je réponds d'abord qu'ici le pape ne peut pas 
pardonner, tant qu'on ne lui donne aucun signe de 
repentir. Il a déjà bien assez attendu, et il a attendu 
inutilement les remords des coupables. Le moment 
de la justice est enfin arrivé. Si la longanimité du 
Saint-Père avait besoin d'apologie, il serait aisé d'ob- 
server qu'on est obligé d'être exact quand on a promis 
une grâce, mais que l'on conserve toujours le droit 
charitable de différer, quand on a menacé d'une peine. 
Le Souverain- Pontife ajustement accordé et sagement 



136 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRÉ PREMIER. 

épuîsé tous les délais. Loin d'avoir à rougir de sa 
longue patience, le pape doit, au contraire, en divul- 
guer les nobles motifs dans sa bulle d'excommunica- 
tion. Il peut dire hautement qu'il a craint de susciter 
de nouvelles persécutions à son clergé français et aux 
bons catholiques, en séparant les intrus de sa com- 
munion, dans un temps oîi ils abusaient si horriblement 
de leur toute-puissance. Il peut, il doit dire que les 
massacres commis à Paris dans les prisons, et dans les 
églises des Carmes et de Saint-Firmin,ront épouvanté, 
il peut dire qu'à la vue de tant de martyrs qui ont glo- 
rieusement versé leur sang pour la foi, il a cru devoir 
attendre que la Providence dépouillât leurs assassins, 
d'un pouvoir usurpé, pour les chasser solennellement 
du sein de l'Église, dont ils étaient eux-mêmes sortis. 
Osera-t-on blâmer le pasteur suprême de n'avoir pas 
voulu exposer à de nouveaux massacres la portion la 
plus fidèle de son troupeau ?... » 

L'archevêque de Nicée discute et réfute avec la 
même énergie les autres allégations qu'on lui objecte. 
C'est au cours de sa démonstration que lui échap- 
pèrent ces remarquables paroles, qui prouvent combien 
peu il partageait l'illusion générale à cette heure 
d'une réaction éphémère. 

« La contre-révolution n'est pas faite encore, et elle 
ne se consommera pas en un instant. Il est à désirer 
que la contre-révolution des principes publics facilite 
la contre-révolution des volontés particulières. » 

• 

II. — « Je pense, dit ensuite Maury, qu'après avoir 
agi comme juge dans sa bulle d'excommunication, le 



CHAPITRE III. — LES AFFAIRES DE FRANCE. I37 

pape doit être jaloux d'exercer en France un ministère 
de zèle et decharité. Or, je ne connais point de moyen 
plus noble et plus simple, pour adresser au peuple 
français ses instructions paternelles, que de les ras- 
sembler dans un bref qui sera envoyé au régent, et 
qui contiendra les plaintes et les demandes de T Église, 
dont je vais tracer ici rapidement le tableau. » 

Le mémoire énumère ces points divers qui devront 
être, d après son auteur, touchés dans le bref adressé 
au dépositaire de l'autorité royale, pendant la minorité 
de Louis XVII, dont on annonçait à ce moment comme 
imminente la réintégration sur le trône de ses pères. 

Ces points sont le rétablissement de la monarchie, 
réloge du roi-martyr, l'éloge de la reine et de la famille 
royale, les causes des malheurs de la France, l'apo- 
théose de Voltaire, les mauvais livres, les protestants, 
les jansénistes, les francs-maçons, les collèges, le pré- 
cepteur du roi, les appels comme d'abus, le rétablisse- 
ment des ordres religieux, les âges requis pour 
l'émission des vœux, la dérogation à l'édit de 1749 
sur les biens de main-morte, les biens du clergé, la 
restitution d'Avignon, le bref aux évêques, Tindiction 
d'un jubilé, l'exécution de la bulle d'excommunication. 

Sur tous ces points si divers, Maury se livre à des 
considérations souvent éloquentes, vrais canevas de la 
pièce pontificale qu'il sollicite. 

III. — Il en est de même du bref en forme de 
règlement aux évêques de France. Ce bref devra con- 
tenir un bel éloge du clergé fidèle ; les mesures à 
prendre vis-à-vis des curés intrus, des vicaires, des 
évêques jureurs, des vicaires assermentés, des curés 



138 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



usurpateurs d un territoire voisin, des curés et des 
prêtres jureurs, des prêtres ordonnés par les intrus, 
des religieux jureurs, des religieuses, des membres des 
chapitres et des congrégations, des instituteurs publics, 
des paroisses nouvellement érigées ou supprimées, les 
dispenses d'âge, les recouvrements des biens ecclésias- 
tiques, les mariages nuls de plein droit, les mariages 
en général et les autres cas de conscience. 

A ce mémoire, daté de Rome le 23 juin 1793, sont 
annexées diverses additions reproduites également 
dans le recueil du P. Theiner. Nous n*y relèverons que 
deux incidentes, où la sagacité de Maury se montre 
aussi prévoyante qu'éclairée. 

L'une a trait au futur concordat, qui pourrait ratta- 
cher l'Église schismatique introduite en France par 
la constitution civile du clergé au Saint-Siège. € Ce 
projet est risible, s'écria Maury, je le crois parfaite- 
ment chimérique. » 

L'autre prévoit, à vingt années d'avance, l'entreprise 
heureusement avortée de Napoléon I^^ « Qu'on ne 
s'y trompe pas », disait en 1793 le futur archevêque 
nommé de Paris, si cette affaire ne finit pas à Rome 
par une bulle, « elle se terminera bientôt en France 
par un concile national. Eh ! quelle sera en France 
l'issue d'un concile ? Cette triste prédiction n'est pas 
de ma part une crainte illusoire. Il existe dans les 
bureaux de M. le cardinal dataire un grand nombre 
de mémoires d'évêques français qui proposent ce dan- 
gereux expédient d'un concile national !... » 



•I. 

— ••• 

•I* 



CHAPITRE QUATRIEME. 
Maury Cardinal. 

• 

Sommaire. — Les envieux. — Une boutade de Pasquin. — Le cardinal 
de Bemis demande officiellement le chapeau pour Maury. — Lettres 
de Monsieur et réponse du pape. — Lettres du comte d'Artois. — La 
joie des émigrés. — Le prince de Condé s'en fait l'interprète auprès 
du pape et du nouveau cardinal. — Satisfaction générale en Europe. 
— Recueil publié à cette occasion par ordre de Pie VL — La lettre 
du roi de Prusse et réponse du pape. 



ON se souvient du mot gracieux dont Pie VI ac- 
compagna l'annonce de Télévation de Maury à 
répiscopat : 

— Excusez-nous de vous ôter le nom, mais nous 
vous le rendrons bientôt. 

Tout le monde savait d'ailleurs que le nouveau 
prélat était déjà cardinal in petto, malgré l'effort des 
envieux. Nous avons des intrigues et du mécontente- 
ment de ces derniers un témoignage peu connu, que 
nous ne résistons pas au plaisir de reproduire. La 
lettre est datée de Rome, le 18 octobre 1791. 

« On ne sait encore, y lisons-nous, qui sera décoré 
de la dépouille volontaire de M. de Loménie. Quel- 
ques personnes assurent qu'elle est destinée à M. l'abbé 
Maury ; mais on ne croit pas que ce soit là un moyen 
bien sûr de venger l'honneur de la pourpre romaine. 
Le bruit répandu par des émigrants français a donné 
lieu à une pièce dç vers assez piquante. On suppose 



I40 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



que Pasquîn ayant appris que le Saînt-Père a in petto 
"M. Tabbé Maury (sic), sollicite le chapeau pour lui- 
même et expose ses titres qu'il compare à ceux de son 
concurrent. Voici la traduction fidèle de cette pièce 
singulière : 

« Tu venges, ô Pie, Tauguste chapeau, rival du dia- 
dème, que Loménie osa rejeter (ô démence !) pour se 
couvrir de la couronne civique. Mais quel est le mortel 
qui, par l'éclat de ses vertus, fera disparaître les taches 
imprimées à la pourpre romaine ? S'il faut en croire 
les bruits que répand sourdement la Trompette infé- 
rieure ' de la renommée, Maury va s'asseoir parmi 
les princes éminents de TÉglise, et nous verrons enfin 
rougir son front intrépide. Permets, ô Pie, qu'un can- 
didat plus digne sollicite cet honneur. Ce candidat, 
c'est Pasquin, l'ami de la vérité, l'oracle des pontifes, 
le Caton de la nouvelle Rome. Quels titres Maury 
peut-il opposer à ma gloire ? Il a tonné, dit-on, dans 
la chaire évangélique, contre cette audacieuse philo- 
sophie qui sape les trônes et les autels : mais il a 
professé lui-même ses maximes impies, et pour prix 
de son apostolat, il a reçu la couronne dans le temple 
de l'incrédulité. (Académie.) 

« Peut-être veux-tu récompenser les éloquentes /a^- 
quinades qui répandirent si souvent le trouble et la 
confusion dans le sénat national ? Mais Maury était 
inspiré par l'intérêt, et non par le zèle. Ce n'était pas 
la religion qu'il défendait ; c'étaient des abus qui l'ont 
si longtemps déshonoré, et ses apologies étaient de 
nouveaux outrages. Et moi aussi j'ai combattu pour 
les autels, mais en attaquant les vices qui se sont 

|. C'est celle qui publie les sottises. 



CHAPITRE IV. — MAURY CARDINAL. I4I 



glissés dans le sanctuaire» en retraçant les vertus des 
premiers pasteurs de T Église, en prêchant leurs ma- 
ximes austères. Le succès a souvent couronné mes 
efforts. Toi-même, ô Pie, tu as quelquefois profité de 
mes sages conseils, et TÉglise ne serait pas aujourd'hui 
plongée dans le deuil, si tu avais fermé l'oreille à 
Maury et à des conseillers aussi perfides. 

« L'aristocratie dira peut-être que mon obscure 
naissance et Thumble profession que j'ai exercée sont 
un obstacle à mon élévation. Mais mon concurrent 
n'a-t-il pas comme moi, dans sa jeunesse, manié le 
cuir docile et l'alêne perçante ! S'il était permis à des 
chrétiens de s'enorgueillir d'un chimérique avantage 
je dirais qu'il n'a jamais comme moi, revêtu des pieds 
illustres et sacrés. Pour succéder aux apôtres, faut-il 
donc réunir le hasard de la naissance, l'orgueil des 
titres et les faveurs de la fortune ? Ne suffit-il pas des 
vertus apostoliques ? O Pie ! tu dois choisir entre Pas- 
quin et Maury ; nos droits sont connus. Pourrais-tu 
balancer ? » 

Sous une forme badine, cette boutade, d'ailleurs 
médiocrement spirituelle, résume les principaux griefs 
qu'on opposait à la création et plus tard à la procla- 
mation du nouveau cardinal. Ni le pape ni les princes 
ne se laissèrent surprendre par les ennemis du fier 
lutteur de l'ex-Constituante. 

II. 

Au mois de janvier 1794, le cardinal de Bernis fut 
chargé par le comte de Provence de solliciter pour 
l'abbé Maury le chapeau de cardinal : sollicitation 



142 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

étrange, dit M. Masson ^ car Bernis n'était point 
agréé comme ministre du roi de France, et le comte 
de Provence n'était point reconnu comme régent ; 
mais le pape voulait que le chapeau de Maury comptât 
comme chapeau français, et trouvait dès lors logique 
qu'il fût sollicité au nom de la France. Bernis rem- 
plit docilement son message. Maury ne partageait 
point les idées du vieux cardinal, celui-ci déplorait 
1 abandon que le jeune prélat faisait des principes 
gallicans dans les mémoires que Pie VI chargeait 
Maury de lui présenter sur les affaires de France. Mais, 
au fond, Bernis estimait le caractère, le savoir et le 
courage de Maury. Aussi, s acquitta-t-il, avec plus de 
joie intime que ne semblent le supposer ses bio- 
graphes, de la commission dont le chargea à son tour 
Pie VI. 

Aussitôt qu'il eut reçu à Turin, où il se trouvait 
alors, la lettre du cardinal de Bernis, Monsieur 
écrivit au pape, en ces termes, le 19 février 1794 : 

« Très-Saint- Père. — M. le cardinal de Bernis s'est 
acquitté de la commission dont Votre Sainteté a bien 
voulu l'honorer, en m'annonçant de sa part qu'elle est 
dans l'intention d'élever à la dignité de cardinal, 
M. l'archevêque de Nicée, pour lequel j'ai osé solliciter 
cette grâce. Pénétré de reconnaissance pour cette nou- 
velle marque de l'amour paternel de Votre Béatitude, 
qu'il me soit permis de joindre à mes remercîments 
un compliment de félicitations sur cette grâce même 
qui prouve combien Votre Sainteté sait récompenser 
le mérite de ceux qui, comme M. l'archevêque de 

I . Masson, Le cardinal de lUmis dep, son ministère^ p. 543. 



CHAPITRE IV. — MAURY CARDINAL. I43 

Nîcée, se sont dévoués avec un courage sî éclatant à 
la défense de la foi de Jésus-Christ et du trône de 
saînt Louis. Je me suis empressé d'annoncer cette 
heureuse nouvelle à mon frère, et je supplie Votre 
Béatitude de me permettre d'être ici l'interprète de sa 
vive et profonde reconnaissance. 

« L'évéché de Montefiascone, que Votre Sainteté 
daigne joindre à la pourpre romaine en faveur de 
M. l'archevêque de Nicée, est pour nous un nouveau 
motif de gratitude. Enfin, les expressions touchantes 
de bonté dont Votre Béatitude s'est servie en parlant 
de ma famille et de moi, et que je mérite peut-être par 
ma sincère dévotion envers le Saint-Siège, ajouteraient 
encore, s'il était possible, à ma profonde vénération et 
à mon amour filial pour la personne sacrée de Votre 
Sainteté. Je suis, Très-Saint- Père, votre très dévot fils. 
— Louis-Stanislas-Xavier. » 

Pie VI fut charmé des remerciements de Monsieur. 
Il le lui exprime, le 26 février, dans un bref très 
flatteur pour le nouveau cardinal : 

« Nous avions voulu, il est vrai, écrit Pie VI, récom- 
penser les mérites signalés de Notre vénérable frère 
l'archevêque de Nicée, qui avait affronté les plus grands 
périls, et s'était dévoué tout entier, avec une ardeur 
et un courage incroyables, pour défendre, contre la 
fureur des impies et des perfides, la religion de Jésus- 
Christ, le trône de saint Louis transmis à votre famille 
des Bourbons, ainsi que les droits du Siège Aposto- 
lique ; et c'est pourquoi, le jugeant digne du cardinalat 
et de l'évêché de Montefiascone. Nous l'avions élevé 
le 21 février à ces deux dignités de l'Église. Mais cette 



144 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



détermination, Nous lavions prise d'autant plus vo- 
lontiers, que Nous savions qu elle vous serait agréable, 
à vous et à votre frère. Ainsi Nous croyons en avoir 
déjà recueilli un- très grand fruit dans les magnifiques 
témoignages de votre gratitude, et Nous espérons 
également beaucoup dans la suite, du génie extraordi- 
naire et du zèle à toute épreuve du nouveau cardinal 
et évêque, qui saura pleinement correspondre à Notre 
attente, dans l'exercice de ses hautes fonctions. ^> 

En même temps qu'il écrivait à Pic VI pour le 
remercier, Monsieur écrivait à l'élu, en ces termes, 
de Turin, le 19 février 1794. 

« J'espère, Monsieur, que M. le cardinal de Bernis 
vous aura dit de ma part avec quelle joie j'ai appris 
votre élévation à la dignité de cardinal, et je ne dois 
pas vous dissimuler que, dans la lettre que j'ai écrite 
à Sa Sainteté pour la remercier, j'ai pris la liberté de 
la féliciter de cette grâce, qui honore autant le sou- 
verain qui l'accorde, que le sujet qui la reçoit. Je l'ai 
demandée au pape pour vous, il est vrai; mais vous ne 
me la devez pas pour cela : vous la devez à l'intrépidité 
avec laquelle vous avez défendu l'autel et le trône 
contre les sacrilèges destructeurs de l'un et de l'autre. 
Vous êtes maintenant à portée de servir notre patrie 
(car tout né sujet de Sa Sainteté que vous êtes, la 
France vous revendiquera toujours) d'une manière 
peut-être moins brillante pour vous, parce qu'elle sera 
moins dangereuse, mais non moins utile pour elle, et je 
suis sûr que vous continuerez à lui consacrer les grands 
talents que Dieu vous a donnés. Ils lui sont plus né- 
cessaires que jamais, et l'église de Montefiascone ne 



CHAPITRE IV. — MAURY CARDINAL. 145 



doit pas seule vous occuper en entier. — L'empres- 
sement de jouir d une chose si désirée m'avait fait 
penser à adresser cette lettre, à mon cousin, M. le car- 
dinal Maury, et à lecrire en conséquence ; mais la 
date m'en a empêché, et quoique je sache bien qu elle 
sera reçue par M. le cardinal Maury, c est encore à 
M. larchevêque de Nicée qu elle doit être adressée. 
Recevez de nouveau, Monsieur, mes très sincères féli- 
citations, et l'assurance de tous mes sentiments pour 
vous. — Louis-Stanislas-Xavier. » 

III. 

De son côté, le comte d'Artois, qui professait, on 
s'en souvient, un goût très vif pour Maury, voulut 
remercier le pape. Il lui écrivit de Ham, à la date du 
26 février 1794 : 

« Très-Saint- Père, je prie Votre Sainteté de rece- 
voir tous mes remerciements les plus sincères sur le 
chapeau de cardinal qu'Elle a bien voulu accorder à 
M. l'abbé Maury. Cette distinction honorable dont 
Elle a daigné revêtir cet éloquent et courageux défen- 
seur de l'autel et du trône, exige toute la reconnaissance 
de ceux qui sont fortement attachés à notre sainte reli- 
gion et à leur légitime souverain. — A ce double titre, 
recevez, Très-Saint- Père, l'hommage de mon respect 
filial, de ma profonde vénération pour Votre Béatitude, 
ainsi que de ma dévotion envers le Saint-Siège. — Je 
suis, Très -Saint- Père, Votre très affectionné et très 
dévot fils. — Charles- Philippe, "h 

On eut, dit-on, quelque peine à déchiffrer au Vatican 

Correspondance in«kiite. to 



150 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



romaine, Nous avions voulu que les services signalés 
rendus par lui à la religion et à la monarchie, qu'il n'a 
jamais cessé de défendre avec une grande éloquence 
et un courage invincible, dans l'assemblée nationale de 
France, reçussent une récompense qui démontrât à 
tous les gens de bien combien il Nous était à cœur de 
reconnaître ce qu'il a fait, non seulement pour la cause 
de Dieu, pour T Église, et pour le siège apostolique, 
mais aussi pour la cause du roi très chrétien et de la 
France, qu41 a défendue, dans ces temps calamîteux, 
avec tant d'intrépidité et de constance. Nous avons 
éprouvé encore plus de joie d'en avoir agi de la sorte, 
en apprenant par votre lettre, cher et noble fils, que 
vous louiez Notre conduite, que vous l'approuviez hau- 
tement, et que vous Nous en rendiez de grandes actions 
de grâces. Nous avons donc accueilli vos félicitations 
avec les sentiments dus à un prince de la maison de 
Bourbon, qui est à la tête de la noblesse de France, et 
qui, dans son grand cœur, ne pouvant oublier ni sa 
naissance, ni la valeur de ses ancétres,a levé l'étendard 
d'une honorable milice, pour y appeler ceux qui, fidèles 
à la foi de leurs pères, se sont réunis à lui, à son fils et 
à son petit-fils, pour suivre leurs traces dans le sentier 
de la gloire, et pour défendre tous les droits sacrés et 
civils, de même que les droits de la justice et de l'huma- 
nité elle-même ». 

La lettre du prince de Condé à Maury, n'est quun 
long cri d'enthousiaste acclamation : « C'est du plus 
sincère et du plus profond de mon cœur que je fais à 
Votre Éminence mon compliment sur son élévation à 
la dignité de cardinal,qu'elle a si glorieusement méritée. 



CHAPITRE IV. — MAURY CARDINAL. 15I 

Enfin,nous voyons donc une fois de plus la pureté des 
principes et Fénergie récompensées. Qu'il soit à jamais 
béni ce juste et pieux souverain qui décore de la pour- 
pre romaine Téloquent défenseur de T Église, de la 
royauté, de la noblesse,et de la vertu souffrante; ce chef 
d'une religion sainte qui commande de rendre à Dieu ce 
qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, a su rem- 
plir à la fois, en vous élevant à la dignité de prince de 
l'Église, toutes les obligations que lui imposent la cou- 
ronne et la tiare, dont son front est doublement et si 
justement orné. — La noblesse française, armée pour 
la cause de son roi, pénétrée comme moi de reconnais- 
sance et d'admiration pour vos mâles vertus, me charge 
de dire à Votre Éminence que sa nomination lui fait 
goûter un moment de bonheur ; depuis longtemps elle 
n'en connaissait plus d'autre que celui de verser son 
sang pour son roi. Comme elle, Monsieur, vous avez 
risqué plus d'une fois votre vie pour le servir, et par 
des circonstances rares dans votre état, vous avez su 
joindre à tous les titres que vous vous êtes acquis à 
notre vénération, celui du plus grand courage dans le 
danger qui vous menaçait tous les jours. Ce mérite de 
plus est vivement senti, comme vous pouvez le croire, 
par des gentilshommes français, à qui le crime n'a 
laissé pour patrie que des camps, pour fortune que 
rhonneur, pour ressource que leur épée. — Je prie 
Votre Éminence de vouloir bien remettre à Sa Sainteté 
cette lettre de remerciement de notre part ; présentez à 
Mesdames l'hommage de mon attachement et de mon 
respect, et comptez à jamais sur la reconnaissance 
particulière que je vous dois, ainsi que sur tous les 
sentiments de profonde estime et de sincère amitié, 



152 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



avec lesquels je suis, Monsieur, de Votre Éminence, le 
très afifectionné serviteur, — Louis Joseph de Bourbon. 
— P. S. Mes enfants sont aussi pénétrés que moi de 
tous les sentiments que Votre Éminence m'inspire. "^ 

V. 

Uélévation ducardinalMaury fut unévénement diplo- 
matique. Tous les souverains en témoignèrent au pape 
et au nouveau cardinal une satisfaction, qui sort des 
banalités d'usage. Pie VI en fut vivement frappé. 
Dans sa joie, il voulut qu'il fût publié une brochure où 
toutes ces lettres seraient reproduites, avec ses répon- 
ses, en latin et en français. On remarqua particulière- 
ment la dépêche du roi de Prusse, d'autant plus remar- 
quable qu'il n'existait encore aucune correspondance 
diplomatique entre le Saint-Siège et la cour de Berlin. 
Rome, on s'en souvient, avait toujours protesté contre 
les souverains de la Prusse, depuis que l'électeur de 
Brandebourg avait pris le titre de roi. Le cardinalat 
de Maury fut l'occasion du rapprochement et de la 
reconnaissance du titre royal de Frédéric-Guillaume 
par le Saint-Siège. 

Le roi de Prusse avait rencontré Maury à la Diète, 
il professait pour le courageux Français une estime dont 
on se souvient qu'il se plut à lui prodiguer les témoi- 
gnages. Aussi, lorsqu'il apprit l'élévation de l'abbé au 
cardinalat lui écrivit-il de Postdam, à la date du 30 
mars 1794. 

« Monsieur le cardinal. Vous ne risquiez certaine- 
ment pas de vous abuser, en comptant sur l'intérêt 



CHAPITRE IV. — MAURY CARDINAL. 153 

que m'inspirerait l'obligeante communication que vous 
venez de me faire. Vous connaissez celui que je donnai 
toujours au sort de ces vrais Français, que Tamour de 
leur religion et de leur roi a trop longtemps exilés et 
proscrits. Votre fermeté, Monsieur, et vos talents vous 
ont assigné entre eux le rang le plus honorable, et en 
vous en offrant la récompense avec le chapeau de car- 
dinal, le Saint- Père s est procuré une jouissance digne 
de son cœur. Quant à moi, je ne puis au moins me 
refuser celle d*en témoigner à ce respectable chef de 
r Église romaine toute ma satisfaction, et je me flatte 
qu'il voudra bien recevoir ma lettre avec les sentiments 
auxquels les miens me donnent droit. Vous-même, 
Monsieur, soyez sûr de ceux avec lesquels je serai tou- 
jours, votre affectionné. — Frédéric-Guillaume. » 

Pie VI fut extrêmement sensible à la lettre du roi 
de Prusse. On remarquera avec quelle effusion il l'en 
remerciait, le 1 7 mai 1 794 : 

« Sérénissime et très puissant roi. La satisfaction 
que Nous avons goûtée dans notre âme,en élevant à la 
dignité de cardinal de la sainte Église romaine. Notre 
cher fils Jean-Sifrein Maury, qui a si bien mérité de 
tous les monarques, et qui Nous est si agréable à 
Nous-même, cette satisfaction, très puissant roi, s'est 
encore accrue par la lettre si obligeante que Votre Ma- 
jesté Nous a adressée, pour nous dire combien elle 
avait agréé Notre bienviellance pour lui. Certes, ils 
Nous étaient bien connus ces sentiments d'une âme 
royale, avec lesquels vous aviez rendu justice à ses 
mérites, et déploré le sort des Français exilés et dis- 
persés presque dans tout l'univers, par les troubles 



154 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



impies des factions civiles ; et Nous Nous en réjouis- 
sons d autant plus que ce témoignage d'une bonté si 
marquée est une preuve que votre clémence les a pris 
sous sa protection. Ainsi donc, comme leur cause nous 
touche vivement, nous rendons à Votre Majesté de 
grandes et extraordinaires actions de grâces. Nous lui 
en rendrons de plus grandes, lorsque, comme Nous 
Tespérons, vos armes puissantes, réunies aux forces 
des autres monarques, auront mis en sûreté la vie, 
Tétat, la patrie, et tous les droits de ces infortunés si 
injustement bannis, en infligeant aux insensés et aux 
pervers une peine salutaire qui les force de rentrer en 
eux-mêmes, et de suivre les préceptes de Thumanité 
et de la justice : service immense qui rendra votre 
gloire à jamais immortelle, et que la postérité tout 
entière reconnaîtra en proclamant que vous avez par 
dessus tous bien mérité du genre humain. Tel est le 
désir ardent que Nous formons Nous-même pour Votre 
Majesté, et Nous supplions le Dieu tout-puissant de 
vous combler ainsi que toute votre royale famille, dans 
sa grâce céleste, de toutes les plus grandes félicités. » 

Ainsi, tout semblait se réunir pour enivrer Maury 
et lui faire oublier les murmures sourds de Tènvie, 
étouffés par le bruit de ces triomphantes acclamations 
du monde entier. Le sage cardinal en jugea autrement. 

« Au milieu d'un si beau triomphe, dit son premier 
biographe, le cardinal Maury ne songeait à profiter 
des faveurs de Pie VI, que pour aller vivre dans la 
solitude. C'était toute son ambition quand il quitta la 
France. Il y persista plus que jamais dans ce temps 
de deuil et de larmes, où, comme il l'a dit lui-même, 



CHAPITRE IV. — MAURY CARDINAL. 155 

€ chaque jour lui apportait les nouvelles les plus déchi- 
€ rantes de son pays ». Deux de ses frères périrent sur 
réchafaud ', et toute sa famille était proscrite à la fois 
par la plus implacable de toutes les vengeances. » 



I. L'abbé Maury (Fidèle- Jean- Jacques) exécuté à Avignon, le 13 
mars 1794 à l'âge de 51 ans et Maury (Jean- Pierre), négociant en bois, 
exécuté à Orange, le 10 juillet 1794, à Tâge de 46 ans. 



•I. 



CHAPITRE CINQUIEME. 

A MONTEFIASCONE. . 

Sommaire. — L'anneau et l'épouse. — Montefîascone, la ville, Tévê- 
ché, le diocèse. — Réforme des abus. — La première communion comme 
en France. — Les diocésains admirent la facile et persuasive éloquence 
de leur nouvel évêque. — La petite colonie des prêtres proscrits de 
France. — Récits de M. Picansel, curé d'Annonay. — Chanson en 
rhonneur du cardinal. — Compliment en vers. — Si Maury n'était pas 
désintéressé comme l'en ont accusé les pamphlétaires. — Quelques 
chiffres. — Une verte réplique. 



QUAND il lui annonça qu il allait le proclamer 
cardinal, Pie VI fit cadeau à Maury de lanneau 
pastoral et de la riche croix pectorale du cardi- 
nal Garampi, mort naguère évêque de Montefiascone 
et Corneto, bijoux que le bienveillant pontife avait fait 
acheter dans la succession du défunt, et lui dit, en lui 
passant au doigt lanneau de Garampi. 

— Vi diamo ranello, e vi destiniamo la sposa \ 
L'épouse était pauvre, Maury ne l'en aima que 
davantage. 

I. 

En allant de Sienne à Rome par Viierbe, quand on 
a dépassé Bolsène, on aperçoit, à quelque distance, 
une petite cité bâtie au sommet d'une montagne : c'est 
Montefiascone. La ville est peu de chose et n'a pour 

l, Nous vous donnons l'anneau, et nous vous destinons l'épouse, 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 157 

elle que la renommée de ses vins \ mais son site 
dominateur semble commander à de vastes contrées ; 
du haut de ce sommet, le regard embrasse de magnifi- 
ques horizons : d*un côté, le lac et le pays de Bolsène 
qui forment un des plus beaux tableaux du monde ; de 
l'autre, la vieille cité de Viterbe, avec son riche terri- 
toire, et, vers un autre point, les Apennins ^ 

L'évêché date d'Urbain V, qui l'érigea le 31 août 
1369 et y trouva un asile sûr, à son retour d'Avignon 
en Italie. Ses prédécesseurs, au XI 11^ siècle, venaient 
là pour fuir les grandes chaleurs de Rome. Albornoz y 
avait trouvé un refuge, assuré par la solidité de la for- 
teresse et la fidélité proverbiale des habitants au Saint- 
Siège 3. 

Le diocèse était de médiocre étendue, même eu 
égard aux habitudes d'Italie. Au total, 93 églises, cathé- 
drales, collégiales, paroissiales, conventuelles, pèleri- 
nages et oratoires, pour le diocèse de Montefiascone, 
et la moitié de ce chiffre environ pour le diocèse 
uni de Corneto. Tout cela assez mal administré, avec 
une foule d'abus que le nouvel évéque énumère dans 
son rapport à la Sacrée-Congrégation. On lui avait dit 

1. Maury a démontré, dans une dissertation spéciale, que, à l'origine, 
sa ville épiscopalese dénommait Monsflasconis (Mont du flacon) trans- 
formé plus tard par des érudits fantaisistes et trop ambitieux en Mons 
Faliscù 

2. PoujOULAT, op. cit.^ p. 236. 

3. Tous ces détails et ceux qui vont suivre sont empruntés à un docu- 
ment, important au point de vue de l'administration épiscopale de Maury, 
que nous avons retrouvé et pieusement recueilli dans ses papiers, comme 
un éloquent témoignage de son zèle et de ses sollicitudes pastorales. 
C'est la Relatio Status Ecclesiœ Montisfalisci juxta instructionem sacrœ 
congregationis concilii ab Emo et Rmo Dno Joanne Sifredo Maury 
S, R, E, presbytère cardinali Tituli SSmœ Trinitatis in monte Pincio 
ejusdem civitatis Episcopo exarati. (15 nov. 1796.) 



l6o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

leur baptême, en disant à haute voix : Je renonce au 
démon, à ses pompes, à ses œuvres^ pour ni attacher à 
Jésus- Christ^ à qui je renouvelle toutes les promesses de 
mon saint baptême. Puis, Tenfant baisait les fonts bap- 
tismaux et se rendait à la chapelle de la Sainte-Vierge, 
oïl, après le chant du Regina cœli, tous ensemble se 
consacrèrent à la Mère de Notre-Seigneur Jésus- 
Christ, lui demandant de veiller sur les promesses 
qu'ils venaient de renouveler et de leur obtenir la grâce 
d'une bonne première communion, avec celle d'une 
bonne mort. Le samedi, l'archiprêtre les instruisit sur 
la manière de communier avec respect. 

« Cela fait, les confesseurs, après avoir entendu les 
confessions, avertirent leurs jeunes pénitents de ne 
pas quitter leur maison, le lendemain matin, sans avoir 
imploré humblement le pardon et la bénédiction de 
leurs péchés. 

« Le lendemain, qui était le deuxième dimanche après 
pâques, les enfants, réunis sous la garde de leurs maî- 
tres, les garçons d'une part et les filles de l'autre, furent 
amenés en procession, un cierge à la main, en récitant 
des prières, dans la cathédrale, où on les rangea, les 
garçons adroite et les filles à gauche. Leurs vêtements 
de fête, leur attitude recueillie, l'ordre et le silence 
faisaient l'admiration de tous les assistants. Sous un 
arc triomphal orné de fleurs, se dressait la table 
eucharistique. On était accouru de toute part à la 
cérémonie, on enviait le bonheur visible de ces chers 
enfants, dont la piété et la religion tiraient des larmes 
de tous les yeux. Je célébrai moi-même la sainte messe, 
et, avant de les communier, j'adressai aux enfants une 
courte mais vive allocution, à laquelle Dieu daigna 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. l6l 

donner une efficacité telle que tous fondaient en larmes 
autour de moi. Profondément ému moi-même, je dis- 
tribuai le pain de vie à chacun des premiers commu- 
niants, après qu'un prêtre eut prononcé à haute voix 
les actes préparatoires. Après quoi, on célébra une 
seconde messe d'actions de grâces, durant laquelle le 
même prêtre fit, du haut de la chaire, les actes après la 
communion. Le soir, les premiers communiants, réunis 
de nouveau à la cathédrale, y entendirent un sermon 
sur la persévérance, suivi de l'exposition du Saint- 
Sacrement, du 7> Deum et de la bénédiction. Un 
chemin de croix, présidé par tout le clergé, termina 
la journée. 

« J'ai prescrit la même chose dans tout le diocèse. 
Partout, l'innovation a été accueillie avec joie, tous y 
ont applaudi, et les curés se félicitent de l'avoir insti- 
tuée sur le modèle de la ville épiscopale. » 

Le nouvel évêque, dont les collaborateurs admi- 
raient la résidence ' continue, avait trop de zèle et 
trop besoin d'activité pour retarder beaucoup la visite 
générale et minutieuse de son diocèse. Il entra dans 
les plus petits détails. Rien ne lui échappait, comme 
la Sacrée Congrégation du Concile put s'en convaincre 
en lisant le rapport qu'il lui adressa, peu après avoir 
terminé cette inspection générale. Le zèle, l'aménité, 
les talents de toute espèce qu'ils découvraient chez 
leur premier pasteur, ravissaient les diocésains et le 
clergé. Ce Français, renommé dans sa patrie pour l'art 

I. Dans sa Relatio^ Maury dit expressément : < Dès que j'eus reçu 
mon titre cardinalice, après un délai seulement de trois mois, je suis 
venu dans mon diocèse et je ne me suis plus éloign é depuis de ma 
résidence. » 

Correspondance inédite. ii 



l62 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

de manier sa langue nationale, parlait Titalien comme 
pas un de ses prêtres. « A l'entrée de la petite ville de 
Valentano, le gouverneur lui adressa un compliment 
en français, le cardinal lui répondit en la même langue. 
Sur le seuil de l'église, larchiprêtre à la tête du clergé 
le complimenta en italien : il lui répondit en italien. 
Enfin, un prêtre monta en chaire et prononça un dis- 
cours en latin : réponse en latin. Ce coup de force 
inattendu suffit pour donner à ses diocésains la mesure 
de son talent et de sa facilité pour parler d'abon- 
dance \ » 

Le clergé, réuni en synode, conforté par les exem- 
ples et les instructions de son évêque, encouragé dans 
ses études, se serra autour du cardinal, dont il était 
fier. Les religieux ne lui suscitèrent jamais aucun con- 
flit de juridiction. Les religieuses l'entouraient de vé- 
nération et de confiance, spécialement celles du divin 
AmouVy et celles de Sainte-Luce de Cornéto qu'il 

I. Nous empruntons ce trait à son neveu, qui dit encore à ce propos : 
< Il passa plusieurs années de suite à Montefîascone sans jamais retour- 
ner à Rome, quoiqu'il en fût à une fort petite distance. Tout entier aux 
devoirs de son état, il ne voulut en négliger aucun ; et, mettant tout 
amour-propre de côté, il n'officiait jamais sans prêcher en italien. Mais 
telle fut toujours, même en une langue étrangère, la force et l'onction de 
ses paroles, qu'elles produisaient une grande sensation. Je me souviens 
d'avoir entendu les premiers prédicateurs de l'Italie, Fenaja, Mar- 
chetti, le père Vincent, le père Amédée, qu'il attirait à Montefîascone ; 
je me souviens, dis-je, de les avoir entendus plusieurs fois admirer sa 
facile et persuasive éloquence (pp, cit.y p. 75 et suiv.). » Nous avons re- 
trouvé, dans les papiers de Maury, une homélie prononcée en italien dans 
sa cathédrale, à l'occasion de la bénédiction des Saintes Huiles, qui est 
un vrai chef-d'œuvre de doctrine, de diction élégante et de parfaite 
clarté. Nous avons le dessein de la publier, avec la traduction fran- 
çaise, convaincu qu'elle fera autant d'honneur à la mémoire de Maury 
que de profit aux lecteurs sur une matière peu traitée dans l'homéli- 
tique chrétienne. 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 163 



rétablit dans la paix troublée par une mesure inoppor- 
tune prise auparavant à leur sujet. Maury, n'obtenant 
point de réponse satisfaisante de la Sacrée-Congréga- 
tion, s'adressa directement à Pie VI, qui lui accorda 
toutes les dispenses nécessaires. Le peuple, malheu- 
reusement adonné à l'ivrognerie et aux mœurs dépra- 
vées, répondit aux efforts du zélé pasteur, et le diocèse 
de Montefiascone devint promptement un diocèse mo- 
dèle en Italie. Aujourd'hui encore, on y garde le 
souvenir et les traditions du cardinal Maury, on y 
rappelle ses prédications, on y rappelle ses mots et 
ses réparties, on y parle de sa charité à visiter et à 
doter les hôpitaux, on y conserve les dons précieux 
qu'il fit à la cathédrale, à l'évêché et au séminaire, 
ceux du moins qui ont échappé à l'invasion ^ 



II. 

Le clergé de la ville épiscopale voyait, sans aucun 
ombrage, la petite colonie française que l'évêque ac- 
cueillit auprès de lui. C'étaient des prêtres émigrés, 
confesseurs de la foi, persécutés et bannis pour leur 
dévouement au Siège de Pierre. Il y avait là plusieurs 

I. Ce n'est point cependant avec les ressources qu'il tirait de son 
évéché que Maury put ainsi se montrer libéral. Il se plaint lui-même, 
dans sa Relatio^ que les fonds attachés à la curie épiscopale sont une 
charge plus qu'un bénéfice pour l'évêque. Nous avons retrouvé toute la 
comptabilité de sa chancellerie épiscopale, et nous avons pu toucher du 
doigt le bien fondé de son observation à cet égard. Cela ne l'empêcha 
point, dans les années de disette et de cherté des grains, de donner à 
son clergé l'exemple des plus abondantes largesses. De même, lorsque, 
dans la détresse de ses finances, Pie VI eut recours aux dons volontaires 
de ses sujets, l'évêque et, à sa suite, le diocèse de Montefiascone furent 
des plus empressés et des plus filialement généreux à répondre à l'appel 
du Saint-Père. 



l64 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



compatriotes de Maury, prêtres de Valréas quî par- 
laient volontiers entre eux ce provençal que le cardinal 
aimait tant ; le curé de son abbaye de Lions et son 
co-député de Péronne, labbé Coster ; Tabbé Foullon, 
fils de Tinfortunée victime du 22 juillet 1789; Tabbé 
Demandolx, de Marseille, qui fut plus tard évêque 
d*Amiens ; l'ancien curé de Saint-Côme, que Maury 
avait connu en 1 765 ; des docteurs de Sorbonne, dont 
il choisit deux, M. Dièche et M. Gandolphe, pour 
leur confier les chaires de dogme et de morale au sé- 
minaire diocésain ; labbé Piquet, son ancien maître à 
Avignon, et l'abbé Reboul, dont il fit les supérieurs 
du même séminaire ; puis, le bon et cher abbé Mayet, 
son ancien collègue à la Constituante, dont il avait fait 
son secrétaire intime, pendant que son frère, Tabbé 
Maury, ancien curé de Saint- Brice et ancien prieur 
de Boves, en Picardie, remplissait auprès de lui les 
fonctions de vicaire-général. 

Tous les jours, après le repas souvent pris en 
commun, on se promenait en famille, on s'entretenait 
d'études, on parlait de la patrie absente, on s'égayait 
en de douces causeries entremêlées d'agréables répar- 
ties du cardinal. 

Nous en avons encore l'écho dans le journal d'un 
des proscrits réfugiés auprès de Maury, le pieux abbé 
Picansel, curé d'Annonay, qui garda jusqu'à la mort 
un souvenir reconnaissant des bontés du cardinal pour 
ses compagnons d'exil et pour lui-même \ 

-m — I ■ ■ 

I. Les détails qui suivent sont empruntés à V Histoire (P Annonay, par 
l'abbé Filhol (tome 3, p. 303 et suiv.). M, Filhol a utilisé \q Journal de 
M, Picansel que nous n'avons pu retrouver, malgré les recherches pro- 
voquées fort obligeamment par la haute intervention de Mgr Robert, 
évêque de Marseille. Le vénéré prélat avait bien voulu auparavant nous 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 16$ 



Arrivé à Montefiascone avec son oncle, Tabbé 
Jacques Desfrançais, M. Picansel reçut de Maury lac- 
cueîl le plus flatteur. Le cardinal lui promit qu'il ne 
tarderait pas à les attirer tous les deux dans sa ville 
épiscopale. En effet,un mois ne s'était pas encore écoulé 
depuis leur installation dans le lieu qui leur avait été 
primitivement assigné pour résidence, lorsque Tabbé 
Picansel reçut de Maury la lettre suivante : 

« Montefiascone, le 20 décembre 1794. J'ai heureu- 
sement arrangé votre affaire, Monsieur, comme je 
vous l'avais annoncé, en vous plaçant dans le couvent 
des Augustins de cette ville. Votre poste est à votre 
disposition, et vous pouvez venir l'occuper avec la 
certitude que vous ne saurez avoir autant de plaisir 
à vous rendre ici que j'en ai à vous rapprocher de 
moi. C'est la plus douce consolation de mon ministère 
que d'acquitter la dette de l'Église envers nos illustres 
prêtres émigrés. Jugez combien ma jouissance redouble 
quand je puis assurer la conservation d'un excellent 
pasteur, qui a autant d'amabilité que de talents et de 
vertus, qui a glorieusement servi la religion dans des 
places importantes, et qui lui rendra encore de longs et 
signalés services, quand l'héroïsme de notre clergé 
obtiendra enfin grâce auprès de Dieu en faveur du 
peuple français. Souvenez-vous de moi dans vos saints 
sacrifices, comme de l'homme du monde qui a pour 
vous. Monsieur, le plus d'estime et d'attachement. — 
*h Jean Sifrein, card. Maury. » 

Une invitation si pressante était pour M. Picansel 

procurer l'ouvrage de M. Filhol et nous indiquer la source de ces infor- 
mations. 



l66 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

un gage assuré du bonheur qui l'attendait à Monte- 
fiascone ; aussi, disait-il à cette occasion : <l Le plaisir 
que j'aurai de pouvoir faire journellement ma cour à 
Son Éminence et à son frère, et les agréments que me 
promettent les bontés dont elle me comblera, me dé- 
dommageront un peu de Téloignement où je vis des 
personnes qui me sont les plus chères, et adouciront 
les ennuis d'un exil déjà si long et dont il est impos- 
sible de fixer le terme \ » 

Le cardinal Maury, poursuit Tabbé Filhol, avait 
attiré auprès de sa personne une douzaine * de prê- 
tres français dont se composait sa société habituelle, 
et, tous les soirs, il leur ouvrait ses salons où ils ve- 
naient passer des heures vraiment délicieuses. Mais le 
principal charme de cette réunion d'hommes, doués 
pour la plupart des plus heureuses qualités de l'esprit 
et du cœur, était sans contredit Son Eminence elle- 
même, qui l'embellissait par la gaieté de son caractère, 
la vivacité de ses saillies, et ce génie aussi profond 
que disert, qui lui avait gagné la considération géné- 
rale en France et dans toute l'Europe. L'amitié que 
l'illustre prélat portait à ces vénérables exilés était 
des plus intimes, et ceux-ci tâchaient d'y correspondre 
par une estime respectueuse qui n'excluaît pas un cer- 
tain laisser-aller qu'ils se permettaient d'autant plus 

1. LtoRAT'PiCA^SELy /ûuma/ de mon voyage en Italie, 

2. Ils furent bien plus nombreux à certaines époques. Puis, d'autres 
émigrés venaient s'adjoindre à eux, en passant. « La maison de mon 
oncle, raconte le neveu du cardinal, était fréquentée par tous les voya- 
geurs illustres, et elle était en particulier comme l'auberge de ses com- 
patriotes, qui étaient toujours sûrs d'y être accueillis avec cordialité, 
quelles que fussent leurs opinions politiques. Il eut môme l'honneur d'y 
recevoir plusieurs fois M. le cardinal d'York, le dernier des Stuarts, 
Mgr le duc de Berry ainsi que Sa Majesté le roi de Sardaigne. }> 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 167 



aisément qu'ils s'y croyaient autorisés par les procédés 
aimables dont ils étaient souvent l'objet. En voici un 
exemple. 

Le cardinal, à son retour d'une visite pastorale, 
devait s'arrêter; le dimanche lo mai 1795, dans le 
village de Saint- Isidore, situé à une lieue de Monte- 
fiascone, pour y dîner chez un riche propriétaire. Il eut 
l'heureuse idée d'inviter tous ses amis à ce festin cham- 
pêtre, et engagea M. Borelli, ancien jésuite et chanoine 
de Saint-Didier d'Avignon, à aller, dès la veille, pré- 
sider aux préparatifs nécessaires à cet effet, et à remplir 
même au besoin les fonctions de cuisinier '. Celui-ci 
s'acquitta de son office de la manière la plus satisfai- 
sante, et, voulant sans doute prouver qu'il possédait 
des talents de plus d'un genre, il chanta, au dessert, 
une chanson de sa composition, qui provoqua les 
applaudissements de tous les convives. 

I. Il s'agissait sans doute de quelque préparation culinaire à la pro- 
vençale, que Maury préférait à toute autre. Le regretté M. Canron avait 
recueilli, à cet égard, quelques détails curieux de la bouche des anciens 
de Valréas. Il nous écrivait, à ce sujet, peu de temps avant sa mort : 
« Mon oncle paternel m'a souvent raconté comment, se trouvant en 
Italie dans les armées françaises, il passa un mois chez Maury, à 
Montefiascone. Il avait gardé de cette visite un très bon souvenir, ainsi 
que de l'accueil dont il y fut l'objet et en particulier de la cuisine pro- 
vençale que le cardinal avait introduite chez lui. On n'y mangeait que 
des choses provenant du Comtat : truffes de Carpentras, olives de 
Villedieu, jambons de Valréas, vin de Châteauneuf, poulardes de la 
Barthelasse, huile de Barbentane, etc. > 



— •— 



l68 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



Chanson en Thonneur du cardinal Maury. 

Amis, portons à la ronde 
La santé d'un cardinal 
Qui n'eut jamais son égal, 
Depuis que le monde est monde. 
Je n'en dirai pas le nom 
De crainte qu'il ne me gronde ; 
Je n'en dirai pas le nom : 
Or, écoutez ma chanson. 



Devant sa fière éloquence 
Doivent baisser pavillon 
Démosthène et Cicéron, 
Socrate, Eschine, Hortense. 
Je n'en dirai pas le nom. 
Il est l'espoir de la France. 
Je n'en dirai pas le nom : 
Or, écoutez ma chanson. 



Dans le Temple de Mémoire 
Sont consignés à jamais 
De si merveilleux succès 
Qu'on aura peine à les croire. 
Je n'en dirai pas le nom, 
Ce soin regarde l'histoire. 
Je n'en dirai pas le nom : 
Or, écoutez ma chanson. 



La gloire, dans son registre, 
A mis son nom glorieux 
Au-dessus des plus fameux 
Dans la pourpre et sous la mitre. 
Je n'en dirai pas le nom. 
C'est pourtant son plus beau titre. 
Je n'en dirai pas le nom : 
Or, écoutez ma chanson. 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 169 



Un frère, dont le génie 
Le rend presque son pareil, 
Me rappelle du soleil 
Une image réfléchie. 
Je n'en dirai pas le nom, 
C'est un brillant parhélie. 
Je n'en dirai pas de nom : 
Or, écoutez ma chanson. 

Phébus veut qu'ici je place 
Un couplet pour le neveu. 
On voit déjà dans son jeu 
Quelqu'un qui chasse de race. 
Je n'en dirai pas le nom. 
De son doigt il me menace. 
Je n'en dirai pas le nom : 
Or, écoutez ma chanson. 



Tel est l'hommage sincère 
D'un poète cuisinier : 
C'est un plat de son métier. 
Heureux s'il a pu vous plaire. 
Je n'en dirai pas le nom. 
Il ne fait rien à l'aflaire. 
Je n'en dirai pas le nom : 
Ici flnit ma chanson. 

Le icr janvier 1796 fournît aux émigrés français une 
nouvelle occasion d'exprimer à leur généreux bien- 
faiteur les sentiments de respectueuse gratitude dont 
ils étaient pénétrés à son égard, et leur doyen, M. Bo- 
relli, dont la verve ne se ressentait guère des glaces 
de Tâge, voulut encore ici leur servir d'interprète, en 
adressant un compliment à Son Éminence, au nom de 
tous ses confrères : 



I/o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



MONSEIGNEUR, 

C'est avec grand plaisir sans doute 

Que nous faisons des vœux pour vous ; 

Mais, si le Temps avait la goutte, 

S'il était plus lent et plus doux, 

S'il ne ridait pas nos figures, 

S'il ne courbait pas notre dos, 

Si les plus belles chevelures 

Ne blanchissaient pas sous sa faux, 

Enfin, s'il était moins sévère, 

Il n'en serait pas moins charmant. 

Et notre hommage moins sincère. 

L'hommage revient trop souvent 

Ce vieux va toujours en avant ; 

N'ira-t-il jamais en arrière ? 

Il voudrait bien, chemin faisant, 

Sur vous aussi porter la dent, 

Sa dent cruelle et meurtrière ; 

Mais la Gloire le lui défend; 

Elle a mis Maury hors de rang. 

Et veut qu'il fournisse en courant 

Une interminable carrière. 

Soumis à l'ordre menaçant 

De la déesse la plus fière 

J'ai vu le Temps, rongeant ses poings. 

Mettre aujourd'hui sur son mémoire 

Un an de plus pour votre gloire. 

Pour votre vie un an de moins ». 

I. Avec l'agrément de l'archevêque de Vienne et l'autorisation du 
cardinal Maury, l'abbé Picansel fit, en cette année 1796, un pèlerinage à 
Rome. 

De retour à Montefiascone le 6 avril, M. Picansel y séjourna encore 
plus d'une année, tout en soupirant après le moment qui mettrait fin à 
un exil déjà si prolongé. Au bout de ce délai, les lettres pressantes qu'il 
reçut de son parent M. Chabert, ainsi que de M. l'abbé Malgontier, les- 
quelles lui donnaient l'assurance que la tranquillité se rétablissait chaque 
jour en France et qu'il pouvait y rentrer sans trop de danger, le déter- 
minèrent à s'arracher à la vie paisible qu'il menait auprès du cardinal 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 171 

III. 

Le désintéressement de Maury a souvent été dis- 
cuté, dans les pamphlets qui ont tout mis en œuvre 
pour ternir sa mémoire. Le détail de son admi- 
nistration épiscopale et de sa générosité envers les 
proscrits réfugiés auprès de lui répond à cette ac- 
cusation, dont il dédaigna peut-être trop de se justifier. 

Son neveu a groupé, dans un excellent passage du 
livre qu'il a consacré à venger la gloire du cardinal, 
quelques traits qui témoignent de ce qu'il appelle 
« Tombrageuse délicatesse » de son oncle. 

« Déjà, dit-il, quand il fut envoyé à Francfort, il 
n'avait voulu se prêter à avoir aucun maniement des 
fonds destinés aux dépenses de la nonciature ; et 
Pie VI, sur sa demande expresse, en confia le soin 
à un nommé Bartolomeo, dont il avait lui-même 
éprouvé le zèle et la fidélité dans son voyage à 
Vienne. 

« Déjà, quand il fut fait cardinal, il avait supplié 
Pie VI de vouloir bien lui permettre de faire seul les 
frais de cette promotion, que ce généreux pontife 
désirait mettre entièrement à la charge du trésor 
apostolique. 

« Déjà, il avait, à la même époque, refusé 50,000 
francs que M. le cardinal Joseph Albani, neveu du 
doyen du Sacré-Collège, lui avait offerts en pur don ; 



Maury, dont il ne se sépara qu'en éprouvant une très vive et bien dou- 
loureuse émotion. 

Il alla s'embarquer à Livourneavec son oncle et son frère, et tous les 
trois se retrouvèrent au milieu de leur troupeau respectif, dans le 
courant de juillet 1797. (Filhol, Op, et loc. ciL) 



172 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



et, s'il consentit à accepter une somme de 40,000 francs 
du vénérable marquis de Mirepoix, ce fut pour en 
gratifier aussitôt madame de Polastron, sa fille, qui 
est encore vivante, et qui ne démentira pas ce trait 
si honorable à la mémoire de son père. 

<L Toute la conduite du cardinal Maury a été en 
harmonie avec ses sentiments élevés. Moi-même, dans 
les jours de malheur, j'ai souvent été le distributeur de 
ses largesses, qu'il regardait, disait-il, « comme des 
« restitutions à la Providence ». Voici la copie d'un 
billet, resté entre mes mains par hasard. Il est en ce 
genre un monument précieux. «Je soussigné reconnais 
avoir reçu de Son Éminence M. le cardinal Maury, 
600 livres, comme subside de religion et de charité 
dans mon état de dix ans d exil et de dépouillement : 
voulant que ce billet soit au moins un témoignage 
authentique de ma reconnaissance pour mon illustre 
bienfaiteur. — J.-B. M. Scipion, évêque deSenez. *> 
Ce digne prélat ne s'offensera point de cette publicité 
à laquelle M. le cardinal Maury est totalement étranger. 
Je puis encore citer M. le cardinal de Clermont- 
Tonnerre qui, se rendant à Rome en 1 803, arriva à 
Montefiascone sans avoir un anneau épiscopal à son 
doigt. Le cardinal Mauryluiprésentasonécrinpourqu'ily 
prît lui-même la bague qui lui plairait le plus, et l' évêque 
de Chalons choisit une superbe topaze orientale ' ». 

Nous avons eu entre les mains la comptabilité à 
peu près complète du cardinal, ses correspondances 
d'affaires, lettres de tenanciers, etc. Sans doute, le 

1. Jean-Baptiste Marie Scipion de Roux de Bonneval, né à Aix en 
1747, sacré le 8 février 1789. 

2. Op, et iûc. cit 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 173 

caractère vif et prompt de Maury s'y retrouve, sous 
des formes parfois un peu dures au premier abord, mais 
cette rudesse apparente cache une générosité d'âme 
et une tendresse de cœur dont témoignent éloquem- 
ment les abandons de ses droits et les générosités 
souvent considérables que nous ont révélés ces chiffres 
éloquents. 

IV. 

Un jour, le comte d'Entraigues, ministre de Louis 
XVIII en Italie, crut devoir prévenir l'évêque de 
Montefiascone des mauvais propos qu'on tenait sur 
son compte, en très haut lieu, à Vienne. On lui attri- 
buait toute sorte de dires, pour le moins indiscrets, 
sur l'attitude des puissances coalisées pour procurer la 
restauration du roi de France. Maury s'impatienta 
des communications de son « camarade », et, après 
avoir rétabli la vérité des faits, il profita de l'occasion 
pour écrire à Gratz, où se trouvait pour lors le comte 
d'Entraigues, une véhémente philippique, encore 
inédite, que nous avons retrouvée dans ses papiers. 
Il sera intéressant d'y voir comment le cardinal 
appréciait au fond — car, cette fois, nous tenons sa 
pensée tout entière — la tactique autrichienne dans 
les affaires de France. 

La lettre est datée de Venise, le 24 octobre 1 798. 

« Il n'est pas aisé, mon cher camarade, malgré la 
vieille sûreté de ma mémoire, de me souvenir dans 
ce moment, avec la précision qui convient à ma fran- 
chise, de tout ce que j'ai dit à Rome du cabinet de 
Vienne. Ma délicatesse s'accommoderait mille fois 



174 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

mieux de prendre la calomnie au mot, que de m'ex- 
poser à mentir, pour justifier lâchement mon indis- 
crétion par une imposture. La cinquième année court 
depuis que je suis parti de cette ville capitale des 
mauvaises langues, dont Constantin ne crut pouvoir 
s afifranchir qu en transférant Tempire en Orient. Natu- 
rellement réservé dans les cercles nombreux, où je 
n aime point à faire les frais de la conversation, je 
me souviens que, durant mon séjour à Rome, j*y parlais 
très peu, très rarement et très monosyllabiquement 
en italien. Je n y ai de ma vie, ni discuté, ni donné 
aucune nouvelle. J'avais trop de jaloux, et par con- 
séquent trop d'ennemis, pour être tenté de faire des 
confidences à personne. J'aspirais à la considération 
toujours sûre du silence, et je ne voulais montrer que 
la dose d'esprit rigoureusement nécessaire pour n'être 
pas regardé comme un sot dans cette cohue de 
bavards. Je déjouais les curieux par des banalités insi- 
gnifiantes. Je tendais des pièges innocents à la loquèle 
des ignorants, en dirigeant leurs discours vers les mo- 
numents de l'ancienne Rome. Les Italiens de Rome 
moderne se plaignaient de l'adresse avec laquelle je 
savais parer leurs compliments ou éluder leurs ques- 
tions perfides, ainsi que de la réserve imposante qui 
ne permettait à personne de m'aborder d'assez près 
pour prendre la mesure de mon esprit, de mes con- 
naissances, ou de mes relations étrangères. C'était un 
jeu de cour, qui égayait mon ennui dans un pays où 
l'on ne sait parler que des personnes, et où j'avais 
la manie, moi, de ne parler que des choses, et toujours 
très sobrement. Aussi n'ai-je jamais été ni cité, ni 
compromis par les Romains. Je les réduisais en grand 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. I/S 

capitaine à me haïr par procuration ou sur parole, et à 
me noircir mesquinement par des épithètes '. 

« On prétend à présent que j'y ai parlé et mal 
parlé de la cour de Vienne. Passons sur la preuve, car 
on n'en cite aucune. Mais si j*ai oublié ce que j'ai dit, 
je sais fort bien ce que j ai pensé. Voici donc très 
franchement et très fidèlement les délits dont on peut 
m'accuser à cet égard. 

« D'abord j'ai pris la liberté dépenser très souvent 
à part moi que c'était un très absurde despotisme 
d'opinion que de regarder comme ennemi de l'Au- 
triche, quiconque n'était pas mauvais Français ; car, 
étant né en France, je me croirais un vil coquin et un 
lâche adulateur de tous les autres pays, si je n'étais pas 
un très bon Français, surtout en présence des étrangers, 
auxquels je n'aime pas à confier mes griefs contre la 
France, parce qu'il ne convient qu'à un lâche de leur 
faire ainsi litière de la gloire de son pays. Quelle 
confiance peut inspirer une si infâme apostasie ? 

« J'ai pensé ou dit, si l'on veut, que le cabinet de 
Vienne avait eu tort, et un tort bien maladroit, de se 
laisser attribuer, par les Jacobins, le projet de démem- 
brer la France, projet qui, en irritant l'orgueil national, 
a rallié et uni tant de royalistes aux révolutionnaires 
contre ce danger d'invasion. Un manifeste très désin- 
téressé aurait fermé la bouche aux aboyeurs ; et 
attendu qu'on ne fait pas à ses dépens la guerre pour 
autrui, cette déclaration n'aurait pas empêché de pré- 
senter après la contre-révolution, sans se contredire 

I. Tout cela paraîtra bien raide au lecteur. On sent que Maury a été 
piqué au vif, et les récriminations dépassent évidemment la pensée du 
cardinal, d'ailleurs, avouons-le, peu ménager de satires, quand on l'avait 
serré de trop près. 



176 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 

soi-même,un terrible mémoire de dépenses en hommes 
et en argent, mémoire qu'il eût bien fallu solder en 
territoire, puisqu'on ne pouvait pas l'acquitter en 
deniers comptants. 

« J ai désapprouvé l'inaction de la cour de Vienne 
pour secourir puissamment le roi de Sardaigne, et pour 
faire coaliser toute l'Italie qui lui aurait fourni du 
moins des subsides considérables. Cet article de l'Italie 
a été traité avec une politique dont on n a vu le secret 
qu'au dénouement. 

« Je n'ai pas approuvé la faiblesse des moyens em- 
ployés contre les Français, depuis le commencement 
jusqu'à la fin de cette guerre, qu'on a rendue si décou- 
rageante quand elle n'était que défensive, et plus 
décourageante encore quand elle était offensive.J'aurais 
voulu voir déployer des ressources décisives qui 
auraient économisé l'argent en abrégeant le procès. Il 
y aurait trop à dire sur les forces, sur les hommes et 
sur le système militaire qu'on semblait opposer tout 
exprès à Bonaparte pour lui faire une réputation 
colossale. 

« J'ai déploré le refus incompréhensible de recon- 
naître le jeune roi Louis XVII, de revendiquer la 
reine prisonnière avec la famille royale, de prendre 
possession de Valenciennes et des autres places au 
nom du roi. J'ai désapprouvé l'achat des biens du 
clergé, fait par feu M. le comte de Mercy, et surtout 
les prétextes de défection qu'on a fournis à la cour de 
Berlin, qui agissait d'abord loyalement, et qui voulait 
ajourner à d'autres temps son éternelle rivalité avec la 
maison d'Autriche. 

« J'ai gémi de voir ce cabinet ne consulter aucun 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 177 

vrai royaliste français, ne compter pour rien cette 
classe respectable qui n'était nullement à dédaigner, 
ne se fier parmi nous qu a des intrigants de cour, 
sans talents et sans crédit national, calculer aussi mal 
ses intérêts que les nôtres, et ne bien faire la guerre 
en Allemagne, que pour faire mal ensuite la paix, en 
la concluant trop tôt et trop tard. 

« Enfin, j ai regretté que le cabinet de Vienne n*ait 
adopté aucun des plans politiques ou militaires qui lui 
ont été présentés, et dont plusieurs, j*en réponds, dé- 
daignés avec une hauteur que le malheur ne pardonne 
point, méritaient assurément plus d attention et d'égard; 
qu'il ait toujours cru dans cette guerre pouvoir séparer 
ses intérêts de la cause du roi, en oubliant que la 
révolution française, incompatible avec tous les gou- 
vernements existants, menaçait surtout l'existence de 
la maison d'Autriche ; qu'il fallait donc en étouffer le 
foyer en France, .pour n'en être pas dévoré soi-même, 
et que nul n'y était plus propre et plus intéressé que 
le roi légitime Louis XVIII sans lequel je prédis qu'il 
n'y a nulle paix solide à espérer pour l'Europe. 

^ Veneficia mea hœc sunt, Quirites. 

« On m'en fait donc des torts } Et moi, je m'en fais 
gloire; et aussi, je m'en ferais un mérite, si je voulais 
prouver que j'ai des droits aux bonnes grâces de la 
cour de Vienne. Il ne faudrait guères se mettre en 
frais d'éloquence pour en faire convenir tous les gens 
sensés. Quelle sottise, quelle honte de regarder comme 
nos ennemis, des hommes d'honneur, qui gémissent, 
et tout bas encore, de nos erreurs ou de nos fautes ; 
qui regrettent que nous entendions si mal nos propres 

Correspondance inédite, '^ 



178 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE PREMIER. 



intérêts, et qui, sans avoir jamais été ni frondeurs, ni 
détracteurs, ni cabaleurs, ne savent être ni menteurs, 
ni flatteurs à notre préjudice! D'ailleurs, où en sommes- 
nous, si Ton doute encore, à Vienne, des vœux que 
nous formons pour la prospérité et pour la gloire de 
la maison d'Autriche? Nous croit-on assez aveugles ou 
assez imbéciles pour ne pas comprendre que, grâce 
au projet des jacobins de bouleverser l'Europe entière, 
tout bon royaliste français doit avoir maintenant le 
cœur autrichien ? Qu'on se mette donc à notre place 
et qu'on juge si nous avons quelque chose à gagner à 
la ruine de l'empereur. Ses désastres achèveraient de 
nous river dans la révolution, au lieu que ses succès 
peuvent remettre tout le monde à sa place. Ah ! qu'il 
compte donc sur notre amour, qu'il affermisse, qu'il 
étende même sa puissance pour sauver l'Europe ; et 
puis, qu'on nous croie à Vienne, si l'on veut, ingrats, 
injustes, insensés, à l'égard de la maison d'Autriche. 
Nous n'en sommes et nous n'en serons pas moins ses 
plus zélés partisans. Le temps de nos anciennes riva- 
lités de puissance est passé. Nous ne pouvons plus 
être les Français inquiets d'autrefois ; et ce ne sont 
pas les royalistes, mais les seuls jacobins, que les 
souverains doivent haïr. 

« J'ai tort de traiter sérieusement une question si 
bien jugée entre nous. Je justifie tout mon parti en 
me justifiant moi-même. Il vaut mieux se taire que 
de perdre son temps à faire des déclarations d'amour 
superflues. Vous me direz peut-être que je ressemble 
aux gens qui jurent, et qui se donnent de la meilleure 
foi du monde à tous les cinq cent mille diables, pour 
prouver qu'ils ne jurent pas. En tout cas, si j'ai mal 



CHAPITRE V. — A MONTEFIASCONE. 1/9 

parlé de la maison d'Autriche, vous conviendrez que, 
pour dire cette sorte de mal d'une grande puissance, il 
faut lui vouloir beaucoup de bien, et qu une pareille 
colère suppose plus de zèle que de haine. 

€ Sur ce, mon cher camarade ', je vous embrasse de 
tout mon cœur. — Le cardinal Maury. » 

I. Emmanuel-Louis-Henri de Launey comte d'Antraigues (ou En- 
traigues), député de la noblesse de la sénéchaussée de Villeneuve-de- 
Berg, aux états généraux de 1789, vota l'abolition des privilèges de la 
noblesse et s'opposa aux mesures du ministre Necker. Plus tard, il 
émigra, d'abord en Espagne, puis à Coblentz, près des princes, où 
Monsieur le nomma son ministre en Italie. En 1803, l'empereur de Rus- 
sie l'appela à Dresde, avec le titre de conseiller de légation. Il se 
retira, à la fin de la même année, en Angleterre. Il y fut assassiné le 
22 juillet 181 2, ainsi que sa femme, par un domestique anglais, que les 
feuilles britanniques firent passer pour italien. Il avait publié diverses 
brochures politiques, que nous avons retrouvées dans la bibliothèque du 
cardinal, auquel il les envoyait en témoignage d'ancienne confraternité 
et <i bonne camaraderie ». 



Livre second. 



Le conclave à Venise. 



LE CONCLAVE. 
Avant le conclave. 

Sommaire. — Maury quitte les États de l'Église et se réfugie à Venise 
sur Tordre du pape Pie VI. — Préoccupations au sujet du prochain con- 
clave. — Il refuse de se rendre en Russie. — Première lettre de Louis 
XVIII à ce sujet. — Craintes de schisme. — Projet de bulle pour le 
nouveau conclave. — Le Sacré- Collège y renonce sur les objections du 
cardinal Maury. — Lettre du 4 septembre 1799. — Mort du pape Pie 
VI. — Ce que Maury en écrit, aussitôt après en avoir eu la nouvelle. — 
Réponse de Louis XVIII. — Les craintes et les espérances des futurs 
membres du conclave. — Curieux détails sur les premiers essais de 
restauration des jésuites et sur d'autres points intéressants de l'histoire 
religieuse à la fin du XVI II« siècle. — Manœuvres de Vienne, de Ma- 
drid et de Rome, à l'approche du conclave. — Un ambassadeur mysté- 
rieux. — La ville du conclave. — Derniers détails. — >Le 18 brumaire. 



O 



N écrivait de Florence, à la date du i mars 1 798, 
au Moniteur : 



« Le fameux cardinal Maury a imploré, dit-on, la 
protection du ministre d'Angleterre, puissance dont il 
croit avoir bien mérité, mais il n'en a pas moins été 
obligé de sortir du territoire du Grand Duc. On croit 
qu'il s'est embarqué, au risque d'être pris par les cor- 
saires français et d'être conduit à Paris. » 

Depuis six ans, le Moniteur n'ayait plus fait men- 
tion de Maury, et, la dernière fois, c'avait été pour 
annoncer la confiscation de ses biens sur le territoire 
français. L'évêque de Montefiascone, en évitant toute 
ingérence dans les affaires publiques, s'était peut-être 



l84 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

flatté d'échapper à la proscription, dont le menaçait 
l'invasion des États de TÉglise par l'armée française. 
Son illusion en tout cas dut être de courte durée. A 
peine le général Berthier s'était-il emparé de Rome 
(i2 février 1798) qu'il dirigeait contre le cardinal une 
proclamation spéciale, déclarant ses biens acquis à la 
nation. Du sein de sa captivité, Pie VI songea à son 
« cher Maury ». Par l'intermédiaire de Mgr Spina, il 
lui fit ordonner de partir en toute hâte pour se dérober 
au péril. 

Quelques heures seulement après qu'il eut quitté 
Montefiascone, les dragons y arrivaient pour l'arrêter '. 
Mais le proscrit avait gagné rapidement la Toscane 
et commençait sa douloureuse odyssée par un court 
séjour à Sienne. On apprit presque aussitôt que Pie VI 
allait y être transféré, et Tordre fut donné d'em- 
pêcher qu'ils pussent s'y rencontrer. Obligé de fuir à 
l'approche du vieux pontife, Maury courut se réfugier 
à Florence, se flattant du vain espoir d'y trouver un 
asile. 

— « Que fait ici l'abbé Maury ? dit très haut, en 
apprenant son arrivée, le ministre du Directoire. 
Attend-il que je le fasse charger de fers, pour l'envoyer 
à la Guyane ? » 

Le Grand Duc effrayé envoya au proscrit son major- 

I. Selon l'auteur des Mémoires philosophiques sur Pie F/, Maury, cro- 
yant l'orage apaisé, se mit en route, en plein jour, pour aller à Flo- 
rence. A quelques lieues de Rome, s'étant arrête pour changer de 
chevaux, il rencontre trois commissaires français, qui venaient d'arriver 
à la poste, les Daunou, Monge et Florent : ils n'ont pas de peine à le 
reconnaître ; l'un d'eux même, pour s'en assurer davantage, fit le tour de 
la voiture. L'historien de Pie VI, qui rapporte cette anecdote, dit que 
ce commissaire « regretta de n'avoir pas autour de lui une force armée 
qui en eût fait justice à l'instant >. 



AVANT LE CONCLAVE. 185 

dome, le comte Manfredini, pour le conjurer de se 
réfugier en lieu plus sûr. « Mais, dit le neveu de Maury 
en racontant cet épisode de la vie agitée de son oncle, 
où fuir? Cétait courir à une perte certaine et s'exposer 
de plus à être taxé d'imprudence. Après une longue 
délibération, le cardinal, déplorant le sort d'un souve- 
rain qui n était pas le maître chez lui, dit à M. le comte 
Manfredini qu'il s'éloignerait, si on lui fournissait sim- 
plement une excuse pour se justifier en cas de malheur. 
Il fut convenu que la secrétairerie d'État feindrait 
d'expédier à Vienne un courrier (un nommé Célésia), 
qui l'emmènerait dans sa chaise de poste, en qualité 
de domestique. Les passeports furent légalisés par le 
ministre français sans la moindre défiance, et les deux 
voyageurs partirent pour gagner Venise. En traversant 
la Cisalpine, ils eurent le bonheur de n'être pas recon- 
nus, et ils arrivèrent heureusement à leur destina- 
tion \ » 

Lorsque Paul I^** apprit, par le comte Mocenigo, 
son ministre à Florence, la fuite de Maury, il s'em- 

I. Le Moniteur^ pour répondre à l'impatience de la curiosité publique, 
suit, pour ainsi dire, chaque étape de cette odyssée. Le correspondant 
est inexactement renseigné pour le détail, mais le fond est vrai. Il écrit de 
Florence, le 6 mars. « L'abbé Maury, qui est parti de Sienne par ordre 
du souverain, doit encore quitter Florence et la Toscane, malgré les 
instances qu'il a faites auprès du secrétaire d'État, et malgré Vinco^niio 
qu'il voulait garder, s'étant donné pour neveu d'un Jacob Pignatelli. » 
Et, le 16 mars : « Le général Berthier, au lieu d'accorder un passeport à 
l'ex-cardinal (sic) Maury, sur la demande du marquis de Manfredini, 
a répondu qu'il avait donné ordre à l'armée française de l'arrêter partout 
où il paraîtrait pour passer dans les États de l'empereur. » Puis, à la 
date du 25 germinal an VI: « Maury a disparu sans qu'on sache quel 
chemin il aura pris ; ce qu'on sait, c'est qu'après avoir assisté au sermon 
du Vendredi-Saint, il trouva, en rentrant chez lui, l'ordre formel de quit- 
ter sans délai la Toscane. > Enfin, trois jours après, le 28 germinal (17 
avril) : « Le cardinal Maury est arrivé à Venise, déguisé en voiturier. ]^ 



l86 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



pressa d'offrir au célèbre cardinal, dont il appréciait 
tout le courage et l'éloquence, un asile en Russie. 

« Si je ne consultais que mon cœur et mes intérêts, > 
répondit Maury, écrivant au comte Mocenigo le 2 
juillet 1798, « je partirais assurément pour la Russie ; 
mais j'appartiens à un corps, dont il ne serait ni 
noble ni sage de me séparer dans ces circonstances. 
Une juste délicatesse ne me permet guère de quitter 
l'Italie avant d'avoir acquitté la dette que peut m'im- 
poser mon état d'un moment à l'autre ». 

Ces derniers mots indiquent la préoccupation géné- 
rale à cette heure critique, où le grand âge de Pie VI 
et l'état des choses faisaient craindre à beaucoup de 
bons esprits, que le schisme pût sortir du conclave, 
considéré comme une éventualité imminente, dont le 
cardinal s'inquiétait justement avec tous les membres 
du Sacré-Collège. 

Les lettres qu'on va lire et qui voient le jour pour 
la première fois entrent à cet égard dans tout le détail 
de nature à donner, sur cette époque tourmentée de 
l'histoire religieuse contemporaine, toutes les lumières 
désirables. Elles complètent, rectifient et expliquent 
ce qui a été déjà dit à cet égard par les historiens poli- 
tiques et religieux de cette importante période. 

I. 

Dans le courant du mois d'août, Maury, qui avait 
prévenu le comte de Provence de sa résolution, en 
reçut la belle lettre suivante. 



AVANT LE CONCLAVE. 187 

« A Mittau, ce 12 aoust 1798 ^ 

« Mon cousin, M. Tarchevêque d'Albî m*a remis vo- 
tre lettre 2, mais, avant d'y répondre, je veux d'abord 
me féliciter bien sincèrement avec vous, sur ce que la 
Providence, qui vous avait si visiblement protégé en 
France, vient encore de vous sauver d'une manière 
peut-être plus miraculeuse. Je m'en réjouis pour vous, 
pour moi, pour l'Église et pour la France, auxquelles 
vous êtes destiné, je n'en saurais douter, à rendre, s'il 
est possible, de plus grands services encore que par le 
passé. 

« L'offre généreuse que l'empereur de Russie vous 
a faite me cause une grande satisfaction. Je serais 
bien heureux de vous posséder quelques instants dans 
l'asile que je tiens de son amitié, mais je crois, et avec 
d'autant plus de confiance que c'est aussi votre avis, 
qu'il n'en faut pas profiter en ce moment. Ce n'est pas 
à jouir tranquillement de votre gloire que vous êtes 
appelé, ce bonheur est réservé pour votre vieillesse, 
mais, tant que vous aurez la plénitude de ces forces 
morales dont vous faites un si digne usage, l'admi- 
nistration même d'un diocèse est un champ trop res- 
serré pour elles, et c'est, j'en suis persuadé, en grande 
partie pour cela que le ciel a permis que l'église de 
Montefiascone fût privée de vous. L'âge du Saint- 
Père, ses infirmités, les cruelles épreuves auxquelles 

1. Autographe. Sauf avis contraire, toutes les lettres royales qu'on va 
lire sont de la main de Louis XVIII. Nous signalerons les très rares 
exceptions. 

2. Nous n'avons pas retrouvé la minute de cette lettre de Maury. Dans 
une note jointe au dossier, son neveu déclare qu'elle est perdue. Il ajoute 
que cette lettre « fut la première que le cardinal eut adressée au roi 
depuis 1794, après sa retraite à Montefiascone ». 



l88 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



il est soumis en ce moment, tout annonce que sa car- 
rière ne sera pas longue, et c'est au choix de son 
successeur que vous devez veiller. 

« Je ne doute pas que les usurpateurs de mon auto- 
rité, qui ne négligent aucun moyen d affermir leur 
tyrannie, n'essayent, et peut-être avec succès, de pla- 
cer un intrus au Vatican, mais ce ne sera qu'un crime 
de plus,et nul catholique ne verra en lui le successeur 
de saint Pierre. Heureusement la plus grande partie du 
Sacré-Collège peut se rassembler en lieu sûr, et la 
piété de l'empereur d'Allemagne est trop connue pour 
craindre qu'il s'oppose à un rassemblement si néces- 
saire. La tenue du conclave sera orageuse. Il est vrai- 
semblable que le souverain, qui le protégera, voudra 
aussi influer sur son choix; quant à moi, ma confiance 
en vous vous est bien connue, et je vais m'expliquer 
sans réserve sur mon vœu, en m'en reposant entière- 
ment sur votre zèle pour profiter de toutes les circon- 
stances propres à le faire réussir. 

« Je voudrais que le futur chef de TÉglise fût un 
homme d'un âge mûr, sans être dans la vieillesse, 
dont les plus rudes épreuves eussent fait éclater le 
courage et les bons principes, qui eût déjà réuni tous 
les suffrages dans l'administration d'un diocèse, dont 
l'éloquence fût connue de toute l'Europe et dont la 
santé fût en état de résister aux fatigues qui plus que 
jamais seront inséparables de la tiare. Il ne manque à 
ce tableau que votre nom : c'est donc vous que je 
désirerais voir élever sur le trône pontifical, et ce serait 
le plus grand bonheur qui pût arriver à la France et à 
l'Église. 

« Mais, en même temps, je ne me dissimule pas les 



AVANT LE CONCLAVE. 189 

difficultés de Tentreprise; il faudra combattre tous ceux 
dont votre mérite excite la jalousie, tous ceux qui sont 
du plus au moins imbus des principes philosophiques 
et révolutionnaires, tous ceux enfin qui craindraient 
de voir un souverain-pontife ami de la France-mo- 
narchie. L'affaire est donc bien délicate, elle, exige 
autant de discrétion que d'adresse et de prudence, et 
malheureusement j'ai bien peu d'espoir de succès. 

<L S'il faut y renoncer, ce serait du moins une bien 
grande consolation pour moi, de voir élire quelqu'un 
des prélats de mon royaume, les plus distingués par 
leur savoir, leur mérite et leurs vertus, tel que M. l'ar- 
chevêque de Reims ' ou M. l'évêque de Boulogne'. 
Mais comment m'en flatter, si votre dignité de car- 
dinal et d'évêque de Montefiascone et la circonstance 
même d'être né sujet du Saint-Siège, ne peuvent l'em- 
porter sur les intrigues de ceux dont je viens de vous 
parler ? Il faudrait donc, si mes souhaits ne peuvent 
être remplis, vous appliquer à faire tomber le choix 
du Sacré-Collège sur un prélat qui eût une partie des 

1. Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord, né à Paris en 1736, 
archevêque deTrajanople et coadjuteur de Reims le 28 décembre 1766, 
archevêque de Reims le 27 octobre 1777. Député aux états généraux, il 
protesta contre toutes les mesures antireligieuses et antimonarchiques, 
et publia plusieurs écrits pour prémunir ses diocésains contre les innova- 
tions de l'Assemblée. Réfugié à Brunswick, il refusa en 1801 la démission 
demandée par Pie VII aux anciens évêques. Louis XVI II le nomma 
grand aumônier en i8o8,pair de France en 18 14, et le chargea de présenter 
les sujets pour l'épiscopat. Talleyrand ne renonçaà son siège qu'en 1816, 
fut nommé cardinal en 1817, et mourut en 1821 archevêque de Paris. 

2. Jean-René Asseline, né à Paris en 1742, évêque de Boulogne en 1789; 
avait publié en 1790 une instruction pastorale sur l'autorité spirituelle de 
l'Église, adoptée par 40 évêques français. Lors du concordat, il fut aussi 
de ceux qui, par une double susceptibilité monarchique et gallicane, refu- 
sèrent la démission de leur siège, et c'est lui qui rédigea en T803 et 1804, 
les Réclamations des prélats non-démissionnaires. — Il mourut en 1813, 
confesseur de Louis XVIII. 



190 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



qualités que je trouve si bien réunies en vous, qui se 
ressouvînt du moins que la France est le royaume très 
chrétien et que son monarque est le fils aîné de 
l'Église. Enfin, pour dernière ressource, n*eussîez-vous 
pu diriger l'élection, il faudrait que vous cherchassiez 
à prendre de l'influence sur le nouveau pape, et je ne 
vous ferai pas un compliment en vous disant que vous 
en avez tous les moyens. 

« Voilà les destinées auxquelles vous êtes appelé, 
voilà ce que j'attends de votre zèle pour mon service. Je 
vais m'occuper des moyens de rendre notre correspon- 
dance active et sûre, mais je ne terminerai pas cette 
lettre, sans vous renouveler les assurances de mort 
estime, de ma confiance et de mon amitié. 

« Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, 
en sa sainte et digne garde. 

« Louis. » 



II. 



Dans l'intervalle qui s'écoula entre cette première 
lettre et la reprise de l'intéressante correspondance, 
dont elle fut comme l'introduction et la préface, de 
graves événements s'étaient accomplis, qui jetaient 
l'angoisse au cœur des catholiques. 

Pie VI avait été déporté en Toscane, et on s'atten- 
dait à sa fin prochaine. Tout le Sacré-Collège était 
dispersé. On ne savait ni où ni comment il pourrait se 
réunir. On craignait en outre qu'on n'élût à Rome un 
anti-pape, par le peuple et le clergé romain. 

Dans ces perplexités, le cardinal Antonelli présenta 
un projet de bulle qui devait être soumis à la sanction 



AVANT LE CONCLAVE. I9I 

du pape, après avoir été approuvé par les cardinaux 
présents à Venise, pour obvier aux difficultés qui 
pouvaient surgir d'un moment à Tautre. 

Le cardinal Maury crut voir de graves inconvé- 
nients à adopter ce projet, et il composa un mémoire 
en 13 articles, trop long pour être reproduit ici, d'autant 
que les remarques judicieuses dont il est plein n'auraient 
plus même un intérêt historique, les événements s'étant 
chargés de les rendre inutiles. Mais il est impossible 
d'unir à plus de dévouement aux intérêts sacrés de 
l'Église plus de sagesse et de perspicacité. 

« Il ne faut pas, s'écrie quelque part dans ce re- 
marquable mémoire son sage rédacteur, il ne faut pas 
donner des armes aux intrigants, aux factieux et aux 
calomniateurs, quoique nous soyons très certains qu'il 
n'existe aucun de ces caractères dans le Sacré-Collège. 
Mais enfin, nous sommes des hommes, et nous serons 
jugés par des hommes. » 

Le mémoire du cardinal Maury eut l'assentiment de 
tous ses collègues, et rien ne fut innové à l'ancienne 
discipline ', d'autant plus que la vie de Pie VI se pro- 

I. Cette assertion des historiens de Pie VII ne saurait s'entendre dans 
la rigueur des termes. En effet, nous lisons, dans Baldassari, que le 
projet de Bulle présenté par le cardinal Antonelli à Pie VI à Florence, et 
< transcrit de la main même » de Mgr Baldassari, fut écarté sur les 
représentations de plusieurs cardinaux (dont sans doute Maury) à qui le 
pape avait voulu qu'elle fût soumise, n'ayant pu se résigner qu'avec une 
extrême répugnance à certaines des mesures proposées, notamment au 
« vote par procuration >. Mais il est très vrai qu'il fut innové à l'ancienne 
discipline en des points accessoires, par la bulle Quum nos superiore anno^ 
datée de la Chartreuse de Florence, aux ides de novembre 1798 
(MDCCIIC), rédigée à Rome par Mgr de Pietro, soumise par Mgr Sala 
aux cardinaux réfugiés à Venise, adoptée par « le sage Antonelli », qui 
ne fit point difficulté de la préférer à la sienne, signée duement par le 
pape, et les ff". de Prodataire et de Secrétaire des brefs Honorati et 
Mariscotti, et envoyée en mars aux cardinaux. Le pape dispense de 



192 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

longea heureusement et que, dans cet intervalle, les 
cardinaux se trouvèrent réunis, à Venise, en assez 
grand nombre pour la tenue régulière du conclave. 

Pie VI mourut, à Valence, le 29 août 1799. 

Maury ignorait encore la nouvelle, quand il écrivit 
à Louis XVIII, le 4 septembre : 

« Sire. — Je viens enfin de recevoir, à l'arrivée du 
comte de Chastellux, le petit livret \ que Votre 
Majesté avait daigné m'annoncer. Tannée dernière, 
dans une adorable lettre, que je n'ai jamais pu lire 
sans verser des larmes d'attendrissement et de recon- 
naissance. J'ai toujours différé de lui écrire, dans 
l'espérance de pouvoir me servir de cet ouvrage 
souvent nécessaire. Quoique j'en fusse privé à regret, 
je me trouvais si bien placé ici pour donner les bonnes 
nouvelles d'Italie, depuis l'ouverture de la campagne, 
que j'en aurais envoyé exactement les bulletins, sans 
la décourageante certitude d'être prévenu, d'une se- 
maine au moins, par la poste militaire qui part tous les 
jours du quartier-général pour Vienne. Je me suis donc 
dévoué au silence, de peur de me montrer, par mon 



toutes les formalités qui n'appartiennent point à la substance de l'élec- 
tion. Il déroge expressément legibus quae de habetidis comitiisineo loco 
ubi mortuus est pontife x constitutae sunt. Il charge le doyen du Sacré- 
Collège ou le plus éminent à son défaut de déterminer le lieu le plus 
convenable à la tenue du conclave et d'y convoquer les cardinaux dis- 
persés en indiquant les noms des cardinaux déjà réunis en majorité, 
<i le droit d'élire le souverain pontife devant appartenir aux cardinaux 
< qui se trouveraient les plus nombreux dans l'état d'un prince catholique» 
« et à ceux qui viendraient les rejoindre » in dominatione illa in qua 
plures numéro versantur cardinales. 

I. Le chiffre pour la correspondance du cardinal avec Louis XVI II. 
Ce chiffre est extrêmement compliqué et donne beaucoup de travail à 
qui veut lire les dépêches écrites sous cette forme d'hiéroglyphes. 



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AVANT LK CONCLAVE. 



193 



zèle même, un serviteur inutile, en me mettant à la 
suite des gazettes. 

« Mon fidèle royalisme, Sire, n en a pas été moins 
actif, toutes les fois que j ai pu le manifester. Je me 
suis réjoui, avec tous les bons Français, du mariage 
si désiré et si convenable de M. le duc d*Angouléme 
avec Madame Royale. J'ai reconnu avec délices Votre 
Majesté aux relations intéressantes de cette belle fête. 
Je me flatte qu elle aura été satisfaite de la réponse du 
cardinal doyen qui a le cœur français, à la communi- 
cation officielle, dont elle a daigné nous favoriser, 
en annonçant au pape la célébration de ce mariage si 
intéressant pour toute TEurope. Le bon cardinal 
Albani ' se conforma dans sa lettre à notre ancien pro- 

I. Albani (Jean- François), né à Rome le 26 février 1720, créé 
cardinal par Benoît XIV le 10 août 1747, ^tait doyen du Sacré-Collège 
et évêque suburbicaire d'Ostie et Velletri, au moment du conclave. 
Après l'enlèvement de Pie VI, Albani s*était réfugié à Naples en juillet 
1798. Il s'y trouva en compagnie de dix autres cardinaux, et tous en- 
semble, à son instigation, adressèrent aux souverains, par l'intermé- 
diaire des nonces, un appel chaleureux en faveur du pape opprimé et de 
vives protestations contre l'usurpation du domaine de Saint-Pierre. 
Cette démarche déplut à la Cour d'Autriche, qui le fit savoir au pape. On 
alléguait aussi contre eux qu'ils semblaient s'ctre donné rendez- vous à 
Naples, hors des États soumis à l'Empereur, pour s'y concerter en vue 
du prochain conclave, et qu'il y avait là un principe de schisme. Pie VI 
transmit au cardinal-doyen, par Mgr Odescalchi, les représentations de 
l'Empereur. Il lui fit savoir qu'il désirait que le conclave se tînt, le cas 
échéant, en pays autrichien. Le 3 novembre, le cardinal Albani répondit 
« que ni lui ni ses collègues n'avaient jamais songé à tenir le conclave 
à Naples, et qu'il leur était indifférent qu'il se réunît ici ou là ; que ce- 
pendant, le pape étant évêque de Rome, il leur semblait préférable, dans 
le cas où cela deviendrait possible, de procéder à l'élection à Rome 
même ; que, pour le moment, le Pape étant bien portant et la saison 
mauvaise, il y aurait précipitation à se hâter de traverser l'Adriatique; 
mais que, le siège vacant, il se conformerait aux désirs du Pape >. Le 
roi de Naples s'étant retiré en Sicile le 31 décembre 1798, les cardinaux 
quittèrent tous cette ville, à l'exception de Zurlo, et se rendirent pour 
la plupart à Venise avec le cardinal Albani. C'est lui qui fixa cette ville 
pour la tenue du conclave, selon les intentions de Pie VI. Il mourut le 



Correspondance inédite. 



13 



I94 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



tocole, mais il s'est présenté ensuite une heureuse 
occasion de faire adopter collectivement le même céré- 
monial par tout le Sacré Collège, et je ne Tai pas laissé 
échapper. C'est ainsi que j'ai procuré très naturelle- 
ment la reconnaissance la plus formelle et la plus noble 
de Votre Majesté. Un acte si authentique lie également, 
et le pape actuel, dont nous nous portons pour les inter- 
prètes, et son successeur, qui s'explique d'avance avec 
nous, et qui n'aura bientôt plus, je l'espère, aucun 
mérite à être conséquent. Tous mes collègues sentent 
à présent, comme moi, que le sort du souverain temporel 
de Rome, et de tous les souverains de l'Europe, 
est inséparablement lié aux destinées particulières de 
Votre Majesté. Le trône de France est la clef de la 
voûte sur laquelle tous les autres trônes sont appuyés. 
Il a fallu du temps, des désastres inouïs, et peut-être 
aussi des succès qui seraient très effrayants, s'ils étaient 
détachés de vos intérêts, pour rendre sensible aux 
esprits communs cette grande vérité trop méconnue 
par un aveugle machiavélisme. Mais enfin on y est 
arrivé, on en convient, et on l'écrit en notre nom à 
Votre Majesté avec une prolixité qui ne messied pas à 
une amende honorable. C'est notre doyen lui-même 
qui a rédigé cette lettre, et, de peur de n'en pas dire 
assez, ou de ne pas assez exprimer ce qu'il sent, il s'est 
livré un peu malicieusement à des répétitions de vieil- 

15 septembre 1803. D'après Baldassari, le mérite de l'élection de 
Chiaramonti, et la conduite du conclave mené de façon à déjouer les 
plans de l'Autriche, appartiendraient au cardinal-doyen. Baldassari con- 
teste absolument le récit de M. Artaud, qui fait de Consalvi la cheville 
ouvrière du conclave, et Moroni dit, à ce sujet, que le rôle prêté à 
Consalvi n'eût été honorable, ni pour lui, ni pour le Sacré Collège, ni 
pour l'élu. Cette appréciation rentre dans la version de Maury, qui 
s'entendit toujours à merveille avec le cardinal-doyen. 



AVANT LE CONCLAVE. 195 



lard, pour mieux faire savourer cette salutaire médecine 
aux gens qui ont fait trop de façons-pour Tavaler. Une 
bonne traduction française ferait aisément disparaître 
toutes ces verbosités italiennes. Je profiterai attentive- 
ment des circonstances pour faire réitérer à propos 
notre prestation de foi et hommage. 

€ La présence du pape, votre précurseur, en France, 
Sire, produit, et sur sa santé délabrée, et sur la con- 
valescente opinion publique, des effets absolument 
opposés aux intentions irréfléchies qu'avaient les 
auteurs décriés de cette atroce bêtise. Assurément 
elle ne leur a pas porté bonheur : c'est l'arche au mi- 
lieu des Philistins ; ce sera bientôt le vieux Jacob 
transporté en hgypte pour y assister à la réconcilia- 
tion de ses enfants. On espère, on croit, qu'il sacrera, 
qu'il couronnera Votre Majesté, à Reims, de ses mains 
défaillantes, et que la Providence a permis son voyage 
en France, pour y sceller, au nom de toute l'Église 
dont il est le chef suprême, cette belle réhabilitation 
de la royauté. 

« Si nous avions le malheur de perdre plus tôt cet 
auguste et excellent pontife, nous n'aurions plus à 
craindre du moins le schisme, dont nous étions me- 
nacés. Dieu a voulu épargner cette terrible épreuve 
à son Église. Mon cœur, vivement agité, me rappelle, 
à ce sujet, un excès de bonté, dont je ne puis assez 
remercier Votre Majesté, et dont le souvenir me 
couvre de confusion. Je n'ai pas même le droit d'être 
modeste, en reconnaissant sincèrement, comme je le 
fais, mon indignité. Mais je n'ai heureusement rien 
à craindre. Les Italiens ne se donneront jamais volon- 
tairement un Français pour maître, et je suis très 



196 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



Français à leurs yeux '. Si quelque institution humaine 
eût pu surmonter cette vieille antipathie nationale, 
lesprit de corps ou plutôt de famille aurait obtenu 
cette gloire parmi les jésuites : or, c*est ce qui n'est 
pas arrivé. Les jésuites n'ont jamais eu aucun général 
français, quoique la France ait toujours été le plus 
beau théâtre de leur gloire. Je ne m'occuperai donc, 
en cas d'événement, que des seuls intérêts de Votre 
Majesté. Mon zèle pourra me tenir lieu, au besoin, 
d'instructions et de lumières. Je connais assez mon 
monde pour être prémuni contre les méprises. D'ail- 
leurs, de jour en jour, les affaires du Saint-Siège 
acquièrent une nouvelle connexion avec celles du roi. 
Tout semble présager que les fleurs de lis seront 
replacées sur la façade du palais de France, le même 
jour que la tiare sera rétablie sur les portes de la ville 
de Rome. 

« Le Bressan, le Bergamasque et le Milanais, que 
l'empereur vient d'ajouter à sa domination en Italie, 
nous autorise à espérer que l'occupation des autres 
états conquis, dont il se réserve l'administration par 
mesure de sûreté, ne sera que provisoire. Indépen- 
damment des difficultés que doit engendrer,au moment 
de la paix générale, la cession de la souveraineté du 
Brabant, il est impossible de croire que les puissances 
coalisées aient entrepris la guerre, pour faire de 
l'Italie une province autrichienne. Je suis loin d'attri- 
buer un pareil dessein à aucun cabinet. Mais la 
faiblesse provoque et excuse la peur. Il est évident 

I. Maury, né à Vairéas dans le Comtat Venaissin, était par le fait sujet 
du Saint-Siège. C'est en qualité de prieur de Lihons qu'il avait été nom- 
mé député du bailliage de Péronne. 



1 • , 



AVANT LE CONCLAVE. 



197 



que TEurope, privée d*un roi de France, qui en est le 
régulateur naturel et nécessaire à son centre politique, 
est bien pardonnable de ne connaître plus, ni base 
dans ses calculs, ni bornes dans ses craintes. A l'excep- 
tion des répùbliques,dont je ne regretterais pas Texis- 
tence, parce qile je crois les hommes trop corrompus 
pour une pareille formé de gouvernement, je désire 
que chaque souverain rentre dans ses anciens domai- 
nes ; et il me semble que la saine politique, d accord 
avec la religion, commande à ses plénipotentiaires 
de s'en tenir à la méthode des confesseurs, en termi- 
nant tout par une restitution générale. Je suis bien 
sûr que Votre Majesté en donnera l'exemple, et qu'elle 
ne voudra s'approprier aucun larcin ni grand ni petit \ 
Toute autre marche rendrait les débats interminables» 
« Quand lés armées seront en France, où je désire 
qu'elles pénètrent par des provinces bien disposées par 
toutes sortes de moyens à ne leur opposer aucune 
résistance ; quand les intentions des puissances en 
faveur de Votre Majesté seront solennellement pu- 
bliées ; quand l'armée du roi, commandée par M. le 
prince de Condé, sera grossie par les désertions qui 
l'attendent ; enfin, quand Votre Majesté sera en 
France, et pas p/us tôt, elle pourra faire entendre sa 
voix à son peuple qui l'invoque de toute part. Une 
proclamation royale, antérieure à cette époque, me 
semblerait précoce, et elle fournirait des aliments au 
fanatisme expirant des révolutionnaires. La disposi- 
tion connue des esprits réglera solidement alors les 



I. Maury, nous écrit un ami à qui nous avons soumis ce livre avant 
sa publication, semble avoir pressenti que la Restauration refuserait au 
pape la restitution du Comtat. 



198 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

déterminations, les engagements et les mesures qu*il 
conviendra de prendre, pour achever d'étouffer le 
monstre : on ne frappe fort qu'en frappant juste. 

« Ce sera aussi le moment que je choisirai pour 
publier le recueil de mes opinions. J'aurais pu les faire 
imprimer plus tôt en Suisse,sî ce malheureux et gan- 
grené pays n'eût pas été révolutionné par sa criminelle 
et stupide indifférence à nos désastres. Partout ailleurs, 
j'aurais été disséqué par des censeurs qui m'auraient 
mutilé pour la plus grande gloire de leurs maîtres. 
J'ai donc mieux aimé attendre la restauration de la 
France, que de capituler honteusement avec mes prin- 
cipes. Ce n'est que sous la protection et les auspices 
de Votre Majesté,que je veux me battre avec tous les 
jacobins passés, présents et futurs. 

« Le Sacré-Collège vient de se décider à envoyer le 
prélat Albani ' à Pétersbourg. L'expulsion fatale de 
Mgr Litta " rendait urgent le départ de son successeur. 

1. Albani (Joseph), né à Rome le 13 septembre 17 50, fut créé cardinal 
par Pie VII le 23 février ï8oi, devint secrétaire d'État sous Pie VIII, 
mourut à Pesaro, le 3 décembre 1834. Il est demeuré célèbre pour la 
finesse de son esprit et l'ardeur qu'il déploya au service des droits du 
Saint-Siège. 

2. Litta (Laurent), de la famille des Visconti-Arese, né à Milan le 23 
février 1736. Nonce en Pologne le 24 mars 1794, il fit preuve d'une rare 
énergie unie à la prudence la plus habile, dans les difncultés qu'amena 
l'insurrection de Kosciusko, duquel il obtint justice pour l'évêque de 
Chelm, injustement condamné à mort. Nonce à Saint-Pétersbourg en 
1799, il négocia la création de 6 évêchés latins et de 3 évêchés grecs-unis 
en Russie. Appelé par Pie VII à la direction des finances pontificales, 
il exerça cette charge en des temps troublés avec une intégrité, une 
vigilance, une sagesse incomparables, supprima des abus, introduisit 
d'utiles réformes. Interné à Saint-Quentin en 18 10, il montra vis-à-vis 
de Napoléon la plus héroïque fermeté. Il employa ses loisirs forcés à 
traduire V Iliade du grec en italien, et publia, contre les prétentions galli- 
canes, des lettres en français qui eurent un grand succès et plusieurs 
éditions. Après le retour du pape, Litta fut chargé de réorganiser la 
Propagande. 



■V^''.*-''-^ -f: ' -' ■ 



AVANT LE CONCLAVE. 



199 



Il faut bîen aller chercher la protection au loin, quand 
on ne la trouve pas plus près de soi. Nous nous flat- 
tons que cette cour recevra notre ministre. Nous ferons 
le possible, et en quelque sorte l'impossible, pour 
découvrir des expédients, afin de la contenter sans 
renverser nos principes. 

« Nous venons d'apprendre le départ de Monsieur 
et de M. le duc de Bourbon pour la Suisse. Voilà 
bien le moment où tous les émigrés fidèles au roi 
doivent prendre un mousquet et se réunir à rori- 
flamme, au lieu d attendre, comme les honnêtes ba- 
dauds de Paris, qu'une gazette vienne leur annoncer 
un matin la contre-révolution toute faite. Les chefs 
de parti suffiraient pour réunir les royalistes du Dau- 
phiné et de la Provence, deux provinces où, malgré 
rincroyable abondance des quatre dernières récoltes, 
une armée mourrait bientôt de faim. Je désire donc 
que les armées pénètrent en France du côté de Lyon 
et de la Bourgogne, où elles trouveront pleins les 
magasins, que la Providence forme depuis quatre ans 
pour la contre-révolution. L'esprit public est partout 
excellent, ou du moins le bon parti domine générale- 
ment en France. Le républicanisme est réduit aux 
agents du gouvernement, et peut-être aux armées qui 
perdront très probablement leur fanatisme d'uniforme 
sur le sol français. On est las de se battre, et plus 
encore d'être battu. 

« Mes vœux et mes prières ne cesseront d'accom- 
pagner Votre Majesté dans la carrière de gloire qu'elle 
va parcourir. Je sens aux mouvements brûlants de 
zèle, de dévouement et de fidélité dont je suis animé 
pour votre personne sacrée, que je méritais de naître 



20O MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

dans un pays auquel Henri IV faisait Thonneur d'in- 
viter un de mes compatriotes à se rendre, quand on 
s était battu pour lui, et que ce brave homme n'y était 
pas. 

« Je suis, avec le respect le plus profond, Sire, de 
Votre Majesté, le très humble, très obéissant et très 
fidèle serviteur et sujet. » 



II. 



Maury ignorait que le pape était mort, depuis sept 
jours déjà, quand il expédia la lettre précédente à son 
auguste destination. Il l'ignorait encore, du moins 
officiellement, dix jours après, quand, le 14 septembre, 
il écrivait de nouveau à Louis XVIII : 

« Sire, — Un courrier, expédié le 9 de ce mois de 
Colorno par l'infant de Parme et par le cardinal de 
Lorenzana, remît ici leurs dépêches, le mercredi 11, 
au cardinal-doyen. Ils écrivent l'un et l'autre que 
M. Labrador, ministre d'Espagne à Parme, chargé par 
sa cour d'accompagner le pape en France, vient d'in- 
former le ministre espagnol résidant à Gênes, que le 
Saint-Père mourut à Valence, le 29 du mois d'août 
à une heure et demie après minuit. Nous ne savions 
pas que Sa Sainteté fût malade, et les dernières nou- 
velles du 4 août ne nous parlaient que du rétablisse- 
ment marqué et prodigieux de sa santé. Les lettres 
de Colorno ne font aucune mention du genre et de 
la durée de la maladie, de la réception des sacrements, 
des circonstances de la mort, de la sépulture et dq 



AVANT LE CONCLAVE. 201 



sort de la suite du pape. M. Spîna ', archevêque de 
Rhodes, M. Caraccîolo ^ maître de chambre, Tabbé 
Marotti ^ secrétaire, etc., n ont point écrit, et leur 
silence, très certainement forcé, ainsi que le secret 
qu'on nous garde sur les causes comme sur les effets 
de ce triste événement, fournissent matière ici à de 
terribles commentaires. Les auteurs de l'absurde et 
barbare captivité du pape ont dû s'attendre à être 
chargés, aux yeux de toute l'Europe, de la responsa- 
bilité de nos soupçons. Or, on peut tout supposer 
sans injustice: quand on considère que ces geôliers, 
trop bien connus, se sont vus eux-mêmes dans l'alter- 
native ou de reculer honteusement, en rendant au pape 
la liberté, au lieu de se rendre de plus en plus exé- 
crables par une vexation également atroce et inutile, 
ou de se compromettre en laissant un plus long cours 
à la vénération extraordinaire et imprévue du peuple 
dans des contrées où l'insurrection la plus imposante 
éclate de tous les côtés.' L'horrible destinée de 



1. Joseph Spina, que nous retrouverons plus loin parmi les négocia- 
teurs du concordat, était archevêque de Corinthe, et non de Rhodes ; il 
avait accompagné Pie VI dans son exil et fut son exécuteur testamen- 
taire. Cardinal en 1802, s'il n'eut pas vis-à-vis de Napoléon toute l'indé- 
pendance qu'on eût pu attendre de lui, du moins ne cessa- t-il jamais de 
travailler à la libération de Pie VII. Il mourut, en 1828, évêque de 
Palestrina. 

2. Diego Caracciolo, des ducs de Martina, né en 1759, ne quitta pas 
Pie VI durant sa captivité, et reçut son dernier soupir; cardinal le 1 1 août 
1800, il mourut le 24 janvier 1820. 

3. Marotti avait été jésuite : il était professeur au Collège Romain, 
quand Pie VI, au moment de quitter Rome, lui demanda de l'accom- 
pagner comme secrétaire : « Êtes-vous prêt, lui dit le vieux pontife, à 
servir dans l'exil un pape dépouillé de tout ? Assurément les circon- 
stances ne sont pas engageantes, mais nous avons pensé qu'un enfant 
de saint Ignace ne se refuserait pas aux désirs du chef de l'Église. > 
Marotti répondit que quoi qu'il pût arriver, il s'estimerait heureux d'être 
associé au sort d'un si grand pontife. — Baldassari. 



202 MÉMOIRES. DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

Louîs XVII n'est pas encore assez éloignée, pour 
qu'on ait pu l'oublier. On dit donc, en frémissant, 
qu'il fallait, dans les desseins de la Providence, que 
notre horrible Révolution fût signalée en France par 
l'assassinat de trois rois et d'un pape, dans l'intervalle 
de ces dix-sept dernières années de calamités les plus 
inouïes. On bénit le ciel de sa protection spéciale en 
faveur d'une seule de ces augustes victimes, que nous 
avons le bonheur de conserver, avec l'espérance de 
jouir longtemps encore de son génie et de ses vertus. 

« Voilà, Sire, très fidèlement, le précis des réflexions 
que fait naître cet événement dans nos tristes entre- 
tiens. J'ai cru devoir les rapporter à Votre Majesté, 
comme le résultat unanime de l'opinion publique. Il n'y 
a plus que deux partis en Europe, celui des honnêtes 
gens et la faction des scélérats. Tous les révolution- 
naires de théorie ont disparu. 

« Quoique nous ne doutions nullement de la mort 
du Saint- Père, nous en attendrons la certitude authen- 
tique pour nous mettre en activité. Nous nous réduisons 
donc pour le moment à une exploration purement 
préparatoire des intentions de la cour de Vienne. Nous 
savions depuis plusieurs mois que l'empereur désirait 
la réunion du Sacré-Collège à Venise, pour pouvoir 
assembler, en cas de malheur, le conclave dans ses 
États. Quelque diligence que nous fassions pour don- 
ner un chef à l'Église, les neuf jours consacrés aux 
obsèques, et les dispositions à concerter doivent natu- 
rellement absorber au moins un mois, avant l'ouver- 
ture du conclave. Nous sommes encore incertains sur 
le lieu où nous nous assemblerons, en pleine et entière 
liberté. Si c'est dans les états de l'empereur, il me 



AVANT LE CONCLAVE. 203 

semble qu on désirerait le vaste monastère des Béné- 
dictins de Sainte-Justine de Padoue. On trouverait 
aussi toutes les commodités et toutes les convenances 
désirables à Parme. Mais Ancône, Rome, Civita- 
Vecchia, seules villes de F État de T Église où les 
Français dominent encore, vont être délivrées un de 
ces jours de leur tyrannie. Pérouse et Viterbe, où Ton 
a tenu d'autres conclaves, le sont déjà entièrement, et 
il est bien naturel que Ion souhaite de préférence de 
se réunir chez soi, s il est possible, pour n'être à charge 
à personne. 

« Si Votre Majesté a des ordres à me donner, je 
me flatte qu'elle daigne rendre justice à mon entier dé- 
vouement, et qu'elle est bien assurée de ma fidélité, 
ainsi que du zèle avec lequel je les exécuterai. Je lui 
rendrai un compte exact, toutes les semaines, de ce 
qui pourra parvenir à ma connaissance sur une affaire 
si intéressante pour T Église et pour son auguste fils 
aîné. Jusqu a présent Teffervescence très mobile des 
esprits ne permet pas de saisir aucune combinaison fixe. 

« On ne se flatte pas ici que les cardinaux 
de la Rochefoucault ', de Rohan et de Montmoren- 

I. De la Rochefoucauld (Dominique), né à Saint-Elpis en 17 13, d'une 
branche pauvre de la puissante famille de ce nom. Vicaire-Général de 
son parent le cardinal archevêque de Bourges, sacré archevêque d'Albi 
le 29 juin 1747, abbé de Cluny en 1757, archevêque de Rouen en 1759, 
cardinal le i"juin 1778. Député aux États-Généraux et président de 
l'ordre du Clergé, il se prononça pour le vote par ordre et ne consentit au 
vote par tête que sur l'invitation du roi et en protestant au nom du 
Clergé. Il présida à l'assemblée d'où sortit la célèbre Exposition des 
principes. Dénoncé à la tribune pour avoir, dans une lettre interceptée, 
blâmé les innovateurs, — « Oui, dit-il sans peur, j'ai écrit cette lettre et 
je devais l'écrire, elle exprime mes véritables sentiments. > Il y eut alors 
une tempête de fureur contre lui. Il refusa le serment et publia un man- 
dement contre la constitution civile du Clergé. Jamais, il ne se déroba 
par crainte h l'accomplissement d'un devoir. Il quitta la France l'un dçs 



204 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

cy ' viennent concourir à l'élection. Si Votre Majesté 
jugeait à propos de les y envoyer, ils n auraient point 
de temps à perdre pour se mettre en voyage. Je regret- 
terai infiniment leur présence et leurs conseils, pour 
les intérêts si sacrés pour moi de Votre Majesté. 

« J'aurai les yeux ouverts, au moment où le Sacré- 
Collège fera part officiellement de la mort du pape aux 
souverains catholiques. Selon nos calculs, il y aura de 
trente à trente-cinq cardinaux au conclave. La totalité 
n'est que de quarante-six. 

« Le cardinal Zurlo ^ archevêque de Naples, vient 
d'être exilé et relégué dans un couvent, pour avoir 
publié une sentence d'excommunication contre le car- 
dinal Ruffo 3, qu'il accusait, sur parole, de s'être déclaré 



derniers, le 20 septembre 1792. Dans l'exil, à Maestricht, Bruxelles et 
Munster, il se fit admirer par son courage dans les privations et mourut 
le 23 septembre 1800, âgé de 88 ans. Il ne prit pas part au conclave. 

1. Louis de Montmorency- Laval né en 1724, évêque de Condom le 
13 mars 1758, de Metz le 6 avril 1761, grand aumônier de France, car- 
dinal le 30 mars 178c, mourut en exil à Altona en mars 1808. 

2. Zurlo-Capece (Joseph-Marie), né à Naples d'une famille patricienne 
le 3 janvier 171 1. Clerc régulier théatin, il fut évêque de Calvi, puis 
transféré à l'archevêché de Naples, cardinal en 1782. Il fut exilé en 1799 
au monastère de Monte- Vergine et y mourut le 31 décembre 1801. 

3. Ruflfo (Fabrice), né à San-Lucido (Calabre) de l'illustre famille des 
Ruffo, ducs de Bagnara,fut élevé chez son oncle, le cardinal Antoine Ruffo, 
doyen du Sacré- Collège. Il y avait, tout enfant, connu Jean- Ange Braschi, 
auditeur de Rote, lequel, pape sous le nom de Pie VI, se souvint de la 
rare précocité de son jeune ami et lui confia en 1784, la charge de tréso- 
rier-général, commissaire et surintendant du fort Saint-Ange, qui était 
alors une des premières charges de Rome, car elle réunissait à l'adminis- 
tration des finances celles de la marine, de la milice et en partie de l'inté- 
rieur. Il déploya dans ces fonctions toutes les ressources d'un esprit 
délié, nourri de vastes connaissances dans toutes les branches de l'éco- 
nomie politique. On admira surtout la manière dont il remédia au défaut 
d'espèces monétaires et prévint les abus de la spéculation sur le change. 
Il protégea l'agriculture et l'industrie, notamment la fabrication des toiles, 
les fonderies de cuivre ou de fer, la culture du chanvre et du coton. 11 
diminua les droits d'exportation sur les navires de l'État, abolit les 






AVANT LE CONCLAVE. 205 

anti-pape. et pour avoir entonné le Benedictus, en allant 
au-devant du général Championnet, des mains duquel 
il reçut l'écharpe aux trois couleurs, dont il ne crai- 
gnit pas de se souiller en rentrant dans Naples avec 
ce signe d'infamie. Cest un vieillard de 88 ans, qui 
radote tout à son aise, et dont la caducité et les vertus 

douanes intdrieures de ville à ville et leur substitua la douane à la fron- 
tière, afin de protéger l'industrie nationale en taxant les produits étran- 
gers et dégrevant ceux de l'industrie romaine. Il appliqua de nouvelles 
et plus efficaces méthodes à l'assèchement des Marais Pontins,au régime 
du Tibre et de l'Anio pour prévenir les inondations et assurer la navi- 
gation. Plein de charité, il porta un jour sur son dos, pendant 1500 mè- 
tres, un de ses ouvriers atteint d'une fièvre ardente, jusqu'à sa voiture, 
dans laquelle il le fit ramener à Rome. En 1789, il réorganisa l'armée et 
fortifia Ancône et Civita. Entouré de savants, il veillait aux applications 
pratiques de leurs découvertes. Très avare des deniers publics, prodigue 
des siens, d'une conduite exemplaire, il était adoré du peuple, et n'avait 
contre lui que ceux dont ses réformes avaient aboli les privilèges. Pie 
VI, fatigué des attaques dont il était l'objet, dit à ses détracteurs : 
« Soit, je lui enlèverai les finances, mais je lui donnerai la pourpre. » 
Il fut créé le 26 septembre 1791 et proclamé le 21 février 1794. Mais, 
comme en passant aux affaires il n'avait pas amassé de quoi se suffire, 
il dut pour vivre hypothéquer ses biens. Le pape l'autorisa à accepter 
les offres du roi de Naples qui le rappelait dans sa patrie. Ferdinand IV 
lui donna l'abbaye de Sainte-Sophie de Bénévent et le chargea de sur- 
veiller et d'améliorer l'industrie de la soie dans ses États. Lors de la 
Révolution Parthénopéenne, Ferdinand IV nomma Ruffo son vicaire-gé- 
néral. La conquête du royaume de Naples mit en relief les capacités 
politiques et militaires de Ruffo, qui prit la direction des troupes et 
mérita l'estime du grand capitaine des temps modernes, le général 
Bonaparte. Il créa une armée royaliste en pleine révolution, battit 
les rebelles, enleva leurs places fortes, chassa les envahisseurs du 
royaume et y rétablit les Bourbons. Lors de la deuxième invasion de 
Naples sous Pie VII, il accompagna son roi en Sicile d'où fut envoyé 
en ambassade à Paris. Il assista au mariage de Napoléon avec Marie- 
Louise et fit partie de la députation de 5 cardinaux qui vint trouver le 
pape à Savone et lui arracher le déplorable bref relatif au prétendu 
concile de Paris. Mais Ruffo, dans cette malheureuse affaire, protesta 
loyalement qu'il n'y entendait rien, n'étant, disait-il, ni théologien, ni ca- 
noniste, mais économiste. Il se retira à Naples, quand son souverain y 
fut réintégré et mourut le 13 décembre 1827, âgé de 84 ans. Calomnié 
par les écrivains révolutionnaires, il fut vengé par le Mémoire qu'a publié 
sur sa vie l'abbé Dominique Sacchinelli. 



206 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

sollicitent la compassion universelle, mais le gouver- 
nement doit connaître d'autres règles que la sienne. 
Les exécutions des Jacobins se multiplient tous les 
jours à Naples. Il n'y a pas huit familles nobles qui se 
soient préservées de la contagion révolutionnaire. On 
ne fait grâce à aucun nom, et même à aucun sexe. 
J'entends dire ici aux Napolitains les plus sages que 
le roi ne pourra pas venir avec sûreté à Naples, d'ici à 
trois ou quatre ans, avec sa famille, et que cette cour 
est ainsi fixée en Sicile. Il y a des troupes russes, mais 
pas un soldat allemand, dans le royaume de Naples. 
« Je suis, avec le respect le plus profond, etc. » 

C'est le 20 octobre seulement que Louis XVIII est 
en mesure de répondre au cardinal : 

« Mon cousin, j'ai reçu vos trois lettres des 4, 14 
et 28 septembre ', et quoiqu'assurément vous deviez 
bien vous y attendre, je ne puis me refuser à vous par- 
ler du bien qu'elles ont fait à mon âme. J'y ai reconnu 
à la fois, et l'intrépide défenseur de l'autel et du trône, 
et le digne panégyriste du plus modeste des saints '. 
Ces lettres ne font que redoubler mes regrets de ne 
pouvoir conserver l'espérance que j'osais à peine con- 
cevoir l'année passée, mais rien ne m'empêchera de 
vous appliquer ce que Tacite dit des images de Brutus 
et de Cassius : eo magis prœfulgebant, quanto minus 
videbantur, et je puis ajouter que je ne suis pas le seul 



1. La lettre qu'on vient de lire ne porte pas de date, mais seulement 
l'indication du lieu <i Venise >. Louis XV III parle de trois lettres, nous 
n'avons pu en découvrir que deux, et la copie faite par le neveu de Maury 
n'en mentionne que deux également. 

2. Le panégyrique de saint Vincent de Paul, qui avait fondé la répu- 
tation de l'abbé Maury comme orateur sacré. 



AVANT LE CONCLAVE. 20/ 

quî pense aînsi. En apprenant la mort de Pîe VI, ma 
nièce s'est écriée :« Ne pourrait-ce pas être le cardinal 
Maury qui le remplaçât ! » Ainsi vous voyez que vous 
aviez les suffrages de l'expérience et de la vertu. Mais 
laissons une si douce illusion, et ne songeons qu'à ce 
qui peut se réaliser. 

« Vous ne m'avez rien appris en me disant que c'est 
vous qui avez déterminé la démarche que le cardinal- 
doyen a faite auprès de moi. Nul autre ne m'en avait 
parlé non plus, mais votre âme perçait, et dans l'esprit, 
et dans chaque ligne de la lettre, et c'est une grande 
satisfaction pour moi, surtout dans des circonstances 
aussi importantes, de vous voir cette influence sur 
l'esprit de vos collègues. Je donne avec vous (et je 
l'ai déjà exprimé dans ma réponse à votre respectable 
doyen), les regrets que je dois à la mémoire du plus 
infortuné des pontifes, mais sa mort rend la liberté au 
chef de l'Eglise, et je désire, de toute mon âme, que 
celui qui va être élu ait des vertus d'un genre tout op- 
posé à celles de son prédécesseur. Si l'un, pour citer la 
prophétie fausse ou vraie de saint Malachie, fut véri- 
tablement Peregrinus Apostolicus, il faut que l'autre 
soit Aqiiila rapax. Cette dénomination ne doit effrayer 
personne ', puisqu'il s'agit d'arracher l'Eglise de Dieu 
des serres d'oiseaux de proie, mille fois plus ravissants 
que ne pourra l'être cet aigle vénérable. C'est mon 

I. Cette prophétie, faussement attribuée à saint Malachie, remonte à 
une assez haute antiquité. Elle se compose d'une centaine d'énigmes, 
qui rappellent les anciens oracles des sibylles. Elle fut publiée, pour la 
première fois, en 1595. Certaines des énigmes qui la composent ont une 
précision vraiment extraordinaire. Ainsi, pour Pie VI, désigné par le 
titre de Peregrinus apostolicus^ qui donc, entre les papes modernes, a 
plus voyagé que ce pape, qu'on vit à Vienne en 1782, à Sienne en 1798 
et qui mourut à Valence en exil.'* VAçuiia rapax appliqué à Pie VU 



2o8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

vœu, ce doit être celui de tout véritable fidèle, je ne 
puis plus l'appliquer à personne en particulier, ni vous 
donner à ce sujet d'instructions précises. D'ailleurs, 
qu'en serait-il besoin ? Si jamais l'adage, Mitte sa- 
pientem et nihil dicas, dut être mis en usage, c'est à 
votre égard. Vous sentez ce qu'il faut à l'Église, vous 
connaissez tous vos collègues, extecœtera sum^s. 

« Vous jugez de l'intérêt redoublé dont votre corres- 
pondance va devenir pour moi et de l'impatience où 
je suis d'apprendre l'issue d'un si important conclave. 
Il était digne de la prudence du Sacré-Collège d'at- 
tendre la certitude de la mort de Pie VI, mais aujour- 
d'hui qu'elle n'est plus douteuse, je commence à 
souffrir de ne pas savoir où vous vous rassemblerez. 
Tout lieu sûr me semble bon pour cela, et l'impor- 
tance de remplir promptement la chaire de saint 
Pierre est extrême. 

« Quant à moi, profitant de la lettre du cardinal 



ne rappelle-t-il pas remblème du puissant empereur, avec qui le faible 
pontife, contrairement aux prévisions rassurantes de Louis XVIII, eut 
à débattre tant d'intérêts ? Grégoire XVI, qui était de POmbrie, est an- 
noncé par les mots de balneis Etruriœ (des bains de l'Ombrie), Pie IX 
par ceux de Crux de Cruce qu'on a interprété ainsi : La croix lui 
viendra de la croix. On sait que la croix forme le blason de la maison 
de Savoie. Lumen in cœlo^ pour Léon XIII, désigne, dit-on, la comète 
qui figure dans les armes de la famille des Pecci. 

Voici les centuries suivantes : 

li^nis ardenSy le feu ardent. (Peut-être un dominicain, l'ordre des 
Prêcheurs portant dans son blason un chien courant qui tient une 
torche enflammée dans sa gueule). 

Religio depopulata^ la religion dépeuplée. 

Fides intrepida^ la foi intrépide. 

Pastor angelicuSy le pasteur angélique. 

F los florum^ la fleur des fleurs. 

De medietate lunœ^ de la moitié de la lune. 

De labore soliSy du travail du soleil. 

Gloria olives^ la gloire de l'olivier. 






AVANT LE CONCLAVE. 209 



..». 



Albani, je laî prié de présenter au nouveau pape 
rhommage du fils aîné de TÉglise. mais c'est parti- 
culièrement sur vous que je compte pour assurer le 
succès de cette démarche et déterminer le Père 
commun des fidèles à suivre l'exemple des cours de 
Pétersbourg, de Londres, de Naples, de Turin, de 
Lisbonne et à être conséquent avec ce qu'il a fait 
avant son exaltation. 

€ J'ai eu par votre lettre la première nouvelle de la 
mission du prélat Albani, et je la vois avec plaisir 
entre des mains comme les siennes. Je n'ai pas besoin 
de vous parler du succès que je lui désire; je ne sais, 
mais je ne puis m'ôter de l'esprit, que Dieu, qui s'est 
plu à créer la belle âme de Paul I^S qui semble l'avoir 
choisi, comme un autre Cyrus, pour relever ses 
autels et replacer Tes rois sur leurs trônes, lui réserve 
aussi la gloire de ramener au bercail le plus grand 
et le plus puissant des empires. 

« Je ne vous parle point de mes sentiments pour 
vous, vous savez trop combien ils vous sont acquis. 
Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en 
sa sainte et digne garde. € Louis. » 

IH. 

En attendant de pouvoir lui annoncer l'ouverture 
du conclave, Maury cherche à tromper l'impatience de 
son royal correspondant, en lui mandant une foule de 
nouvelles, encore aujourd'hui d'un vif intérêt, parce 
qu'elles rétablissent la physionomie vraie de faits tra- 
vestis par les chroniqueurs et révèlent quelques détails 
importants qu'ils ont ignorés. 

Correspondance inédite. 14 



2IO MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

. , ■_ , ■■ ■! ■ _i_ _■■ — n ■ ^^iL__ 

La lettre du cardinal est datée de Venise, le 8 oc- 
tobre 1799. On y remarquera peut-être avec quelque 
peine de quelle façon souvent cavalière Maury s'ex- 
prime sur le compte de quelques-uns de ses collègues. 
Du moins, il va nous apparaître avec la franchise 
quelquefois primitive et un peu brutale de ses appré- 
ciations personnelles. 

« Sire. — Faute de plus grands intérêts diploma- 
tiques qui puissent rendre supportable la lecture de 
mes lettres, je continue, au hasard d'ennuyer Votre 
Majesté, de mettre à ses pieds le récit des petits 
détails qui précèdent la réunion du Sacré-Collège et 
louverture du conclave. 

« Nos chefs d'Ordre ' expédient un courrier à 
Mittau pour faire part à Votre Majesté de la vacance 
canoniquement prouvée du Saint-Siège. J'ai eu soin 
d'examiner et d'acquérir le formulaire latin, usité 
en pareil cas avec les rois de France. On s'y con- 
forme littéralement, et indépendamment d'une re- 
connaissance si formelle, le mode ordinaire de l'ex- 
pédition du courrier suffirait pour en tenir lieu, si 
mon zèle pouvait se contenter d'équivalents en pareille 
matière. 

« Quelques-uns de mes collègues sont venus me 
demander avec un empressement que je n'ai cru sin- 
cère, ni pour Votre Majesté, ni pour moi, si elle m'avait 
donné ses instructions et ses ordres relativement au 
conclave, en m'assurant qu'ils m'appuyeraient volon^ 

I. Le Sacré-Collège est divisé en trois Ordres : les cardinaux-évêques, 
les cardinaux-prêtres et les cardinaux-diacres. Le doyen de chaque 
Ordre en/est le chef. 



AVANT LE CONCLAVE. 211 



tiers pour favoriser rexercîce de ses droits. J*aî répondu 
à tous ces curieux explorateurs que j'ignorais les 
intentions de Votre Majesté, mais qu'on pouvait s'en 
rapporter à sa haute sagesse pour régler tout ce qui 
intéresse sa couronne, et qu'en mon particulier je n'en 
étais nullement en peine. Cette sollicitude ne me pa- 
rait qu'une mesure ambitieuse pour écarter les con- 
currents par des exclusions qu'il est possible d'assurer 
par défaut de suffrages, sans compromettre l'autorité 
du roi. 

« Les partis commencent à se prononcer. Ce- 
lui du cardinal neveu ', ou plutôt du cardinal-doyen, 
que je cherche à y rallier avec moi pour en être 
le chef secret, me parait devoir être le plus nom- 
breux. Il me semble qu'on prépare une forte et 
efficace opposition aux cardinaux Antonelli ' et Mat- 

1. Braschi (Romuald), né à Césènc le 19 juillet 1753, neveu de Pie VI, 
dont la sœur était sa mère et qui lui donna son nom de Braschi. Préfet des 
sacrés palais en 1 780, il se concilia l'affection de toute la cour romaine. 
Cardinal le 18 décembre 1786, il devint successivement camerlingue, se- 
crétaire des brefs, préfet delà fabrique de Saint-Pierre. Il conserva sous 
Pie VII, à l'élection duquel il avait grandement concouru, la haute 
autorité dont il jouissait sous Pie VI, et mourut à Rome le 31 août 
181 7, € loué de tous, dit Moroni, pour son dévouement au Saint-Siège, 
son expérience et son intelligence des affaires publiques. > — « Le car- 
dinal Braschi aurait pu aspirer à devenir le chef des créatures de 
son oncle, qui formaient la majorité des membres du Sacré- Collège ; 
mais il était loin d'y prétendre. Sa probité, la droiture de son ca- 
ractère, et peut-être un certain manque de capacité, l'empêchèrent 
de le désirer >. (G** d'Hausson ville, U Église Romaine et le Premier 
Empire^ t. I, p. 3.) 

2. Antonelli (Léonard), d'une famille noble de Senigaglia, né en 1730, 
fut fait cardinal le 24 août 1775 ^^ préfet de la Propagande en 1798. 
€ Lorsque, le 10 mars 1798, après l'enlèvement de Pie VI, les cardi- 
naux enfermés au couvent délie convertite furent invités à renoncer à 
la pourpre s'ils ne voulaient être déportés, Antonelli répondit au nom 
de ses collègues Joseph Doria, Borgia, Roverella, Carandini et La 
Somaglia : € Un soldat qui déserterait son poste un jour de bataille 



212 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



teî \ quî annonçaient Tun et lautre de grandes pré- 
tentions. Le premier, qui fut en 1 768 le rédacteur du 
fameux bref contre le duc de Parme, est un homme 
de mérite ; mais on lui reproche une tête paradoxale, 
beaucoup d orgueil, de domination et de dédain envers 



serait un lâche. Ainsi en serait-il d'un cardinal qui répudierait sa dignité 
pour se soustraire aux outrages et à la persécution. ;^ Après 20 jours de 
captivité, il fut avec ses compagnons embarqué par un temps détestable 
sur un petit bâtiment que la tempête força à prendre terre avant 
Livourne. Antonelli s'enferma au monastère de Monte Argentaro et 
y écrivit une relation de l'emprisonnement et de l'exil des cardinaux. > 
Baldossari. En 1808, Bonaparte qui n'ignorait ni son énergie ni son 
influence sur le Sacré-Collège dont il était doyen, l'exila de Rome avant 
tous les autres. Interné à Spolète, puis à Senigaglia, il y mourut en 
181 1, laissant sa fortune à la Propagande, à la charge de subvenir à 
l'entretien de douze élèves arméniens. € Il eut l'âme grande, disent les 
contemporains, le cœur généreux, aima les lettres et protégea les let- 
trés. > Ce témoignage suffit pour redresser le jugement qu'en porte 
Maury. 

I. Mattei (Alexandre), des ducs Mattei, né à Rome le 20 février 
1744, archevêque de Ferrare en 1777, cardinal en 1779, aimé et vénéré 
de ses diocésains pour sa charité et sa prudence, accueillit généreu- 
sement les prêtres français proscrits et en entretint à ses frais plus de 
300. Pie VI, dans l'armistice de Bologne, avait consenti à Toccupation 
de Ferrare par les Français. Mais, ceux-ci ayant quitté la ville à l'ap- 
proche des Autrichiens, le cardinal craignit qu'elle ne tombât aux 
mains de ces derniers : il y rappela les troupes pontificales et reprit le 
gouvernement de la province suivant ses instructions. Bonaparte ne 
l'entendait pas ainsi. Il manda le cardinal à son quartier-général de 
Brescia. — « Vous mériteriez d'être fusillé ! lui dit-il en colère. — Vous 
êtes le maître, je ne demande qu'un quart d'heure pour me préparer, > 
répondit Mattei. Bonaparte, en quête d'un prétexte pour marcher sur 
Rome, se servit de Mattei comme intermédiaire auprès de Pie VI, à 
qui il demandait des concessions impossibles. Le pape refusa, et Bona- 
parte se porta en avant. Pie VI alors chargea le cardinal Mattei de 
négocier la paix de Tolentino. Au conclave, où il fut le candidat de 
l'Autriche, on allégua contre lui la faiblesse de caractère dont il aurait 
fait preuve, en se jetant aux genoux de Cacault à Tolentino. Baldassari 
dément cette anecdote. Loin d'être le timide qu'on disait, il fut des car- 
dinaux noirs et se vit exilé à Rethel, pour avoir refusé d'assister au ma- 
riage de Marie-Louise. Il rentra à Rome dans le carrosse de Pie VII. 
Toute sa vie fut consacrée à la piété et aux bonnes œuvres, et ses 
écrits ne tendent qu'au salut des âmes. 



AVANT LE CONCLAVE. 21 3 



ses confrères. Le second a beaucoup de piété, mais il 
manque de lumières, il est dominé par ses entours^ 
et il vient de se faire un tort énorme, en laissant im- 
primer son propre panégyrique composé dans son an* 
tichambre. Ses rapports ministériels y sont développés 
par d'imprudents extraits de sa correspondance activç 
et passive avec le secrétaire d*État. Le feu pape y est 
indirectement compromis. — Quelques cardinaux se 
plaignent d*y être maltraités, le secret du ministère est 
indécemment trahi, sans autres réticences que celles 
qui tournent au profit du cardinal Mattei. Une satire 
ferait cent fois moins de tort qu'un pareil éloge. 

« Beaucoup de gens voudraient pour pape le cardi- 
nal Albani, qui a de grandes lumières, qui est aimé à 
Rome, qui durerait peu de temps, et "dont la prodi- 
galité ne s*ait pas à craindre dans ce moment de 
pénurie, où le plus habile dissipateur ne trouverait 
rien à dépenser. C'est un très zélé partisan de Votre 
Majesté. Les gazettes françaises parlent des cardinaux 
Caraffa ' et Caprara ^ J'avoue que je serais fort surpris 
s'ils avaient quatre voix dans le cours de nos scrutins. 

« Je m'explique. Sire, en toute liberté, parce que 
l'occasion du courrier me dispense de toute dissimu- 
lation, et même de toute précaution. Je ferai usage 

1. Carafïa, duc de Traetto (François), né à Naples le 29 avril 1722, 
cardinal le 19 août 1773, préfet de la Congrégation des évêques et 
réguliers puis légat à Ferrare, rentra à Rome en 1786 où il souffrit la 
persécution Mort le 20 septembre 1 8 1 8. 

2. Caprara (Jean Baptiste), né à Bologne en 1733, de Tillustre famille 
des Montecuculli, vice-légat à Ravenne en 1785, nonce à Cologne en 
1767, à Lucerne en 1775, àVienne en 1758, cardinal en 1792, évêque de 
Jesi en 1800. En 1801 Pie VII l'envoya comme légat à Paris pour la 
cérémonie du rétablissement du culte, et, en cette qualité, il protesta 
le 18 août 1803 contre les articles organiques ajoutés au concordat. Ar- 
chevêque de Milan en 1805, il mourut à Paris en 1810. 



214 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



au besoin du chiffre qui m'a été remis, et j'en com- 
prendrai très bien l'alphabet, s'il plaît à Votre Ma- 
jesté de s'en servir avec moi, Je n'eus pas l'honneur 
de lui écrire avant-hier par la poste, pour me réser- 
ver la voie plus prompte et plus sûre du courrier, 
que le Sacré- Collège envoie à Mittau. 

€ Les gazettes de Paris font de très grands éloges 
du pape. Elles disent que son corps embaumé, ren- 
fermé dans une caisse de plomb, et déposé provisoi- 
rement dans la chapelle du Château de Valence, a 
été enlevé dans la nuit du cinq septembre, et qu'on 
ignore ce qu'il est devenu. On ne sait si ce larcin a 
été fait par les agents du Directoire, pour soustraire 
les restes du Saint- Père à la dévotion du peuple, ou 
par les catholiques eux-mêmes pour préserver ce 
cercueil des profanations des jacobins. Nous sommfes 
toujours inquiets sur le sort des personnes qui ont 
accompagné Sa Sainteté en France. Les seules lettres, 
que nous en ayons reçues, sont datées du 29 août, 
une heure après la mort du pape, et elles suggèrent 
des soupçons de poison. 

^ Le cardinal Lorenzana disait depuis dix-huit mois 
à tous les cardinaux qu'il était dépositaire d'une 
somme de quatre-vingt mille écus romains pour la 
dépense du conclave, et il ajoutait que les évêques 
et les chapitres d'Espagne en faisaient hommage au 
Sacré-Collège. A présent il allègue l'interruption 
des courriers d'Espagne pour retarder la livraison 
des deniers, dont il se disait nanti, et il vient d'en- 
voyer un à-compte de quinze cents écus. On ne peut 
rien perdre avec lui ; mais on craint que sa prodigue 
charité n'ait distribué nos fonds en aumônes, sur 



AVANT LE CONCLAVE. 21$ 

l'espérance, aujourd'hui trompée, d'en retrouver la 
reprise à volonté dans les rentrées exactes de son 
immense revenu qui est de deux millions et demi de 
livres. Ce retard nous met tous à l'étroit \ 

€ Je viens de lire les deux volumes imprimés à 
Paris des Mémoires historiques et philosophiques sur 
Pie VI. L'auteur termine son premier volume par 
cette phrase remarquable, en parlant de l'empereur 
Léopold : // rétablit plusieurs institutions ecclésias- 
tiques^ que son frère avait détruites. Ce qui se passait 
alors en France lui prouvait, mais trop tard, qtie 
r autorité des souverains était liée à celle des prêtres. 
Cet ouvrage est un libelle de la plus insigne impiété, 
du plus effronté jacobinisme, écrit avec esprit, rédigé 
avec beaucoup d'art, et avec une hypocrisie d'impar- 
tialité ou de modération qui se démentent souvent 
par les plus noires calomnies, et par les méchance- 
tés les plus révoltantes. C'est un mélange horrible 
d'adresse et d'emportement. L'auteur est très intime- 
ment instruit de l'intérieur du Vatican, des intrigues 
du cabinet, de l'histoire secrète et publique du ponti- 
ficat ; et, pour mieux se masquer, il avance dans tous 

I. Lorenzana (François), né à Léon en Espagne le 22 septembre 
1722, évêque de Plasencia le 5 juin 1765, archevêque de Mexico l'année 
suivante, fit publier à ses frais les Mémoires de Femand Cortez, Arche- 
vêque de Tolède, avec un revenu de i,6co,ooo francs, il s'occupa active- 
vement du progrès des sciences, fonda une bibliothèque publique et une 
université, fit faire des éditions des Pères de Tolède, des Conciles 
d'Espagne, du Bréviaire Gothique, de la Messe Mozaiabe, ouvrit et dota 
des hôpitaux, des orphelinats, un asile d'aliénés. Cardinal en 1789, il 
reçut et entretint à Tolède beaucoup de prêtres français réfugiés. Légat 
à Rome en 1797, il devint le fidèle compagnon de Pie VI, qu'il ne put 
suivre au-delà de Parme, où les révolutionnaires l'arrêtèrent. Il con- 
tribua personnellement aux frais du conclave. Il renonça, en 1800, à 
l'archevêché de Tolède en faveur de Louis de Bourbon et mourut en 1 804, 
à 82 ans. 



2l6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

les chapitres des faits d'une fausseté notoire, ou d'une 
ignorance puérile. C'est une astuce imaginée pour 
dérouter le tact et les soupçons des lecteurs judi- 
cieux. On voit évidemment dans cette prôductioft 
iifn écrivain français et très exercé qui a tenu la plume; 
mais on y voit tout aussi clairement, que c'est le che- 
valier Azâra qui en a fourni les matériaux et dirigé 
l'esprit. On y trouve de longs lambeaux très exacts 
des dépêches, des lettres, et même des billets du 
cardinal de Bernis '. Or, Azara ' seul a été et est encore 
le dépositaire de ce portefeuille, ainsi que des papiers 
de l'ambassade. -Le fait est péremptoire. Azara y cite 
jusqu'à ses propres conversations, tête-à-tête avec 
l'empereur Joseph, il développe leâ inductions- qu'il 
tirait lui-même des discours et des réticences de ce 
prince, et enfin il fait cet étrange aveu qui lui échappe 
sous le voile transparent dont il se couvre : Le cheva- 
lier Azara, qui avait écouté F empereur avec attention 
et sans finterrompre (car c'est ainsi que l'on causait 
avec l'empereur Joseph II), obtint enfin la parole. 

I. De Bernis (François), né à Saint- Marcel d'Ardèche en 1715, 
chanoine de Brioude, ambassadeur de France à Venise, puis en Espa- 
gne, à Vienne. Cardinal le 20 octobre 1758 et ministre de France près le 
Saint-Siège. Mort à Rome le 2 novembre 1794. M. Masson a publié un 
remarquable ouvrage sur ce cardinal. 

. 2. Don Joseph Azara, né en 1731, fut accrédité en 1765 auprès de la 
daterie comme agent des affaires ecclésiastiques pour TEspagne, puis 
devint ambassadeur de Sa Majesté Catholique à Rome. Le Mercure 
Britannique (vol. iv, p. 120) le range < parmi ces hommes d'État qui, 
croyant à l'immortalité de 1?. Révolution, jugeaient dangereux de lui 
résister et pensaient que le meilleur moyen de se prémunir contre elle 
était de se prêter à toutes ses exigences >. € Il avait, dit Baldassari, la 
réputation de philosophe, au sens moderne attaché à ce mot. Pie VI 
parut heureux qu'il ne revînt pas à Rome. > Lorsqu'il obtint l'ambas- 
sade de Paris, les Jacobins eux-mêmes virent avec dégoût sa servilité 
devant le Directoire. Il mourut en 1804, laissant une mémoire plus 
illustre par son amour pour les lettres que par ses principes. 



AVANT LE CONCLAVE. ^ly 

(tome I, p. 333.) Après de pareilles distractions, il est 
inutile de se réserver, comme Voltaire dans son /fù- 
toire des Parlements, les plus stupides bêtises, pour 
prouver qu'on n'a aucune part à cet ouvrage. Le car- 
dinal de Bernis y est loué ^vec la plus outrageante 
admiration, dont sa mémoire puisse être flétrie. 
Azara même s'y est fait exalter jusqu'au dégoût pour 
mieux se cacher. La Providence vient de faire coïn- 
cîder la disgrâce de ce ministre avec la mort du 
respectable et intéressant Pie VI, qui fut toujours sa 
dupe ou sa victime. Ah! qtiel temps fat jamais plus 
fécond (sic) en miracles! Cest pareillement ainsi que 
la controverse politique sur le lieu où se tiendra le 
conclave, semble devoir être immédiatement résolue 
par la brusque délivrance de Rome. 

« Le sieur RioUe, ancien maire de Pont-à- Mousson, 
dont Votre Majesté pourra se souvenir, aujourd'hui 
aventurier du parti royaliste, ou espion des Autri- 
chiens, employé en qualité d'aide-de-camp du général 
Brocard au service du roi de Naples, et chargé de 
l'expédition contre Rome, nous a expédié un courrier 
de Rome même le 2 octobre, pour nous annoncer, 
que le 30 septembre les troupes napolitaines se sont 
mises en possession, par capitulation, de Rome, du 
château Saint-Ange, de Civita Vecchia, de Corneto, 
et qu'il ne reste plus aux Français, dans l'état de TÉ- 
glise, que la ville d' Ancône, qui ne tiendra pas huit jours. 

« La nouvelle est certaine ; mais nous ne connais- 
sons pas la capitulation qu'on dit scandaleusement 
favorable aux Français, et voici les seuls détails qui 
paraissent mériter confiance. 

^ Le général autrichien Frolick, dont le quartier 



220 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

conclave. La première réponse du ministre fut, que 
le pape s élisait à Rome. Rome n'était pourtant pas 
encore délivrée, mais le dialogue ne fut pas poussé 
plus loin. 

<L Deux jours après, le même ministre dit au nonce que 
Sa Majesté Impériale permettait au Sacré-Collège de 
s assembler en conclave à Venise dans le monastère 
des bénédictins de Saint-Georges le Majeur ; qu'on 
allait donner les ordres en conséquence et qu'on n'y 
laisserait d'autre troupe qu'une simple garde d'hon- 
neur pour le Conclave. 

«Quoique cette réponse nous ait été transmise depuis 
huit jours, à la très grande satisfaction des Vénitiens, 
aucun ordre local n'est encore arrivé de Vienne aux 
agents du gouvernement, et nous sommes fort 
éloignés d'en solliciter l'expédition. Nous ne con- 
naissons aucun exemple dans notre histoire d'une 
élection d'un pape faite dans une ville qui fût sous 
la domination d'un souverain particulier. Constance, 
où Martin V fut élu en 141 8, était une ville libre, 
et Avignon, où l'on fit pour l'élection de Clément V 
la funeste expérience d'un conclave hors de Rome, 
appartenait à l'Église. Nous craignons que les autres 
souverains ne fussent mécontents de cette redoutable 
influence particulière. Nous craignons que cet ex- 
emple ne privât très nuisiblement et à jamais la ville 
de Rome d'être seule privilégiée pour le choix libre 
du chef de l'Église. Notre vœu unanime et silencieux 
est donc pour notre ville de Rome qui n'a eu nul 
tort envers nous. 

« On dit ici assez généralement, que l'empereur 
enverra le prince Ruspoli, ou le prince Rospigliosî 



AVANT LE CONCLAVE. 221 



pour son ambassadeur au conclave. Nous écoutons, 
nous nous taisons et nous attendons lopinion des 
autres cours catholiques. 

« Hier au soir, nous vîmes arriver ici Tenvoyé dé- 
claré, le rival et le successeur indiqué d*Azara, M. 
Despuigs patriarche d'Antioche '. Il vient de se 
démettre du riche archevêché de Séville en faveur 
du fils de Tinfant don Louis, lequel a été sacré comme 
son successeur à l'âge de 22 ans. C'est un homme 
honnête, extrêmement aimé à Rome, où il a été 
auditeur de Rote. Il dit qu*il fut informé de la mort 
du pape à Barcelone le 2 septembre, et qu'il en par- 
tit six jours après. Cet intervalle lui a suffi pour 
écrire à Madrid, et pour recevoir les ordres de sa 
cour. Il est venu de Barcelone à Nice sur une tartane, 
de Nice à Gênes sur un autre petit bâtiment, de 
Gênes à Livourne sur un bateau de pêcheur, de 
Lîvourne à Parme à franc étrier par les montagnes, 



I. Despuigs y Uameto (Antoine), né à Palma (Majorque) le 31 mars 
1745, auditeur de Rote pour l'Espagne, évâque d'Orihuela en 1791, 
archevêque de Valence, puis de Séville. En 1795, il renonça à cet arche- 
vêché en faveur de l'Infant don Luis, et fut nommé patriarche d'An- 
tioche avec résidence à Rome. Rentré en Espagne après l'enlèvement 
de Pie VI, il envoyait tous les mois au pape dépouillé plus de mille 
écus, s'endeltant pour le secourir. Ambassadeur de l'Espagne au con- 
clave, cardinal en 1803. La nuit où fut attaqué le Quirinal, il pénétra 
dans la chambre de Pie VII, qui lui dit *: « Éminence, nous y sommes ! 
— Votre Sainteté sait sans doute, répondit le cardinal, que c'est aujour- 
d'hui l'octave des saints Pierre et Paul, et que le monde attend de 
Votre Sainteté un exemple de courage. > A quoi Pie VII répliqua : 
^ Votre Éminence a raison. > Le cardinal accompagna le pape jusqu'à 
sa voiture, et voulut, avant de le quitter, recevoir de lui la bénédiction 
et l'absolution. Incarcéré au Collège Romain, puis déporté à Paris, il 
refusa de paraître à la cour, d'assister au mariage de Marie- Louise, au 
concile de 181 1, au baptême du roi de Rome. Comme il était très sou- 
firant en 1813, le cardinal Fesch lui obtint la permission d'aller mourir à 
Lucques. 



222 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



et de Parme à Venise dans une berline. Un pareil 
voyage n annonce pas une simple curiosité d amateur 
de cérémonies. Il ne s'explique pas encore, mais il se 
défend faiblement de la commission diplomatique, 
qu'on lui attribue auprès du conclave. On croit qu'il 
sera cardinal à la première promotion, ainsi que son 
jeune successeur. Le Sacré- Collège regarde cette 
intervention comme un appui très désirable dans ces 
circonstances. L'indifférence des souverains pour l'é- 
lection d'un pape serait d'un très mauvais augure. 
On se méfie des intentions de la cour de Naples, et 
on voudrait n'être pas réduit à lui avoir des obliga- 
tions. La cour de Vienne n'inspire guères plus de 
confiance, et ses silencieuses conquêtes paraissent 
très menaçantes à nos anciens. Le cardinal doyen et 
tous les membres éclairés du Sacré- Collège ne comp- 
tent solidement que sur le rétablissement et la pro- 
tection de Votre Majesté. C'est un refrain tout 
nouveau, que je leur entends répéter avec joie dans 
toutes nos conférences, ht titre de Comle cle Provence 
a disparu, et on me dit à pleine bouche avec une 
affectation qui me fait sourire : le roi de France ou 
votre roi, quand on me parle de Votre Majesté. 
L'émigration est une fort bonne école de droit poli- 
tique. Le très petit cardinal Joseph Doria ', autrefois 



I. Joseph Doria-Pamphili, qu'on appelait Bref du Pape tant il était 
petit, né à Gènes le ii novembre 1751, nonce à Madrid, puis à Paris, 
cardinal le 14 février 1785, légat à Urbino, préfet de la congrégation de 
Loretle, secrétaire d'État. Mort le 10 février 1816. « Homme pieux mais 
faible > dit Rohrbacher, il fut l'un des cinq cardinaux chargés par Na- 
poléon d'arracher au pape des concessions, l'un des cardinaux rouges 
les mieux en cour. — On appelait cardinaux rouges ceux à qui leur con- 
descendance pour les volontés impériales avait valu Pautorisation de 
porter la pourpre, par opposition aux cardinaux noirs qui, ayant refusé 



AVANT LE CONCLAVE. 223 



créature d'Azara, courtisan de Cacault et Bonaparte 
et Compagnie, commence à se souvenir qu'il possé- 
dait une bonne abbaye en France, et on peut se 
flatter que la contre-révolution le rendra royaliste ; 
car il est de Tavis de sa bourse et du parti le plus 
fort \ 

« On continue à débiter sourdement que les Russes 
ont essuyé un échec en Suisse, et les Anglais en 
Hollande. Je me flatte qu'ils prendront bientôt leur 
revanche. Le retard de larrivée de Monsieur sur le 
continent nous inquiète et nous afflige tous. 

« Je demande pardon à Votre Majesté d'abuser de 
l'occasion unique et de la sûreté d'un courrier parti- 
culier, pour l'importuner d'une^ si longue dépêche, et 
pour fatiguer sa vue par ma mauvaise écriture. 

« Le vieux et impotent cardinal Zelada ' doit être 

d'assister au mariage de Napoléon, s'étaient vu interdire les insignes du 
cardinalat. 

1. Une fois pour toutes, nous rappelons que les appréciations de 
Maury, écrites sous l'inspiration du moment et les préventions de parti, 
doivent être contrôlées par le témoignage de l'histoire complète des 
personnages dont il parle. On consultera utilement à cet égard Moroni, 
que nous avons nous-même mis largement à profit dans les notes biogra • 
phiques consacrées à chacun des collègues de Maury au conclave. 

2. François-Xavier de Zelada, d'une famille noble originaire de l'Es- 
pagne,né à Rome le 27 août i7i7.Camérier secret de Benoît XIV en 1744, 
lieutenant civil du tribunal de l'A. G. en 1758, se montra jurisconsulte 
éminent, entra au tribunal de la Rote en 1760 et fut créé cardinal le 19 
août 1773. Préfet de la Congrégation des Études, il eut à pourvoir à 
l'instruction publique, gravement compromise par le départ des Pères 
jésuites. D'une nature généreuse, il obtint la grâce d'un pamphlétaire 
qui l'avait dépeint sous des traits odieux dans une satire sur le con- 
clave de 1774, où Zelada contribua puissamment à l'élection de Pie VI. 
Très instruit, il cultiva lui-même les sciences et protégea les savants. 
On a de lui, entre autres publications, une étude dâ nummis aliquot 
œreis uncialibus avec 364 gravures de monnaies anciennes. Il rassem- 
bla une riche bibliothèque qui, après sa mort, fut réunie à la biblio- 
thèque Vaticane. En 1787, il érigea l'Observatoire du Collège Romain, 



224 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

parti hier de Florence, et il est attendu ici dimanche 
prochain. On dit que, pour satisfaire entièrement la 
curiosité des Vénitiens, il vient leur donner le spec- 
tacle de Tenterrement d'un cardinal. Pour moi, je 
crains qu il vienne inutilement essayer Taccomplisse- 
ment de je ne sais quelle prophétie qui lui a promis 
qu'il serait pape, et qu'il régnerait deux ans. Ce serait 
remettre la papauté en tutelle, au sortir de sa cap- 
tivité. L'ambition de la caducité m'inspire une grande 
pitié pour la nature humaine. Ce pauvre homme est 
sourd, et on n'entend pas la moitié de ce qu'il dit. 

« Le cardinal Gerdil, qui est aussi vieux, mais moins 
cassé, vient aussi au conclave. C'est un homme d'un 
grand mérite \ 



projeté par le jésuite Boscovich. Grand pénitencier en 1788, secrétaire 
d'État en 1789, il eut à supporter le poids des affaires en un temps 
difficile. L'insuccès de l'ambassade qu'il envoya à Paris pour faire la 
paix avec la République Française après l'armistice de Bologne lui fit 
donner sa démission. Pendant l'occupation, Zelada, à peu près infirme, 
se retira en Toscane. Mort à Rome le 19 décembre 1801. Il légua ses 
instruments de physique au Collège Romain et ses pièces anatomiques 
à l'Hôpital du Saint-Esprit. Nous avons vu avec quelle bonté il accueillit 
Maury à Rome et comment il contribua à son élévation. Dçpuis, une 
certaine mésintelligence s'était élevée entre le patron et l'obligé, qui se 
laisse évidemment diriger par les derniers souvenirs, dans la mention 
qu'il fait du vénérable vieillard. 

I. Sigismond-Hyacinthe Gerdil, né à Samoen, en Savoie, le 23 juin 
17 18, religieux bamabite, très apprécié pour sa science par le cardinal 
Lambertini, plus tard Benoît XIV. Il obtint en 1749 la chaire de phi- 
losophie à l'Université de Turin. Précepteur de Charles-Emmanuel IV, 
cardinal le 26 août 1773 réservé in petto : Notus otbi^ vix notus urbi^ 
disait Clément XIV dans son allocution. Ce pape étant mort sans le 
publier, Pie VII lui donna la pourpre le 23 juin 1777. Il garda dans cette 
haute dignité la pauvreté religieuse. Lors de l'invasion, il fut réduit à 
vendre ses livres pour vivre et se réfugia chez les barnabites de la Clusa, 
où il vécut d'aumônes. Rentré à Rome après le conclave où l'avait frappé 
l'exclusive de l'Autriche, il y mourut le 2 août 1802. Savant de premier 
ordre dans toutes les branches des connaissances humaines, prélat digne 
des siècles d'or de l'Église, un des plus utiles défenseurs de la religion 



AVANT LE CONCLAVE. 225 



« Je suis, avec le respect le plus profond et un 
dévouement sans bornes, etc. 

« P. S. II est vraisemblable que louverture du con- 
clave ne se fera pas jusqu'au mois de décembre, 
quelque part que nous nous rassemblions. ^ 

Le 12 octobre, Maury continue son intéressante 
chronique d'avant le conclave: 

« Sire, — J*eus l'honneur d'écrire une longue lettre à 
Votre Majesté le 8 de ce mois, et elle partit le soir du 
même jour par la voie du courrier extraordinaire, que 
le Sacré-Collège expédiait à Mittau, pour annoncer au 
sérénissime roi de France la vacance du Saint-Siège, 
j'ai confronté le cérémonial, qu'on a suivi dans cette 
occasion, avec les formules dont on se servit, en écri- 
vant à Louis XIV, après la mort d'Innocent XII, et 
j'en garantis la parfaite conformité. Jusqu'à présent on 
se bornait dans ces sortes de lettres à un simple pro- 
tocole de bureau. Nous avons cru devoir les approprier 
à la circonstance, et celui qui en a donné le conseil, 
sans qu'on pût soupçonner son motif, a eu en vue les 
intérêts et les convenances de Votre Majesté. J'ai entre 
mes mains une copie de cette dépêche, que je me ré- 
serve de faire lire ici aux bons Français, lorsqu'elle sera 
parvenue à sa destination, vers la fin de ce mois. Voilà 
une bonne affaire terminée sans bruit. Je n'ai voulu 
avoir pour confident et pour appui que le seul cardinal 
doyen, avec lequel j'ai discuté le fond, tandis que la 

en ces derniers temps. Ses œuvres complètes ont été rééditées en 20 
volumes en 1803. Maury, qui lui rend ici justice, se fera plus tard l'écho 
d'appréciations passionnées, en désaccord avec les témoignages contem- 
porains. 

Correspondance inédite. t5 



226 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



chose devait aller de suite et sans explication avec la 
multitude. 

« Nous attendons ici ce soir le cardinal Lorenzana, 
qui arrive de Parme, et qui n'en est certainement pas 
parti sans avoir reçu les ordres de sa cour. J'ai eu 
l'honneur d annoncer à Votre Majesté que Mgr Des- 
puigs, patriarche d'Antioche et ancien archevêque de 
Se ville, venait de se rendre à Venise. J'ai besoin de 
recevoir les ordres de Votre Majesté pour savoir pré- 
cisément la mesure de confiance et de concert, dont je 
dois user avec les Espagnols, qui veulent certainement 
avoir beaucoup d'influence dans l'élection. Dans une 
première visite que j'ai rendue à ce dernier prélat, 
véritable dépositaire du secret de sa cour, je me suis 
mis en frais pour lui tenir des discours très polis, très 
superficiels et très insignifiants. Je lui ai dit que les 
intérêts de la maison de Bourbon seraient toujours 
pour nous un point sacré et invariable de ralliement. 
J'ai glissé quelques mots en riant sur l'alliance de l'Es- 
pagne avec icelle. Nous nous sommes fort bien enten- 
dus. Il m'a dit seulement qu'il trouvait de trop l'inévi- 
table union des escadres, et qu'il me savait bon gré 
de comprendre sans me fâcher. J'ai été fort content 
de cette première conférence qui ressemblait des deux 
côtés à une conversation ordinaire, et qui amènera 
peut-être des explications plus intimes. Fidèle à la 
maxime italienne, j'achèterai plus que je ne vendrai 
dans ce commerce, et je tâcherai de ne pas me laisser 
conduire sans savoir où je vais. 

« La cour de Vienne n'a pu donner ici aucun ordre 
relatif au conclave, jusqu'à ce que la mort du pape lui • 
fût notifiée officiellement. Le courrier extraordinaire 



AVANT LE CONCLAVE. * 22/ 



doit avoir rempli cette formalité. Nous attendons la 
réponse et la permission de Tempereur pour disposer 
le catafalque dans l'église patriarcale, où nous célébre- 
rons les Novendiali, ou les obsèques solennelles du 
pape. Cette décoration locale, pour laquelle nous avons 
appelé des machinistes de Bologne, fameux en ce genre, 
exigera dix jours de travail. Tous ces délais retardent 
l'ouverture du conclave, et nous sommes toujours in- 
certains sur le lieu où il s'assemblera. Point de nou- 
velles de Rome. Nous n'en attendons qu'après-demain 
par le courrier de Toscane. On désire d'y aller élire le 
pape, mais on voudrait y procéder sous la protection 
de l'empereur, et non pas sous les auspices du cabinet 
de Naples. 

« Les cardinaux actuellement réunis à Venise sont : 
Albani, Yorck, Antonelli, Valenti, Carafa, Zelada, 
Calcagnini, Mattei, Archetti, Joseph Doria, Livizzani, 
Borgia, Caprara, Vincenti ', Maury, Pignatelli ^ Ro- 

1. Vincenti-Moreri (Hippolyle), d'une famille noble de Rieti, né le 
20 janvier 1738, jurisconsulte et canoniste éminent, débuta comme 
assesseur du gouverneur de Rome au tribunal de la consulte. Nonce à 
Madrid le 14 février 1785, il déploya une activité et une habileté remar- 
quables dans les circonstances les plus difficiles à la cour de Charles I V. 
Cardinal le 21 février 1794, la légation de Bologne lui fut confiée en 
1795. Sur les instructions du pape, Vincenti usa de modération et fît 
preuve d'un grand esprit de conciliation devant les exigences des enva- 
hisseurs. Il dut cependant quitter Bologne en 1797 et se retira à Rieti, 
où il reçut l'ordre, le 9 mars 1798, d'avoir à partir nuitamment pour 
Civita-Vecchia, s'il ne voulait y être conduit par les gendarmes. Arrivé 
à Rome, le général Dallemagne l'interna au couvent délie Convertite 
avec 6 autres cardinaux qui devaient être dirigés le lendemain sur Ci- 
vita. Son neveu obtint qu'il demeurât quelques jours pour s'y reposer de 
ses fatigues, et acheta sa liberté moyennant 2,000 écus payés au géné- 
ral, et des cadeaux offerts à ses aides-de-camp. Libéré le 20 mai 1798, il 
rentra à Rieti, et prit part au conclave. Préfet de la Propagande et 
évêque de Sabine, il reçut, le 8 décembre 1809, l'ordre de Radet de 
partir pour Paris dans les 24 heures. Il y mourut le 21 mars 181 1. 

2. Pignatelli (François- Marie), né à Rosarno (Calabre) le 19 février 



228 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



verella \ la Somaglia ', Antoîne Doria \ Braschi, Caran- 
dini, Flangini et Rinuccini ^ En tout 23. Ceux qu'on 
attend incessamment sont: Honoratî, Gîoanetti, Ger- 
dil, Bathiany, Martinîana, Herzan, Ranuzzî, Bellisomi, 
Gallo, Chiaramontî, Lorenzana, Busca, Dugnanî, de 
Pretîs s et Ruffo. En tout 15. 

1744, cardinal le 21 février 1794. Légat de Ferrare, il fut emprisonné 
par Napoléon. Il reçut de Pie VII l'acte de renonciation à la tiare lors 
du voyage à Paris, pour le cas où Napoléon eût voulu retenir le pon- 
tife. Exilé à Rethel pour refus d'assister au mariage impérial, il rentra 
à Rome en 18 14. 

1. Ro verella (Aurèle), de noble famille ferraraise, né à Césène le 21 
août 1748. Bien doué du côté de l'esprit, il fie de brillantes études et se 
distingua surtout par ses connaissances juridiques. Auditeur de Rote le 
5 juillet 1785, auditeur de Sa Sainteté en mars 1789, cardinal le 21 février 
1794, pro-dataire en février 1795. ^^ quitta Rome lors de l'occupation 
française, prit part au conclave de Venise et fut envoyé à Rome par 
Pie VII en qualité de légat a latere^ avec deux autres cardinaux, pour 
reprendre le gouvernement de l'État avant l'arrivée du pontife. Il eut 
dès lors une grande influence sur la gestion des affaires publiques. En 
1808, obligé de quitter Rome comme tous les cardinaux d'origine ita- 
lienne, il se retira à Ferrare. Après l'enlèvement de Pie VI I, Roverella 
reçut du gouvernement français l'ordre de se rendre à Paris vers la 
fin de 1809. Effrayé des violences faites au pape et à ses collègues, 
gagné par les compliments des ministres de l'Empire, il montra une 
complaisance excessive pour les prétentions de Napoléon. < Aliquid 
humani passus est >, dit le cardinal Pacca dans ses Mémoires. C'est lui 
qui prépara et fit signer au pape le bref de Savone, qui approuvait 
provisoirement les décrets du concile de Paris, bref révoqué ensuite, et 
que du reste Napoléon n'accepta pas, le trouvant trop peu explicite. 
Retiré aux Bains de Bourbon, en Champagne, Roverella y mourut le 
5 septembre 181 2. 

2. Jules-Marie délia Somaglia, né à Plaisance le 29 juillet 1744, de 
l'illustre famille Capece Anghillara délia Somaglia : Camérier secret de 
Clément XIV en 1769, secrétaire de la congrégation des indulgences en 
1774, des rites en 1784, des évêques et réguliers en 1787, patriarche 
d'Antioche en 1788, cardinal le i juin 1795. En février 1798, Pie VI 
l'envoya à Narni avec trois autres députés pour tenter d'arrêter la marche 
du général Berlhier sur Rome. Il reconnut vite que Berthier avait ou 
l'ordre ou la volonté d'occuper Rome, et avertit les cardinaux Braschi et 
Albani, en butte à la haine des envahisseurs, qu'ils eussent à quitter la 
ville. Incarcéré au couvent des Convertiiey quoiqu'il eût apaisé une 
émeute populaire soulevée contre les Français, il fut chassé de Rome. 



AVANT LE CONCLAVE. 229 

<L Le Sacré-Collège n'est actuellement composé que 
de 46 cardinaux. 

« Nous savons par une lettre de Mgr Strasvîdo, 
auditeur de Rote et ministre de l'empereur à Florence, 
que Tex-cardinal Antici, qui se démit du chapeau à 
larrivée des Français, dans Tespoîr trompé de devenir 
Tun des consuls de Rome, vient de reprendre à Reca- 
nati, sa patrie, près de Lorette, les marques de son 
ancienne dignité ; qu'il se fait traiter en cardinal, et 
qu'il prétend venir au conclave, sous l'inintelligible 
prétexte, qu'il a déposé le cardinalat entre les mains du 
pape, mais qu'il ne s'est point démis. Sa démission 
libellée en bonne forme a été solennellement acceptée 
par le pape, ainsi que celle du cardinal Altieri, par un 
bref, auquel tous les cardinaux ont adhéré par écrit 
depuis un an. L'affaire est donc canoniquement con- 

II assista au conclave de Venise, fut envoyé ensuite à Rome par Pie 
VII avec Roverella pour reprendre des mains des Napolitains, le gou- 
vernement de rÉtat — Pie VII le fit Préfet de la congrégation des 
rites. Exilé en France en même temps que le pape, il fut interné à 
Mézières en 18 10, puis à Charleville, pour s'être montré l'un des plus 
énergiques entre les cardinaux notrs qui refusèrent d'assister au ma- 
riage de Napoléon. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de Frascati, 
vice-chancelier de la sainte Église en septembre 1818, préfet du céré- 
monial et doyen du Sacré- Collège, puis transféré le 21 mai 1820 aux 
sièges d'Ostie et Velletri. Secrétaire d'État de Léon XII, il présida le 
conclave d'où sortit Pie VIII et mourut le 30 mars 1830, à l'âge de 86 
ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10,000 écus d'or pour les 
Missions et à sa mort, il laissa tous ses biens à la Propagande. 

3. Doria (Antoine- Marie), né à Naples le 28 mars 1749, cardinal en 
1785, connu par les travaux qu'il dirigea pour l'assainissement de la 
Campagne romaine, mort le 31 janvier 1821. 

4. Rinuccini (Jean), noble florentin de très ancienne race, né à Flo- 
rence le 22 juillet 1743, vice-légat de Bologne, en 1775, gouverneur de 
Rome en avril 1789 et vice-camerlingue, cardinal le 21 février 1794, 
chassé dfe Rome en 1798, prit part au conclave de Venise et mourut subi- 
tement le 28 décembre 1801, étant préfet de l'Ècon. de la Propagande. 

5. De Pretis (Jean-Baptisie),né à Urbino de famille noble le 22 septem- 
bre 1821, cardinal le 21 février 1794, évêque, de Jesi, y mourut en 1800. 



230 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

sommée. On rit avec dédaîn de cette seconde bassesse 
ajoutée à la premîère. Cet intrigant ne recueillera au- 
cun fruit de ses regrets tardifs, et il ne sera reçu, ni au 
conclave, ni même aux frontières des états de l'em- 
pereur. On prend au moins les mesures convenables 
pour lui en faire interdire lentrée par le refus d'un 
passeport, s'il a l'audace de s'y présenter. Nous bénis- 
sons la Providence d'avoir délivré le conclave d'un 
brouillon si dangereux, plein d'esprit, dévoré d'ambi- 
tion, sans honneur et sans retenue dans ses manèges. 
Il est certainement plus humilié d'avoir été un sot 
qu'un frippon dans ses calculs '. Nous verrons bien 

I. Il est inexact qu'Antici ait ambitionné le consulat : le n** 7 du 
Monitore di Roma dit en effet < Le citoyen Antici, se déclarant dans sa 

< démission incapable de toute application et déterminé à mettre un inter^ 
« valu de repos entre la vie et la morty montra la fausseté du bruit assez 

< généralement répandu qu'il ne s'est dépouillé de la pourpre que dans 

< les mêmes vues qui lui avaient fait désirer de s'en revêtir. > Menacé 
de la déportation et de la confiscation de ses biens s'il ne renonçait à la 
pourpre, il adressa, le 7 mars 1798, sa démission à Pie VI et donna com- 
munication de cette lettre aux consuls de Rome. Altieri montra la même 
faiblesse, mais il était malade, ce qui atténue peut être sa faute, qui devait, 
on le comprend, être particulièrement odieuse au grand lutteur de la Con- 
stituante, à cet abbé Maury qui avait bravé Mirabeau et les jacobins. Quoi 
qu'il en soit, à l'exemple d'Antici, Altieri, lui aussi, écrivit à Pie VI que 
son âge et ses infirmités le portaient à renoncer à la pourpre. Le pape 
chercha à Ten dissuader par une lettre toute pleine d'encouragements ; 
mais avant que cette réponse ne parvînt au cardinal, celui-ci, cédant aux 
exigences des républicains qui ne s'étaient pas contentés du vague de sa 
première lettre, avait adressé à Pie VI une renonciation formelle cette 
fois. Le Pape, pénétré de douleur, et craignant que d'autres ne s'autori- 
sassent de ces exemples pour se libérer eux aussi de leurs engagements, 
refusa d'accepter ces démissions et laissa les requérants liés par leurs 
serments. Mais tandis qu'il était interné à la Chartreuse de Florence, 
les cardinaux qui l'accompagnaient le décidèrent à exclure solennelle- 
ment du Sacré-Collège et du conclave les deux démissionnaires. Ce qu'il 
fit par son bref O/w Dilectus du 7 sept. 1798 adressé à tous les cardi- 
naux. Altieri, deux jours avant sa mort, signa et envoya h Pie VI une 
protestation de repentir. Antici, raillé p.ir ceux-là mêmes à qui il avait 
cédé,s'adressaàPieVIetau cardinal doy«n Albanipour se faire réserver 
Iç droit d'assister au conclave et restreindre sa démission à une suspen- 



AVANT LE CONCLAVE. 23 1 

d autres dupes, s'il plaît à Dîeu, d'une foî aveugle dans 
là stabilité des nouvelles républiques, et nous leur ap- 
prendrons, à leurs dépens, cette vieille vérité, que tout 
ce qui est violent ne saurait être d'une longue durée. 

« On débite de bonnes nouvelles, et en même temps 
on répand de mauvais bruits sur les opérations des 
armées. Il est impossible de rien démêler de précis, au 
milieu de tant d'opinions vagues et discordantes. Tout 
ce qui est incertain en ce genre est ordinairement faux. 
Nous ne savons rien non plus sur l'intérieur de la 
France, si ce n'est que les denrées y sont excessivement 
abondantes, le numéraire très rare, et le gouvernement 
actuel généralement détesté. On y attend le manifeste 
des puissances coalisées, comme si on en avait encore 
besoin pour connaître leurs intentions. 

« Je suis, avec un très profond respect, et un entier 
dévouement, etc. » 

Sous l'apparente désinvolture de sa rédaction, le 
correspondant de Louis XVIII, comme on l'aura 
remarqué, ne dit rien qui n'ait sa portée et ne vise un 
but qui ne saurait échapper à l'intelligente perspicacité 
de l'exilé de Mittau. La remarque s'applique spéciale- 
ment à la lettre suivante, où se trouvent relatées les 
premières tentatives de restauration de l'ordre des 
Jésuites, supprimé par Clément XIV. La lettre est 
datée du 1 9 octobre. 

« Le dernier asile des Français dans l'état de l'Église, 

sion momentanée. Ce fut en vain (Maury nous apprend en effet que 
l'entrée du conclave lui fut refusée). Dès lors il signa ses lettres i Aniiâ 
gia cardinale ». — Il vécut ses dernières années dans la retraite à Reca- 
nati adonné à des œuvres charitables. Quand Pie VII fut emprisonné 
à Savone, Antici lui fit parvenir une déclaration de repentir — (Moroni), 



232 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

Ancône, résiste encore, et on croît que les fortifications 
très bien combinées, qu'on y a faîtes dans Tenclos des 
Capucins, prolongeront la défense de cette ville jusqu'à 
la fin de ce mois, si le général qui commande persiste 
dans la résolution de ne se rendre qu à la dernière 
extrémité. Les sujets de Votre Majesté ne devraient 
déployer cette valeur française que pour le service de 
leur roi. 

< Nous avons enfin reçu, Sire, la longue capitulation 
de Rome, qu on croirait avoir été rédigée à dessein 
avec la plus ambiguë prolixité du style des procureurs. 
La substance en est néanmoins très bonne. Il y a un 
article louche sur les propriétés particulières, qu'on 
promet de respecter, sans excepter formellement de 
cette classe les acquisitions ou usurpations des pro- 
priétés publiques. Mais, en cas de chicane, l'exception 
est de droit commun. Tout le reste est admissible ; 
l'impunité des opinions y est stipulée ; mais les Na- 
politains ont imaginé, à Rome comme à Naples, un 
moyen tout nouveau et très efficace pour éluder cette 
convention, en ne l'exécutant pas. En conséquence, 
on y emprisonne un très grand nombre de Jacobins 
qui doivent craindre étrangement la justice pré vôtale 
qui continue à s'exercer à Naples. On dit aussi que 
les Anglais et les Napolitains, trompés par les Fran- 
çais, qui devaient être au nombre de cinq mille hommes 
dans les différents postes qu'ils occupaient, tandis qu'on 
n'y en a trouvé que quinze cents, se prévalent de cette 
mauvaise foi, pour éluder des conditions extorquées 
par ce mensonge, et pour faire tous les officiers pri- 
sonniers de guerre. Le gouvernement provisoire établi 
à Rome est composé d'imbéciles oui n'ont pas mêmç 



AVANT LE CONCLAVE. 233 



été sans reproche dans le cours de la Révolution. 
« Il paraît, Sire, par les lettres qui nous arrivent 
enfin de Naples et de la Sicile, que le fanatisme ré- 
volutionnaire y a été plus ardent, plus atroce et plus 
universel dans le clergé et dans la noblesse qu'en 
France même, si cela est possible. Nous aurons 
donc à cette horde d'anthropophages l'obligation in- 
attendue de n'avoir pas été, à l'époque actuelle, la 
dernière des nations civilisées. Le cardinal Zurlo, 
archevêque de Naples, avait fait, dans son absurde 
et atroce radotage, un cas réservé du moindre dis- 
cours en faveur du roi, ou contre le gouvernement 
démocratique, et il avait excommunié le cardinal 
Ruffo comme rebelle et anti-pape. On a vu une 
communauté de religieuses faire feu, durant plusieurs 
heures, à coups de fusils, contre les troupes du roi. 
Les prêtres nonagénaires, qui ont été pendus, ont 
prêché la démocratie et ont invoqué les Français 
jusques sur l'échelle \ Le cardinal Ruffo, que nous 
n'attendons plus au conclave, est dans un dépérisse- 
ment horrible de santé, ce qui n'est nullement inex- 
plicable dans ce pays de lâches, à qui la mémoire est 
revenue si tard; mais on ajoute qu'on le croit disgra- 
cié à sa cour, et l'on conçoit aisément que le général 
Acton ait écarté un rival si importun de son crédit ^ 

1. Lorsque le cardinal Ruffo s'empara de Naples après 11 jours de 
combats (21 juin 1799), il promit de faire transporter les patriotes à 
Marseille, et écrivit à sa cour pour recommander la modération envers 
des vaincus qui n'étaient plus à craindre. Mais on l'accusa de trop 
d'indulgence, la capitulation ne fut pas observée par les Anglais que 
débarqua Nelson, —et il y eut un grand nombre d'exécutions politiques 
auxquelles le cardinal tenta vainement de s'opposer. 

2. Acton (Joseph), né à Besançon en 1737 de famille irlandaise, 
débuta dans la marine française. Passé ^u service de4a Toscane il arriva 



234 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

« Le roi de Naples, qu on croit toujours domicilié 
en Sicile pour plusieurs années, vient de donner une 
fête magnifique aux Anglais à Palerme. A la suited'un 
grand feu d'artifice qui représentait la bataille navale 
d'Aboukir, le roi fit à tous les officiers de la marine 
anglaise de riches présents proportionnés à leurs 
grades ; il présenta lui-même à l'amiral Nelson une 
épée, dont la poignée était enrichie de gros diamants, 
et lui fit don du duché de Brunie, fief dont le revenu 
annuel est de trente-six mille ducats napolitains. (Ils 
valent quatre livres de France). Cette magnificence 
n'épuisera pas le trésor immense, que la cour de 
Naples a transporté avec elle en Sicile. 

« J'ai fait, Sire, durant le cours de cette semaine, 
par moi-même et par des intermédiaires clairvoyants, 
toutes les recherches possibles auprès des Espagnols 
qui sont à Venise, pour me mettre en état de rendre 
un compte exact à Votre Majesté des causes et des 
suites de la disgrâce du chevalier Azara, rappelé de 
Paris et relégué à quelques lieues de Barcelone. Mgr 
Despuigs, son ennemi déclaré, se fait une généreuse 
délicatesse d'éluder toutes les questions, qu'on lui 
adresse à ce sujet, et sa discrétion ne se laisse pas 
entamer. Le cardinal Lorenzana, qui ne parerait pas 

bientôt, grâce à Tannucci, aux plus hauts grades. Sa brillante conduite 
au siège d'Alger appela sur lui l'attention du roi de Naples, qui lui 
confia le commandement de sa flotte et, peu après, le nomma premier 
ministre :son autorité dès lors fut illimitée. En 1785, il se donna le tort 
de persécuter l'Église ; sa conduite cependant fut digne d'éloges en face 
de la Révolution française qui exigea sa destitution. Mais il reprit son 
influence sur Ferdinand IV quand ce prince se fut réfugié en Sicile. 
C'est lui qui, pour se débarrasser de Ruffo, dont il redoutait les capacités 
et le crédit, lui fit confier la charge de Vicaire du Royaume, ne se doutant 
pas qu'il lui fournissait l'occasion de s'illustrer. L'éclatant succès de Ruffo 
dut en efliet porter ombrage à Acton, 



AVANT LE CONCLAVE. 235 



si bîen la botte, ne sait rien. Les autres Espagnols, 
qu'on pourrait vampîriser avec plus de succès, sont 
réduits à des conjectures très incertaines par l'inter- 
ruption des courriers d'Espagne depuis trois mois. 
Ce qu'on peut recueillir de plus probable jusqu'à 
présent sur cette disgrâce généralement applaudie, 
c'est que le chevalier Azara vient de finir irrévoca- 
blement sa carrière diplomatique, à l'âge de soixante- 
onze ans. Il était craint et haï de la reine et des 
ministres, dont il a été constamment le détracteur 
le plus amer et le plus indiscret. Ne tenant à per- 
sonne par sa naissance, il n'avait à la cour de Madrid 
que des ennemis. On le regardait comme un philo- 
sophe du jour, dans toute la latitude de ce mot. On 
lui connaissait des systèmes hardis et une frénésie 
d'innovations en tout genre, dont il ne prenait pas 
la peine de se cacher, et qu'il insinuait dans toutes 
ses dépêches. On lui a fait un crime d'avoir placé 
depuis longtemps des fonds très considérables dans 
les banques de Florence et de Vienne, tandis qu'il 
abusait les trop crédules Romains, en faisant beau- 
coup de dépenses à Rome, même pour y embellir un 
jardin où il tenait en secret une loge de francs- 
maçons. On prétend qu'il n'a cessé, depuis son arri- 
vée à Paris, d'engager sa cour à se prêter au passage 
d'une armée française destinée contre le Portugal, 
et dont la seule présence aurait sufïi pour révolu- 
tionner l'Espagne. Enfin on l'accuse d'une horrible 
collusion avec le Directoire, en sollicitant la jonction 
de l'escadre espagnole aux forces navales françaises, 
par l'appât trompeur, qu'elles seraient employées à 
reconquérir l'île de Minorque ardemment convoitée 



236 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

à Madrid, tandis que le seul objet de cette réunion 
servile était de conduire perfidement la marine d'Es- 
pagne dans le port de Brest : ce qui a excité une 
surprise et une indignation universelles dans toute 
rétendue de la monarchie. J'ai déjà eu Thonneur d'é- 
crire à Votre Majesté que, sans s'expliquer plus claire- 
ment avec moi sur une si excessive et si imprudente 
complaisance, Mgr Despuigs m'avait insinué qu'un 
pareil asservissement était de trop. Le temps éclaircira 
toutes ces conjectures. 

« L'Espagne cause dans ce moment au Sacré-Col- 
lège un autre sujet d'inquiétude beaucoup plus grave. 
En annonçant à ses peuples la mort du pape, le roi 
Charles IV dit, qu'il est le seul souverain qui n'ait 
pas pris un intérêt stérile à son sort, et il statue que 
les évêques accorderont désormais toutes les provi- 
sions et les dispenses qui émanaient du Saint Siège ; 
que sa nation ne reconnaîtra le nouveau pape, que 
lorsqu'il en aura proclamé l'élection ; qu'en attendant 
on s'adressera, pour la consécration des évêques, à 
son ministre, etc. Nous n'avons point encore d'autre 
garant de ce décret que le Journal de Francfort, 
dans lequel il est inséré. Les prélats espagnols, 
très embarrassés, ne l'avouent ni le désavouent, et 
ils protestent qu'ils sont certains de l'attachement 
du roi et de la reine d'Espagne à tous les principes 
reçus dans l'Église catholique. Un acte si ouver- 
tement schismatique s'allierait mal avec les mesures 
d'influence que cette cour paraît avoir prises, en 
envoyant Mgr Despuigs, patriarche d'Antioche, à 
Venise, c'est-à-dire, auprès du rassemblement pré- 
sumé du conclave. Privé depuis trois mois de toute 



AVANT LE CONCLAVE. 237 

correspondance actîve et passive avec le nonce 
d'Espagne, le Sacré-Collège ne néglige aucune des 
précautions qui peuvent lui procurer des relations 
officielles avec ce prélat, et lui fournir à lui-même 
des renseignements sur ce qu il doit faire dans la 
supposition que ce décret ne fût pas apocryphe. 
Quel moyen aurait-on choisi pour élever des dissen- 
sions intestines entre les églises catholiques et le 
Saint-Siège ! Une communauté beaucoup trop prouvée 
d'intérêts et d'ennemis devait étouffer à jamais ce 
fatal esprit de discorde entre le sacerdoce et l'empire. 
Nos désastres nous auraient-ils donné inutilement de 
si terribles leçons ? Dieu ne veut donc pas encore la fin 
de nos malheurs. Les inconséquences récentes et mé- 
morables de cette cour, car on ne peut pas dire de 
ce cabinet, suggèrent de tristes réflexions sur le passé, 
sur le présent et sur l'avenir. Une influence très 
rapidement mobile n'y laisse rien de stable, ni dans le 
bien, ni dans le mal, si toutefois cette seule inconsis- 
tance n'est pas le pire de tous les maux dans un 
gouvernement toujours funeste, quand il est versatile. 

« Voici une autre affaire qui n'est peut-être pas 
étrangère à cette détermination, que les gazettes attri- 
buent à la cour d'Espagne, et dont je crois devoir pour 
cette raison tracer un léger précis à Votre Majesté. 

« Au moment de l'invasion de Rome, les jeunes sé- 
minaristes de la Propagande expulsés de cette maison 
furent recueillis au nombre d'une douzaine d'indi- 
vidus par trois ou quatre jeunes gens de la classe du 
peuple, qui fréquentaient les confréries de Rome 
avec la piété la plus fervente. Ce rassemblement 
devint bientôt suspect à la police révolutionnaire. 



238 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

On les emprisonna tous au château Saînt-Ange. 
Détenus dans cette citadelle, et enfermés dans la 
chambre oîi était mort le père Ricci, dernier géné- 
ral des jésuites , ils conçurent , dans cet endroit-là 
même, par une singularité remarquable, le projet de 
faire revivre la société des jésuites. Après leur élar- 
gissement, ils se retirèrent dans un ermitage auprès 
de Spolète, ils y vécurent avec beaucoup d'édification, 
et ils en furent chassés par la municipalité ; mais, 
toujours plus attachés à leur dessein, ils choisirent 
entre eux pour leur supérieur, le sieur Paccanari. 
Celui-ci, âgé de 25 ans, originaire de Trente, avait 
été soldat dans les troupes du pape : il n*a reçu aucune 
éducation libérale ; mais il est doué de l'activité la 
plus ardente, et il annonce beaucoup de talent naturel 
pour la parole; ce qui présente quelque analogie avec 
saint Ignace. On avait écrit depuis quelques années 
dans des livres connus qu'il n'était pas au pouvoir 
des rois de créer une seconde fois les jésuites, et que 
ce prodige, s'il était possible, serait réservé à un 
soldat ou à un homme du peuple. La prédiction a 
frappé, quand on a cru qu'elle allait être justifiée par 
l'événement. Ce Paccanari avec ses compagnons se 
présenta au pape durant son séjour à Florence ; il lui 
présenta plusieurs suppliques , et , par des rescrits 
favorables qu'il obtint, ou qu'il interpréta, il eut la 
faculté de se dévouer à l'œuvre des missions ; il fut 
admis avec ses adhérents aux privilèges de la Propa- 
gande, d'être ordonné sans titre patrimonial ; il prit 
pour règle l'institut et les constitutions légèrement 
modifiées des jésuites, et en endossa l'habit en y ajou- 
tant le petit collet du clergé en Italie. Cette nouvelle 



AVANT LE CONCLAVE. 239 

aggrégation prit le nom ait La Compagnie de la foi de 
Jésus. Le rapprochement ne pouvait pas être plus 
intime, à moins d'annoncer Tidentité des deux insti- 
tutions. Ce corps naissant ou renaissant a trouvé des 
pères nourriciers. Plusieurs ecclésiastiques, parmi les- 
quels on compte beaucoup de prêtres français émi- 
grés, s'y sont affiliés. Le principal dépôt de l'Italie 
est à Padoue, où le noviciat est établi, et d'où on a 
envoyé un assez grand nombre de prêtres pour tra- 
vailler au ministère dans les hôpitaux militaires de 
l'empereur. Deux maisons de jeunes missionnaires 
français, protégées à Vienne et à Prague par Madame 
l'archiduchesse Marie- Anne, se sont réunies à la co- 
lonie d'Italie, sous la direction du sieur Paccanari, 
élu général et dernièrement ordonné diacre par le 
nonce de Vienne. En général , les ex-jésuites sont 
très contraires à ce nouvel institut, qu'ils regardent 
comme une modification indécemment altérée de leur 
, compagnie, sans aucune réparation préalable des in- 
justices qu'ils ont essuyées. On dit que l'empereur 
accorde une protection déclarée à cette association, 
et que son conseil lui est fort opposé. Il y a un abbé 
de Broglie parmi ces jeunes gens. On parle de leur 
donner plusieurs établissements des jésuites. Il est 
certain que le nombre des profès, des novices et sur- 
tout des postulants est très considérable \ 

I. Paccanari (Nicolas), né à Trente, ouvrier corroyeur, puis soldat du 
pape, renonça à la carrière militaire au sortir d'un sermon et se décida 
à vivre dans la pénitence. Retiré à Lorette, il y fut entouré de quelques 
compagnons qui voulurent partager sa vie. Il écrivit pour eux une règle 
qui, de la part d'un homme si peu lettré, parut extraordinaire, et l'on se 
plut à voir en lui un instrument du ciel pour la résurrection de l'institut 
de Saint-Ignace. Quelques prêtres se groupèrent autour de lui, et la pre- 



240 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

« Votre Majesté daignera pardonner ces détails à la 
persuasion où je suis qu'il convient de Tinformer 
exactement de tous ces faits, dont les conséquences 



mière maison de la Société de la foi de Jésus fut ouverte à Spolète. La 
République romaine en prit ombrage. Paccanari et ses confrères, char- 
gés de fers, furent jetés au fort Saint-Ange. Aucun délit n'ayant pu être 
relevé à leur charge, ils furent relâchés, mais à la condition qu'ils prissent 
le chemin de l'exil. La Société, augmentée de plusieurs prêtres français 
réfugiés, et de quelques élèves de la Propagande, fut reçue par Pie VI 
à Florence, et sollicita de lui certains privilèges : entre autres la permis- 
sion de recevoir les ordres sacrés sans patrimoine au titre de mission- 
naires, l'autorisation pour les élèves dispersés de la Propagande de 
s'agréger à la Société, malgré leurs engagements la récitation du Propre 
de la Compagnie de Jésus. A Padoue, un ex-jésuite, Mgr San Bonifazio 
leur offrit son palais où s'arrêtèrent plusieurs d'entre eux. Paccanari 
poursuivit sa route jusqu'à Vienne. Là le nombre de ses disciples s'ac- 
crut notablement. Le gouvernement autrichien, inquiet de ces dévelop- 
pements, les invita à partir pour la Hongrie. Ils y trouvèrent un 
puissant soutien auprès de l'archiduchesse Marie-Anne, soeur de l'Em- 
pereur, abbesse de Saint- Georges de Prague, qui accompagna Paccanari 
à Venise aussitôt Pie VII élu, afin de le recommander au nouveau 
pape. Pie VII fit ordonner Paccanari et, de retour à Rome, autorisa 
l'acquisition pour lui du couvent et de l'Église de Saint-Sylvestre au 
Quirinal occupée par les théatins. Les paccanaristes s'y adonnèrent à 
toutes les œuvres de zèle et d'apostolat : catéchisme, prédications, etc. 
Ils se chargèrent d'instruire les orphelins de Tata Giovanni. Paccanari 
adopta pour ses novices le plan d'études des Jésuites, et ouvrit au palais 
Salviati un collège pour la jeune noblesse, grâce aux dons de l'archidu- 
chesse Marie- Anne. Il y eut bientôt des maisons de son institut à 
Londres, Belley, Amiens, Delinga (Autriche), Sion (Suisse), outre celles 
de Rome, Padoue et Spolète. Mais un décret du 22 juin 1802 prononça 
en France la dissolution de la Société, avec ordre à ses membres de 
regagner chacun son diocèse. Le 21 juillet 1804, Pie VII ayant donné 
satisfaction aux vœux du roi de Naples qui demandait le rétablissement 
des jésuites dans ses États, les paccanaristes furent invités à reprendre 
le collet romain dont l'absence les faisait ressembler aux jésuites. La 
bulle du 7 août 1804, en reconstituant la Compagnie de JÉSUS, fut le 
coup de mort du nouvel institut. Pie VII autorisa les Phres de la 
Foi de Jésus ^ à entrer dans la Compagnie, s'ils étaient acceptés, en ne 
faisant qu'une année de noviciat, au lieu de deux. Les plus instruits 
et les plus vertueux y furent admis. Le pape donna la maison de 
Saint-Sylvestre aux lazaristes, en échange du noviciat de Saint-André» 
qu'ils durent rendre aux jésuites. On ignore ce que devint Paccanari. 
{Moroni.) 



AVANT LE CONCLAVE. 24 1 

ne sont ni indifférentes, ni faciles à deviner. On ne 
remarque encore aucun talent distingué parmi cette 
jeunesse. On prétend même qu'en Italie du moins, 
ce n'est qu'une réunion de pieux ignorants, et c'est 
déjà, si cette opinion est vraie, une énorme différence 
de l'estampe avec le tableau qu'on veut reproduire. 
Je ne suis pas à portée d'en juger en connaissance 
de cause. Ce que je crois savoir, c'est que les jésuites 
aimeraient cent fois mieux être morts pour toujours, 
que de se voir changés en bêtes de leur vivant. 

« Les brillants succès du maréchal Souwarow en 
Suisse et des Anglo- Russes en Hollande nous com- 
bleraient de la joie la plus pure, si elle n'était triste- 
ment tempérée par les pertes trop déplorables de 
l'illustre et malheureuse armée de Condé à Constance. 
Nous n'en savons pas encore bien les détails, et nous 
craignons de les apprendre. Il est affreux de ne voir 
reculer que pied à pied ces imbéciles fanatiques qui 
arrivent enchaînés aux champs de bataille, et dont 
la valeur personnelle oublie sitôt les conscriptions 
forcées qui sont pour eux des proscriptions. Mon es- 
poir est qu'ils cesseront d'être aveugles machines à 
feu sur le sol de France. La réaction de l'opinion 
publique ne se fera sentir que dans leurs foyers, et 
on ne verra qu'alors deux partis aux prises l'un contre 
l'autre. 

« La famille basse ou l'antichambre du pape, com- 
posée de 22 personnes, est de retour en Italie. Les 
deux prélats, le secrétaire, le confesseur et le chape- 
lain, attendent encore leurs passeports à Valence. 
Tous ces rapports verbaux ne contiennent rien de 
nouveau, ni rien de bien intéressant. Depuis son dé; 

Correspondance incdite. ^^ 



242 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

part de Parme, le pape n'a plus montré qu'une silen- 
cieuse résignation, et le ressort de son âme a paru 
brisé, ou du moins caché sous un religieux dévoue- 
ment. On ne nous donne point d'indices de poison. Le 
cercueil est déposé dans un caveau sous la chapelle 
de la citadelle, sans avoir été ni enlevé ni outragé, 

€ Nous commencerons mercredi 23 dans l'église 
patriarcale de Venise les Novendialiy qui consistent 
en une grand'messe et une absoute solennelle tous 
les matins durant neuf jours. Nous y assisterons au 
nombre de 23 cardinaux. Il n'y en a jamais eu à Rome 
un pareil nombre dans ces cérémonies, parce que les 
absents n'avaient pas le temps de s'y rendre. L'ou- 
verture du conclave n'est pas encore fixée. S'il s'as- 
semble à Venise, comme on le croit, ou plutôt comme 
on le craint, il doit naturellement être plus court que 
de coutume. Deux raisons le prolongeaient ordinai- 
rement au Vatican, savoir, l'influence toujours dis- 
putée des couronnes et les intrigues très actives de 
la ville de Rome, souvent beaucoup plus redoutables 
que les factions intérieures du Sacré-Collège. Or, il 
paraît que ces deux obstacles ne s'opposeront pas à 
la promptitude de l'élection. Un mois ou six semaines 
devraient suffire pour écarter les concurrents, si nous 
sommes réduits aux seules chances du scrutin. On 
ne s'endort pas ici en attendant pour avancer, et 
peut-être par là même pour embrouiller la besogne. 
Au reste, malheur, dit-on, et moi, je dis bonheur à 
tous ceux dont il est question avant le conclave ; car 
ils ne seront jamais élus. 

4: Je suis, etc. 
; « P. S. — Mgr Despuigs sort de chez moi au 



■ 



AVANT LE CONCLAVE. 243 

moment où j'allais cacheter ma lettre. Je lui ai parlé 
de ce nouveau décret quon attribue au roi d'Espagne, 
Il ne sait lui-même qu'en croire ; mais voici comment 
il en explique les dispositions. 

« Selon lui, l'article relatif à la consécration des 
évêques n'a aucun fondement. C'est une faute de tra^- 
duction. On n'a voulu parler à Madrid que de la confé- 
dération des évêques pour prévenir un schisme. 

« La défense de reconnaître le nouveau pape en 
Espagne, jusqu'à ce que le roi en ait proclamé l'élec- 
tion, n'a point d'autre objet que de se prémunir contre 
l'élection d'un intrus dans la ville de Rome, dont on ne 
pouvait pas savoir la délivrance à Madrid. Cette expli- 
cation est d'autant plus plausible, que la mission 
vraiment diplomatique de Mgr Despuigs à Venise 
prouve évidemment la volonté de reconnaître le pape 
élu par le Sacré- Collège. 

<L Enfin, l'ordre donné aux évêques d'accorder les 
dispenses qui émanaient du Saint-Siège, n'est autre 
chose que l'usage légitime des facultés déléguées par 
une bulle du feu pape aux évêques espagnols, au 
moment où il se vit déporté en France. La bulle fut 
signée à Parme. Cette délégation apostolique est très 
conforme aux règles, et une pareille explication doit 
rassurer le Sacré-Collège. » 

Louis'XVIII, charmé du zèle de son émînent infor- 
mateur et vivement intéressé par les nouvelles que le 
cardinal lui transmettait avec des réflexions de nature 
à peindre leur véritable physionomie, répondait, de sa 
main, à la date du 25 novembre : 

« Mon cousin, j'ai reçu presqu'à la fois vos deux 



244 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

lettres des 8 et 19 octobre ; vous devez être informé à 
présent du retard qu'a éprouvé la première, et de ses 
causes. 

« Celui que semble éprouver l'ouverture du Conclave 
me cause une peine bien sensible, et je crains qu'il ne 
se prolonge encore. Qu'importe que le chef de l'Église 
soit élu à Rome ou ailleurs, pourvu qu'elle en ait 
promptement un ? C'est là l'essentiel, et, croyez-moi, 
les inconvénients qui existeraient dans un lieu, se 
retrouveraient également dans un autre, mais le plus 
grand de tous, je le répète, est la viduité de l'Église. 

« Les explications que M. Despuigs vous a données 
sur le décret, faux ou véritable, attribué au roi d'Es- 
pagne, m'ont fait un grand plaisir. Je souffrais de voir 
le roi catholique, mon cousin germain, et l'aîné de la 
seconde branche de ma famille, paraître établir le 
schisme dans ses États. 

« J'avais entendu parler du nouvel institut du P. Pac- 
canari, mais je suis plus au fait sur celui de M. l'abbé 
de Broglie et je sais qu'il a été unanimement approuvé 
par tous les évêques de France, nommément par M. l'é- 
vêque de Boulogne, autorité grave en pareille matière, 
et par M. l'évêque d'Auxerre ' qui, plus délicat qu'un 
autre sur tout ce qui tient à la Société, avait commencé 
par être prévenu contre le nouvel établissement. Que 
quelques jésuites s'écrient avec leur dernier général : 
Smt ut erant, aut non sznt ! je n'en suis pas surpris ; 

I. Jean-Baptiste-Marie Champion deCicé, né à Rennes le 10 février 
1725, sacré à Rome par le pape Clément XIII le 13 septembre 1758. Il 
ne faut pas le confondre avec son frère, l'archevêque de Bordeaux, 
qui, comme garde des sceaux, concourut à la promulgation de la con- 
stitution civile du clergé, contre laquelle il protesta comme évoque en lui 
refusant le serment. 



AVANT LE CONCLAVE. 245. 

pour moî, je ne suis pas sî difficile ; pourvu qu'un 
établissement puisse être utile à la religion et au 
soutien des bons principes, j'en suivrai toujours les 
progrès avec intérêt. 

i J'ai été fort sensible à la nouvelle démarche du 
Sacré-Collège, et je dois vous avouer que, politique à 
part, les idées en sont sî belles, la latinité si pure, le 
style à la fois si élégant, sî noble et si touchant, que 
je ne puis me persuader que vous vous soyez contenté 
d'en inspecter le cérémonial. De mon côté, j'espère 
avoir rempli ce dernier point dans ma réponse, maïs 
si ce n'était pas, il vous serait facile de faire sentir 
à vos collègues que, sorti de France comme le philo- 
sophe Bias, je ne puis avoir toutes ces choses de détail 
bien en ordre. 

« Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, 
en sa sainte et digne garde. « Louis. » 



IV. 



Maury n'avait point attendu l'expression de la 
royale satisfaction de son auguste correspondant, pour 
continuer à le satisfaire, aussi bien par l'intérêt de ce 
qu'il lui mandait, que par le style 4[ àla fois si élégant, 
si noble, si touchant ^ et si spirituel de ses lettres, un 
plaisir de délicat auquel Louis XVIII, comme on sait, 
fut toujours fort sensible. 

Il écrivait de Venise, à la date du 26 octobre 1799 : 

€ Sire, — Fidèle au tribut hebdomadaire, que je 
mets aux pieds de Votre Majesté, je continue à lui 
rendre compte des événements de la semaine. Le plus 



246 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

intéressant de tous est la proclamation publiée à Rome 
par le général napolitain Naselli, comte d'Aragon, pour 
déclarer solennellement que le roi des Deux-Siciles, 
son maître, s'est emparé par la voie des armes de Rome 
et de l'état romain, dans la seule vue de les restituer 
immédiatement au successeur du pape Pie VI, qui en 
sera seul souverain légitime. Cette déclaration a excité 
une joie universelle. Le Sacré-Collège en a témoigné 
sa profonde reconnaissance à Sa Majesté Sicilienne. 
Nous ne savons pas encore si ce nouvel état de choses 
ne changera rien au projet déjà formé et toujours pro- 
bable d assembler le conclave à Venise. 

« La cour de Vienne a ordonné ici à ses agents de 
concerter avec le Sacré-Collège les préparatifs qu'il 
faut faire à cet effet au monastère de Saint-Georges, 
de lui envoyer le devis de ses dépenses locales réglées 
avec économie, et d'attendre ses ordres. Il résulte de 
cet examen déjà rédigé et envoyé, que ce travail ne 
coûtera presque rien, et que dix ou douze jours 
suffiront pour mettre ce magnifique couvent en état de 
nous recevoir. En calculant tous les délais possibles, 
on compte que le conclave pourra s'ouvrir le 1 ^^ décem- 
bre prochain. Nous en sommes aujourd'hui au 4® jour 
des Nove^idiali, que nous célébrons ici dans l'église pa- 
triarcale, d'une manière très convenable. Il y a trente 
cardinaux, et un nombre à peu près double de prélats. 

« Nous avons appris avec regret. Sire, que notre 
courrier, expédié à Mittau, avait retardé son départ 
et changé sa route à Vienne. Nous n'aurions pas cru 
que M. le comte Rosomonski eût des facultés limitées 
pour délivrer des passeports ; et, si nous avions pu le 
prévoir, nous nous serions adressés à M, le Maréchal 



AVANT LE CONCLAVE. 247 

Souwarow, qui nous témoigne beaucoup de bonne 
volonté. Nous espérons que ce retard imprévu ne 
suspendra notre hommage que de quelques jours. 

« On a débité, sur la fol de je ne sais quel corsaire, 
que le général Bonaparte s'était sauvé de TÉgypté 
avec Berthier et Murât, et qu ils venaient d'arriver 
en Corse. Personne ne croit à cette nouvelle, qui ne 
manquerait pas d avoir un tout autre caractère de 
certitude et même d'évidence, ai elle avait qyelque 
fondeftient. 

« Le général autrichien Klenau, qui était campé 
dans rÉtat de Gênes avec quatre mille hommes, ayant 
été attaqué par des forces très supérieures, s est retiré 
jusqu'à Sarzana, après avoir perdu six cents hommes. 
Cette retraite a fait craindre une irruption des Français 
en Toscane ; mais Klenau a reçu des renforts, et on 
assure qu'il a repris tous ses postes, après avoir tué 
neuf cents Français sur la route. 

« On dit qu'il se forme dans le Sacré-Collège un 
parti de l'opposition, qu'on appelle assez plaisamment 
le parti des JacobinSy et on y comprend Zelada, Caprara, 
les deux Doria, Roverella, Vincenti, Dugnani et Rinuc- 
cini. Il n'est pas temps encore de savoir ce qui en est, 
ni ce que veulent ces messieurs. C'est le cours ordinaire 
des intrigues. 

« Je suis avec le respect le plus profond et un 
dévouement à toute épreuve, etc. » 

Le 2 novembre suivant, Maury continue sa chroni- 
que anté-conclaviste. 

« Sire, — Je continue avec empressement à faire 
ma cour à Votre Majesté, en lui rendant compte de 



248 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



tous les préludes de Télection du nouveau chef de 
rÉglise. Nous avons terminé avant-hîer les navendtali 
avec toute la solennité convenable. Il n'y aura plus 
désormais aucune cérémonie publique jusqu'au jour 
de l'ouverture du conclave. Le devis des dépenses 
locales qui a été envoyé à Vienne, uniquement par 
respect pour Tempereur qui l'a demandé, ne s'élève 
qu a la modique somme de onze mille florins. Nous 
espérons que le mois courant suffira pour mettre le 
monastère de S t- Georges en état de recevoir le Sacré- 
Collège. Il y a trente-trois cardinaux à Venise. Nous 
attendons de Vienne nos deux collègues Herzan ' et 
Bathyan ', et nous désirons toujours d'y voir arriver 
nos confrères français, dont on ne cesse de me de- 
mander des nouvelles. Leur présence déconcerterait 
probablement beaucoup de combinaisons. Si le con- 
clave est composé, comme on le croit, de deux partis 
assez nombreux pour empêcher l'élection, notre in- 
carcération pourra se prolonger pendant plusieurs 
mois, et la seule lassitude de l'ennui rapprochera les 
esprits. L'opposition qui semble déjà formée veut ou 

1. Herzan de Harras (François), né à Prague le 5 août 1735, auditeur 
de Rote pour l'Allemagne le 26 février 1771, cardinal le 12 juillet 1779, 
conseiller de Joseph II, Léopold II, François II et leur ministre pléni- 
potentiaire à Rome, il fut mêlé à toutes les négociations auxquelles don- 
nèrent lieu, sous leur règne, les affaires ecclésiastiques. Évoque de Savaria 
le 12 mai 1800. Mort à Vienne le i juin 1804. Ambassadeur de Tcm- 
pire au conclave, il donna l'exclusive au cardinal Gerdil. Maury, qui 
l'avait spécialement en horreur, ne ménage guère l'ancien conseiller de 
Joseph II. 

2. Bathyan (Joseph), né à Vienne le 30 janvier 1727. Archevêque de 
Strigonie, puis de Colocza et Bacs, créé cardinal par Pie VI dans le 
consistoire tenu au palais impérial de Vienne le 19 août 17^2, il résista 
avec fermeté aux entreprises de Joseph II contre la discipline de 
l'Église. C'est par erreur que Maury le compte parmi les futurs membres 
du conclave, puisqu'il était mort ^ Presbourg le 22 septembre 1799, 



AVANT LE CONCLAVE. 249 



feînt de vouloir faire pape le cardinal Archettî \ et 
d'un autre côté on parle beaucoup du cardinal Gerdil, 
sans se piquer peut-être de plus de sincérité. Son 
grand âge de 82 ans, et son intervention au scanda- 
leux Te Deum, qui fut chanté dans Téglise de Saint- 
Pierre après la démocratisation de Rome, semblent 
être les seuls obstacles qu'on puisse opposer à son 
élection ^ Toutes ces conjectures ne sont encore que 
des bruits publics. Le scrutin seul ne flattera per- 
sonne. 

« Les banquiers révolutionnaires de Rome ont offert 
leur caisse au Sacré-Collège. Nous avons refusé unani- 
mement leurs offres, que nous attribuons à la procla- 
mation du général Naselli qui a promis au nouveau 
pape la restitution de TÉtat de TÉglise. 

« L'empereur de Russie a répondu très obligeam- 
ment à la lettre que lui écrivit le Sacré-Collège, pour 
lui recommander notre grand et infortuné Pie VL 
Ce prince nous assure qu'il a en vue son rétablisse- 
ment, dans la guerre qu'il a entreprise pour la cause 
des souverains, et qu'il le fera rétablir dans tous ses 
droits. 

1. Archetti (Jean- André), né à Brescia en 1728, débuta à la noncia- 
ture de Varsovie, d'où Pie VI Tenvoya à Saint-Pétersbourg. Il y 
conclut d'importantes affaires avec Catherine II, et reconnut pour la 
première fois aux tzars le titre d'empereur de la part du Saint-Siège. 
Cardinal le 20 septembre 1784, évêque d'Ascoli en 1795, ^® Sabine en 
1800, il mourut à Ascoli en 1805, laissant la réputation d'un pasteur zélé. 

2. Le 18 février 1798, les coçsuls de la République romaine exigèrent 
de Mgr Dini, maître des cérémonies, qu'un Te Deum^ auquel assiste- 
raient les cardinaux, fût célébré dans la basilique Vaticane à l'occasion 
du changement de gouvernement. Mgr Dini, n'ayant pu en référer au 
pape étroitement gardé, s'adressa au cardinal Antonelli le plus ancien 
des cardinaux présents, et du consentement des chefs d'ordres, le 
Te Deum fut chanté, mais on ne voulut pas permettre aux consuls d'y 
assister. (Baldassari, Histoire de Penlèvetnent de Pie K/, p. 208.) 



250 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



« Les réponses, que nous commençons à recevoir 
des cours, auxquelles nous avons annoncé officielle- 
ment la vacance du St-Siège, sont infiniment satis- 
faisantes. 

4L Votre Majesté recevra, le plus tôt que possi- 
ble, Toraison funèbre du pape, prononcée par Mgr 
Brancadoro. L'auteur s est presque uniquement re- 
streint à la déportation, à la captivité et à la mort de 
son héros. 

« Le prince Chigi, maréchal du conclave, vient 
d'arriver ici pour remplir les fonctions de sa charge. 
Il n'a pas été totalement sans reproche durant la 
révolution. Le majordome du pape, Mgr Carafla, 
napolitain, qui a eu des torts infiniment plus graves, 
se présente aussi pour reprendre l'exercice de sa 
place. Il n'y a pas jusqu'à l'ex-jésuite Bolgéni, apolo- 
giste du serment révolutionnaire, qui ne nous envoie 
son apologie. Mais, en matière de félonie, les actes 
de contrition, qui viennent tard à la suite de grandes 
forfaitures, ne peuvent avoir de valeur que pour 
l'autre monde. 

« Personne ne croit aux gazettes qui font arriver en 
France le général Bonaparte. Si cette étrange nou- 
velle était vraie, elle devrait avoir, dès le premier 
moment, un autre caractère de certitude. 

« On se flatte qu'il y aura bientôt de grands et heu- 
reux événements militaires en Suisse. La réunion des 
généraux et des armées nous annonce une bataille 
décisive dans cette partie. 

« J'en étais là lorsqu'on est venu me confirmer 
l'arrivée de Bonaparte en France. Dieu veuille que 
ce soit un faux bruit. 



AVANT LE CONCLAVE. 25 1 

« Je suis avec le plus profond respect et le plus in- 
variable dévouement, etc. ». 

Sept jours après, le 9 novembre, le cardinal écrit de 
nouveau : 

4: Sire. — J'ai déjà eu Thonneur de rendre compte 
à Votre Majesté du départ du courrier extraordi- 
naire, que le Sacré-Collège a expédié à Vienne, pour 
solliciter les ordres de cette cour relativement aux 
préparatifs et à l'ouverture du conclave. Avant que 
nos instances fussent parvenues à notre nonce, le 
gouvernement impérial avait' écrit ici à ses agents de 
mettre promptement le monastère de Saint-Georges 
en état de nous v^c^woir ^ si les cardinatix le désiraient. 
Cette dernière condition, que Ton aurait pu interpré- 
ter comme une espèce d'invitation indirecte d'aller 
élire le nouveau pape à Rome, n'a paru susceptible 
d'aucune délibération à nos anciens. En conséquence, 
l'offre a été acceptée immédiatement, sans autre 
explication. Les ouvriers ont procédé de suite aux 
travaux convenus, et le local sera en ordre le 25 de 
ce mois, pour célébrer la messe du Saint-Esprit, qui 
précède notre clôture. Après l'arrivée instante des 
cardinaux Herzan et Rufifo, nous nous trouverons au 
nombre de trente-cinq votants ; de sorte que l'inclu- 
sive des deux tiers, qui doivent former une élection 
canonique, sera de vingt-quatre voix, auxquelles il 
est d'usage que toutes les autres se réunissent par 
courtoisie, dès que le nombre suffisant à la rigueur 
est ouvertement assuré. Le parti de l'opposition, 
signalé dans mes lettres précédentes, se tient tou- 
jours à l'écart ; mais il ne paraît pas qu'il se fortifie, 



250 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



« Les réponses, que nous commençons à recevoir 
des cours, auxquelles nous avons annoncé officielle- 
ment la vacance du St-Siège, sont infiniment satis* 

faisantes. 

« Votre Majesté recevra, le plus tôt que possi- 
ble, Toraison funèbre du pape, prononcée par Mgr 
Brancadoro. L'auteur s'est presque uniquement re- 
streint à la déportation, à la captivité et à la mort de 
son héros. 

« Le prince Chigi, maréchal du conclave, vient 
d'arriver ici pour remplir les fonctions de sa charge. 
Il n'a pas été totalement sans reproche durant la 
révolution. Le majordome du pape, Mgr CarafTa, 
napolitain, qui a eu des torts infiniment plus graves, 
se présente aussi pour reprendre l'exercice de sa 
place. Il n'y a pas jusqu'à l'ex-jésuite Bolgéni, apolo- 
giste du serment révolutionnaire, qui ne nous envoie 
son apologie. Mais, en matière de félonie, les actes 
de contrition, qui viennent tard à la suite de grandes 
forfaitures, ne peuvent avoir de valeur que pour 
l'autre monde. 

« Personne ne croit aux gazettes qui font arriver en 
France le général Bonaparte. Si cette étrange nou- 
velle était vraie, elle devrait avoir, dès le premier 
moment, un autre caractère de certitude. 

« On se flatte qu'il y aura bientôt de grands et heu- 
reux événements militaires en Suisse. La réunion des 
généraux et des armées nous annonce une bataille 
décisive dans cette partie. 

« J'en étais là lorsqu'on est venu me confirmer 
l'arrivée de Bonaparte en France. Dieu veuille que 
ce soit un faux bruit. 



AVANT LE CONCLAVE, 251 

« Je suis avec le plus profond respect et le plus in- 
variable dévouement, etc. ». 

Sept jours après, le 9 novembre, le cardinal écrit de 
nouveau : 

« Sire. — J'ai déjà eu l'honneur de rendre compte 
à Votre Majesté du départ du courrier extraordi- 
naire, que le Sacré-Collège a expédié à Vienne, pour 
solliciter les ordres de cette cour relativement aux 
préparatifs et à l'ouverture du conclave. Avant que 
nos instances fussent parvenues à notre nonce, le 
gouvernement impérial avait' écrit ici à ses agents de 
mettre promptement le monastère de Saint-Georges 
en état de nous recevoir, si /es cardinaux /e désiraient. 
Cette dernière condition, que Ton aurait pu interpré- 
ter comme une espèce d'invitation indirecte d'aller 
élire le nouveau pape à Rome, n'a paru susceptible 
d'aucune délibération à nos anciens. En conséquence, 
l'offre a été acceptée immédiatement , sans autre 
explication. Les ouvriers ont procédé de suite aux 
travaux convenus, et le local sera en ordre le 25 de 
ce mois, pour célébrer la messe du Saint-Esprit, qui 
précède notre clôture. Après l'arrivée instante des 
cardinaux Herzan et Ruffo, nous nous trouverons au 
nombre de trente-cinq votants ; de sorte que l'inclu- 
sive des deux tiers, qui doivent former une élection 
canonique, sera de vingt-quatre voix, auxquelles il 
est d'usage que toutes les autres se réunissent par 
courtoisie, dès que le nombre suffisant à la rigueur 
est ouvertement assuré. Le parti de l'opposition, 
signalé dans mes lettres précédentes, se tient tou- 
jours à l'écart ; mais il ne paraît pas qu'il se fortifie, 



252 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

et il n'est peut-être pas même encore irrévocablement 
uni. Le cardinal Borgîa s en est séparé \ 

« Les Napolitains ont appelé et institué à Rome un 
de leurs juges criminels, connu à Naples par la sé- 
vérité des sentences de mort qu'il vient de faire exé- 
cuter. Cette commission a mis en fuite un grand 
nombre de révolutionnaires romains. Le fils aîné de 
la princesse de Sainte-Croix a été emprisonné par son 
ordre avec des symptômes sinistres de rigueur. Plu- 
sieurs autres jacobins ont été arrêtés. Le prince Bor- 
ghèse a reçu Tordre de faire un voyage avec ses 
deux enfants mâles, et de s'absenter de Rome pour 
longtemps. On croit qu'il va se retirer à Pise, s'il 
obtient la permission de s'y établir. Le gouverne- 
ment napolitain paraît avoir adopté un plan différent 
de la méthode suivie jusqu'à présent par la cour de 
Vienne qui, en dissimulant les délits de la classe 
commune des jacobins, semble vouloir attendre la 
paix avec les Français, pour leur faire sérieusement 
la guerre. Cette impunité provisoire les endort et 
les enhardit dans leurs complots. Le nouveau pape 
devra s'estimer fort heureux, s'il trouve, en arrivant 
à Rome, tous les attentats révolutionnaires punis 
exemplairement. 

« Cette pauvre ville de Rome est complètement 
ruinée, ainsi que tout l'État de l'Église. Il n'y reste 



I. Borjîia (Etienne), né à Velletri le 3 décembre 1731, gouverneur 
de Bénévent en 1759, secrétaire de l'Index en 1764, de la Propagande 
pendant dix-huit ans (de 1770 à 1789), cardinal le 30 mars 1789, préfet 
de l'Index, puis des Études, puis de la Propagande, mort à Lyon en 
1804. Le cardinal Etienne Borgia fut un des hommes les plus savants 
de son temps, un de ceux qui méritèrent le mieux dePÉglise. (Cf. Sylvain 



AVANT LE CONCLAVE. 253 

plus rien pour tenter une seconde fois Tavidité des 
Français qui se sont montrés plus jaloux de voler le 
pays que de le révolutionner, Ancône résiste toujours; 
mais on en aura bientôt raison au moyen des gros 
canons et des onze mille hommes de troupes réglées 
qui attaquent enfin sérieusement cette mauvaise place 
fortifiée avec beaucoup d'art, et défendue par le fa- 
natisme révolutionnaire du désespoir, 

« Les Français inquiètent toujours le Piémont, 
quoiqu'on en tue beaucoup, toutes les fois qu on peut 
les joindre. L'excellente cavalerie autrichienne est 
nulle sur les Alpes. On convient que Tinfanterie de 
Tempereur n est ni vêtue, ni armée avantageusement 
pour cette guerre de montagne, et que les Français 
y excellent avec leur intelligence et leur adresse 
individuelle. On croit la saison trop avancée pour 
entreprendre le siège de Coni, et beaucoup de gens 
se flattent encore de la prise prochaine de Gènes, 
d où Ton dit que les Français font défiler leurs bagages 
précieux vers la Provence. 

« On parle toujours des troubles intérieurs de la 
France, et on espère que cette fermentation prendra 
un grand et vaste caractère, dès que les Russes 
auront franchi les montagnes de la Suisse. 

« Personne ne doute plus ici du retour du général 
Bonaparte en France. C'est un homme dangereux ; 
mais la Providence a ses desseins, et il faut attendre 
que les événements nous les expliquent. 

« Je suis avec le respect, etc. ». 

Soit coquetterie, soit crainte réelle inspirée par le 
retard des réponses de Louis XVI II, Maury commence 



254 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

sa lettre du i6 novembre avec une appréhension qui 
ne dut être, en tout cas, que peu profonde. Il avait 
trop de flair pour ne pas comprendre combien -à Mît- 
tau on attendait impatiemment des nouvelles sûres du 
futur conclave. 

« Sire. — Je demande pardon à Votre Majesté de 
Tennui que lui cause mon zèle. J aime mieux l'impor- 
tuner par des dépêches sans intérêt, que de Texposer 
à la moindre inquiétude sur l'Italie par mon silence. 

« Les préparatifs du conclave sont très avancés. 
On se flatte toujours que nous pourrons nous y 
renfermer vers le 25 de ce mois. N'ayant encore 
reçu aucun ordre de Votre Majesté, je ne crois pas 
pouvoir mieux la servir, qu en favorisant de tous 
mes moyens l'élection de celui qui a eu l'honneur de 
correspondre trois fois avec elle durant le cours de 
l'année. C'est, à mon avis, le meilleur choix que 
nous puissions faire ; mais on ne saurait se donner à 
soi-même aucune espèce d'assurance sur de pareils 
futurs contingents. L'instituteur de la reine a aussi 
beaucoup de partisans '. C'est un vieillard que per- 
sonne ne connaît et n'ose définir. Je préférerais infi- 
niment l'autce serviteur zélé et très déclaré de Votre 
Majesté. Nous attendons tous les jours les cardinaux 
Ruffb et Herzan, qui sont en voyage par ordre de 
leurs cours pour venir nous joindre. Le cardinal Ro- 
han a répondu formellement à notre lettre de con- 
vocation, qu'il n'assisterait point au conclave, pour 
ne pas s'éloigner davantage de son diocèse. Il réside 

I. Gerdil, qui avait été précepteur de Charles-Emmanuel IV, frère de 
Joséphine de Savoie, femme de Louis XVII I. 



AVANT LE CONCLAVE. 255 

■ !■■■■ ■ l| ^ m ^ , ■■-!■ . ■■._,_. Il» 

provisoirement à Ratîsbonne. Le souvenir de son 
malheureux procès lui fait désirer de recevoir du 
Sacré-Collège une réponse obligeante de regret à sa 
lettre d'excuse, et je n'ai vu aucun inconvénient à lui 
procurer cette satisfaction, qu'il m'a demandée, mais il 
est de mon devoir d'en rendre compte à Votre Majesté \ 

« Nous venons d'apprendre» Sire, par des lettres 
dignes de foi, que la ville d'Ancône a ouvert ses 
portes aux Autrichiens le onze de ce mois, après trois 
heures d'un grand feu d'artillerie, en vertu d'une capitu- 
lation dont les conditions ne sont pas encore connues. 
Voilà par conséquent un renfort précieux de dix mille 
hommes pour agir dans le Génovéfat, où il paraît 
qu'on veut finir la campagne par la prise de Gênes. 

« En même temps, le général Mêlas a remporté une 
grande et décisive victoire près de Coni, sur Cham- 
pionnet, auquel il a tué ou pris plus de dix mille 
hommes. On assure que le commandant français de 
Coni a offert, par capitulation, de rendre la place dans 

I. Prince Louis- René-Édouard de Rohan-Guémené, né à Paris le 25 
septembre 1734, sacré évêque de Canople le 18 mai 1760 et nommé 
coadjuteur de son oncle l'évêque de Strasbourg. Nonce àVienne en 1772, 
il fui rappelé à l'avènement de Louis XVI. Peu estimé de la Cour, il se 
fit recommander à Pie VI par Stanislas, ex-roi de Pologne, et le pape 
le créa cardinal le i" juin 1778. Conduit à la Bastille le 15 août 1785 
pour l'affaire du Collier, Rohan voulut être déféré au Parlement, qui l'ac- 
quitta. Le roi l'exila à la Chaise- Dieu. Le pape suspendit Rohan, pour 
s'être fait juger par un tribunal incompétent. Rohan se justifia et fut 
réintégré dans sa dignité. Dès lors, il eut à cœur de se montrer digne 
de la pourpre ; il s'occupa de payer ses dettes at regagna son diocèse. 
Député du bailliage de Haguenau aux États-Généraux, il semblait 
devoir être un complice tout trouvé pour les révolutionnaires, d'autant 
plus qu'il s'était remis en relations avec les philosophes, mais il trompa 
leur attente : la persécution religieuse le rendit exemplaire. Il répara 
ses torts en donnant à ses prêtres l'exemple de la fidélité à l'Église et 
mérita pour cela les éloges de Pie VI. Il mourut à Ettenheim le 16 fé- 
vrier 1803. 



2S6 MÉMOIRES DE MAURY, — LIVRE SECOND. 



cinquante jours, s'il n'était pas secouru, et que cette 
proposition a été refusée. On se croit certain d entrer 
beaucoup plus tôt, de gré ou de force, dans cette cita- 
delle, qui est le dernier point, avec Gênes, encore oc- 
cupé par les Français en Italie. L'entière délivrance 
de toutes ces régions cisalpines depuis Coni jusqu'à 
la Calabre, et de Gênes à Peschiera, forme une ma- 
gnifique campagne militaire. Il n'en faut plus qu'une 
pareille pour conquérir la France et rétablir l'ordre 
et la paix en Europe. Dieu veuille qu'on y procède 
avec la même vigueur et la même bonne foi ! Tous 
ces bruits de trêve ou d amnistie contristent profon- 
dément les bons royalistes de tous les pays, et ne 
peuvent plaire qu'aux jacobins, travestis sous le nom 
d'illuminés qui ne sont que des fanatiques d'athéisme 
et de démocratie. 

« Je fus surpris de recevoir hier matin la visite de 
M. Pastoret ', maître des requêtes, et de M. de Vau- 
blanc ^ son collègue à la seconde assemblée. Je leur 
parlai avec toute la franchise qui convient à mon ca- 
ractère et à mes principes, mais en même temps 
avec le ton de modération et d'indulgence que nous 
commandent nos intérêts. Ils protestèrent qu'ils 

1. Claude Emmanuel, marquis de Pastoret (1756- 1840), avait embrassé 
les idées du temps ; c'est à lui qu'est due la première sécularisation de 
Sainte-Geneviève : député de Paris à la Législative il s'y montra consti- 
tutionnel monarchique, et émigra pendant la Terreur. Député aux Cinq 
Cents en 1795, sénateur de l'empire en 1809, président de la chambre 
des pairs en 1820, et chancelier de France en 1829, il devint un des con- 
seillers du comte de Chambord dont Charles X l'avait nommé tuteur. 

2. Vienot, comte de Vaublanc (1756-1845), membre de l'assemblée 
législative, condamné à mort par contumace après le 13 vendémiaire, 
rentra en France au 18 brumaire ; devint préfet de l'empire, ministre de 
la Restauration, et rentra dans la vie privée en 1830. Il a laissé des 
Mémoires. 



AVANT LE CONCLAVE. 25; 



étaient à présent royalistes comme moi ; qu ils n'a- 
vaient que des erreurs à se reprocher; que jamais 
ils n'avaient participé à aucun crime, et bien moins 
encore au plus grand de tous; que, depuis le désas- 
tre du 4 septembre, ils étaient proscrits, etc., etc. 
M. Pastoret me fit même entendre, qu'ils n avaient 
joué ce malheureux rôle dans la révolution que par 
l'ordre du feu roi. Je leur répondis que j'étais fort 
porté à croire qu'ils n'avaient jamais été des révo- 
lutionnaires dogmatiques, mais des intrigants, beaux- 
esprits fort étonnés de se trouver de francs imbéciles. 
J'ajoutai que, s'ils voulaient argumenter contre moi 
pour se justifier, j'allais leur fermer la bouche en 
quatre minutes, mais que, s'ils reconnaissaient fran- 
chement et douloureusement leurs torts, j'étais prêt 
à leur pardonner et à les embrasser. Ils m'ont de- 
mandé la permission de revenir me voir. La révo- 
lution donne à tous ceux qui l'ont traversée un ton 
tranchant et le regard de l'audace, et il reste plus ou 
moins de démocratie dans toutes les têtes françaises; 
mais, avec un ascendant bien prononcé de raison, on 
rabat ces prétentions mal déguisées d'égalité. Je 
verrai s'il est possible de tirer quelques lumières 
utiles de ces nouveaux convertis. 

« Je suis avec le respect le plus profond et le plus 
absolu dévouement, etc. » 

Enfin, la veille même du jour où il allait entrer en 
conclave, le 30 novembre 1 799, Maury écrivait l'im- 
portante dépêche suivante, qui clôture tous les rensei- 
gnements dont il s'est plu à informer le roi sur les 
préliminaires de cette grande assemblée, sur laquelle 

Correspondance inédite. 17 



2S8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



toute la chrétienté avait les yeux fixés, avec d'autant 
plus d'anxiété que le i8 brumaire venait d'inaugurer, 
en France, un nouvel ordre de choses, où la papauté, 
on le sentait d'instinct, serait appelée à jouer un rôle 
considérable. 

« Sire, — écrit le cardinal qui partageait l'anxiété 
générale, — la stérilité des nouvelles ne put me four- 
nir, samedi dernier, la matière d'une lettre. C'est le 
seul courrier que j'aie laissé passer vide depuis près 
de trois mois. 

« Je reçus hier l'adorable réponse, dont Votre Ma- 
jesté a daigné m'honorer et me favoriser le 20 du 
mois dernier, et je l'en remercie en me prosternant 
devant tant de bonté. C'est tout ce que mon admi- 
ration et ma reconnaissance osent se permettre de 
dire à un tel maître, et qui l'est, en toute vérité, de 
toutes les manières. Mon embarras n'est pas moindre 
assurément pour mettre aux pieds de Madame la 
duchesse d'Angoulême l'hommage de mon profond 
respect et de la confusion dont me couvre l'excès de 
ses bontés. Il est bien hardi, Sire, de supplier Votre 
Majesté d'acquitter ma dette, car elle doit être, et 
elle sera éternelle ; mais, quel autre interprète assez 
auguste ma reconnaissance pourrait-elle choisir au- 
près de cet ange de la France, que l'organe sacré d'un 
souhait si glorieux pour moi, tout indigne que j'en 
suis? 

<L C'est demain. Sire, que nous devons enfin célébrer 
la messe du Saint-Esprit, et nous renfermer en con- 
clave dans le monastère des Bénédictins de Saint- 
Georges le Majeur.Tput est prêt pour nous y recevoir. 



AVANT LE CONCLAVE. 259 

Nous y serons un peu plus commodément, maïs 
beaucoup moins convenablement quà Rome. Le 
cardinal Antonelli, qui aime à dominer, et qui s est 
emparé, par voie de fait, grâces à la paresse de 
notre excellent doyen, de la décision et de la direction 
de nos affaires, a constamment voulu ' que le conclave 
se tînt à Venise. Dès le i6 septembre dernier, je 
prévins toutes ses instances à Vienne, en lui écrivant 
une longue lettre, dans laquelle je développais les 
raisons très fortes qui devaient nous faire préférer 
notre ville de Rome ^ Il me fit une réponse, dont 
chaque ligné me fournissait une réponse accablante. 
Je me tus et je conservai ces deux billets, qui font et 
qui vont faire du bruit inter fratres. Le cardinal 
Ruffo, en arrivant ici, a été de mon avis. Nous avons 
su, en même temps, que la cour de Vienne avait in- 
sinué au nonce, à notre insu, qu'il serait convenable 
d'aller élire le pape à Rome. Le cardinal Antonelli 
ne nous en a rien dit. Le danger du délai, dans un 
si grand intérêt, et la sagesse qu'il y a toujours à 
recouvrer la souveraineté le plus tôt qu'on le peut, 
excitent à présent de la fermentation. Malheureuse- 
ment, le mal est fait, il est irrémédiable, et la ruine 
individuelle de son auteur ne nous guérira de rien. 
J'aurais sacrifié très volontiers au bien commun 
l'honneur particulier qui me revient de cette discus- 
sion. 

« Nous sommes ici trente-cinq cardinaux. Il ne nous 



1. Nous avons expliqué plus haut comment les cardinaux obéissaient 
en cela aux instructions de Pie VI. 

2. Nous n'avons pas retrouvé, dans les papiers de Maury, cette lettre, 
pas plus que la réponse d'Antonelli. 



26o MÉMOIRES DE ^LA.URy. — LIVRE SECOND. 

manque, pour compléter le Sacré-Collège, que nos 
collègues Mendoza ', Seutmanar ', la Rochefoucault, 
Rohan, Montmorency, Frankenberg, Migazzi ^ Ra- 
nuzzi ^ Zurlo et Gallo ^. Qui eût osé espérer, il y a un 
an, une pareille réunion ? 

« Le décret du roi d'Espagne, dont j'ai eu l'honneur 
de rendre compte à Votre Majesté, a été réellement 
publié à Madrid. Les commentaires favorables qu'en 
faisait ici Mgr Despuigs, n'ont aucun fondement. 
C'est un schisme matériel, auquel il ne manque plus 
que le mot propre. On rapproche maintenant de cette 
agression très prononcée, les négociations officieu- 
ses du chevalier Azara, les lettres du prince de la 
Paix ^ qui invitaient le pape à sacrifier tous les droits 

1. de Mendoza (Joseph -François), noble Portugais, né à Lisbonne le 
12 octobre 1726, patriarche de Lisbonne le 10 mars 1788, cardinal de la 
même année. Il n'assista pas au conclave, et mourut le 16 février 1808. 

2. Sentmanat y Cartella (Antonin), d'une illustre famille de Catalogne, 
né à Barcelone le 21 avril 1734, se distingua par ses connaissances juri. 
diques. Auditeur de Rote pour l'Espagne le 25 avril 1775, évêque d'Avila 
en 1783, patriarche des Indes Orientales le 25 juin 1784, cardinal le 30 
mars 1789. Mort à Aranjuez, le 14 avril 1806. 

3. de Migazzi (Christophe), né à Trente le 20 octobre 17 14, évêque de 
Vacs (Hongrie) le 20 septembre 1756, archevêque de Vienne, en 1757, 
créé cardinal le 23 novembre 1761, lors du voyage de Pie VI en Au- 
triche. Il mourut à Vienne le 14 avril 1803, à l'âge de 88 ans et demi. 

4. Ranuzzi (Vincent), de famille noble, né à Bologne le i** octobre 
1726. Entré dans la prélature, il devint archevêque de Tyr et nonce à 
Venise en 1775, nonce à Lisbonne en 1782, cardinal et évêque d' An- 
cône en 1785. Il eut beaucoup à souffrir de l'invasion, et se infusa aux 
pires exigences des envahisseurs. Il ne put se rendre au conclave, mais 
il eut la consolation de recevoir et d'héberger le nouveau pape à Ancône le 
21 juin 1800. Il mourut le 27 octobre suivant, laissant la réputation d'un 
bon et zélé pasteur des âmes. 

5. Gallo (Nicolas), né à Osimo le 17 avril 1721, évêque de Viterbe 
le 14 février 1785, cardinal la même année, mourut à Viterbe, le 14 
décembre 1801. 

6. De simple garde du corps, Godoy, dit le Prince de la Paix, s'était 
élevé, par la faveur, au rang de premier ministre. Sa politique fut funeste 



/ 

AVANT LE CONCLAVE. 26 1 



temporels du Saint-Siège, etc., etc. Ces souvenirs 
n'inspirent pas confiance. Il paraît cependant que 
Mgr Despuigs, qui a ici une grande représentation, 
sans déployer encore aucun caractère public, de peur 
sans doute que la cour de Vienne n'en fût pas satis- 
faite, prétend avoir une forte influence sur l'élection 
du pape. Son parti connu se réduit à cinq ou six 
cardinaux qui ne sont même pas tous bien assurés. 
Il a voulu prendre en particulier un ton de menace 
qui, loin d'en imposer, lui a attiré des explications 
accablantes. Il change de ton maintenant, et il se 
borne à déclarer, que sa cour ne veut entendre parler 
d'aucun cardinal autrichien. Ce mot, dont l'acception 
paraît fort restreinte, semble avoir une grande lati- 
tude dans sa bouche. Tous les sujets provisoires de 
l'empereur y sont peut-être compris, quoiqu'il soit 
probable que l'Espagne veut secrètement pour pape 
le cardinal Giovanetti ', archevêque de Bologne. C'est 
un camaldule de 78 ans, il a la pierre, il est venu ici 
par eau, et il ne peut pas aller à Rome, ce qu'on 
regarde comme une irrégularité, ou incapacité cano- 
nique. Ce mystère s'éclaircira bientôt. 

« L'autre parti, auquel je tiens, est en observation. 
Il est d'usage qu'avant de découvrir le vrai projet 

à l'Espagne, qu'il finit par sacrifier à Tambition de Bonaparte. En 1798, 
Pie VII ayant réclamé le secours de Sa Majesté Catholique contre les 
Français, Godoy répondit à la note officielle du pape par un écrit 
imprimé plein d'une sèche ironie. Il reprochait à Sa Sainteté d'avoir 
elle-même imprudemment rompu l'armistice avec la France, et l'exhor- 
tait ensuite à se dégager des biens d'ici-bas. C'est à cette impertinence 
qu'il est fait allusion ici et plus loin. 

I. Giovanetti (André), né à Bologne le 6 janvier 1722, moine camal- 
dule, administrateur de l'archevêché de Bologne le 29 janvier 1776, car- 
dinal le 23 juin 1777, archevêque de Bologne le 15 décembre 1777, 
mort le 8 août 1800 à Bologne. 



202 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

d'élection, on présente un autre sujet, qu'on saît ne 
pouvoir pas être agréé par le parti contraire, et on se 
détacherait à temps en cas de besoin. Si nous suivons 
la coutume de nos anciens, la campagne s'ouvrira 
par ces escarmouches. Notre parti, quoique uni, n'est 
pas encore d'accord. Mon vœu est toujours le même. 
« Quant à la lettre confirmative dont parle Votre 
Majesté, si c'est, comme je le désire fortement, et 
comme je vais m'en occuper, le même personnage 
qui est chargé de l'écrire, je crois pouvoir espérer 
qu'il ne changera, ni de sentiment, ni de style, ni de 
secrétaire. Il tient le même langage en public, et je 
lui serrai la main plusieurs fois hier au soir, en l'en- 
tendant questionner, devant bonne et nombreuse 
compagnie, le sénateur Rezzonico sur un certain 
point de son voyage, avec le mot propre, et du ton le 
plus prononcé, en me regardant, tant sur le droit que 
sur la personne auguste dont il était question. Votre 
Majesté est bien sûre, que je ne suis pas homme à 
laisser déshériter un fils aîné qui me tient tant à 
cœur. Ce ne serait pas ma faute si on osait reculer, 
mais je ne le crois pas, et je ne crains absolument 
qu'une seule influence, qu'on peut gagner de vitesse. 
Je n'ai pas la même peur de la part des camarades de 
comprenez-vous ' ? Mon objet sera de finir cette petite 
bagatelle, sans qu'on en sache rien. Après comme 
après. 

« Voilà donc une nouvelle révolution à Paris pour y 
mûrir la véritable contre-révolution. Ce gouverne- 
ment militaire hideusement démasqué fait horreur. 
Ce sera la fin de Bonaparte, si ce n'est pas son com- 

I, Une allusion qui nous échappe. 



AVANT LE CONCLAVE. 263 

mencement dans la carrière de la véritable et solide 
gloire. Je souhaite que l'intérieur se divise à main 
armée, et que l'exemple de la Vendée apprenne aux 
royalistes, qu'on ne peut rien finir, ou plutôt qu'on 
se fait écraser en se bornant à une insurrection défen- 
sive, et, pour ainsi dire, immobile. Nous ne savons 
encore que d'une manière vague les derniers troubles 
de Paris. La France a beau s'agiter, elle ne trouvera 
le repos et le bonheur que dans le sein de son roi. 

€ Je suis avec le respect le plus profond, jusqu'à 
l'effusion de la dernière goutte de mon sang inclusive- 
ment, etc. » 






PENDANT LE CONCLAVE. 



Sommaire. — La lettre de Louis XVIII au Sacré-Collège. — Pre- 
mières nouvelles du conclave. — La discussion sur les prétentions de 
l'ex-cardinal Antici devient l'occasion d'une découverte. — Le premier 
candidat à la papauté. — L'arrivée du cardinal Herzan détermine la 
première opération sérieuse du conclave sur les noms des cardinaux 
Bellisomi et Mattei. — Comment Herzan fait différer l'élection devenue 
promptement certaine de Bellisomi. — Portrait de ce dernier. — Maury 
perce le jeu de Herzan. — Un faux Louis XVII. — Autre roman diplo- 
matique. — Herzan continue ses menées artificieuses et entrave 
l'élection de Bellisomi. — Comment Maury empêcha une élection par 
surprise. — Quelle, d'après Maury, aurait dû être la tactique de Herzan^ 

— Réponse charmante de Louis XVIII. — Un congrès au sein du 
conclave. — La diplomatie italienne et le conclave définis par Ganganellt. 

— Un petit passe-temps que l'auteur qualifie lui-même d'espièglerie. — 
Autre malice. — Impossible de faire un pape malgré Antonelli. — 
Curieux portrait d'un nouveau candidat. — Comment Maury accepte un 
candidat faute de mieux et crainte de pire. — Le cardinal Calcagnini 
s'écarte lui-même de la papauté. — Coup d'œil sur le champ de bataille 
jonché de morts. — Le pape est fait ! 



TANDIS que les cardinaux se disposaient à 
entrer dans le conclave qui allait être si labo- 
rieux et dont Maury raconta les péripéties à Louis 
XVIII dans une série de lettres, où nous aurons à 
relever plus d*un détail important jusqu'ici inédit; le 
royal exilé de Mittau répondait en ces termes à la 
notification du Sacré-Collège. 

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de 
Navarre, à nos très chers et bien-aimés cousins les 
cardinaux évéques, prêtres et diacres, de la sainte 
Église romaine, salut. 



PENDANT LE CONCLAVE. 265 



« Nos très chers et bien-aimés cousins, déjà nous 
avions appris et déploré la mort funeste de Pie VI, 
lorsque nous avons reçu la lettre que vous nous avez 
écrite de Venise, le 8 octobre dernier. Personne, plus 
que nous, n'a gémi des mauvais traitements exercés 
envers ce vénérable Pontife, et nous n avons éprouvé 
quelque consolation qu en apprenant, d'une manière 
bien certaine, que nos peuples ont pris l'intérêt le 
plus sensible à son état ; qu'ils ont été en foule au- 
devant de lui pour lui demander la grâce de ses béné- 
dictions ; qu'ils l'ont toujours accompagné avec un reli- 
gieux respect; qu'enfin ils se sont efforcés de le consoler, 
et en quelque sorte de le dédommager de sa captivité 
et de la cruauté de ses oppresseurs, par des hommages 
qui étaient le désaveu le plus solennel et le plus tou- 
chant des mauvais traitements exercés envers sa per- 
sonne sacrée. Cette conduite de nos sujets est pour nous 
une nouvelle preuve que tant de forfaits, commis dans 
notre royaume, ne sont point l'ouvrage de nos peuples, 
mais celui d'un très petit nombre de coupables. Elle est 
encore une preuve que la divine Providence a conservé 
dans le cœur des Français le respect et l'amour de leur 
religion, malgré tous les efforts qu'a faits l'impiété pour 
le détruire, et ce bienfait de la Providence est un sûr 
garant pour nous et nos peuples, du retour prochain 
de ses anciennes bontés. Elle dirigera, nous n'en dou- 
tons point, vos suffrages, lorsque vous donnerez un 
chef à l'Église, et nous espérons le meilleur choix d une 
assemblée aussi distinguée par la piété, la sagesse et 
les lumières de ceux qui la composent. C'est dans cette 
confiance que nous adhérons solennellement à celui 
qui aura été élu par vous ; et, lorsque Celui par qui les 



268 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

i Après avoir redouté avec horreur durant huit 
jours le retour de larmée russe dans son pays, on 
ranime enfin nos espérances par des nouvelles plus 
consolantes. Le secrétaire intime du feu pape vient 
de me dire, en arrivant de Valence, que l'intérieur de 
la France est catholique et royaliste ; qu on est hors 
d'état de faire une nouvelle campagne, et que les 
révolutionnaires pâlissent consternés au seul nom des 
Russes. Une seconde campagne donc, une seconde 
campagne de tant de héros qui composent les deux 
armées impériales, et le genre humain est sauvé; car 
Votre Majesté achèvera cette grande œuvre, en étouf- 
fant, dans la dernière année du dix-huitième siècle, 
la conjuration à jamais exécrable qu'il aura vue naître, 
se propager et se dissiper enfin en menaçant de 
renverser tous les trônes et tous les temples. 

« Les intrigues de Bonaparte m'inspirent mille fois 
plus de terreur que de confiance. Je ne le crains pas 
pour longtemps, du moins dans l'intérieur ; mais au 
dehors, et durant l'hiver surtout, je me méfie infini- 
ment de ses intrigues. Le voyage de l'Egypte aurait-il 
éclairé son fanatisme ? Je n'ose pas m'en flatter, et je 
le crois trop passionné de fausse gloire pour calculer 
ses véritables intérêts. Cependant, comme j'ai banni 
depuis quelques années de mon esprit cette phrase 
que notre infâme révolution a démentie pour toujours, 
il est impossible, de quelque manière qu'on la finisse, je 
vais observer et attendre, en désirant que la force 
armée achève ce qu elle a commencé, sans aucune 
capitulation qui pût donner au monstre le temps de 
recouvrer ses forces. S'il fallait en passer par là, ce que 
j'ignore, il n'y aurait aucune sûreté pour nous en 



PENDANT LE CONCLAVE. 260 
■tt Z 

■■"'rance sans une force étrangère ; et je comprends 
'Qu'une fois entrés avec elle, rien ne pourrait plus s'op- 
'-^oser aux mesures indépendantes qui seraient néces- 
^Saires au rétablissement et à l'affermissement de l'ordre. 
cEn un mot, je pense que les moyens termes peuvent 
t être admissibles pour commencer, mais qu'ils ne valent 
r rien pour finir, et que ceux qui s'y confieraient en 
E seront les victimes, s'ils ne remontent pas de suite aux 
. vrais et seuls principes. 

« Je suis avec le respect le plus profond et le plus 

tendre, comme le plus entier dévouement, etc. » 

La réponse de Louis XVIII n'arrive toujours pas, 
et, le 14 décembre, le cardinal écrit de nouveau : 

« Sire. — ■ Depuis le lO septembre, j'ai eu l'honneur 
d'écrire très exactement toutes les semaines à Votre 
Majesté. Je désire que mes lettres lui soient fidèle- 
ment parvenues. La réponse à la lettre officielle du 
Sacré-Collège ne devrait pas tarder à arriver de 
Mittau, quoique notre courrier extraordinaire n'ait pas 
pu s'y rendre directement. C'est un inconvénient très 
digne de l'attention de Votre Majesté, que l'ambassa- 
deur de Russie à Vienne ne soit pas autorisé à donner 
des passe-ports aux courriers extraordinaires qu'on 
expédie à Mittau. 

< Je reprends les opérations de notre conclave, 
lequel ne me parait pas encore sérieusement com- 
mencé pour ceux qui, se bornant aux surfaces, ne 
savent pas même lire le chilfre d'un scrutin menteur 
ou insignifiant. 

« Le cardinal Herzan est enfin réuni à nous depuis 
^^ux jours ; de sorte que le conclave est absolument 



2/0 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



complet par le nombre désormais invariable de trente- 
cinq cardinaux qui le composent. 

« Mgr Despuigs, qui est ministre d'Espagne, bien 
connu sans être reconnu, ne cessait de dire, depuis 
son arrivée à Venise, que sa cour ne voulait pas un 
pape autrichien. Cette proscription vague, susceptible 
d'une exception si vaste, déplaisait au Sacré-Collège, 
qui craignait que toute relation de famille ou de 
bénéfice avec la Maison d'Autriche ne devint un 
prétexte d'exclusion. 

« Notre première congrégation générale a eu pour 
objet de délibérer sur une lettre de Tex-cardinal 
Antici, qui prétend avoir déposé, mais non abdiqué, 
le cardinalat entre les mains du pape. C'est un sub- 
terfuge absurde. La démission a été acceptée par un 
bref du pape, auquel trente-sept cardinaux ont adhéré 
par écrit. Il n'y a personne parmi nous qui soit favo- 
rable aux prétentions de cet ancien collègue, univer- 
sellement déshonoré. Cependant, le cardinal Zelada, 
qui jusqu'à ce moment n'était pas sorti de sa chambre, 
même pour la communion générale, se fit porter à 
cette congrégation. Le cardinal Lorenzana, qui n'est 
pas doué du don de la parole, et qu'on ne peut guère 
mettre en activité dans les affaires, parla le premier, 
hors de rang, avec une violence sans objet, puisqu*il 
n'y avait aucune contradiction contre le prêtre Antici; 
il témoigna un attachement passionné pour le Saint- 
Siège, en disant ensuite que. le mépris de la dignité 
cardinalice supposant le mépris de la dignité pontifi- 
cale, il ne fallait pas même faire répondre à cette 
requête par notre secrétaire. La présence de Zelada 
et la diatribe de Lorenzana me parurent faciles à 



PENDANT LE CONCLAVE. 27 1 

expliquer. Je conclus que cette démonstration extraor- 
dinaire de zèle avait pour objet de nous jeter de la 
poussière aux yeux, et que les Espagnols prenaient 
les devants pour s'emparer de notre confiance dans 
l'élection, en nous faisant ainsi oublier la lettre du 
prince de la Paix au pape, le ministère d'Azara, et le 
dernier décret du roi d'Espagne. Cette observation, 
que je communiquai à qui de droit, fut un trait de 
lumière, et mit les esprits sur la voie de la défiance et 
des découvertes. 

« Un mot indiscret échappé au cardinal Braschi 
acheva d encourager et de favoriser mes recherches. 
Après m'avoir admis dans sa confidence intime, il était 
en réserve avec moi depuis les Novendiali. Je m en 
apercevais très bien, et, comme il a peu d esprit et 
d expérience, je lui laissais mûrir son secret avant de 
lexplorer ; ses réticences affectées et son éloignement 
de tout tête-à-tête avec moi me décidèrent à l'aborder 
seul dans le grand corridor, et à lui témoigner une 
extrême impatience de voir finir bientôt notre en- 
nuyeuse carcération. — « Prenez un peu de patience, 
me dit-il, huit jours après l'arrivée du cardinal Herzan, 
le pape sera fait, et nous sortirons tous. » Je conclus du 
propos, sans avoir l'air de le remarquer, que, si le pape 
devait être fait en huit jours, il l'était déjà, et j'allai 
aux enquêtes sous la direction du vieillard qui écrit de 
si belles lettres. 

« Je découvris bien vite que le cardinal Braschi, au 
lieu de rester à son poste à la tête des cardinaux 
statistes, s'était donné, je ne sais à quelles conditions, 
au parti de l'Espagne ou des Couronnes, ce qui était 
sans exemple assurément parmi les neveux des papes. 



2/2 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

En vertu de cette confédération très secrète , le cardi- 
nal Valentî devait être pape, et Busca % ci-devant per- 
sécuté et proscrit par T Espagne, reprenait sa place de 
secrétaire d'État. 

« Assuré de ces découvertes, et sachant tout pour 
avoir tout deviné, je continuai de donner ma voix au 
scrutin au cardinal Honorati ^ que le cardinal neveu 
m avait désigné, pour la perdre dans son sens, il me 
laissa seul à ce poste, pour mieux m'éprouver durant 
une quarantaine, et je n'eus garde de déserter; mais 
je crus qu'il suffisait de perdre ma voix, sans perdre 
encore mon temps hors du scrutin, et je me mis 
sérieusement et secrètement au travail; en bornant 
mes relations à deux de mes collègues, que personne 
ne sait liés avec moi. 

« Le cardinal Valenti ^ a toujours passé en Italie 
pour l'ami des jésuites. Cette couleur très prononcée 
écartait absolument tout soupçon de collusion avec 
l'Espagne. Cependant nous avons réfléchi, et nous 
avons appris ou plutôt on nous a rappelé que son oncle» 
le cardinal Valenti, secrétaire d'État sous Benoit XIV, 
avait vendu en 1752 la daterie aux Espagnols; qu'en 



1. Husca (Ignace), né à Milan le 31 août 1731, cardinal de la création 
de Pie VI en 1789, avait été secrétaire d'État en 1788, après 2^1ada. 

2. Honorati (Bernardin), né à Jesi le 17 juillet 1724, d'une famille 
originaire d'Avignon, nonce à Florence sous Clément XIII, il publia une 
relation de sa Mission ; nonce à Venise ; cardinal le 23 juin 1777, ^^ ^^ 
28 juillet évêque de Senigaglia. Mort le 12 août 1807. 

3. Valenti (Louis-Gonzague), de l'illustre famille des Valenti- Gonza- 
gue de Manloue, né à Révère le 15 octobre 1725, nonce en Suisse en 
1764, où sa vie austère lui valut l'estime des protestants eux-mêmes, 
nonce en Espagne en 1773, cardinal le 15 août 1776, légat à Ravenne 
en 1778, évêque d'Albano en 1795. Le 8 mars, les cardinaux présents 
à Rome furent incarcérés, sauf Valenti et Rezzonico, malades l'un et 
l'autre. Aussitôt guéri, Valent quitta Rome. Mort le 29 décembre 1808. 



PENDANT Ï.E CONCLAVE. 2/3 



conséquence la Cour de Madrid avait voulu par gra- 
titude le neveu pour nonce ; que, durant sa nonciature, 
il ne s était nullement montré favorable aux jésuites ; 
qu'il n'avait affiché cette bienveillance décidée qu a- 
près son retour en Italie, et que son zèle, borné 
adroitement aux individus, avait toujours été nul pour 
le corps; qu'enfin le roi d'Espagne Charles III lui 
avait obtenu la faveur signalée d'être promu au car- 
dinalat hors de rang, avant tous les autres nonces. 

<L En arrivant au conclave, le cardinal Herzan a dit 
que l'Empereur, étant maître de l'Italie, voulait un 
pape qui lui convînt ; qu'il n'était pas nécessaire de 
choisir un homme de talent, parce qu'on emprunte 
aisément des lumières à Rome, et que nous devions 
choisir un bon homme, agréable à la cour de Vienne. 
C'est le portrait du cardinal Valenti. Les Espagnols, 
qui en savaient plus que nous à cet égard, avaient 
insinué que le cardinal Valenti pouvait bien être porté 
par l'empereur. C'était de leur part un stratagème un 
peu trop adroit, pour mieux nous cacher qu'ils le por- 
taient eux-mêmes au pontificat. 

« D'un autre côté, nous croyons savoir avec certi- 
tude que le roi de Naples s'oppose à l'élection d'un 
sujet impérial, et qu'il ne lui restituerait pas, au moins 
immédiatement, la ville de Rome. On va jusqu'à crain- 
dre qu'au milieu de tous ces débats le nouveau pape 
n'eût, comme le duc de Modène, une compensation de 
ses États en Allemagne, où l'on voudrait entreposer 
et peut-être transporter le Saint-Siège. 

« Voilà notre position, voilà nos alarmes. Votre 
Majesté peut juger des transes qu'éprouvent les car- 
dinaux qui ont des yeux, des principes, du zèle, et 

Correspondance inédite. '8 



274 MÉMOIRES DE MAURY, — LIVRE SECOND. 

qui sont instruits des dangers dont nous sommes 
menacés. 

<L Depuis quelques jours, on se prémunissait en 
secret contre ces projets. Le cardinal Braschi, qui ne 
s en doutait pas, est enfin venu préparer les voies de 
l'exécution, en ayant Tair d'explorer le vœu qu il cher- 
chait à diriger. Il s'est trouvé tout à coup un général 
sans armée, ou du moins un chef en déroute et en 
minorité. L'exclusive * des voix semble opposer un 
obstacle insurmontable au succès de ce plan. Mais de 
quoi est-on sûr, et que ne doit-on pas craindre d'un 
scrutin soumis à de telles influences ? Celui qui a des 
lettres à faire légaliser, sans la permission des Espa- 
gnols, ne néglige rien pour n'avoir pas besoin d'eux. 
Il tient toujours fortement à sa première idée, et il n'y 
renoncera qu'à bon escient et à la dernière extrémité, 
en faveur du précepteur de la femme d'un jeune homme, 
auquel il prend quelque intérêt ^ S'il ne peut pas mieux 
faire, il faut bien s'accommoder des moyens termes, 
quand tout autre arrangement devient impossible. Le 
conclave est ou paraît stagnant en ce moment. On 
s'observe, on craint de se heurter, et il semble, qu'en 
effet, le choc serait terrible. Nous finirons le plus tôt 
que nous pourrons ; mais mon avis est de m'ennuyer 
longtemps plutôt que de rien précipiter. Ce sont les 
entêtés qui gagnent les batailles. 

« Coni vient d'être pris. La capitulation est très 
ferme et très glorieuse pour les Autrichiens. Il ne leur 

1 . On entend par ce mot l'exercice du privilège attribué à l'Empereur 
et aux rois de France et d'Espagne, d'empêcher ou exclure chacun un 
cardinal de l'élection comme pape. 

2. Gerdil qui, nous l'avons dit déjà, avait été précepteur du frère de 
la comtesse de Provence. 



PENDANT LE CONCLAVE. 275 



reste plus que Gavi et Gênes pour chasser entièrement 
les Français de T Italie. On ne doute pas que cette 
libération ne soit très prochaine. 

« On débite ici que Malte vient de se rendre. On 
répand aussi le bruit que Masséna marche sur Paris 
contre Bonaparte. Dieu le veuille! Le mécontentement 
de Masséna pourrait se deviner, et paraît très certain. 
Ce qui nous afflige, ou du moins ce qui nous inquiète 
au-delà de toute expression, c'est la marche rétrograde 
des Russes. Encore une campagne ! Encore une cam- 
pagne ! et Votre Majesté fera élever une statue dans 
Paris à l'immortel Paul V\ libérateur de la France et 
de l'Europe. Tout doit céder à un si grand intérêt 
dans l'âme sublime de ce prince, que nos cœurs re- 
connaissants confondront à jamais dans leur amour 
avec Votre Majesté et avec tous nos rois. 

« Je suis avec le respect le plus profond et un dé- 
vouement qui l'égale, et c'est tout dire assurément, etc. 
« P. S. — Le jeune abbé de Croy, chanoine de Stras- 
bourg, vient d'arriver ici, en qualité de conclaviste du 
cardinal Herzan. Je ne sais si, en se faisant naturaliser 
à Vienne, il a oublié, ou s'il ignore que j'existe. Je ne 
l'ai encore vu qu'en passant dans le corridor, et on est 
surpris que nous ne semblions pas nous connaître. En 
arrivant en Italie, je le vis à Pesaro avec ses parents. » 

II- 

M. le comte d'Hausson ville, tout en utilisant avec 
une si parfaite sagacité les Mémoires de Consalvi, a 
pressenti l'importance des révélations et l'éclat du jour 
que la publication de la correspondance de Mauryjet- 



PENDANT LE CONCLAVE. 28 1 



gnement et simplement ce personnage difficile dans 
nos coteries. Il vint causer tête-à-tête avec moi hier 
matin dans ma cellule avant mon dîner. Je ne combattis 
point ses protestations de ne vouloir pas dialoguer 
avec moi comme pape ; mais j*allai en avant pour le 
prévenir d'une petite commission dont je suis chargé ; 
il m'entendit et il m'écouta avec un regard qui faisait 
conversation. J'en fus content, et quoique je ne puisse 
encore être assuré de rien, j*ai l'espérance de ne pas 
recevoir ma trente- cinquième part d'un soufflet. Je ne 
m'étais encore entretenu avec lui qu'en italien. Je fus 
agréablement surpris de Tentendre parler français très 
couramment, et je lui fournis déjà du tabac de notre 
Monarchie, qu'il aime beaucoup. Il me répéta deux 
foisqu'il m'entendrait toujours avec intérêt et confiance. 
Je ne lui trouve pas un air très robuste, et je soupçonne 
qu'il a le sang un peu dartreux, car il est haut en cou- 
leur, avec un tempérament délicat. Il est plein de dou- 
ceur sans paraître faible, et il écoute avec esprit. Toute 
la cour de Portugal l'aime tendrement. Nous savons 
par ses contemporains qu'il n'a point eu de jeunesse. 
Le cardinal-doyen lui a constamment donné sa voix 
depuis le premier scrutin, et il m'a toujours dit que 
nous ne pouvions pas faire un meilleur choix. Il m'en 
a coûté, je l'avoue, et il m'en coûte encore de ne pou- 
voir plus espérer qu'il soit élu lui-même. Son grand 
âge fait peur aux cardinaux qui ne savent pas s'il serait 
possible, en cas de nouveaux désastres, par invasion 
ou par mort, de réunir une seconde fois le Sacré-Col- 
lège. Votre Majesté devinera aisément de quel poids a 
dû être une si terrible considération, dans les circon- 
stances actuelles à l'égard d'un vieillard qui se trouve 



282 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



écrasé par un rhume horrible depuis l'ouverture du 
conclave. D'ailleurs, quelle puissance humaine peut 
soutenir un homme qui s'abandonne lui-même, et qui 
se sacrifie en se séparant par complaisance de tous ses 
amis ? Une armée est bientôt sans soldats, quand elle 
voit déserter son propre général. Il y a dans cette 
délibération soudaine un accord si imprévu, qu'on ne 
peut y méconnaître une explosion irrésistible des dé- 
crets de la Providence. Le cardinal neveu proteste 
avec vérité, qu'en essayant une inclination, il ne s'atten- 
dait qu'à tenter une épreuve préparatoire et nullement 
à conclure si rapidement l'élection qui est résultée du 
premier scrutin, sans qu'il connût lui-même le nombre 
des voix qui y ont concouru ; et on ne saurait ne pas 
le croire sur sa parole. 

« Je vais m'occuper avec le cardinal Ruffo des 
moyens d'expédier au besoin un courrier, que je désire 
d'être dans le cas de faire partir pour un pays, où se 
trouve le premier paroissien ' de M. Pancemont '. Je 
crois qu'en l'envoyant au nom de la cour, on facilitera 
son passage. Mon camarade de promotion mérite bien 
que je combine les expédients propres à faire arriver 
ses lettres à son adresse. 

« Nous nous attendons à la prochaine délivrance de 



1. Monsieur, frère du roi Louis XVI, habitait à Paris le Palais 
du Luxeml><)urg, sur la paroisse de Saint-Sulpice dont l'abbé de Pance- 
mont était pour lors curé. De là le litre de ce premier paroissien de 
M. Pancemont, sous lequel Maury se plaît à désigner son royal corres» 
pondant. 

2. Antoine-Xaxier Maynaud de Pancemont, né en i/^j à Digoing- 
sur- Loire, d'abord grand- vicaire d'Autun sous l'épiscopat de M. de 
Marbeuf, fut appelé h la cure de Saint-Sulpice dans les circonstances 
les plus difficiles. Son refus du serment schismatique es^ resté célèbre. 
Il devint évcque de Vannes au concordat et mourut le 15 mars 1807. 



PENDANT LE CONCLAVE. 283 



Gênes ; maïs le départ des Russes consterne tous les 
honnêtes gens, qui avaient si bien placé leur confiance 
dans cette armée de héros si dignes et si capables de 
sauver TEurope. Dieu a opéré tant de miracles visibles 
en faveur de la bonne cause qui est la sienne, qu'il ne 
voudra pas nous en refuser le complément par le réta- 
blissement du trône de Votre Majesté. 

€ Je reviens au cardinal Herzan. Il m'a dit en pas- 
sant, ce que je savais déjà, qu il était l'intime ami du 
comte d'Entraigues ; mais il ne m'a apporté aucune 
lettre de lui. Depuis un an, qu'à la suite d'une corres- 
pondance active et sérieuse, je l'ai empêché de publier 
son apologie, il ne me donne plus aucun signe de vie. 
Je ne crains pas qu'il abuse de mes lettres, et je crois 
qu'il les tiendra secrètes. 

4L Je suis, avec le respect le plus profond et un dé- 
vouement plein d'amour, etc. » 

III. 

Maury attendait, nous le savons, avec une vive im- 
patience, que Louis XVIII fît réponse aux lettres du 
Sacré-Collège. Sa position au sein du conclave et son 
autorité s'accroîtraient considérablement, dès que le 
roi légitime aurait donné aux cardinaux cette preuve 
de son zèle pour les intérêts de l'Église et du futur 
pape. Aussi, sa joie fut grande à l'arrivée de la lettre 
royale, que nos lecteurs connaissent déjà. Elle déborde, 
sur le ton lyrique, au début de la lettre du 28 décembre 
1799: 

« Notre Sacré-Collège a reçu la belle réponse, dont 
Votre Majesté a daigné honorer la notification officielle 



284 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



qui lui avait été adressée de la vacance du Saînt-Siègé. 
Nous avons tous lu avec admiration et reconnaissance 
cette lettre vraiment parfaite sous tous les rapports. 
J ai mis à la mode parmi nous, et pour causé, le désir 
d'en prendre copie. Cette publicité, qui ne saurait plus 
désormais donner lieu à la moindre inquiétude de la 
part de ceux qui n'en ont pas aperçu les résultats, m'a 
paru un moyen de plus d'arriver à mon but ; et, au 
moyen d'un second courrier qui doit être expédié pour 
annoncer l'élection, si l'on est conséquent, comme j'ai 
droit de Tespérer, toute discussion sera terminée à cet 
égard. Les compatriotes de comprenez-vous ne se dou- 
tent pas de la conclusion, ni même de la négociation 
de cette bagatelle, que j*ai arrangée sans bruit. Mon 
intention a toujours été de leur épargner la honte et 
l'embarras de s'en mêler. 

« Je me trouvai dernièrement à la conversation du 
soir chez le cardinal-doyen. Il y fut beaucoup question 
de la dernière campagne. On y exalta infiniment et 
avec beaucoup de raison, l'artillerie de l'Empereur. Le 
cardinal Herzan me demanda comment j'expliquerais 
la décadence de Tartillerie française, si célèbre avant 
la Révolution. Je lui répondis que ce corps, composé 
d'officiers très instruits mais en général peu distingués 
par leur naissance, avait fourni un grand nombre de 
chefs aux armées révolutionnaires; que ces translations 
de service l'avaient épuisé, et qu'il fallait plusieurs an- 
nc(îs d'école pour remplacer la défection de cette arme. 
L'explication fut approuvée. Il continua le dialogue 
avec moi, et peu à peu il en vint jusqu'à me dire que 
la France avait besoin d'un roi, et que l'Europe en 
était convaincue, mais que les Français voulaient un 



PENDANT LE CONCLAVE. 285 

changement de dynastie, ou du moins une interruption 
dans la ligne de succession. Je réprimai ma colère 
pour réserver toutes mes forces à mes raisons. Je dis 
que ce prétendu vœu des Français n'était qu'une lâche 
et stupîde imposture de quelques mécontents, dont je 
ne daignerais pas apprécier les motifs ou les moyens ; 
que cette prévention individuelle n'avait aucun fonde- 
ment, et même aucune existence ; que les Français 
étaient trop las et trop punis des expédients arbitraires 
pour en essayer de nouveaux, et qu'un pareil attentat 
contre tous les principes ne finirait rien, en mettant 
une révolution à la place d'une autre. Toutes ces rai- 
sons furent développées avec clarté, et aussi avec 
l'énergie convenable. Tout le monde fut de mon avis, 
excepté l'interlocuteur qui parut confus de s'être tant 
avancé. Le lendemain, je le rencontrai chez un autre 
cardinal, et il me dit, avec plus de brusquerie que d'es- 
prit, qu'il me savait bon gré de l'avoir détrompé des 
rapports des mécontents. Pour toute réponse, je le 
fixai, en lui demandant des nouvelles de son ami, le 
comte d'Entraigues. Il m'en fit de grands éloges, et 
tout le monde se mit à lui en dire du mal. Je me con- 
tins dans le silence, pour ne pas augmenter son em- 
barras, ou plutôt pour ne lui découvrir ni mon opinion, 
ni mes soupçons, sur la liaison de ses idées. Je ne me 
croirais nullement obligé de rendre compte à Votre 
Majesté du précis de ces deux conversations, si elles 
ne présentaient à mon esprit que la seule manière de 
penser d'un individu peu propre à faire des prosélytes, 
mais digne d'attention par ses relations ministérielles, 
€ Ce même cardinal Herzan arrêta dernièrement 
l'éjection du Pape, comme j'en ai informé Votre 



286 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

Majesté. Il déclara que, n'ayant aucun ordre contraire 
au vœu du Sacré-Collège, il était prêt à y concourir 
immédiatement, mais qu'il conseillait, comme cardinal 
ami de Rome, de concilier la bienveillance de l'Empe- 
reur au cardinal Bellisomi, en prévenant de son élec- 
tion la cour de Vienne, qui ne l'avait nullement prévue. 
Il ajouta qu'il était chargé de favoriser le choix du 
cardinal Mattei,dont on s'étaittrop flatté à Vienne, mais 
qu'il le trouvait impossible, puisqu'il n'y avait pas trois 
suffrages réunis en sa faveur. 

« On se fia totalement à sa bonne foi. On ne lui a 
pas même fait produire encore ses lettres de créance 
auprès du Sacré- Collège, quoique certains esprits 
doutent à présent de leur existence. On ne lui proposa 
point d'expédier un courrier au nonce de Vienne, pour 
s'instruire concurremment de l'état des choses et pour 
attendre son rapport. On ne lui demanda pas la com- 
munication loyale de sa dépêche. Enfin, le délai fut 
consenti sans précaution et de pure confiance, ce qui 
n'est jamais une bonne manière de traiter les affaires. 

« Durant trois ou quatre jours, le scrutin resta in 
statu quo. Le cardinal Bellisomi conservait toutes ses 
voix au nombre de dix-neuf ou vingt, et à cet égard 
chaque scrutin fournit toujours fidèlement jusqu'à ce 
jour le même résultat. C'est une épreuve unique et une 
marche absolument nouvelle dans l'histoire des con- 
claves, où la réunion des suffrages ne se découvrait 
jamais, et surtout ne restait en dehors en permanence 
qu'à la veille de l'élection. On ne cherche nullement 
à augmenter le nombre de ces dix-neuf voix bien 
assurées, de peur de conclure l'élection avant l'arrivée 
de la réponse de Vienne. 



PENDANT LE CONCLAVE. 28/ 



« Tandis que la majorité reste ainsi en stagnation, le 
cardinal Herzan sollicite des voix en faveur de son 
cardinal Mattei, qu'il présente comme agréable aux- 
cours de Vienne, de Madrid, de Naples et à la ville de 
Rome. On a attendu bien tard pour faire songer à lui. 
Le cardinal Antonelli, soutenu par cet appui, s'est 
constitué chef de parti. Il a rallié sa petite faction, une 
partie de celle du cardinal Gerdil et quelques voix per- 
dues au cardinal Herzan, et cette quadruple alliance, 
sans diminuer les suffrages en faveur du cardinal Belr 
lisomi, a procuré une fois seulement treize voix au 
cardinal Mattei ; mais le nombre en a été ensuite réduit 
à onze, avec deux voix à'accesso \ et il reste fixé à 
cette quotité. L'exclusive ' par les voix est de douze. 
Il n'est pas sûr que cette exclusive soit acquise et 
bien moins encore qu'elle soit solidement assurée. Les 
esprits les plus clairvoyants n'en croient rien encore, et 
il paraît toujours qu'une réponse impatiemment atten- 
due de simple non-opposition, de la part de l'Empereur, 
serait suivie promptement de l'élection du cardinal 
Béllisomi. Ses partisans semblent très décidés à ne pas 
se séparer de lui. Mais, sans désespérer le moins du 
monde de son exaltation, il ncn est pas moins con- 
stant, qu'au moyen de tant de complaisances d'un côté 
et de déloyauté de l'autre, on a remis en question ce 
qui était décidé. Les calculs de l'espérance et de la 
peur, qui ont tant d'influence en pareille matière, ne 



1. \J accession consiste à se ranger, après vote, au candidat qui, ayant 
eu un nombre assez considérable de voix, paraît au votant mériter de 
changer son choix primitif pour accéder à celui-là. 

2. Différente de V exclusive accordée par tolérance à certains souve- 
rains, elle résulte des voix qui se refusent à donner la majorité exigée 
au candidat du plus grand nombre. 



288 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



sont plus et ne peuvent plus être les mêmes, quand on 
est sans inquiétude durant douze ou quinze jours sur 
une détermination^qu on avait à craindre deux fois dans 
chaque journée. Ceux qui ont eu le tort d accorder un 
délai de courtoisie sauront sans doute le réparer, et on 
dit que je ne suis ni oisif, ni inutile dans cette intéres- 
sante opération. L'opinion commune est que le cardi- 
nal Mattei n'est que le dépositaire officieux de ces 
voix d'opposition, dont on veut lui persuader qu'il est 
le propriétaire. Le cardinal Antonelli, qui ne se flatte 
pas de dominer sous le pontificat de Bellisomi, veut, 
dit-on, faire de son mannequin un pont pour ramener 
les cardinaux vers lui-même,, et, s'il ne peut pas y 
réussir, vers le cardinal Gerdil, sur lequel il aurait un 
grand ascendant. Telle est la persuasion du cardinal- 
doyen qui reste, avec le cardinal Braschi, à la tête du 
parti du cardinal Bellisomi, sans se laisser leurrer par 
une faveur apparente en faveur du cardinal Mattei, son 
propre neveu qu'il aime beaucoup. Un conclave est un 
cours très instructif de politique et de connaissance 
des hommes. Les passions y sont incroyablement 
ingénieuses et actives pour arriver à leurs fins. Dieu 
fait son œuvre au milieu de ce conflit, et c'est toujours 
sa volonté qui triomphe. On peut bien conjecturer, et 
persister, comme je le fais, dans ses conjectures ; mais 
on ne peut rien assurer, quand on na pour garant que 
le souffle léger de la parole d'autrui. D'ailleurs, la fai- 
blesse est plus commune que la perfidie, et ce sont tou- 
jours les entêtés qui gagnent les batailles. 

« Je suis avec le respect le plus profond, etc. > 

« P. S. — La lettre de Votre Majesté au Sacré 



PENDANT LE CONCLAVE. 289 



Collège du 22 novembre est arrivée ici le 24 décembre, 
par le canal du nonce de Vienne. Point de nouvelles 
de la réponse au cardinal-doyen. Nous avons reçu 
également la réponse d excuse du cardinal de Mont- 
morency. On croit le cardinal de Rohan hors de 
danger de la pleurésie, dont il est attaqué à Ratis- 
bonne. » 

IV. 

Tandis que les cardinaux se morfondent à attendre 
le retour du courrier que le cardinal Herzan leur avait 
demandé de lui laisser envoyer à Vienne, Maury, 
qui a percé le jeu de son collègue, écrit, à la date du 
4 janvier 1800, une lettre fort intéressante, où il raconte 
tout d'abord l'aventure du premier faux Louis XVII. 

« Sire. — Je regrette, dans ce moment, que mes 
principes m'imposent le devoir d'ennuyer Votre Majesté 
d'une histoire romanesque qui vient de se répandre en 
Italie, où tout le monde la raconte, et où personne ne 
la croit. C'est une suite absurde des fictions sur le faux 
Démétrius et sur le faux Pierre 1 1 1 ; mais, heureuse- 
ment, elle ne fera pas tant de dupes, ou plutôt elle n'en 
fera point du tout. Voici le roman. 

« Plusieurs lettres de Tortone portent qu'un jeune 
tambour d'environ quinze ans, en garnison dans cette 
ville, a été châtié par vingt coups de bâton, pour avoir 
manqué à la discipline militaire ; qu'il a déclaré ensuite, 
qu'il était Louis XVII, roi de France ; qu'il avait été 
sauvé du Temple par son gouverneur Simon ; qu'il 
s'était embarqué pour l'Amérique, d'où il était venu à 
Trieste sur un vaisseau destiné pour ce port ; et qu'à 

Correspondance inédite. 19 



290 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

Trieste il s'était enrôlé au service de FEmpereur en 
qualité de tambour, n ayant pas Tâge requis pour être 
soldat. On ajoute que, par ordre du général Mêlas, il 
est logé convenablement en attendant que ses asser- 
tions se vérifient ; qu'il a écrit à Madame, sa sœur, 
pour s'en faire reconnaître ; et que l'évêque de Tortone 
lui ayant envoyé un rouleau de louis, il les a fait distri- 
buer à ses camarades, en demandant que la plus forte 
portion fût réservée au caporal, par lequel il a été 
châtié. On est accouru dans ma cellule pour savoir ce 
que je pensais de ce récit extravagant. J'ai répondu 
que j'avais souvent remercié et béni la Providence de 
n'avoir pas permis que la mort de ce jeune prince fût 
cachée aux royalistes français, comme ils auraient dû le 
craindre, mais de l'avoir constatée de la manière la plus 
authentique par ses propres bourreaux. J'ai relevé 
l'absurdité de se réfugier en Amérique, au lieu de se 
rendre en Angleterre. J'ai demandé si l'on connaissait 
des exemples de vaisseaux expédiés directement de 
l'Amérique pour le port de Trieste. J'ai acquis l'expli- 
cation de ce silence et de cet incognito^ soit à Trieste, 
soit à Tortone même, où la langue n'a été déliée que 
par des coups de bâton. Enfin, j'ai observé que nous 
étions plusieurs Français à Venise, qui avions bien 
connu cet auguste enfant, et qu'il suffirait de nous 
l'amener pour nous le faire connaître. En supposant Icf 
récit fidèle, je soupçonne que le jeune tambour est le 
fils de quelque Français, peut-être même de quelque 
subalterne de la cour, victime de la Révolution. 

« Cette fable de garnison me fournit l'occasion, Sire, 
d'informer Votre Majesté d'un autre roman diploma- 
tique, dont je suis un peu surpris d'être l'un des person- 



PENDANT LE CONCLAVE. 29 1 

nages, et de m'y trouver en très mauvaise compagnie. 
On vient d'imprimer furtivement Thistoire de la der- 
nière Révolution de Venise, et j'entends dire que ce 
livre est très bien fait. On y traduit au grand jour les 
manœuvres, les trahisons et les criminelles réticences 
de plusieurs agents du gouvernement. Les dépêches 
de M. Capello, ambassadeur de Venise en France au 
commencement de nos désastres, y sont insérées en 
entier. Dans l'une de ces dépêches, qu'on dit parfaite- 
ment écrites, M. Capello écrit, en 1789, que l'abbé 
Maury, qui fait semblant d'être royaliste, est l'un des 
afïidés les plus zélés de lia propagande. Cette brochure 
circule dans le conclave, et des amis officieux font lire 
mon article en cachette à tous ceux de mes collègues, 
que leur crédulité ou d'autres motifs leur désignent 
comme dignes de cette confidence. Je me contente de 
parler dans tous nos cercles de cette accusation, et de 
rire tout haut de l'autorité d'une gazette diplomatique 
un peu tardive, un peu isolée, un peu étrangère et 
étrange, pour dénoncer, au bout de^dix ans, un propa- 
gandiste de mon espèce. ' La méchanceté vit de tout, 
et elle ne se croit plus absurde, quand elle est garantie 
par le témoignage d'un livre imprimé, d'un ambassa- 
deur attaché aux bons principes, et d'une dépêche 
destinée à rester secrète. Je n'aurais pas deviné en 
mille ans. Sire, cette nouvelle manière de me calom- 
nier ; mais mon royalisme est d'un genre assez pur, et 
d'un tempérament assez robuste, pour ne pas s'in- 
quiéter de l'opinion d'un Vénitien qui m'a toujours 



I II y avait en effet quelque hardiesse à transformer le rival de 
Mirabeau, l'adversaire acharné de la Révolution, en agent d'une propa- 
gande révolutionnaire destinée à républicainiser toute l'Europe. 



2ra XÉ MOINES I« KArî.T. — UVXE SEXX>XD. 



témcngné de Tesdizie, et je pms dire, quelque chose de 
plus eDcx>re. 

< J'ai reçu. Sire, la lettre dont la grande bonté de 
Votre Majesté a daigné m*hooorer le 2j novembre 
dernier. Elle peut être bien tranquilie sur l'étiquette, 
qu*EIle a observée parfaitement dans sa belle r^x>nse 
au Sacré-Collège, et il est étonnant, que ces détails 
n'aient pas échappé à sa mémoire chargée de tant 
d'autres trésors. Bias n'avait pas si bien fait ses provi- 
sions à beaucoup près, quand il se vantait d'emporter 
avec lui tout ce qu il possédaiL Mais nous avons tout 
autre chose à louer. Dieu merci, dans Votre Majesté, 
que sa prodigieuse mémoire, quoique j'aie constam- 
ment observé, que cette belle faculté était un don que 
la nature avait singulièrement fait éclater dans les 
hommes, qu'elle avait doués du plus grand génie, 
comme Bossuet, Racine, etc. Tout le monde loue ici 
avec surprise les rares talents et les connaissances, et 
les principes, et la merveilleuse manière d'écrire de 
Votre Majesté. C'est une puissance d'opinion qui ne 
peut manquer de produire les plus heureux effets en 
Europe et dans son Royaume, où je lui prédis qu'Elle 
sera adorée, dès que les cœurs y seront libres. Nous y 
re verrons ce beau règne de Louis XI V, et les Français 
apprendront, à force d'admiration, de bonheur et 
d'amour, ce que c'est qu'un grand roi. 

(L Je crois que Bonaparte accélère cet heureux mo- 
ment en se dépêchant d'user sa réputation et son in- 
fluence. Il tombera lui-même, et bientôt, à la suite des 
intrus qu'il vient d'écraser. Toutes ces révolutions 
appellent le Roi, et nettoient les avenues du trône. 

(L On nous annonce le prochain voyage de M. le 



PENDANT LE CONCLAVE. 293 

duc de Berry en Italie, son mariage avec une belle 
princesse dont le cardinal Ruffo mon ami me fait les 
plus grands éloges sous tous les rapports, et sa desti- 
nation militaire au printemps. Je serai désolé, si je ne 
puis à son passage lui faire ma cour et les honneurs de 
Montefiascone. Mon frère, qui est aussi mon grand- 
vicaire, me remplacera, et je lui envierai son bonheur. 
Le contre-ordre de retour et l'accroissement de Tarmée 
russe nous font tous tressaillir de joie. Çà ira. Je me 
flatte de me trouver en France avant la fin de cette 
année, aux pieds de Votre Majesté. Ce sera le plus 
beau et le plus heureux jour de ma vie. 

i. L'échange de la croix de Saint- Lazare avec celle de 
Malte m'a fait grand plaisir, comme un nouveau lien 
ou signe d'amitié entre deux grands souverains sur la 
tête desquels repose la destinée de l'Europe. Je profite 
à propos de l'autorité d'une adhésion si imposante 
pour préparer l'esprit du futur Pape à arranger cette 
affaire. Il y a des moyens termes pour arriver à satis- 
faire tout le monde, avec les convenances réciproques. 
On m'écoute avec intérêt et confiance. On me croit 
trop nécessaire en ce moment pour n'être pas de mon 
avis en tout. 

« Durant cette semaine, le paru du cardinal Belli- 
somi, qui a pour chefs le Doyen et le Neveu, est resté 
en paix, et a conservé très exactement les dix-neuf 
voix à chaque scrutin. 

« Voici quelle a été la conduite du parti contraire en 
faveur, au moins apparente, du cardinal Mattei, dont 
le cardinal Herzan est le général de parade, et dont 
le cardinal Antonelli est l'âme. 

<< Ces messieurs ont rçuni dix et m^me on^ç voix à 



294 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

chaque scrutin, et ont obtenu jusqu'à cinq voix d'accesso, 
que nous ne comptons pas pour grand* chose. 

« Tandis que nous restions en observation durant 
l'armistice très imprudemment accordé par nos deux 
conducteurs sans notre aveu, le cardinal Herzan solli- 
citait impérieusement des voix, contre la foi des traités. 
Il n a pas encore osé me demander la mienne, et j'y ai 
regret, car je l'attendais, mais il a proposé au cardinal- 
doyen de la lui procurer, comme si la sienne propre 
lui eût été assurée. Il a attaqué plusieurs des partisans 
de Bellisomi, et tous l'ont repoussé, à Texception du 
vénitien Flangini ', qui ne lui est même pas encore 
pleinement dévoué. 

« En parlant au cardinal-doyen, il a pris un ton plus 
que haut. Il a dit que Charlemagne avait obtenu sans 
difficulté l'élection du Pape Adrien I^^ son ami, Charles- 
Quint celle d'Adrien VI, et que leur successeur actuel 
devait d'autant plus compter sur la même complaisance, 
que le choix d'un sujet agréable le déterminerait /^w/- 
êire à traiter plus favorablement le Pape, dans un 
moment où il est le maître de l'Italie. 

« Le cardinal-doyen a réfuté victorieusement cette 
fausse érudition. Il a déclaré que le Sacré-Collège 
voulait être libre pour donner un chef à l'Église, et 
que, occupé de ce grand devoir, il abandonnait à la 
Providence les intérêts du Saint-Siège. Cette scène 
très vive a tellement ému notre Doyen, qu'après avoir 

I. Flangini (Louis), noble vénitien, né le 26 juillet 1733, exerça dans 
sa patrie les charges publiques de juge, avocat de la commune» 
censeur, sénateur, conseiller extraordinaire. Sa femme étant morte et sa 
fille mariée, il entra dans les ordres. Auditeur de Rote pour Venise, 
cardinal le 30 août 1789, patriarche de Venise le 14 novembre 1801, il 
mourut le 29 février 1804. 



PENDANT LE CONCLAVE. 295 

complètement battu son adversaire, il est tombé en 
défaillance, et s est évanoui. On peut deviner aisément 
Tefifet qu a produit ce récit interfratres. Tout le monde 
a adopté la phrase du cardinal Albani, qu il aimait 
mieux mourir en conclave, malgré son désir d'en sortir, 
que de concourir à une élection forcée et nulle de plein 
droit. 

« Le cardinal Braschi eut hier au soir avec le même 
Herzan une longue explication, qui ne fut pas moins 
vive. Il lui rappela sa promesse de concourir lui-même 
à l'élection de Bellisomi, auquel il n'avait aucune ex- 
ception à opposer. Il lui reprocha sa déloyauté, ses 
manœuvres pour suborner ses collègues. Il lui déclara 
que Mattei ne serait jamais pape. Il lui dit que le 
Sacré-Collège ne voulait pas avoir pour chef un homme 
qui a publié sa doctrine de deux consciences dans ses 
mandements, en déclarant qu'il laissait prêter par son 
clergé le serment qu'il rejetait lui-même comme impie, 
un homme qui a signé le traité de Tolentino, dont on 
a à cœur à Vienne de faire exécuter les cessions for- 
cées. Enfin, il se plaignit amèrement de l'infâme et 
absurde calomnie avec laquelle on a fait circuler une 
fausse liste des charges promises aux partisans de 
Bellisomi, pour le rendre odieux, en leur attribuant 
une ambition qui est l'unique ressort et le seul but de 
leurs adversaires. 

« Nous avons découven que le cardinal Herzan a 
reçu, l'avant-dernière nuit, une estafette de Vienne, et 
qu'il a donné son reçu par écrit du paquet, qu'on lui a 
remis. Nous soupçonnons, ou plutôt nous croyons très 
fermement, que c'est la réponse au consentement requis 
pour l'élection de Bellisomi. Le cardinal Herzan a nié 



296 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

d'avoir rien reçu de Vienne ; il veut sans doute, en bon 
valet, faire plus pour sa cour qu'elle n'exige de lui. 

« Nous sommes convenus entre nous i^ d'attendre 
le courrier ordinaire de Vienne, qui arrive aujourd'hui, 
pour déclarer au cardinal Herzan, s'il n'articule aucune 
opposition formelle, que nous prenons le silence de sa 
cour pour une preuve évidente de son consentement à 
l'élection proposée ; 2° d'expédier demain un courrier 
extraordinaire à Vienne, pour mettre notre nonce en 
état de rendre un compte fidèle et exact de l'état des 
choses ; 3° de nous lier,au nombre de dix-neuf que nous 
sommes, par une parole d'honneur, de ne pas nous 
séparer dans l'émission libre et uniforme de notre vœu; 
4^ enfin, de travailler, chacun selon nos moyens, pour 
nous procurer, parmi sept voix qui restent indécises, 
les cinq voix qui nous manquent, pour commencer le 
plus tôt possible une élection canonique, ce qui pourra 
très bien s'effectuer sans bruit un de ces matins au mo- 
ment où l'on s'y attendra le moins. 

« On a tenté de nous diviser en nous proposant trois 
de nos propres amis. Nous n'avons pas donné dans ce 
piège qui aurait dissous immédiatement notre parti. Il 
n'est plus temps de changer volontairement de place. 

« Voilà où nous en sommes. Je n'ose rien conjecturer; 
mais je ne désespère de rien, si la faiblesse n'entraîne 
aucune défection. Les voix indécises sont celles de Ger- 
dil, de Valenti, de Zelada, de Lorenzana,deCarandini *, 



I. Carandini (Philippe), d'une noble famille de Modène, né à Pesaro 
le 6 septembre 1729, ambassadeur de Modène près le Vatican, puis con- 
seiller d'état. Ayant obtenu de son souverain la permission de demeurer 
h Rome, il y fit briller sa science juridique au tribunal de l'A. C, où il 
débrouilla en trois ans plus de 7,000 procès. Secrétaire de la congpréga- 
tion du concile, cardinal le 29 janvier 1787, préfet de la congrégation du 



PENDANT LE CONCLAVE. 297 



de Lîvizzanî ' et peut-être même de Flangînî. Nous 
avons cinq suffrages à conquérir sur ce nombre, et 
cela n*est ni facile, ni impossible. 

^ Nous ne sommes pas parfaitement sûrs que les 
Espagnols soient décidés en faveur de Bellisomi, quoi- 
qu'ils semblent le donner à entendre, et qu ils aient 
même travaillé un moment à favoriser son élection. Je 
suis tenté de croire, que leur dissimulation politique 
n'est qu'un moyen astucieux de l'obtenir. L'affaire dé- 
pend de leur concours, et ils peuvent la décider en un 
moment. 

« La cour d'Angleterre, informée des pertes et de la 
détresse du cardinal-duc d'Yorck % vient de lui faire 
compter mille livres sterling, en lui insinuant qu'elle 
allait lui assurer un traitement annuel de six mille gui- 
nées. Les Anglais mettent la nappe pour tout le monde. 
C'est un grand, noble et très sage usage qu'ils font de 
leurs trésors. 

« J'avoue que je revis la lettre latine, et qu'elle fut 
retouchée de ma main. C'est notre secrétaire. Monsei- 
gneur Consalvi, auditeur de Rote, connu de Votre 
Majesté, qui en est l'auteur. Je lui ai montré, comme 

BiionGoverno^W dépensa dans cette charge tant d'activité et de vigilance, 
qu'en dix ans le revenu des communes de l'État romain augmenta de 
120,000 écus. Il souffrit la persécution en 1798, fut nommé par Pie VII 
préfet de la congrégation du concile et inspecteur perpétuel des tribu- 
naux. Lors de l'enlèvement de Pie VII, il fut banni de Rome le 16 juin 
1809 et rentra dans sa famille à Modène, où il mourut le 28 août i8ïo, 
âgé de 81 ans. 

1. Livizzani (Charles), né à Modène le 1°' novembre 1722, cardinal le 
14 février 1785, mort le V' juillet 1802. 

2. Yorck (Henri-Benoît-Marie-Clément Stuart, duc d'), fils de Jac- 
ques III et de Marie-Clémentine Sobieski, petite-fille du libérateur de 
Vienne, né à Rome le 6 mars 1725, cardinal le 3 juillet 1747. En 1798, 
il quitta Rome et rejoignit à Naples les quelques cardinaux qui s'y 
étaient réfugiés. Il était au conclave sous-doyen du Sacré-Collège, et 



298 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

à un affidé fidèle, le bel éloge que Votre Majesté fait 
de son travail, afin de l'encourager à ne pas décheoir 
dans la lettre de participation après Télection. Je serai 
au reste plus occupé de Tenvoi du courrier que du style 
de la dépêche. Ah ! que n'ai-je été chargé de la même 
mission auprès de Pie VI ! Je connaissais particulière- 
ment les chemins de son esprit très fin et sa belle âme. 
Je suis, etc. » 

V. 

Hélas ! les choses ne devaient pas marcher si vite, 
et on était loin encore de la lettre de notification. Con- 
salvi ' aura le temps de tailler sa plume et de polir le 

contribua à faire accepter pour secrétaire Consaivi, dont il avait encou- 
ragé les études et les débuts, en remplacement de Negroni, secrétaire 
de droit, que sa santé retenait à Rome. Mort le 13 juillet 1807. Le 
monument qui recouvre à Saint-Pierre la tombe du cardinal et de son 
frère, dû à Canova, fut payé par Georges IV, qui, étant prince royali 
était, comme le dit ici Maury,venu en aide au dernier des Stuarts dépos- 
sédés par sa maison. Cétait bien le moins qu'il put faire. 

I. Consaivi (Hercule), né à Rome en 1757, d'une noble famille de 
Torcanella, fut successivement administrateur de l'hôpital San Spirito^ 
attaché au buon governo^ juge au tribunal de la signature, auditeur de 
Rote, et assesseur de la secrétairerie d'État. Au moment des entreprises 
de la Révolution contre le Saint-Siège, il prit hardiment position contre 
elle, mérita la haine des jacobins de Rome, qui attentèrent à ses jours, 
et l'animadversion de Bonaparte. Pendant la captivité de Pie VI, il 
fut emprisonné quelque temps, puis voyagea à l'étranger. C'est alors 
sans doute qu'il fut présenté à Louis XVIII. Pro- secrétaire au conclave 
de Venise, il fut nommé secrétaire d'État par Pie VII, cardinal le 4 
août 1800, et eut une influence souveraine sur la politique du nouveau 
pontife. Il prépara et signa le concordat, résista à certaines prétentions 
de Napoléon qui exigea sa destitution en 1806. Exilé en France après 
l'enlèvement de Pie VII, il refusa pension et frais de voyage et fut 
interné trois ans à Mézières. Quand il lui fut permis de rejoindre le 
pape après la signature du concordat de 1813, il le pressa de révoquer 
hautement les concessions qui lui avaient été extorquées, et l'y décida. 
De retour à Rome, Pie VII rendit à Consaivi la secrétairerie d'État et 
l'envoya comme légat à Paris et à Londres pour y soutenir les droits de 
la papauté auprès des empereurs de Russie çt d'Autriche, des rois dç 



PENDANT LE CONCLAVE. 299 

latin de cette pîèce,que le Sacré-Collège n'est pas près 
de devoir expédier aux rois catholiques. 

En attendant, Maury entremêle sa chronique con- 
claviqueàt, détails sur les incidents du dehors. Il venait 
d apprendre la fin de laventure du faux Louis XVII, 
le 1 1 janvier, quand il écrit : 

« Sire. — Le roman du tambour de Tortone est fini. 
On Ta conduit à Turin en présence du général Mêlas 
qui Ta interrogé très militairement, en lui déclarant 
qu'il lui rendrait tous les honneurs dus à son rang, s'il 
était, en effet, Louis XVII, roi de France, et qu'il le 
ferait fusiller dans une heure, s'il était un imposteur. 
A ces mots, le jeune Parisien s'est jeté à genoux. Il a 
déclaré en pleurant qu'il se nommait Louis Dauphin ; 
qu'il était fils d'un valet de pied de Louis XVI, qu'il 
l'avait vu au Temple ; qu'on lui avait souvent parlé de 
sa parfaite ressemblance avec le petit roi, et qu'il en 
avait quelquefois entretenu lui-même ses camarades, 
par lesquels il avait été excité à débiter sa fable. Il a 
nommé ses instigateurs, qu'on a mis en prison, et il a 
été renvoyé à son poste. L'intervalle d'un courrier à 
l'autre a suffi pour constater, comme je l'avais annoncé 
à Votre Majesté, cette imposture que la crédulité ita- 
lienne et l'amour du merveilleux avaient accréditée 
sans critique et sans examen. On assure que nos émi- 

France, d'Angleterre et de Prusse. C'est lui qui obtint, au congrès de 
Vienne, la restitution des possessions italiennes duSt-Siège abandonnées 
par le traité de Tolentino, mais il ne réussit pas dans ses réclamations au 
sujet du Comtat-Venaissin. — Dès lors son autorité s'étendit à toutes 
les branches de l'administration et Pie VII lui dut les meilleures gloires 
de son difficile pontificat. Secrétaire des Brefs sous Pie VIII, Consalvi 
allait être rappelé aux affaires par Léon XII quand la mort l'enleva, le 
24 Janvier 1824. Nous le verrons plus loin consoler les derniers jours 
de Maur^. 



Z-Zr. IlZMI^SLE:? IE i£Ar3.T. — LT-TLE SECOND. 

i -- îr:ié fcèltr. le bel eli^ge que Votre Majesté fait 
de 5c- iTîviil. i£- de T-rnccur^er à ne pas décheoir 
C2L2Ji 11 leciTr de c^irticiparoc après Fâectrôn. Je serai 
a- r-is:e cl-s rccuce de 1* envoi du courrier que du style 
de !a décè:ie. Ah ! que - ii-je é:é chargé de la même 
rrdisi'iz. i-zrès de Pie VI ! Je coonaîssais partîculière- 
mer.: les c'-enins de sec esprit très fin et sa belle âme. 
Te 5-15. e:c. ♦ 

V. 

Hélas ! les choses ae devaient pas marcher si vite, 
ei ofi è:a:c loir, encore de la lettre de notification. Con- 
a-ra le temps de cailler sa plume et de polir le 



% - 

T - • 



rr.r.tr.- -À i fjire :L:-er:er roir 5ecré:A:re CcnsaîvT, dont ÎT avait encoa- 
rii;-i .*= -.-.Lttri e: 1-^ iî"r-:i» en rezr.zLîrszie-: de Ncgroni, secrétaire 
r.^,r.:\.'.. --e sj. 5^=::^ rerer.ii: i Rc~e. Nîjn le 13 juillet 1807. Le 
rr.'.r. :r-*r.: ,-. reccj-.re i f j.:-:-F erre :a :c~be du cardinal et de son 
fr ;.'•:. :- i C:in:.i. ri: pù.ye pir Georges IV. qui, étant prince royaly 
';*^ *. --.rrn-e'.e ii: ::i ?'!.iur. .- er.u en j.ije iu cemier des Stuarts dépos- 
\*-AP:\y^z 5â niiî-:::. Cetj.:: bien *e r-o:cs qui', put faire. 

\. Coniâli Her:u!e . ué î R:r,-.e er. i"5"", dune noble famille de 
'f ^ r ^ Âr. «t! !a . fu: îu ; :ei s : •• e rz en: a i r: • r. : firàic w r ce 1 hôpital San Sfirito^ 
'^^'k^YA au r u •: n z:- i rm , ; u ^e .1 u : r : *? u r a 1 de la si^atu rc, auditeur de 
V ',**:. f.\ â3îC::=eL:r de Iâ secret-iirerie d E:a:. Au moment des entreprises 
(\*' \> V-\- 'i\ :::or. : :,r.:re le 6r.:r-:->:i;Çe, :'. pri: hardiment position contre 
4;..*'. ;r '^r.ta !a ha: ne ces 'a::bir.s ce Rome, qui attentèrent à ses jours, 
*•^ . 'A'..\iu\<\itzhv,v. de Bonaparte. Pendant la captivité de Pie VI, il 
f,' f;i:.\,:\ ■/>:.':/', quei-^ue temps, puis xoya^eaà l'étranger. Cest alors 
MX,-. f\oKf*: ^y:'i\ fut pré"?er.té à Louis XVI II. Pro- secrétaire au conclave 
/>. '.>r.i.'r, il fut r.orr.mé secrétaire d Eta: par Pic VII, cardinal le 4 
;i'r'it I''//, ':* ':u: une infîuence souveraine sur la politique du nouveau 
pofi'if'- Il jif-ji^irri f-A si/na le concordat, résista à certaines prétentions 
tïr .'•,ii,'f.':ori qui exi;îf:a sa destitution en 1806. Exilé en France après 
iMii' /*i..<:i,t f'.t: \'\t; VII, i! rcfusa pension et frais de voyage et fut 
ii.iMi.' •i'»i.;iri', ;i M'^ziôres. Quand il lui fut permis de rejoindre le 
(, ijir A\i\' . i;i .i;î nature du concordat de 18 13, ii le pressa de révoquer 
Il iri»i .n#:h» \f-. ' 011^ #:., ions qui lui avaient été extorquées, et l'y décida, 
lu M?', m .1 l'oni':, Pie \'II rendit à Consalvi la secrétairerie d*État et 
I / Il //.y;i / /.miii'; l'Hî'*t '^ Paris et à Londres pour y soutenir les droits de 
1,1 (,.i|i.ii»h' iiuji»'-. des empereurs de Russie çt d'Autriche, des rois de 



PENDANT LE CONCLAVE. 299 

latîn de cette pièce,que le Sacré-Collège n'est pas près 
de devoir expédier aux rois catholiques. 

En attendant, Maury entremêle sa chronique con- 
claviqueà^ détails sur les incidents du dehors. Il venait 
d'apprendre la fin de laventure du faux Louis XVII, 
le 1 1 janvier, quand il écrit : 

€ Sire. — Le roman du tambour de Tortone est fini. 
On Ta conduit à Turin en présence du général Mêlas 
qui Ta interrogé très militairement, en lui déclarant 
qu'il lui rendrait tous les honneurs dus à son rang, s'il 
était, en effet, Louis XVII, roi de France, et qu'il le 
ferait fusiller dans une heure, s'il était un imposteur. 
A ces mots, le jeune Parisien s'est jeté à genoux. Il a 
déclaré en pleurant qu'il se nommait Louis Dauphin ; 
qu'il était fils d'un valet de pied de Louis XVI, qu'il 
l'avait vu au Temple ; qu'on lui avait souvent parlé de 
sa parfaite ressemblance avec le petit roi, et qu'il en 
avait quelquefois entretenu lui-même ses camarades, 
par lesquels il avait été excité à débiter sa fable. Il a 
nommé ses instigateurs, qu'on a mis en prison, et il a 
été renvoyé à son poste. L'intervalle d'un courrier à 
l'autre a suffi pour constater, comme je l'avais annoncé 
à Votre Majesté, cette imposture que la crédulité ita- 
lienne et l'amour du merveilleux avaient accréditée 
sans critique et sans examen. On assure que nos émi- 

France, d'Angleterre et de Prusse. C'est lui qui obtint, au congrès de 
Vienne, la restitution des possessions italiennes duSt-Siège abandonnées 
par le traité de Tolentino, mais il ne réussit pas dans ses réclamations au 
sujet du Comtat-Venaissin. — Dès lors son autorité s'étendit à toutes 
les branches de l'administration et Pie VII lui dut les meilleures gloires 
de son difficile pontificat. Secrétaire des Brefs sous Pie VIII, Consalvi 
allait être rappelé aux affaires par Léon XII quand la mort l'enleva, le 
24 Janvier 1824. Nous le verrons plus loin consoler les derniers jours 
de Maury. 



30O MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

grés de Turin trouvent, en effet, la ressemblance très 
extraordinaire. 

« Au sujet de Turin, Sire, je ne dois pas laisser 
ignorer à Votre Majesté, qu'on fait circuler, je ne sais 
sur quel fondement, un nouveau projet de partage de 
r Italie. On suppose donc que l'Empereur veut retenir 
le Piémont et toutes ses dépendances actuelles de terre 
ferme sous sa domination, et donner en échange au 
roi de Sardaigne la Toscane avec les trois légations de 
l'État de l'Église. Ce serait une indemnité qui ferait 
un simple bénéfice d'une puissance politique. Un pareil 
bruit doit exciter naturellement beaucoup de bruit dans 
le conclave. On sent combien la recommandation de 
l'Empereur, appuyée d'abord de menaces et de violence, 
en faveur du cardinal Mattei, doit répandre de soupçons 
et d'inquiétudes. Il n'est pas présumable, qu'avec de 
telles craintes, on élise un pape qui soit redevable de 
la papauté à la cour de Vienne, et qui puisse être accusé 
par elle d'ingratitude, en faisant son devoir. 

« Nos scrutins. Sire, offrent deux fois par jour le 
même résultat sans aucune variation. Le parti prononcé 
en faveur du cardinal Bellisomi croit être à la veille de 
conquérir des voix, et d'obtenir les cinq suffrages qui 
lui manquent pour former l'inclusive. Ce problème sera, 
sinon résolu, au moins éclairé,dans huit jours. Les deux 
partis se menacent,selon rusage,de ne pas reculer et de 
rester,s'il le faut,un an dans leur captivité qui commence 
aies ennuyer, et qui finira par leur être insupportable. 

« Le cardinal Gerdil continue à perdre sa voix pour 
rester au poste de la neutralité, qui est un peu trop 
manifestement celui de l'ambition. Les amis de Valenti 
insinuent que son élection est seule possible, comme 



PENDANT LE CONCLAVE. 3OI 



étant agréable à Vienne et à Madrid. Nos vieillards, à 
l'exception du doyen, ont bien de la peine à sacrifier 
leur espérance. 

« M. Giovannelli, patriarche de Venise, vient de 
mourir en grande réputation de sainteté. Il était aveugle 
depuis quinze ans, et il remplissait toutes les fonctions 
de son ministère. Le Sacré-Collège a délibéré d'honorer 
sa mémoire par un service très solennel, dont notre 
prélature fera les honneurs. Il était convenu parmi 
nous, que le nouveau pape le créerait cardinal à son 
premier consistoire. 

« Tout ce qui se passe en France me parait prépa- 
ratoire. L'unité de puissance dans une seule main ne 
peut être conservée que par un roi ; et si Bonaparte 
n'est pas fou, il doit songer à ouvrir les avenues du 
trône à Votre Majesté. Sa jeunesse seule peut per- 
mettre de douter de ses intentions, malgré l'évidence 
des résultats auxquels sa marche le conduit. En tout 
cas, il nous sert sans le vouloir, en concentrant le pou- 
voir et la tyrannie sur une seule tête. 

« Je suis, avec le respect le plus profond et un dé- 
vouement plein d'amour, etc. » 

Dans la dépêche du i8 janvier, Maury pouvait du 
moins donner à Mittau des nouvelles fort curieuses 
sur les intrigues dont il était le témoin, pas toujours 
très patient. 

« Sire. — Il n'y a eu aucune espèce d'altération dans 
nos scrutins, du matin et du soir, durant le cours de 
cette semaine. Bellisomi a eu constamment dix-neuf 
suffrages, et Mattei a conservé les dix qui s'étaient 
réunis, ou plutôt entreposés sur sa tête. Les autres 



302 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

voix, en y comprenant celles des deux compétiteurs, 
sont toujours errantes et perdues à desseîn.Cette cons- 
tance de la majorité en faveur de Bellisomi doit éton- 
ner le cardinal Antonelli, chef de lopposition, lequel 
annonçait avec assurance, lundi dernier, que, dans 
quatre jours, la parti Bellisomi serait dissous. Jusqu'à 
présent, toutes ces fanfaronnades n'ont causé aucune 
désertion, malgré les incalculables défections de la na- 
ture humaine. J'avoue avec regret à Votre Majesté, 
qu'on ne voit pas en beau cette pauvre humanité dans 
les assemblées même les plus respectables, qui sont 
toutes plus ou moins le domaine des passions les plus 
ardentes. Par exemple, Sire, je ne puis dissimuler à 
Votre Majesté, que les deux vieillards les plus décrépits 
du Sacré-Collège, les cardinaux Gerdil et Zelada, l'un 
et l'autre âgés de quatre-vingt-trois ans, ne nous 
cachent plus l'ambition, avec laquelle ils convoitent 
la Papauté \ C'est dans l'espoir d'y parvenir qu'ils 
sacrifient leurs voix pour ne s'allier, et pour ne déplaire 
à aucun parti. Les deux concurrents qui se disputent, ou 
plutôt pour lesquels on dispute cette couronne d'épines, 
montrent des sentiments fort différents. Bellisomi nous 
édifie et nous pénètre tous d'admiration par son égalité, 
sa retenue, son indifférence. Mattei laisse voir de lagi- 
tation, de l'humeur, et sa figure décomposée annonce 
l'état violent de son âme. C'est une observation qui 
n'échappe ici aux regards de personne. 

I. L'impatience de l'incarcération fait commettre icià Maury une véri- 
table injustice envers le pieux et savant cardinal Gerdil,en qui M.d'Haus- 
sonville se plaît à louer <L une probité parfaite, une science infinie et 
une vertu particulière ». La même envie d'en finir le rend aussi peu 
aimable pour Zélada, cet ancien Secrétaire d'État de Pie VI, qui Pavait 
si tendrement accueilli à Rome en 1792. 



PENDANT LE CONCLAVE. 303 



^ Le cardinal Herzan, instruit du très mauvais 
effet que ses menaces ont produit dans son propre 
parti, a écrit un billet au cardinal Antonelli pour 
désavouer ces mesures violentes,et pour protester que 
l'Empereur ne voulait nullement attenter à la liberté 
de rélection. Ce billet, auquel le parti opposé aurait 
répondu convenablement et victorieusement, n a été 
communiqué à aucun de ses membres. On le lit très 
clandestinement aux adeptes dont la conscience a été 
alarmée, et ce secret seul en réfute les assertions. 

« J'ai su que ce même homme avait fort désapprouvé 
les deux billets à ordre souscrits au profit d'un parois- 
sien de M. Pancemont, dont le nom échappe à ma 
mémoire. Il dit qu il ne souffrira pas que le Père des 
tuteurs de ce jeune homme ratifie leurs engage- 
ments. Cela me paraît un peu dur. Nous verrons. Je ne 
fais pas semblant d'être instruit du projet. Je ferai en 
sorte que les billets soient acceptés et ratifiés à vue, 
avant qu'il en soit question ; et, si je suis obligé d'en 
défendre plus tôt la validité, je ne manquerai ni de 
raisons, ni de bonnes cautions. C'est pour moi un grand 
motif de plus de me tenir à mon poste, et je me félicite 
de ne m'être pas trompé de chemin. Il ne faut jamais 
faire ce que veut l'ennemi. Cette grande règle de con- 
duite s'applique aux moindres bagatelles, comme celle 
dont il s'agit dans cet article. J'ai à cœur de gagner 
une quinzaine de jours pour faire parvenir en temps 
et lieu un certain paquet à son adresse, sans en payer 
le port. Voilà tout ce que je désire. 

« Enfin, après un long silence sur les dispositions 
de la Cour de Vienne, qu'il avait voulu prévenir de 
l'élection de Bellisomi,par pur zèle pour le Saint-Siège, 



304 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

le cardinal Herzan, nous dit, mercredi dernier, qu il 
avait reçu une longue dépêche à ce sujet, mais qu'elle 
était en chiffres, et qu il lui fallait trois ou quatre jours 
pour la mettre au net. Quoique cette précaution ne 
nous parût nullement admissible pour une lettre mi- 
nistérielle qui ne devait pas sortir des États de l'Em- 
pereur, on attendit avec patience, et sans faire aucune 
observation sur tant de délais, le déchiffrement promis. 

« Hier au soir, après le scrutin, le cardinal Herzan 
lut un extrait de cette dépêche aux cardinaux Albani 
et Braschi, sans vouloir ni la remettre, ni en écrire le 
contenu en forme de billet. Ce transumptum, fidèle ou 
non, ne fait nulle espèce de mention du cardinal Bel- 
lisomi. L'Empereur se borne à y recommander très 
fortement le cardinal Mattei, et il finit par une phrase 
menaçante, sans qu'on puisse dire, sur une simple lec- 
ture, si c'est l'exclusion du concurrent, ou une animad- 
version plus étendue, qu'on y fait entrevoir. 

« La majorité du Sacré -Collège, informée de cette 
forme toute nouvelle en diplomatie, a délibéré — i^ de 
continuer à voter en faveur de Bellisomi, et de recher- 
cher les cinq voix qui manquent pour consommer une 
élection canonique ; — 2"" d'informer, par une dépêche 
adressée au nonce, la cour de Vienne de tous les faits 
relatifs à l'élection, depuis l'arrivée de ce ministre 
jusqu'à la lecture de l'extrait de sa dernière dépêche 
inclusivement, et de lui annoncer qu* elle continuera de 
voter, au scrutin, selon les lumières de sa conscience, 
attendu que la bonté de Sa Majesté Impériale daigne 
n'y mettre aucune opposition. On ajoute que la même 
majorité est pénétrée de regret en voyant que, ni avant 
ni après la recommandation de l'Empereur, notre 



PENDANT LE CONCLAVE. 305 



conscience ne nous a permis d'élire le cardinal Mattei; 
— 3*" enfin de faire part au cardinal Herzan de cette dé- 
pêche,par forme de billet,afin de n'exposer sa mémoire 
à aucune méprise, en rendant compte de nos faits et 
de nos sentiments. 

Voilà pour le moins un nouveau délai de l'élection. 
Mais on ne peut imputer à la majorité, qui la provo- 
que et l'accélère de tous ses moyens, que l'immobilité 
de ses suffrages depuis un mois révolu. Tous les con- 
claves ont été dans le cours de ce siècle plus longs que 
celui-ci ne l'est encore. La stagnation des scrutins 
démontre évidemment la volonté constante de donner 
un chef à l'Église le plus tôt possible. L'exclusive des 
voix ne peut jamais servir qu'à prolonger sa viduité. 

« On a craint avant-hier une insurrection à Venise. 
Six principaux chefs du complot ont été arrêtés : ce 
sont des nobles ou des officiers de l'Arsenal. Le com- 
mandant s'est méfié du régiment de Belgioso qui est 
ici en garnison, et qui est presque tout composé de 
déserteurs, et il a fait venir de Padoue un régiment 
plus sûr. On a fait braquer, après nous en avoir préve- 
nus, deux canons et deux obusiers, à la porte de 
l'église et du monastère de Saint-Georges, où nous 
sommes enfermés, pour tenir en respect ce quartier de 
la ville, et pour s'assurer des avenues de l'Arsenal. Le 
gouvernement seul s'est mis en mouvement, et on n'a 
pu juger des apparences du danger que par la seule pu- 
blicité des précautions prises pour l'en préserver. Il faut 
que les jacobins soient tombés en démence pour oser 
tenterdes insurrections en Italie, au milieu des troupes 
victorieuses de l'Empereur. 

« Le grand Consul de la France peut désormais se 

Correspondance inédite. ao 



306 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

montrer vraiment grand, en employant sa despotique 
et colossale puissance à relever le trône de son roi. Je 
crois qu'avant la fin de Tannée Bonaparte sera mort 
physiquement ou politiquement. Amen. 

<L Je suis avec le respect le plus profond et un dé- 
vouement égal à mon amour, etc. 

« P. S. — Si l'élection de Bellisomi est impossible 
ou annulée par la cour de Vienne, le pape subsidiaire 
de notre parti serait le cardinal Honorati, évêque de 
Senigaglia. » 

VI. 

Le spirituel chroniqueur continue ses récits à la date 
du 25 janvier : 

« Sire. — Quoique les seuls résultats du conclave 
intéressent réellement Votre Majesté, je crois remplir 
un devoir en continuant de mettre à ses pieds une 
espèce de journal exact de cette assemblée. Sa bonté 
me pardonnera plus aisément Tennui de lire mes 
dépêches griffonnées au milieu de la nuit (car je n*ai 
point d'autre temps libre), que la moindre réticence de 
nos délibérations stupidement défigurées dans les 
papiers publics. 

« Le cardinal Herzan n'ayant pu persuader à per- 
sonne, que les ordres de sa Cour lui fussent transmis 
en chiffre, a déclaré, sans plus de vraisemblance, qu'il 
les avait reçus en langue allemande et que cette tra- 
duction avait causé les délais dont on s'est plaint. Il a 
lu ce transumptum ainsi traduit en italien à trois ou 
quatre cardinaux. Tout ce qu'ils ont pu en retenir, 
c'est que l'Empereur, ne doutant pas que le Sacré-Col- 



PENDANT LE CONCLAVE. 3O7 



lège ne renferme plusieurs sujets d'un mérite égal et 
peut-être supérieur à celui du cardinal Mattei, mais 
qui n*ont pas eu les mêmes occasions de se faire con- 
naître, désire très vivement qu'il soit élu pape ; et 
qu'étant maître de l'Italie, dont le sort à venir doit 
dépendre essentiellement de lui, il déclare qu*il ne 
traiterait pas aussi favorablement tout autre cardinal 
qui lui serait préféré pour la papauté. 

< Ces dernières paroles d'une dépêche où le cardi- 
nal Bellisomi n'est pas nommé sont interprétées comme 
une menace qui blesse la liberté de l'élection. La re- 
commandation d'un seul sujet, de la part d'un souve- 
rain si puissant dans les états duquel nous sommes 
réfugiés et assemblés, y porte également atteinte. En 
outre, les bulles de Pie IV et de Clément XII, dont 
nous avons tous juré l'observation selon l'usage, nous 
défendent très formellement d'avoir égard aux inter- 
cessions à^% princes, dans l'élection duchef de l'Église; 
et on voit ici plus que de simples intercessions. 

« En conséquence de ces motifs religieux, et du fait 
évident que nos scrutins n'avaient pas même désigné 
sérieusement le cardinal Mattei pour la Papauté avant 
l'intervention très active de la cour de Vienne en sa 
faveur, une majorité plus que suffisante pour exclure 
par le simple refus des voix, a pris la détermination 
efficace et invariable de ne jamais voter en faveur du 
cardinal Mattei. Votre Majesté peut donc être bien 
assurée qu'il ne sera jamais pape. Le cardinal Anto- 
nelli, qui a été le moteur de toute cette intrigue après 
avoir souvent déclaré qu'on ne pouvait lui donner son 
suffi"age sans commettre un péché mortel, a ainsi em- 
brouillé et peut-être ruiné l'élection de Bellisomi ; mais 



308 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



il ne réussira pas à lui substituer le rival qu'il se 
croyait certain de dominer. Je sais ce que je dis, en m'ex- 
primant avec tant d'assurance. 

« Du reste, Sire, la communication verbale et très 
strictement confidentielle de cette dépêche, lue à trois 
ou quatre cardinaux déclarés pour Bellisomi, n'a nulle- 
ment produit la dissolution de son parti, comme on 
l'avait annoncé. On n'a conquis pour le parti contraire 
qu'une voix pleine, un suffrage mi-parti qui était donné 
à Bellisomi au scrutin et à Mattei à l'accès, et une 
voix neutre qui lui était assurée précédemment. Le 
cardinal Bellisomi, qui avait dix-neuf voix, en a dix- 
sept, et le cardinal Mattei en a treize au scrutin et une 
à l'accès, au lieu qu'auparavant il en avait dix au scru- 
tin et trois à l'accès. Cette défection, qui ne paraît 
nullement irrévocable, n'a entraîné que les cardinaux 
Giovannetti, Martiniana ' et Flangini. Tous les autres 
suffrages sont immobiles, et l'exclusive est assurée à 
chacun des deux partis. 

« Tous les conclaves de ce siècle, Sire, ont été plus 
longs que celui-ci. On ne peut même pas attribuer le 
délai de l'élection au parti de la majorité qui la con- 
somme deux fois par jour, autant qu'il est en son pou- 
voir, depuis le dix-huit du mois dernier, en donnant 

I. Martiniana (Charles-Joseph), né à Turin le i^juin 1724, évêque de 
Saint-Jean de Maurienne le 19 juillet 1757, cardinal le i juin 1778, évêque 
de Verceil le 2 juillet 1779. Quand Pie VI, entraîné en exil, fit halte à 
Crescentino, Martiniana vint le vénérer au passage le 23 avril 1799. Ce 
fut le dernier cardinal que vit le saint pontife. Il mourut à Verceil le 
7 décembre 1802, âgé de 79 ans. Pendant ses 45 années d'épiscopat, il 
pourvut au bien de ses diocésains par de très fréquentes visites, des 
lettres pastorales qui respirent une céleste onction, des prédications 
assidues, des décrets inspirés par un zèle plein de suavité, l'administra- 
tion pieuse des sacrements, la charité pour les pauvres et les malades 
qu'il allait souvent visiter et consoler. (MoronL) 



PENDANT LE CONCLAVE. 309 

toutes ses voix au cardinal Bellisomi. Newton a posé 
et démontré, comme une loî de la nature, que pars 
major trahit ad se minorent ; et à la longue la fermeté 
et la patience appliquent cette vérité physique aux 
combinaisons morales. 

« Cependant, quoique cette pluralité ne craigne pas 
qu'on lui impute le scandale de prolonger la viduité 
de r Église, elle s occupe très sérieusement de remuer 
ces eaux stagnantes, dans lesquelles tout mouvement 
semble impossible. On a donc imaginé de porter à 
laccès au cardinal Gerdil qui conserve toujours une 
seule voix, les dix-sept voix de Bellisomi et trois autres 
voix secrètes qu'on tient en réserve. Ce projet a d abord 
séduit tout le monde. On a cru que cet éclat d'une 
bombe imprévue épouvanterait terriblement, et le 
cardinal Herzan qui aimerait mieux se tourner vers 
un sujet de TEmpereur que vers un Savoyard, et le car- 
dinal Antonelli qui s'accommoderait mieux de Belli- 
somi que de Gerdil. Les auteurs de ce projet, partisans 
cachés de Gerdil, ont cru pendant quelques heures que 
l'affaire était faite. On a donc convoqué un comité 
secret pour conclure. Quelqu'un qui s'y est trouvé pré- 
sent, voyant l'engouement général et l'espérance una- 
nime de voir Bellisomi pape dans deux jours, pour 
prix d'une si belle manœuvre, a opiné vigoureusement, 
quand son tour de parler est arrivé. Il a donc observé 
qu'il avait souvent entendu dire, qu'aux approches de 
l'élection du pape, les cardinaux, émus par le Saint- 
Esprit, perdaient visiblement la tête ' ; que, d'après cette 



I. Le lecteur ne se méprendra pas sur le sens de cette observation que 
devait confirmer une fois de plus l'issue du conclave de Venise : Maury 
a dit déjà plus noblement et redira encore que Dieu fait son' œuvre 



312 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

plus aucun calcul de probabilité pour assigner un terme 
au conclave. La portion du public vénitien qui ne 
voyait d*abord dans le délai d*une élection si urgente, 
qu'une simple résistance d'entêtement, en était fort 
scandalisée. Mais, quand on a su la vérité, on a été 
édifié des motifs de la majorité ; et ce n'est plus à elle 
qu'on impute le scandale d'une opiniâtreté qui n'est en 
nous qu'une fermeté héroïque, dont les Annales de 
l'Église conserveront glorieusement et à jamais la 
mémoire. 

« Deux seuls incidents de nos débats. Sire, depuis 
huit jours, méritent d'être connus de Votre Majesté. 

€ Le premier, c'est lespèce d'offre, qui nous a été 
faite par le parti de la minorité, d'obtenir de la Cour 
de Vienne une déclaration qui serait insérée dans les 
registres du Sacré-Collège, par laquelle l'Empereur 
reconnaîtrait le droit absolu d'élection qui nous appar- 
tient, et renoncerait à pouvoir jamais citer en exemple 
notre condescendance à ses sollicitations en faveur du 
cardinal Mattei. Ces sortes d'actes sont d'un usage 
assez fréquent à la chancellerie de Vienne, où on les 
appelle lettres reversâtes. On les expédie deux ou trois 
fois de suite pour les élections que font les villes ou les 
chapitres sur la recommandation de l'empereur, et 
ensuite le droit de présentation lui est irrévocablement 
dévolu par le fait. Une pareille garantie n'a produit 
aucun effet parmi nous pour rassurer les consciences. 

« Le second a été un bruit sourd, répandu par le car- 
dinal AntoneHi, véritable chef de la minorité, pour 
effrayer les esprits en annonçant qu'il profitait du délai 
pour faire recommander énergiquement sa créature, le 
cardinal Archetti, par la Cour de Russie, où il a été 



PENDANT LE CONCLAVE. 313 



nonce et assez en faveur sous le règne de Catherine. 
On n'a pas cru à cette menace, et une peur mieux 
fondée comme plus pressante a totalement écarté l'im- 
pression de cette autre frayeur plus éloignée. Cepen- 
dant notre doyen m'a recommandé de ne pas oublier 
ce nouveau danger dans mes dépêches hebdomadaires, 
et de requérir fortement protection en cas de besoin 
pour la liberté des électeurs. Je lui ai promis tout mon 
zèle, et je me flatte que ce seul récit acquitte ma 
parole. 

« Toutes les personnes de bon sens, Sire, convien- 
nent parmi nous, que l'Empereur a été très mal servi 
dans cette négociation. Si le cardinal Herzan eût été 
un homme d'esprit ; si, en arrivant au conclave, il se 
fût concerté et lié avec les cardinaux Albani et Braschi, 
au lieu de se mettre à la tête d'une faction formée par 
le cardinal Antonelli jaloux de domination et mal vu 
de ses collègues ; s'il n'eût jamais proféré le nom du 
cardinal Matteî, comme lui conseilla le cardinal-doyen, 
son proche parent,à la première déclaration qu'il lui fit 
de ses projets ; s'il eût présenté la Cour de Vienne 
comme totalement désintéressée et neutre dans l'élec- 
tion, et pleine de bienveillance pour le Saint-Siège ; 
s'il se fût tenu très éloigné de son candidat, dont il a 
eu la maladresse de faire un homme de parti ; si, en 
se montrant sans prédilection, sans aversion et sans 
projets, comme un ange de paix et un médiateur désin- 
téressé, il eût répondu à la première proposition d'élire 
Bellisomi, que ce choix serait très agréable à l'Empe- 
reur, mais que, dans les circonstances présentes. Sa 
Majesté Impériale, jalouse de prouver à toute l'Europe 
la pureté de ses intentions, avait la généreuse délica- 



314 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



tesse d'exhorter le Sacré-Collège à ne pas élire un de 
ses sujets; s'il n'eût opposé que le même prétexte d'im- 
partialité pour écarter poliment le cardinal Gerdil, né 
sujet du roi deSardaigne ; s'il se fût borné à nous con- 
seiller adroitement l'élection d'un statiste, en faisant 
naître ensuite des difficultés qui ne lui auraient pas 
manqué contre les concurrents ainsi restreints ; enfin, 
s'il eût un peu chicané contre l'élection qu'on lui aurait 
proposée du cardinal Mattei lui-même, il est évident 
que, malgré les raisons très graves et l'antipathie très 
prononcée de la majorité, un mois de temps lui aurait 
suffi pour obtenir cette élection, à laquelle il aurait 
eu l'air de se prêter avec quelque répugnance. 

« Au lieu de suivre cette route qu'un homme d'état 
et d'afifaires pouvait deviner si aisément, il s'est d'abord 
mis en guerre ouverte avec les deux chefs connus de 
la majorité. Il a pris le ton décidé de la violence et 
de la menace. Il a armé contre son plan la conscience, 
l'honneur et les principes de la pluralité, dont il a 
paru se susciter à plaisir l'opposition. Il a cru détacher 
graduellement toutes les voix de ses adversaires, dont 
il n'a pu encore et ne pourra jamais acquérir qu'une 
seule. Il nous a trompé par des promesses, qu'il n'a 
plus remplies, et qu'il a même totalement oubliées. Il 
n'a traité qu'avec la seule minorité, qui lui promettait 
judicieusement la défection de tous ces vieux prêtres 
italiens, en les conduisant à coups de bâton. Enfin, il a 
très mal servi sa cause, son maître et son client, par 
ses menaces, ses billets clandestins pour les désavouer, 
et par des traductions supposées de ses dépêches pour 
nous prouver qu'une recommandation d'un sujet uni- 
que, sur lequel la bienveillance impériale reposait 



PENDANT LE CONCLAVE. 3 1 5 

exclusivement, dans un temps où Ton ne nous dissimule 
pas qu elle fixera le sort temporel du pape, n'attentait 
pas le moins du monde h la liberté de nos suffrages. 
Nous devons remercier la Providence de cet amas 
incompréhensible de contradictions, de violences et de 
gaucheries. Ce n'est certainement pas du Sacré- 
Collège qui lui est très dévoué, c'est de son seul minis- 
tre au conclave, que l'empereur peut se plaindre avec 
fondement ; car c'est lui seul qui a ruiné l'exécution 
de ses projets. La Providence a eu ses desseins, en 
permettant le choix d'un pareil négociateur. 

« On parle d'une victoire remportée dans le Génové- 
fat par le général Flotte. On a dit qu'elle a coûté trois 
mille hommes aux Français et qu'elle va entraîner la 
ville de Gênes. Je suis, etc >. 



VIL 



Louis XVIII, charmé de ces intéressants récits, se 
disposait à en remercier le spirituel et mordant histo- 
riographe du conclave, quand Maury lui écrivit, le 8 
février : 

«Sire. — Nos scrutins sont toujours les mêmes. On 
attend des réponses moins impératives de Vienne, pour 
remuer ces eaux stagnantes, soit par une nouvelle 
combinaison de suffrages, soit par l'ouverture d'une 
négociation, qu'aucun des deux partis ne veut refuser 
et n'ose proposer. Le premier pas que l'on fera pour 
rapprocher les esprits, sera sûrement l'indication d'un 
et même de plusieurs tiers, qu'il faudra soumettre à 
l'épreuve du scrutin. On prévoit que le cardinal Valenti, 



3l6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

porté d'abord en première ligne par TEspagne, et en 
seconde ligne par la Cour impériale, sera présenté 
avant tous les autres à notre examen. Par une singula- 
rité très remarquable, plusieurs membres de son propre 
parti lui sont très opposés, et plusieurs suffrages du 
nôtre lui sont favorables. Le combat sera très sérieux ; 
et, si Ton se pique de le faire de bonne foi, comme on 
lannonce, l'élection pourra être conclue immédiate- 
ment. Mais, si aucun des deux partis ne pousse l'autre 
à des extrémités excessives, comme on peut l'espérer, 
le choc ne sera point décisif. On dit des deux côtés 
qu'on le veut accepter ; mais je ne réponds pas que ces 
protestations menaçantes soient aussi sincères qu'elles 
le paraissent au premier aspect. La politique la plus 
réelle du moment est d'éviter le blâme d'un refus qui 
éloigne l'élection, et d'en rejeter la responsabilité sur 
ses adversaires. Voilà tout ce que je puis écrire au- 
jourd'hui. Sire, sur ce futur contingent, dont nous nous 
occupons en silence, et où chacun de nous se montre 
beaucoup plus disposé à cacher ses intentions et à 
deviner celles de ses collègues, qu'à se fier à leurs dis- 
cours. C'est un jeu de politique intéressant à observer 
pour quiconque connaît le dessous des cartes par la 
découverte de sa propre sagacité, ou par les confiden- 
ces, ou par les indiscrétions de ses voisins, car on ne 
peut pas dire ici, de ses amis. 

« L'ennui de la réclusion commence à affaiblir très 
sensiblement parmi nous les acteurs désintéressés. Un 
conclave ressemble parfaitement à un voyage de mer. 
On ne sait pas quand on arrivera. On a tous les jours 
les deux écueils du scrutin à éviter ; et l'imagination, 
ne pouvant mesurer l'espace qui reste à parcourir, est 



PENDANT LE CONCLAVE. 317 



tentée de croire que cette route n aura jamais de terme, 
parce que Tindéfini ressemble alors à Tinfini. 

« Si la première épreuve n'amène point de résultat, 
îl faudra la réitérer sur plusieurs autres sujets. On 
sera forcé de laisser à l'écart, durant cet intervalle, les 
deux concurrents actuels Mattei et Bellisomi. Mais, 
il s'en faut de beaucoup que nous réputions ce dernier 
pour mort, et nous espérons toujours qu'en dernière 
analyse son élection essuiera moins de difficultés in- 
surmontables que toute autre. Il paraît que les cardi- 
naux, sur lesquels on tentera de faire des expériences 
de scrutin, seront d'un côté Valenti, Antonelli, et de 
l'autre Albani, Honorati, Calcagnini et Borgia. On ne 
présume pas qu'à l'exception du premier, dont on 
craint la proposition, aucun des suivants réunisse 
autant de suffrages qu'en a Bellisomi, depuis sept 
semaines révolues. Gerdil espère toujours, quoiqu'il 
n'ait qu'une seule voix. Si ce jeu-là se prolonge, qui 
sait ce qui peut arriver ! Valenti est un très grand 
ecclésiastique, très attaché aux Jésuites, haut, borné 
et fort obstiné dans ses premières idées, mais extrême- 
ment bon homme, sourd, presqu'aveugle, et encore 
assez robuste malgré ses soixante-quinze ans 

«Votre Majesté apprendra sûrement avec intérêt 
que le Sacré-Collège a enfin reçu une réponse satis- 
faisante du roi d'Espagne à sa lettre de participation 
de la mort du pape. Les circonstances ont retardé de 
deux mois l'arrivée de notre courrier, et on nous faisait 
un crime à Madrid de ce délai très involontaire. Le 
ministre des affaires étrangères a transmis cette ré- 
ponse avec un billet obligeant au nonce résidant en 
Espagne, mais on ne lui donne que son titre d'archevê- 



3l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



que ; on Ta rayé, dans \ Almanach de la Cour, de la 
liste des ambassadeurs ; on luî a ôté la présidence du 
tribunal de la Rote ; et, en le traitant bien d ailleurs,on 
continue de lui faire payer ses appointements. Les 
promesses de protection, que le roi d'Espagne nous 
fait en faveur du Saint-Siège et des droits du successeur 
que nous allons élire, nous donnent lieu d espérer que 
tous les nuages élevés entre le Roi-Catholique et 
r Église romaine se dissiperont. 

4L Nous avons appris également. Sire, que le comte 
Litta ' relégué dans ses terres en Russie, vient d'obtenir 
la permission de reparaître à la cour de Pétersbourg. 
Son retour est d'un heureux augure pour son frère, 
nonce en Russie. Le plus ardent de nos vœux est 
de mériter la constante protection de Paul I*'. 

« On prépare sérieusement le siège de Gênes. On 
débite que les Français ont cédé par faim et par capi- 
tulation les forts de Malte. Enfin tout le monde a les 

m 

yeux ouverts sur le nouveau gouvernement et sur les 
mouvements très sérieux des royalistes de France, 
dont on attend une prompte contre-révolution, si la 
coalition veut agir efficacement pour finir la guerre 
avec cette campagne. La réponse admirable de la Cour 
de Londres à Bonaparte réunit tous les suffrages. Je 
suis, etc. > 

La lettre du roi est un petit chef-d'œuvre. Elle est 
datée du lo février. 

« Mon cousin, j*ai reçu vos deux lettres des 4 et 
1 1 janvier. Je ne saurais vous dire combien votre cor- 

I. Le comte Litta, bailli du grand prieuré de Tordre de Saint-Jean de 
Jérusalem en Russie. 



PENDANT LE CONCLAVE. 319 

respondance m'intéresse et combien je suis satisfait de 
votre exactitude à m'écrire. Je ne puis pas toujours 
l'observer également de mon côté et, pour vous tran- 
quilliser sur vos dernières lettres, j ai emprunté la 
main d'un ami, mais cette fois-ci je ne cède point la 
plume. Ce n'est pas, comme vous le sentez bien, pour 
vous entretenir de l'absurde roman qui a fait revivre, 
pour un moment et dans quelques esprits crédules, une 
tête bien chère, dont la mort n'a été que trop consta- 
tée. Mais je veux vous parler d'une autre fable, non 
moins absurde et bien plus méchamment inventée. Je 
ne connais pas beaucoup M. Capello, mais il ne pas- 
sait en France, ni pour un sot, ni pour un méchant 
homme. Or, il faudrait qu'il fût l'un ou l'autre au 
suprême degré pour avoir écrit ce qu'on lui attribue. 
J'en conclus donc que ses lettres, au moins en ce qui 
vous concerne, sont pseudonymes, et que c'est une 
ruse, cent fois employée et presque toujours avec suc- 
cès, parce que les hommes sont plus aisés à tromper 
que les moutons, auxquels on aurait de la peine à 
persuader que leurs bergers sont des loups déguisés. Je 
ne vous en aurais même pas parlé, si je n'avais cru re- 
marquer que vous avez été un peu affecté de cette plate 
calomnie. La délicatesse est louable, mais ce serait la 
pousser à l'excès, et, pour réfuter vos lâches zoïles, vous 
avez fait ce que Pompignan conseillait au grand Rous- 
seau dans ces beaux vers : 

4L Le Nil a vu sur ses rivages, etc. 

« Le phénomène que présente le conclave est, je 
crois, unique en lui-même, mais non pas dans ses 
causes. Combien la procrastination n'a-t-elle pas 



320 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

perdu d'empires* ? Dieu veuille qu'une telle situation 
n'entraîne pas de suites funestes. Je ne connais aucun 
des deux contendants, votre opinion est bien faite pour 
déterminer la mienne, mais je ne puis détourner mes 
yeux de la Chaire de saint Pierre, et, tant que je la 
verrai vacante, je m'écrierai avec douleur : Facta est 
quasi vidua domina gentium ! 

€ Ce que vous me dites sur l'échange des deux 
ordres de Saint-Jean et de Saint-Lazare, me fait 
grand plaisir. Mais les espérances, que vous me don- 
nez à ce sujet, m'en font encore davantage, vous 
savez jusqu'où s'étendent les miennes. 

« En commençant cette lettre, je croyais quelle 
serait courte, mais je m'aperçois que j'oublie aisé- 
ment le temps en m'entretenant avec vous. 

« Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, 
en sa sainte et digne garde. « Louis. » 

L'ami dont parlait Louis XVIII, c'est le comte 
d'Avaray ^ qui, en expédiant à Maury la lettre du roi, 
l'accompagnait de cet aimable billet : 

« Monseigneur, le roi qui sait combien je chéris les 
occasions de me rappeler à votre souvenir, a la bonté 

I. Antoine-Louis-François comte d'Avaray avait escorté le comte de 
Provence lorsqu'il s'échappa de France en 1 791, et risqué sa tête dans 
cette aventure. En reconnaissance, Louis XVIII lui dédia la Relaiton 
qu'il écrivit de sa sortie de France : Teucro duce^ et auspice Teucro^ 
associant ainsi dans une même pensée ses dtux met/Zeurs amis : Horsict 
et d'Avaray. Il le créa duc, et le voulut toujours auprès de sa personne 
en Italie, en Allemagne, en Russie, en Pologne, en Angleterre. Le duc 
d'Avaray mourut le 4 juin 181 1 à Madère où les médecins l'avaient en- 
voyé rétablir sa santé. Louis XVI II le regretta amèrement, fit ramener 
sur corps en France et écrivit lui-même son épitaphe qui rappelle les 
traits saillants de cette chevaleresque existence... Hune lapidem Ludo- 
vicus XVI 11^ rex chrisiianissitnus^ gratitudinis pignus mœreus posuit. 



PENDANT LE CONCLAVE. 32 1 

de me les ménager quelquefois. La lettre que j'ai 
l'honneur de vous adresser de sa part, vous apprendra 
que c'est par ses ordres que je vous accusai, il y a une 
quinzaine de jours, la réception de toutes celles que 
vous lui avez écrites jusqu'au 4 janvier. Aujourd'hui 
Sa Majesté veut bien me laisser le soin de vous entre- 
tenir d'un autre sujet. 

« Le roi apprit, peu de temps après vous avoir 
écrit sa lettre du 23 9^^^, que celle qu'il avait reçue 
du Sacré-Collège avait pour principal auteur Mon- 
seigneur Consalvi. Sa Majesté ayant été instruite des 
malheurs de cet éloquent et vertueux prélat par Mon- 
seigneur Bardossa qui passa ici, il y a 18 mois, et qui 
n'y a point repassé depuis, a chargé M. le comte de 
Chatellux de lui exprimer combien elle y était sen- 
sible ; mais ce témoignage lui deviendra plus cher, 
s'il lui est renouvelé de votre part, et je vous en prie 
au nom du roi. Ce Mgr Bardossa, chanoine de Saint- 
Jean de Latran ou de Sainte-Marie-Majeure, s'an- 
nonça ici comme envoyé à Paul P' par Pie VI, pour 
implorer son appui. Le roi voudrait savoir si cette 
mission était réelle, et ce qu'est devenu, après l'avoir 
remplie, le nonce qui en était chargé. 

« Les témoignages d'intérêt que Votre Éminence 
a bien voulu me donner m'autorisent, me font même un 
devoir de lui faire part que le magnanime Paul P' a 
daigné distinguer en moi un fidèle serviteur du roi et 
m'envoyer la croix de Saint-Jean de Jérusalem, accom- 
pagnée d'une lettre qui, par ses expressions, est le titre 
le plus honorable qu'un vrai Français puisse posséder. 

« C'est avec bien du plaisir que je vous renouvelle 
le sincère hommage du respectueux attachement avec 

Correspondance inédite. 21 



322 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

lequel j'ai Thonneur d'être, Monseigneur, de Votre 
Éminence, le très humble et très obéissant serviteur. 
— Le comte d'AvARAv. » 

VIII. 

Lorsque ces lettres parviendront à leur destination, 
le conclave sera clos, bien que plusieurs semaines 
doivent s'écouler encore avant cet heureux moment. 
C'est en effet toujours de Venise, en conclave, que 
Maury écrit, à la date du 15 février 1800. 

« Sire. — J'ai passé les deux premiers jours de cette 
semaine dans l'une des plus cruelles agitations,que j'aie 
éprouvées durant tout le cours de ma vie. Les gazettes 
allemandes ont répandu des nouvelles très alarmantes 
sur la santé si nécessaire de Votre Majesté. Heureu- 
sement, j'ai su bientôt que ces bruits désastreux étaient 
d'une ancienne date, et qu'on avait reçu de Mittau, 
dans notre voisinage, des lettres, postérieures au 24 dé- 
cembre, qui ne parlaient point de cette maladie, quoi- 
que ce jour fût fixé comme l'époque précise de son 
origine. Ces premières preuves négatives m'ont ras- 
suré, et le silence des lettres de Vienne, impossible à 
supposer dans un si grand intérêt, achève de me tran- 
quilliser. Une pareille nouvelle nous serait certaine- 
ment parvenue par la voie la plus directe. C'est la poste 
de Flandre qui nous l'a transmise, et nous sommes 
assurés qu'on la débitait à Munich, dès le commence- 
ment du mois dernier, sur la seule autorité des gazettes. 
L'Europe entière a besoin de conserver Votre Majesté, 
et je puis dire, avec autant de vérité que de satisfac- 
tion, que les honnêtes gens de tous les pays partagent 



PENDANT LE CONCLAVE. 323 

à cet égard les vœux et la piété filiale de ses plus fidè- 
les sujets. 

« Je reprends, Sire, la suite des opérations du con- 
clave. Nos scrutins sont toujours uniformes. On n'y 
veut rien changer, de peur de perdre les voix en les 
laissant égarer ; et ce ne sera plus là qu on préparera 
Télection du Pape, jusqu a ce qu'elle soit conclue par 
un traité antérieur. 

« Le parti du cardinal Bellisomi, bien déterminé à 
ne hasarder aucune expérience de ce genre, et ne vou- 
lant pas qu'on pût lui imputer le délai de l'élection, a 
député l'un de ses membres au cardinal Herzàn, pour 
lui déclarer que, s'il était enfin bien convaincu de 
l'impossibilité d'élever le cardinal Mattei sur la Chaire 
de saint Pierre, on entrerait volontiers en négociation 
avec le parti contraire, pour convenir d'un tiers, le 
scrutin restant en état jusqu'à la réunion des voix. 

« Le cardinal Herzan a paru surpris qu'on lui imputât 
un projet de violence en faveur de Mattei, et qu'on lui 
opposât des motifs insurmontables de conscience pour 
concourir à son élection. L'unité du sujet recommandé 
par la Cour de Vienne dispensait de toute autre discus- 
sion sur ses qualités personnelles. Il a demandé du 
temps pour répondre à notre proposition. 

« A l'issue du premier congrès dans lequel le parti 
de la minorité discuta notre demande, nous apprîmes, 
je ne puis dire comment, qu'on avait résolu d'accepter 
les conférences, et de déclarer en même temps que, si 
nous voulions élire Valenti, on s'y prêterait immédia- 
tement. 

C'était exclure trente-trois membres du conclave au 
lieu de trente-quatre. On fit circuler cette petite obser- 



326 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



accrédité diplomatiquement, une seule des voix dé- 
vouées à r Espagne, comme celles des trois bénéficiers 
espagnols, Lorenzana, Zelada et Vincenti. 

« Le roi de Sardaigne, fortement provoqué par la 
Cour de Russie pour faire reconnaître Paul I^r^Qi^nie 
grand-maître de Malte dans ses États \ a consulté le 
cardinal Gerdil sur cette question. La réponse de celui- 
ci a été que, n'y ayant point de grand-prieuré en Pié- 
mont, et que tous les commandeurs qui s'y trouvent 
étant membres du grand-prieuré de Lombardie,Sa Ma- 
jesté pouvait les autoriser à s'y rendre pour voter selon 
leur conscience. La reconnaissance de l'Empereur de 
Russie en qualité de Grand- Maître sera le résultat de 
cette décision selon toutes les probabilités ; et on sera 
content à Pétersbourg du serment d'obéissance, que 
prêteront les commandeurs de Piémont concurrem- 
ment avec les commandeurs sujets de l'Empereur qui 
exige cette reconnaissance dans ses Etats. Je suis, etc. 

Sur l'uniformité forcément monotone de son thème, 
Maury, avec les brillantes ressources de son esprit et 
la belle couleur de son style, continue à jeter de l'inté- 

I. Le 9 juin 1798, les Français s'étaient emparés de Malte que la tra- 
hison et la lâcheté leur livrèrent sans combat. Le grand-maître Hom- 
pesch fut conduit à Trieste, où il protesta contre une capitulation que des 
chevaliers infidèles au devoir avaient signée malgré lui avec Bonaparte. 
Le prieuré de Russie, sans attendre le suffrage des autres nations et la 
décision du St-Siège, déclara Hompesch déchu de sa dignité et s'avisa 
d^élire à sa place Paul I", empereur de Russie. « Il était assez surpre- 
nant, dit Baldassari, de voir des religieux, engagés par vœu à défendre 
la religion au péril de leur vie, choisir pour chef un prince schismatique. 
Les cardinaux s'étaient partagés sur le parti qu'il convenait de prendre : 
les uns étaient d'avis, afin de ne pas blesser un prince si bien disposé 
pour Rome, de fermer les yeux, sans approuver ni improuver ; d'au- 
tres estimaient que le Saint-Père devait s'élever hautement contre une 
détermination aussi contraire aux décrets apostoliques et aux droits du 
Saint-Siège. > 



PENDANT LE CONCLAVE. 327 



rêt, en variant ses notes et y entremêlant de pîquantes 
réflexions, bien faites pour amuser et réjouir lesprit 
si fin et si délicat de son auguste correspondant. Il lui 
mande donc, à la date du 22 février 1800 : 

« Sire. — Je continue de mettre aux pieds de Votre 
Majesté le journal très exact du conclave, avant de 
savoir si tous ces minutieux détails pourront intéresser 
du moins un moment sa curiosité, sans rien apprendre 
de nouveau à sa raison. 

« Le scrutin a donc enfin convaincu le double parti 
qui divise le conclave, que l'exclusive la plus insur- 
montable était également assurée des deux côtés et 
que rinclusivedes vingt-quatre voix nécessaires à l'élec- 
tion, était impossible à obtenir sans un rapprochement 
volontaire. 

« Votre Majesté sait déjà qu'en conséquence de ce 
choc invariable, la majorité, ne voulant pas qu on pût 
imputer le délai scandaleux de l'élection à son obstina- 
tion exclusive en faveur du cardinal Bellisomi, a député 
un de ses membres au cardinal Herzan, pour lui pro- 
poser des conférences, dans lesquelles on traiterait 
loyalement du choix d'un tiers qui pût réunir les suf- 
frages. 

« Personne ne s'est prêté avec plus de zèle à cet 
arrangement que le cardinal Bellisomi lui-même, dont 
la conduite ne cesse d'être vraiment angélique sous 
tous les rapports. 

« Lorsque le cardinal Herzan reçut notre ambassade, 
il parut accueillir notre proposition avec intérêt; mais 
il ne prit aucun engagement, il insista de nouveau en 
faveur du cardinal Mattei, dont on l'assurait irrévoca- 



328 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

blement que Télection était impossible, et il promit 
ses bons offices pour favoriser cette négociation par un 
choix de commissaires qui ne fussent désagréables à 
aucun parti. 

« Cette délibération a pourtant duré quatre jours. 
Avant qu'elle fût acceptée, la minorité est convenue de 
se réunir en faveur du cardinal Valenti, comme nous 
nous y attendions, et c'est à ce plan qu'elle va se rallier, 
avec l'espérance prématurée d'un succès prompt et in- 
faillible. On a donc enfin accepté nos offres. Nous 
avons conclu que nos adversaires voulaient du moins 
gagner du temps, ce qui s'accorde aussi avec nos 
patientes et invariables dispositions. Nous en avons 
conclu encore que nos adversaires n'étaient donc pas 
liés, comme ils le prétendaient, par un vœu absolument 
impératif de la Cour de Vienne, au profit du cardinal 
Mattei. Cet aveu tacite, que nous n'avons pas l'air de 
remarquer, sera relevé en temps et lieu. Il est pro- 
bable que, si le ministère impérial ne peut réussir ni 
pour Mattei ni pour Valenti, après nous avoir ainsi 
révélé l^secret de son adhésion à l'élection d'un tiers, il 
se prêtera de lui-même à l'exaltation de Bellisomi. 

« La majorité a nommé immédiatement les cardi- 
naux Albani et Braschi ses commissaires. 

« La minorité a député pour les siens les cardinaux 
Antonelli et Flangini. Le premier de ces deux média- 
teurs a de l'esprit et le mérite d'un habile secrétaire 
qui a besoin d'être bien dirigé ; mais il est altier, domi- 
nant, impétueux, sujet à d'étranges aberrations de 
logique, sans connaissance des hommes, sans usage du 
monde, et son ascendant n'est pas fondé sur l'art de se 
faire aimer de ses égaux. Personne n'est surpris que 



PENDANT LE CONCLAVE. 329 

son associé ait accepté ou recherché cette commission, 
après avoir déserté depuis trois semaines le parti de 
la majorité, dont il va se constituer l'antagoniste. 

« Au moment même où le cardinal Herzan acceptait 
cette négociation, il a confié à Tun de nos collègues, 
avec sa sagacité et sa prudence ordinaires, que le 
résultat de ce congrès serait Télection de son ami, le 
cardinal Antonelli. Cet espoir éveillera notre méfiance, 
quoique nous n'ayons guères besoin de nous mettre en 
garde contre une intrigue si peu digne de nous inquié- 
tée", soit que nous regardions la confidence comme un 
stratagème, soit que nous prenions au mot Tespoir de 
Tauteur, pour n'y voir qu'une simple sottise. 

« La première conférence ayant été intimée, nos 
commissaires s'y sont rendus, après être convenus 
avec nous de ne rien proposer au cardinal Antonelli, 
qui a la manie de parler et la maladresse de parler 
volontiers le premier ; de ne rien accorder, et même de 
ne rien promettre d'essentiel, sans nous référer préa- 
lablement toutes les propositions, que nous nous réser- 
vions de méditer pendant une nuit ; d'éviter^ tout re- 
proche, toute apparence d'humeur, toute demande 
absolue, toute manœuvre fallacieuse, tout prétexte de 
rupture, et toute espèce de danger d'inspirer de la 
méfiance, ou, ce qui serait pire, de se faire battre dans 
la discussion : ce qui est toujours d'un mauvais augure 
au début d'une négociation, où il faut établir son poste 
avant de songer à gagner du terrain. 

€ Votre Majesté va voir, par la suite de ce récit, que 
la minorité n'avait pas donné à ses commissaires des 
instructions si circonspectes. 

« Avant de rapporter la discussion, je dois dire, 



330 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

pour ne rien oublier, que, le jour fixé pour l'ouverture 
des conférences, on a annoncé autour du conclave avec 
un grand fracas larrivée d'une estafette adressée au 
cardinal Herzan. On soupçonna, sur quelques indices, 
qu elle lui avait apporté la faculté de concourir à l'élec- 
tion du cardinal Bellisomi. Il fit répandre aussitôt que 
Testafette ne venait pas de Vienne, mais de l'Empire, 
ce qui est assez peu vraisemblable, dans un moment 
où le cours de toutes les affaires qui exigent quelque 
célérité dans l'ordre spirituel, est suspendu. Il y aurait 
eu plus d'adresse au ministre de nous laisser croîVe 
que le courrier lui était expédié par sa Cour; mais ces 
doubles vues ne sont pas à sa portée, et il n'a songé 
qu'à nous désabuser, sans prévoir qu'on rirait de sa 
bonhomie, ou du moins de l'opinion trop généreuse 
qu'il a de la nôtre. 

<L Dans la première conférence, le cardinal Antonelli, 
dont l'intention était de mêler les cartes et de dissoudre 
le parti de la majorité, en conservant et en renforçant le 
sien, déclara d'abord qu'on devait prendre pour base 
de la discussion, qu'il n'existait plus de partis parmi 
nous, et que le Sacré-Collège ne formait plus qu'une 
seule famille unie pour donner un chef à l'Église. Le 
cardinal-doyen, qui comprit d'abord les conséquences 
de ce moyen dissolvant, déguisé sous les apparences 
d'une insinuation amicale, lui répondit que cette union 
si désirable s'opérerait sans doute sous les auspices de 
la commission, mais que ce serait une très grande illu- 
sion et un calcul très faux, que de présupposer les 
deux partis anéantis, pour les détruire par le fait ; que 
le scrutin attesterait jusqu'à l'élection les liens indis- 
solubles par lesquels la majorité veut rester réunie, et 



PENDANT LE CONCLAVE. 33 1 

qu'un rapprochement par députés n'était ni un mélange, 
ni une confusion de volontés discordantes. S'il n'exis- 
tait pas, poursuivit-il, deux partis très prononcés dans 
le conclave, nous ne serions pas assemblés ici pour trai- 
ter de leur réunion. 

« La botte ainsi parée, le cardinal Antonelli ne ré- 
pliqua rien, et il fallut bien qu il se contentât d'être un 
chef de parti, au lieu de s'ériger immédiatement par 
surprise en arbitre de l'élection. 

« Il proposa brusquement de désigner d'accord 
quatre sujets choisis indistinctement dans les deux 
partis, et de faire sur eux l'essai du scrutin. Le cardi- 
hal-doyen lui répondit que nous ne voulions rien 
changer au scrutin par forme d'essai ; que cette marche 
embrouillerait l'affaire au lieu de l'éclaircir ; qu'elle 
semblait imaginée pour diviser la majorité par les 
rivalités éventuelles de l'intérêt personnel, et que nul 
de nous ne donnerait dans ce piège ; qu'en indiquant 
ainsi en première ligne une avant-garde de concur- 
rents à désunir ou de victimes à sacrifier, on écarterait 
trop aisément les sujets dont on jugerait à propos de 
se débarrasser, par l'impossibilité assurée d'avance de 
leur procurer l'inclusive des voix ; qu'après avoir ainsi 
renversé le premier rang au ballottage du scrutin, on 
proposerait avec avantage les cardinaux qu'on aurait 
gardés en réserve, comme les seuls dont l'élection ne 
serait pas jugée impossible ; qu'au lieu de proposer une 
épreuve si aisée à deviner, il fallait que la minorité 
présentât loyalement ses premiers sujets à cette lutte, 
et que, si elle ne les appelait pas de bonne foi, la majo- 
rité les y traduirait, en les nommant elle-même pour 
subir collectivement l'expérience du nombre des voix 



332 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



qu'il serait possible de leur procurer dans les deux 
partis, mais toujours à condition qu'on ne parlerait 
plus ensuite des sujets une fois rejetés. 

4[ Ces observations tendaient à faire proposer qua- 
tre sujets, et les plus éligibles de chaque parti, pour 
procéder à Tenquête des suffrages qu ils pourraient 
réunir. Une telle évidence de raison, qui découvrait et 
déjouait si bien lartificede la minorité, ne fut pas con- 
testée. On convint que ce mode simple et loyal serait 
proposé aux deux partis. 

« Le cardinal Antonelli objecta que, puisque les 
épreuves d'éligibilité ne pouvaient plus se faire au 
scrutin, il demandait que chaque parti pût explorer 
individuellement le vœu de tous les cardinaux, sans 
distinction de partis, ajoutant que cette faculté ne 
pouvait être refusée à la minorité qui a déjà le désa- 
vantage du nombre. 

« On lui répondit que ces intrigues soutenues par 
des conventions particulières ne tendaient qu'à dissou- 
dre les partis, c'est-à-dire, à déplacer la majorité des 
voix ; que nous ne voulions traiter que par nos com- 
missaires ; que, cette exploration devant être l'effet de 
la plus haute confiance et sous la garantie du plus 
religieux secret, nous ne rendrions jamais un pareil 
hommage à des adversaires qui ont déjà rompu une 
élection, et obtenu même des défections odieusement 
inutiles à la minorité ; que toutes ces négociations 
partielles seraient incertaines et interminables ; que les 
commissaires seuls devaient se communiquer le nom- 
bre de voix que chaque parti donnerait aux sujets 
proposés ; que l'inégalité des partis, sur laquelle on se 
fondait pour réclamer cette mesure, n'était de nulle 



PENDANT LE CONCLAVE. 333 

importance : attendu que, chaque parti ayant une ex- 
clusive bien assurée, ce droit incontestable les rendait 
vraiment égaux dans la discussion. 

« Des astuces, si promptement démasquées, rédui- 
sirent le cardinal Antonelli au silence sur cet article. 
Sa ruse ou sa logique sont sujettes à des distractions. 
C'est ainsi que souvent les gens fins ne se servent que 
d'un seul de leurs yeux, et se rendent borgnes, en ne 
se souvenant plus de la finesse de leurs rivaux. 

€ Il se restreignit enfin à demander en faveur de la 
minorité la faculté d'explorer les deux seules voix que 
l'ambition rend encore neutres : ce sont celles de 
Zelada et de Gerdil. 

€ Cette demande indiquait le projet de conquérir 
des voix pour parvenir à l'inclusive. On ne fit pas sem- 
blant de s'en apercevoir. On consentit que ces 
deux électeurs indécis fussent explorés par les deux 
partis, et qu'ils révélassent leur secret, s'ils veulent 
jamais le dire avant l'élection conclue, à celui qu'ils 
jugeront eux-mêmes le plus digne de leur confiance. 

4[ Il y a bien de la maladresse, ce me semble, Sire, 
à découvrir ainsi l'intention de tromper, et à se faire 
battre charitablement sur tous les points dans un pre- 
mier interlocutoire. Que peut-on espérer d'une négo- 
ciation qui s'annonce avec cet esprit de chicane, avec 
si peu de bonne foi et de désir de conclure ? Rien, ce 
me semble, si ce n'est l'avantage de démasquer son 
ennemi, et de montrer à toute l'Église quel est le parti 
qui s'oppose à l'élection. 

€ La seconde conférence a été moins longue, parce 
que nos commissaires, frappés de la mauvaise volonté 
de ces messieurs, se sont rendus plus coulants, pour ne 



334 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

leur donner nul prétexte d'une rupture, qu'il faut éviter 
ou du moins éloigner, jusqu'à ce qu'il se présente une 
occasion plausible et honorable d'en courir les risques. 

« Au lieu de quatre candidats que chaque parti de- 
vait proposer, ils ont déclaré qu'ils ne présenteraient au 
concours que le cardinal Valenti, qui est leur véritable 
pape (mais non pas le nôtre, au moins encore que je 
sache), que lorsque nous y soumettrions aussi le cardinal 
Chiaramontî ', qu'ils supposent sans fondement être le 
pape in petto du cardinal Braschi, son ami. On a levé 
cette difficulté en consentant à nommer cinq sujets de 
chaque parti ; ce qui a été accepté et effectué dans 
l'instant. La majorité a désigné Albani, Calcagnini, 
Honorati, Borgia et Chiaramonti : la minorité a pro- 
posé Antonelli, Valenti, Giovanetti, Archetti et Liviz- 
zani. Il a été convenu que les commissaires se remet- 
traient réciproquement une liste signée d'eux, du 
nombre de voix que chaque parti voudrait donner à 
chacun des dix concurrents, et que cette remise serait 
simultanée avant d'être lue. 

« Le cardinal Antonelli a encore imaginé une chi- 
cane très adroite sur cet article. Il a dit que, pour 
mieux s'assurer du secret, il demandait que les listes 
fussent transmises aux deux partis par le canal des deux 
cardinaux neutres, et qu'ils voulaient remettre la leur 



I. Chiaramonti (Barnabé-Nicolas-Marie-Louis), le futur pape, né à 
Césène, le 14 août 1742, bénédictin en 1758, professeur de philosophie 
aux collèges de St-Paul et de St-Anselme durant 9 ans, évêque de Tivoli 
en 1782, transféré à Imola et créé cardinal le 14 février 1785. Après avoir 
obtenu d'Augereau en 17961a cessation du pillage de Lugo, dont les 
habitants s'étaient insurgés contre les Français, il avait à deux reprises 
différentes préservé son diocèse des vengeances républicaines, en se 
portant en médiateur au devant des troupes, et en maintenant la po- 
pulation dans le calme. 



PENDANT LE CONCLAVE. 335 

au cardinal Gerdil. D après l'ardeur mal cachée qui 
pousse la minorité à conquérir des suffrages, il est 
visible que cette proposition tend à nous compro- 
mettre avec les deux neutres, et à gagner leurs voix 
si nous les offensons par le refus de leur médiation 
évidemment inutile; car, est-ce en mettant deux confi- 
dents de plus dans un secret, qu on s assure mieux de 
le garder, et si les commissaires sont capables d'indis- 
crétion en traitant ensemble, deviendront-ils plus dis- 
crets en se confiant à un tiers ? Mais, d'un autre côté, 
si nous acceptons la désignation proposée, la minorité 
prend la meilleure part. Elle tente de gagner Gerdil, 
qu elle croit encore prenable malgré l'exclusion très 
certaine que l'Empereur a donné l'ordre de lui appli- 
quer en cas de besoin, et à laquelle le vieux bonhomme 
ne veut point du tout croire. Elle nous laisse au con- 
traire un mauvais os à ronger en nous cédant Zelada 
qui, indépendamment de son caractère peu rassurant 
et de son dévouement à Valenti, est pleinement aux 
ordres de l'Espagne, où il a toute sa fortune. Dans 
cette alternative, nous n'avons pu imaginer de meil- 
leur expédient, pour éviter le piège, qu'en renforçant 
le coup qu'on nous portait, et en proposant que les 
deux neutres réunis fussent les confidents des commis- 
saires des deux partis, les dépositaires et les canaux 
des deux listes des voix.Cet expédient a fort déplu, mais 
on n'a pas osé le refuser, et l'argument s'est trouvé 
rétorqué en forme. 

« Voilà, Sire, où nous en sommes. Je demande par- 
don à Votre Majesté de l'ennuyer de tous ces détails 
minutieux de la politique italienne, qui forme au 
secret et à la patience des affaires, qui apprend à la 



336 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



faiblesse à se donner des armes, et qui accoutume sur- 
tout à la méfiance, parce qu on passe ici pour un sot, 
quand on ne devine pas à chaque mot Tintention 
cachée de tromper la crédulité, sous les apparences de 
la bonne foi, ou même d'un emportement qui n est qu'un 
calcul froid et raffiné. Je me console de ma réclusion 
par le profit des leçons que Ton reçoit à une pareille 
école. De grands égards couvrent ici de profonds 
mépris, et les soupçons les plus contenus se déguisent 
sous les formes de Tamitié, de Tabandon et de la con- 
fiance. Ganganelli définissait un conclave : un luogo di 
rispettiy di dispetti e di sospetti \ et il disait ainsi timi- 
dement la vérité. Ces Italiens rient sous cape de la 
stupidité des étrangers avec lesquels ils ont à se mesu- 
rer ; ils doivent croire en effet avoir seuls de Tesprit, 
quand ils se comparent à Lorenzana, Herzan, Marti- 
niana, les trois seuls étrangers qu'ils aient à duper en 
cérémonie diplomatique, triomphe dont ils m avouent 
qu'ils ont souvent joui avec les Français dans les con- 
claves précédents. 

« Le cardinal -doyen a reçu depuis deux jours la 
belle réponse dont Votre Majesté a daigné l'honorer 
le 3 octobre dernier. Tout le Sacré-Collège l'a lue 
avec autant d'admiration que de reconnaissance. 
L'opinion est à présent magnifiquement établie, et ne 
me laisse plus rien à désirer, quoique je sois très diffi- 

I. Maury, qui ne se compte pas, et avec raison, parmi les < étrangers » 
susceptibles d'être dupés, justifie quelque peu pour sa part le mot de 
Ganganelli. Il y a bien des dispetti et des sospetti dans ses impressions 
et appréciations ; par contre, comme on voit, on pourrait lui reprocher 
de peu cultiver les rispetti. Mais, encore une fois, il faut mettre au 
compte de l'irritation, causée des deux côtés par la ténacité des partis, 
ce qu'il peut y avoir de mal fondé et ce qu'il y a d'exagéré dans ces 
mordantes réflexions. 



PENDANT LE CONCLAVE. 337 



cile à contenter assurément pour la mettre au niveau 
de la mienne. On n'était pas accoutumé à voir un si 
grand monarque écrire de sa main de pareilles lettres ; 
mais je leur dis qu'ils verront bien autre chose, quand 
nous serons de retour au logis. 

« Les choses vont toujours très mal en Espagne 
pour les deux puissances. On en est très alarmé, parce 
qu'on n'aperçoit ni talents, ni principes, ni fermeté 
dans le gouvernement. Les thèses qu'on soutient à 
Salamanque au milieu de cette désorganisation géné- 
rale, sont copiées sur celles des plus fougueux jansé- 
nistes. La haine insensée qu'on a vouée aux jésuites, 
protège ouvertement le jansénisme, sans faire attention 
que toute secte est fondée sur l'aversion de toute 
autorité spirituelle et temporelle. 

« Le retard de la lettre de Votre Majesté à notre 
doyen me donne de grandes inquiétudes sur celles que 
j'ai eu l'honneur de lui adresser très régulièrement 
toutes les semaines, depuis le commencement du mois 
de septembre, sous le pli de M. l'évêque de Nancy \ 

<L Nous désirons tous ici, pour le rétablissement de 
Votre Majesté sur son trône à la fin de cette cam- 



I. Anne-Louis-Henri de la Fare, né en 1752, évêque de Nancy, le 13 
janvier 1787, député du clergé aux États généraux, y prononça le discours 
d'ouverture, reparut à la tribune plusieurs fois pour y défendre la pro- 
priété ecclésiastique, les voeux religieux et notamment, le 11 février 1790, 
pour répondre à des blasphèmes par une motion tendant à déclarer le 
catholicisme religion de l'État. Il interdit le serment schismatique à son 
clergé et soutint dans de courageux écrits la cause de la religion. 
Réfugié à Vienne pendant la Terreur, il y fut durant 20 ans l'agent des 
Princes. S'il refuse sa démission au Concordat, du moins il s'abstint de 
tout acte de juridiction. Il mourut en décembre 1829, archevêque de 
Sens et cardinal. Puisque Maury lui adressait ses envois pour Louis 
XVIII, c'est lui sans douté qu'il faut voir dans ce < camarade de pro- 
motion, qui mérite bien qu'on fasse arriver ses lettres à son adresse. > 

Correspondance inédite. ^^ 



338 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

pagne, le retour de l'armée russe et la continuation de 
la guerre ; et nous espérons à'présent, que Dieu nous 
accordera ces deux grandes grâces. Si Bonaparte est 
un coquin, il est un sot. Je suis, etc. » 

IX. 

On arrivait au mois de mars. Maury, en se prome- 
nant sous les portiques du monastère de Saint-Georges, 
cherchait un plan et un second pour le faire réussir. Il 
trouva enfin ce second, « non moins sagace que lui, 
capable de l'entendre à demi-mot et disposé à le se- 
conder de son mieux ' ». Mais, laissons-le raconter 
lui-même ce biais, ou plutôt, selon l'expression dont 
se sert Consalvi dans ses mémoires, cette trame « si 
bien ourdie». 

Le récit ou mieux la peinture commence dans la 
dépêche du i" mars 1800, ce même mois qui devait 
marquer la fin du conclave et l'élection d'un candidat 
inattendu. 

« Sire. — Le Sacré-Collège écrivit une lettre de 
remerciement au roi de Naples, après la proclamation 
dans laquelle le général Naselli manifesta les intentions 
désintéressées de son maître, dont les troupes occu- 
paient provisoirement la ville de Rome. Sa Majesté 

I. D Église romaine et le premier empirent. I, p. 25. M. d'Haussonville, 
qui ne fait d'ailleurs en cela que suivre le dire général jusqu'ici, assure 
qu'«un ensemble de circonstances fortuites plutôt que son inclination 
propre avait jeté le cardinal Maury dans le camp de Mattei » et qu'iil 
n'y avait apporté ni ardeur ni animosité ». La publication des lettres de 
Maury montrera combien on s'était trompé sur ce point. L'v<animosité» 
même, reconnaissons-le une fois de plus, rend le narrateur injuste pour 
les grandes qualités de tous ceux qui ont le malheur de figurer sur les 
listes du parti contraire au sien. 



PENDANT LE CONCLAVE. 339 

sicilienne vient de nous adresser une très belle réponse, 
dans laquelle il déclare qu'il ne s'est emparé momen- 
tanément de l'État de l'Église, que pour y rétablir 
l'ordre, le préserver de toute oppression, et le conser- 
ver au nouveau pape, son légitime souverain. Il finit 
sa lettre en nous donnant des conseils raisonnables 
relativement à la promptitude et à la sagesse de l'élec- 
tion. 

« J'ignore, Sire, à quel point ces conseils seront 
suivis.Nous ne faisons encore que du mouvement sans 
progrès. Les deux partis ayant l'exclusive des voix au 
scrutin, il est évident que le pape ne peut pas être 
élu, sans que l'un des deux consente à voter en faveur 
d'un sujet tiré d'un parti contraire. Or, il me semble 
que nous n'en sommes pas encore là, et qu'en se rap- 
prochant pour traiter, personne ne songe à reculer. » 

« Le conclave a pris depuis huit jours un aspect 
tout nouveau. Au lieu de la politique des astuces et 
des passions violentes qui se sont cachées jusqu'à 
présent avec beaucoup d'adresse, ou qui se sont dé- 
veloppées avec une extrême énergie, le grand nombre 
«st fatigué de ces trois mois de réclusion et de luttes 
inutiles. Cette lassitude désintéresse et décourage tous 
ceux qui ne sont pas acteurs dans cette grande affaire. 
On déraisonne avec humeur, on se fâche dès qu'on est 
contredit, on conserve à peine assez de courage pour 
résister, on est prêt à se jeter dans tous les chemins 
qui peuvent avoir une issue, on revient à ses premières 
affections, et tout ce qui paraissait impossible peut 
devenir aujourd'hui facile. 

« Tandis qu'on recueillait les voix en faveur des cinq 
sujets, que chaque parti présente à l'élection, quatre 



340 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



membres de la majorité se sont déclarés en faveur de 
Valenti,Cette défection,annoncée depuisquelque temps 
par des vacillations inquiétantes, a décidé les quatorze 
autres opposants à se lier inséparablement pour ne pas 
en augmenter le nombre. Tout danger disparaît à cet 
égard. Outre cette mesure qui suffit pour rassurer Top- 
position, je connais quelqu'un qui s est amusé à enlever 
à Valenti quatre voix dans son propre parti. Il a 
obtenu cette compensation en un seul jour, sous le 
plus grand secret, en choisissant, avec connaissance de 
cause, les portes où il pouvait frapper, et il se divertit 
maintenant à dire, que ce refus apparent de quatre 
suffrages dans le parti de Valenti est une perfidie, et 
qu on cache les voix pour attirer les faibles, en les 
rassurant par une feinte impossibilité de brusquer 
l'élection. Cette accusation plaisante est regardée 
comme une démonstration par la multitude de la ma- 
jorité, et les chefs de la minorité, qui savent combien 
cette défection est sérieuse, sont les seuls qui n en 
rient pas, en n'osant ni la désavouer, ni en convenir. 
Ces petits passe-temps font endurer gaiement la çap:' 
tivité. 

4L Le cardinal Antonelli, qui ne soupçonne pas l'au- 
teur de cette espièglerie, méritait bien cette petite 
humiliation, pour avoir dit tout haut, avec plus de 
vanité que d'esprit, que son parti lui avait donné carte 
blanche, et que, sans cette unanimité de pleins pou- 
voirs, il n'aurait pas accepté la commission. Outre la 
tentation, que donnait un pareil aveu, de débaucher 
ses troupes en irritant leur orgueil, conime on l'a 
fait charitablement, il y avait une étrange maladresse 
à prendre ainsi sur soi la responsabilité de l'irréussite 



PENDANT LE CONCLAVE. 34I 



des conférences, ou du retard de 1 élection. Tout est 
saisi ici à la volée, et les sottises se paient comptant. 
Noire doyen, qui se connaît en stratagèmes de con- 
clave, dit qu'il n a jamais vu jouer de si bon tour. On 
fait de son mieux pour servir en silence le partisan 
déjà signalé du changement de dynastie \ C est à lui 
surtout que l'anonyme cherche très activement à faire 
sa cour, et, si le diable ne s'en mêle pas, il le rendra 
modeste. 

« Les listes probatoires ont été communiquées des 
deux côtés aux commissaires. Il en résulte que, dans 
le parti de la majorité, Albani a obtenu quinze voix, 
Calcagnini dix-sept, Honorati treize, Chiaramonti 
douze et Borgia treize. Du côté de la minorité, Va- 
lenti a seize voix, Antonelli neuf, Giovanetti quatre, 
Archetti deux et Livizzani quatre. 

« Il est remarquable qu'à l'exception de deux voix 
accordées par la minorité à Chiaramonti, dont elle avait 
provoqué avec une frayeur hypocrite l'admission au con- 
cours, ecque pour cette raison elle n'a pas osé mettre à 
l'écart, elle n'a pas donné un seul de ses suffrages aux 
membresde lamajorité. Nous avons disposé au contraire 
de plusieurs des nôtres, outre les quatre qu'on nous; a 
volés pour un moment au profit de Valenti, en faveur 
des sujets proposés par la minorité. Il est certain, par 
exemple, que les quatre voix de Livizzani nous appar- 
tiennent. Ces messieurs ont donc invité dix convives 
à dîner, et ils n'ont mis que cinq, et même que^quatre 
couverts sur la table. Cette méthode s'appelait en France 

I Allusion à certaine conversation de Maury avec le cardinal Herzan, 
rapportée plus haut. L'« anonyme », qui n'a pas besoin de se nommer, ne 
dédaigne pas, on le voit, l'emploi des ruses qu'il dénonçait tout à l'heure, 
ni même, € les grands égards qui cachent de protonds mépris >. 



342 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

la part de Montgomery : Tout d'un côté, et rien de 
l'autre. 

« On dit que le cardinal Anionelli, plein de confiance 
en son éloquence, et stimulé par lestime et lamiiié 
qu'il a si bien su nous imposer, se propose de faire le 
tour des cellules, pour nous prêcher en faveur de Va- 
lenti. Nous l'attendons avec la disposition de le prêcher 
à notre tour, et il ne trouvera pas son compte à ce 
métier. Il n'a toujours pas eu le zèle qu'il montre 
aujourd'hui pour les couronnes, ou plutôt pour une seule 
couronne, en prônant, sous sa bannière les sujets qu'il 
est assuré de dominer. Ce fut lui qui rédigea en 1768 
le fameux bref contre le duc de'Parme.' Un Parmesan 
indigné de ses censures vint exprès à Rome 
pour tuer le prélat qui avait prêté sa plume à cette 
composition. En arrivant il demanda sa demeure, sans 
se douter qu'il y eût deux prélats du même nom. On 
lui indiqua l'habitation de l'autre Mgr Antonelli, qui 
n'avait eu aucune part à cette affaire. Il se rendit chez 
lui, il lui brûla la cervelle immédiatement, et il partit 
pour Parme, où il fut fort étonné d'apprendre quelques 
jours après qu'il avait manqué son coup. Le véritable 
Antonelli, devenu ensuite cardinal, avec le consen- 
tement de la maison de Bourbon, n'en a pas moins 
été l'ennemi, dans toutes les occasions où il a pu la 

I. Le bref de Clément XIII, du 30 janvier 1 768, frappait des censures 
ecclésiastiques les auteurs et les exécuteurs de l'édit de l'Infant Ferdi- 
nand, duc de Parme, qui bannissait les Jésuites, et soumettait à Vexe- 
quatur royal sous peine de nullité tout acte du St-Siège. C'est après avoir 
tenté toutes les voies de douceur pour obtenir la révocation de cet édit, 
que le Pape se décida à user de rigueur. Le duc de Parme sollicita 
l'intervention des Cours bourbonniennes contre le monitoire de Clé- 
ment XIII, et Louis XV fit occuper le Comtat tandis que le roi de Naples 
envahissait Bénévent ; mnis le pape refusa de retirer le bref, prêt < à 
plutôt mourir que d'admettre cette violation des droits de l'Église.*» 



PENDANT LE CONCLAVE. 343 



desservir, jusqu'à la question du serment inclusive- 
ment '. 

«J'ai reçu, Sire, au sujet de ce nouveau serment, 
une lettre du clergé de Marseille qui me demande mon 
avis, et j'ai été également consulté par quelques évêques 
français réunis à Munich. Je leur ai adressé immédia- 
tement une réponse négative et motivée. Mon principe 
de décision est que tous les Français, étant liés par 
un serment antérieur de fidélité à leur roi, dont au- 
cune puissance ne les a encore affranchis, ils ne peuvent 
sans parjure promettre contre leur conscience d'être 
fidèles à la République ; que la religion deviendrait un 
jeu, si après avoir dit et enseigné qu elle fondait sur 
les consciences l'autorité sacrée des princes, elle ne 
leur était fidèle que dans les temps calmes, où, en la 
protégeant, ils n'ont pas besoin de son appui ; que la 
grande rébellion de la France n'est pas encore une 
Révolution, comme tant d'esprits légers l'appellent 
depuis dix ans, et que la majorité des souverains de 
l'Europe ne l'ayant pas reconnue, ce n'est pas sans 
doute à la religion et au clergé à former l'avant-garde 
des rebelles qui ont usurpé la force, sans devenir une 
véritable puissance ; que cette pancarte d'ordre mili- 
taire, qu'on nous donne pour une constitution, consacre 
le brigandage de la spoliation du roi, de l'Église, des 
émigrés, et que ne révoquant aucune des prétendues 
lois sur le culte, elle autorise le divorce, le mariage des 
prêtres, l'abrogation des vœux religieux, etc. Le car- 

I. Le serment de haine à la royauté. Nous traitons ailleurs cette ques- 
tion qui passionna les esprits et divisa les casuistes, avec le détail du 
rôle considérable qu'y joua le cardinal Maury, d'ailleurs, répétons-le, 
trop sévère pour Antoneili, et en général pour ceux qui ne partagent 
pas ses manières de voir. 



344 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

dinal Frankenberg, archevêque de Malines \ uni aux 
évêques d'Ypres et de Ruremonde, a formellement 
proscrit et interdit ce serment. J'attends que l'Église 
romaine ait un chef pour pouvoir faire entendre sa 
voix ; et en attendant je prépare les esprits à une déci- 
sion conforme à mes principes, j ai rédigé un mémoire 
pour la congrégation, je travaille de mon mieux à 
faire élire un pape qui soit juste envers Votre Ma- 
jesté, et qui remplisse son ministère apostolique envers 
vos sujets par un jugement digne du Saint-Siège sur 
cette matière. 

«Je reviens au cardinal Valenti, Sire, pour égayer 

un moment Votre Majesté, en lui racontant une espiè- 
glerie de conclave. Ce pauvre homme est tout d'une 
pièce, presque immobile, sourd comme une cloche, et à 
peu près aveugle. Il a obtenu depuis dix ans un induit 
de cécité, c'est-à-dire, la dispense de réciter Toffice, et 
la permission de réciter tous les jours de Tannée la 
messe votive de la Sainte Vierge. Or, Votre Majesté 
saura qu'avant-hier nous eûmes ici toute la journée un 
brouillard très épais. On ne se voyait point à dix pas. 

I. Jean- Henri de Frankenberg, né à Gross-Glogau, le i8 septembre 
1726, d'une illustre famille autrichienne, archevêque de Malines, le 
27 mai 1759, défendit énergiquement les droits de l'Église, contre les 
entreprises du Joséphismc, montra une égale fermeté en face des répu- 
blicains français, qui le condamnèrent à la déportation le 9 octobre 1797 
pour avoir refusé le serment de haine à la royauté. Du lieu de son exil, 
en Prusse d'abord, puis en Hollande, il continua d'administrer son 
diocèse. Son Age et ses infirmités l'empêchèrent de se rendre au con- 
clave, dont il suivit les travaux avec une anxiété touchante: «Je souffre, 
ccrivait-il, des délais qu'éprouve l'élection du Pape. » Lorsque, à la suite 
du concordat, Pic Vil demanda aux anciens évêques leur démission, 
exigée par Bonaparte, le cardinal de Frankenberg, dont tous les actes 
avaient reçu l'approbation de Pie VI et de Pie VII, n'hésita pas: il 
reçut l'acte pontifical !e 17 novembre 1801, et sa démission est datée 
du 20. Il mourut h Bréda, le 11 juin 1804. — Sa vie a été écrite avec 
talent par M. Arthur Verhaegen. 



PENDANT LE CONCLAVE. 345 

Le cardinal diacre, qui tire au sort les boules des offi- 
ciers du scrutin, voulant profiter de la circonstance 
pour faire rire le Sacré- Collège, nomma malicieuse- 
ment le cardinal Valenti premier scrutateur. Celui-ci, 
fort embarrassé, n'osa pas refuser la commission,de peur 
des inductions qu on tirerait de son refus. Il se mit au 
bureau, il ne put lire aucun nom des cédules, il les lisait 
à l'envers, et il fut obligé de recourir à son voisin pour 
pouvoir proclamer le nom de Télu. Cette plaisanterie, 
qui se renouvela soixante-dix fois de suite pour les 
billets du scrutin et de Taccès, prolongea déplus d'une 
heure la séance qui devenait de plus en plus divertis- 
sante aux approches de la nuit. Ses partisans étaient 
au désespoir de voir son infirmité dans une si cruelle 
évidence, et ceux qui n'ont pas l'honneur de voter 
pour lui riaient tout bas de l'aventure. Mais ceux qui 
montraient depuis deux mois un fanatisme si exclusif en 
faveur du cardinal Mattei comme l'unique ressource du 
Saint-Siège, et qui se sont ainsi moqués de lui, ont à 
présent un penchant si décidé pour Valenti, que cette 
confession publique de sa cécité ne les a pas empêchés 
de le nommer seul dans leurs listes probatoires. 

« Tout ce qui concerne ce personnage fait événe- 
ment dans le conclave. Les observateurs superficiels, 
qui prennent les paroles pour la parole d'un parti, et 
qui jugent sur les apparences, le croient déjà pape. 
Mais ceux qui de la Cour ont un plus long usage soup- 
çonnent que c'est une seconde victime sacrifiée par 
Antonelli à ses vues secrètes, en faveur d'Archetti 
auquel il n'a fait donner que deux voix malgré sa 
pleine puissance, pour le tenir sain et sauf en réserve, 
et lui épargner la terrible ruade des premiers coups. 



346 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



On fera attention à ses manœuvres. Les bottes secrètes 
perdent tout leur avantage, quand on les devine. Tous 
ces Italiens semblent être de la nature des oignons, 
que la nature a couverts et recouverts de cent tégu- 
ments, Tun sur Tautre. 

« Les explorations qu'on fait secrètement pour 
gagner des voix à Valenti, ne produisent et ne produi- 
ront rien de décisif en sa faveur. Mais c'est la dernière 
lutte sérieuse, que la lassitude des combattants nous 
permette de hasarder. Le cardinal Antonelli a dit hier 
au Doyen, qu'il ne voyait que deux sujets éligibles, 
Valenti et Calcagnini. Ce dernier est du parti de la 
majorité, et, si la minorité le propose de bonne foi, nous 
y accéderons, de peur d'avoir pire, mais avec une ex- 
trême répugnance. C'est un homme de soixante-quinze 
ans; mais il paraît à peine en avoir soixante. Il est 
évêque d'Osimo, où il a toujours été résident, et cha- 
ritable, et fort attaché aux jésuites. Il est robuste, 
grand, sérieux jusqu'à la sauvagerie. Il est très exem- 
plaire, il n'a pas beaucoup d'esprit, et son caractère 
roide et sec paraît fort peu traitable. Il est de Ferrare, 
et le dernier de sa race '. Nous aimerions mille fois 
mieux Albani ou Honorati; mais le cardinal Antonelli 
ne veut pas entendre parler, non plus que du vertueux 
Bellisomi qui serait au-dessus de toute comparaison. 
Comme ce cardinal dispose à son gré de son parti, 
il est impossible de faire un Pape malgré lui ; de sorte 
que, s'il propose Calcagnini de bonne foi, la capitulation 
sera acceptée et conclue en deux jours. Quiconque 

I. Calcagnini (Gui), né à Ferrare le 25 avril 1725, cardinal le 20 
mai 1776 et évêque d'Osimo, où il mourut le 27 août 1807, regretté de 
ses diocésains, parmi lesquels, dit Moroni, « sa mémoire est encore en 
vénération ». 



PENDANT LE CONCLAVE. 347 

• 

aurait prédit une telle élection, au commencement du 
conclave, eût passé pour un fou. 

« Les agioteurs italiens ont répandu pendant quel- 
ques jours le bruit désastreux de la démocratisation 
de TEspagne. Nous avons reçu des lettres de Madrid 
du 31 janvier, qui nous rassurent; mais on ne dissimule 
pas que le mécontentement et le désordre des finances 
sont à leur comble. 

« Nous craignons toujours plus le départ irrévocable 
de l'armée russe, qui cause ici une désolation univer- 
selle. On redoute la paix comme une calamité pour 
toute l'Europe. 

« Je suis avec le respect le plus profond, etc. 

« P. S. — Sire, ma lettre écrite, je viens de faire 
une tournée dans le conclave, pour battre les buissons, 
et pouvoir rendre compte de tout à Votre Majesté. 
Une opposition insurmontable est sous les armes contre 
Valenti. La faiblesse impatiente de nos vieillards en 
faveur de Calcagnini, peut le ruiner ; car nous ne l'au- 
rons pas, si le parti contraire s'aperçoit que nous le 
désirons, et pour dire la vérité, loin d'être désirable, il 
est à peine acceptable, en désespoir de cause. Il me 
voitde bon œil, parce qu'il me croit l'un des grenadiersde 
notre parti, auquel il est très fidèle. Il soupçonne qu'il 
est question de lui. Je m'en doute du moins, parce qu'il 
est un peu plus bourru et plus cassant que de coutume. 
Je n'ai jamais connu d'homme plus minutieux : il est 
méthodiquement réglé en tout,comme une horloge. On 
le croit capable de refuser la Papauté, et de tout sacri- 
fier à son repos amoureux de la solitude dans son 
évéché qui est excellent. Si cette fantaisie lui passe par 
la tête, il nous enverra tous promener. 



'348 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

« Antonelli convient à présent qu'Herzan a perdu 
Mattei, quoique ce soit lui seul qui Tait conduit, soit 
par maladresse, soit par perfidie. Herzan fait entendre 
qu'il est autorisé par sa cour à favoriser l'élection de 
Bellisomi, mais que son parti ne veut pas y accéder. 
On va suivre cette découverte, et on laidera, s'il est de 
bonne foi, s'il veut se détacher avec les voix qu'il nous 
a volées, et celles de Dugnani ' et de Flangini dont 
il dispose, à remplir les intentions tardives du cabinet 
de Vienne. Il faut savoir perdre du temps pour gagner 
du terrain, et cette patience tutélaire est fort épuisée 
parmi nous. La précipitation succède à l'engourdisse- 
ment, et on finit par un coup de tête. Ce n'est pas le 
secret de l'Église, c'est celui de la très sotte espèce 
humaine, que je révèle, ou plutôt que je rappelle à 
•Votre Majesté. 

« 2. P. S. Mgr Despuigs, qui a été si froid pour ser- 
vir Bellisomi, se montre plus ardent pour faire élire 
Valenti. Il a employé toute sa rhétorique pour nous 
persuader, que Bellisomi et Mattei devaient s'interposer 
en qualité de médiateurs de cette élection. Le Doyen 
leur a déclaré à tous les deux qu'ils ne devaient pas 
s'en mêler. Ce vénérable chef du Sacré-Collège a fort 
approuvé la noblesse avec laquelle le cardinal Braschi 
a rejeté l'offre, que lui faisait ce même Mgr Despuigs, de 

I. Dugnani (Antoine), né à Milan, de famille patricienne, le i8 
juin 1748, nonce à Paris en 1789, d'où il revint après les premiers at- 
tentats de la Révolution ; cardinal le 21 février 1794 et légat à Ravenne. 
Esprit conciliant, caractère doux, il fut de ceux qui, avec Roverella, 
Joseph Doria, Ruffo et de Bayane, pesèrent si malheureusement, sur 
l'esprit de Pie VII, « par une faiblesse presque pardonnable en ces temps 
orageux », a dit Pacca qui n'eut pas cette faiblesse, pour lui arracher les 
concessions que le Saint- Père révoqua sans délai, dès qu'il eut pu réflé- 
chir à leur portée. 



PENDANT LE CONCLAVE. 349 



la protection de l'Espagneenfaveurdela maisonBraschî 
contre le cardinal Valenti, qui s'en est montré l'ennemi 
durant sa légation à Ravenne. On croyait le Doyen 
un homme faible par bonté et pusillanime par paresse. 
L'énergie, qu'on lui a vu déployer pour défendre la 
liberté de l'élection contre son proche-parent le cardinal 
Mattei,et la fermeté qu'il oppose très froidement à cette 
nouvelle intrigue, déconcertent la minorité. Je sais que 
le cardinal Antonelli et quelques autres mauvaises lan- 
gués attribuent ce changement de caractère à l'influence 
secrète d'un de ses amis, qui le voit tous les jours, et 
qui ne s'était jamais trouvé avec lui dans un conclave : 
comme si unepareilleconjecture prouvait quelquechose, 
et donnait le moindre ascendant à un innocent étranger 
qui s'aviserait d'être fin avec des Italiens ! Par exemple, 
hier le cardinal Antonelli fit demander un rendez-vous 
au Doyen qui le lui indiqua sans réflexion pour demain 
matin. Le Doyen ayant réfléchi tout seul, que, s'il rece- 
vait Antonelli chez lui, celui-ci ferait durer l'entrevue 
tant qu'il voudrait, au lieu qu'en allant le voir lui-même 
ce soir, il terminerait la conférence dès qu'elle l'ennuye- 
rait, l'a prévenu, et s'en est ainsi débarrassé en cinq 
minutes, sans dire ni oui ni non. Ces stratagèmes de 
vieillards sont le résultat de l'expérience : et puis on a 
la bonhomie de les imputer à un novice qui n'avait 
jamais vu de conclave! Il en est de même de la fer- 
meté qui est un entêtement de vieillard. On a donc 
bien tort de dire qu'on ne reconnaît plus le Doyen, mais 
plutôt un autre de ses amis de cœur qui cause tous les 
jours deux ou trois fois avec lui pour se délasser et se 
divertir. Par exemple encore, le cardinal Herzan sort 
dans ce moment de chez le Doyen, qui lui a reproché 



350 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



très vertement de l'avoir trompé en empêchant 1 élec- 
tion de Bellisomi,pour en prévenir la Cour de Vienne; 
de n avoir jamais parlé ensuite de cette réponse ; 
d avoir réuni aussitôt avec la plus perfide mauvaise foi 
un parti de l'opposition : de n'avoir pas même su le 
cacher jusqu'à l'arrivéed'une réponse insignifiante,pour 
avoir l'air d'empêcher l'élection par l'exclusive des suf- 
frages ; d'avoir employé la violence et les menaces en 
faveur de Mattei,et d'avoir cru les désavouer, en fabri- 
quant dans le conclave des lettres ou des extraits de ses 
dépêches, de procéder encore avec la même mauvaise 
foi dans les listes pour Valenti, etc., etc. On ne sait 
comment répondre à ces faits évidents; on met la résis- 
tance sur le compte de l'ami, et on croit que cette com- 
plainte réfute tous les reproches accablants dont on est 
écrasé. 

« Mais je crains de tomber dans le commérage. En 
voilà bien assez sur le conclave. J'apprends dans l'in- 
stant, où je m'amuse de ce badinage d'un vieillard, cor- 
rigé de lui-même comme cela arrive tous les jours, la 
mort imprévue de Madame Adélaïde '. C'est pour moi 
un coup de foudre, et je mets l'hommage de ma dou- 
leur aux pieds de Votre Majesté. Je regrette amère- 
ment que Dieu lui ait refusé la consolation de voir le 
rétablissement de l'ordre en France, et la réhabilitation 
de son grand Roi. » 

I. Madame Adélaïde de France, fille aînée de Louis XV, et tanle de 
Louis XVl II, avait quitté la France en 1791 avec sa sœur Madame 
Victoire pour se retirer à Rome, puis à Naples et enfin à Trente où 
Madame Victoire était morte le 8 juin 1799; Madame Adélaïde la suivit 
au tombeau le 18 février 1800. 



PENDANT LE CONCLAVE. 35 1 

X. 

Nous approchons du terme. La lettre qui le fait 
pressentir est empreinte de cette effervescence qui 
marque l'heure décisive. Elle est du 8 mars : 

« Sire. — Je continue de mettre fidèlement sous les 
yeux de Votre Majesté le journal peut-être beaucoup 
trop détaillé de notre conclave qui semble tendre à sa 
fin, moins par la réunion des volontés, pour conclure 
rélection, que par Timpatience générale de sortir de 
captivité. 

« Le scrutin ne varie point au mih'eu de tant d'ef- 
forts pour en changer la direction. C'est un escalier 
dont il faut monter vingt-quatre marches pour arriver 
au terme. On en franchit aisément dix-Tiuit ou vingt ; 
mais, quand on est là, il faut s'arrêter, et recommencer 
deux fois par jour l'expérience, sans pouvoir s'élever 
plus haut. 

« Le cardinal Antonelli a tenté d'explorer en per- 
sonne les électeurs pour les rendre favorables à Valenti. 
Quelques membres de la majorité lui ont observé,qu'ils 
étaient étonnés de lui voir usurper ce ministère de 
confiance, pour proposer successivement Valenti et 
Mattei, dont il avait dit d'abord tant de mal, et avec 
des raisons si plausibles qu'on n'a point oubliées. 
D'autres lui ont répondu sèchement, qu'ils avaient 
confié leurs intentions au cardinal Braschi, et se sont 
renfermés dans cette déclaration noble et ferme, qui 
ne pouvait blesser personne. 

« Découragé par ce refus imposant de seconder ses 
vues, il a paru pénétré de l'impossibilité de les faire 
adopter. Nous avons cru que cette seconde bataille 



352 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

perdue en faveur de Valenti dégoûterait son parti, et 
que la crainte d'une défection parmi les siens le ren- 
drait plus accommodant. Pour sonder ses véritables 
dispositions, on a. jeté en Tair devant lui quelques 
paroles conciliatoires, qu il a eu Tapparence de saisir 
avidement. Le cardinal-doyen a profité habilement de 
loccasion pour honorer, pour acquitter son parti 
envers Gerdil, ou pour le gagner, en le proposant à 
Antonelli. Celui-ci s'est montré infiniment satisfait de 
cet expédient. Les deux partis ont été immédiatement 
consultés. Tout le monde s'est déclaré sur-le-champ 
pour Gerdil. On a chargé Antonelli d'en porter la parole 
à Herzan. Ce tête-à-tête a duré deux heures, durant 
lesquelles Gerdil a été pape, mais, au sortir de la con- 
férence, l'innocent médiateur nous a déclaré, ce qu'il 
savait déjà comme nous, qu'une exclusion formelle de 
l'empereur ' opposait un obstacle insurmontable à cette 
élection. Ce n'est pas peu de chose assurément, que 
d'avoir ainsi fait articuler la proscription formelle d'un 
sujet du roi de Sardaigne. Il n'est pas difficile d'en 
déduire les conséquences relativement au sort qu'on 
veut préparer à Tltalie. 

« Les manœuvres ont continué en faveur de Valenti, 
durant cette négociation, qu'on aurait pu prendre pour 
une trêve. 

I. Aucune disposition canonique n'attribue aux puissances le droit 
d'intervenir dans les opérations d'un conclave ; mais, en fait, la France, 
l'Espagne et l'Autriche ont exercé jusqu'à ces derniers temps ce qu'on 
appelait /'^jr^/t/«'^«y c'est-à-dire que chacune d'elles a pu désigner au 
conclave un cardinal dont l'élection lui aurait déplu. Sans pour cela leur 
reconnaître un droit quelconque, le Sacré-Collège tient compte de ces 
indications, estimant que ce serait préparer des difficultés au Saint-Siège 
que d'élire un pape malgré l'hostilité déclarée d'une grande puissance 
catholique. (Cf. Sylvain, Grégoire XVI^ et son Pontificat^ p. 30.) 



PENDANT LE CONCLAVE. 353 

« Le cardinal Antonelli, qui se flattait de suivre 
dans les ténèbres d un armistice apparent cette intri- 
gue, dont on paraissait favoriser les progrès par des 
vacillations feintes,pour en mieux découvrir la marche 
et les espérances, a tenté de nous persuader qu'il ne 
savait plus où donner de la tête. Il a pris le ton du 
zèle, du désistement et de la capitulation. Il a dit que 
nous devions tous nous jeter dans les bras du cardinal- 
doyen, lui ouvrir individuellement notre cœur, et nous 
en rapporter à lui pour élire indistinctement le sujet 
qui réunirait le plus grand nombre de suffrages. 

<L Tandis que ce projet de confession éblouissait beau- 
coupde gens crédules, il a été avéré,en un quart-d'heure, 
que, si cette tentative était mise en œuvre, ce serait Va- 
lenti qui aurait le plus de voix, et que ces messieurs ne 
venaient à nous que pour nous attirer vers eux.On s'est 
donc refusé froidement à se jeter dans la mêlée, et on 
s'est préservé de cette ruse qui avait été imaginée 
pour favoriser la guerre que fait Antonelli aux .cardi- 
naux Albani et Braschi. 

« Ce n'est pas, à beaucoup près, le seul qui se déclare 
contre le feu pape. Dugnani, Vincenti, Carandini, 
Archetti, Giovannetti, Flangini sont ses lieutenants. On 
distingue surtout avec douleur parmi eux le cardinal 
Ruffo, qui veut être Camerlingue à Rome, parce qu'il 
sait qu'il est trop bien connu à Naples, pour y jouer 
jamais un grand rôle. Cet homme, né avec de l'esprit 
et un caractère sauvagement brutal, n'a jamais su 
ni dominer, ni cacher aucune de ses pensées. Il a 
une mémoire heureuse, peu d'idées, et ses connaissan- 
ces se bornent à quelques livres des économistes, qu'il 
croit avoir seul lus. Il a voulu nous persuader d'abord, 

Corre<«pondance inédite. 23 



356 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

convient de tout ce qui lui manque. Mais comment 
faire mieux ? Comment en élire un autre ? Il n'y a 
point de réponses à ces questions. Nous céderons donc 
à la nécessité. Cet homme vaut mieux que tous les 
sujets de la minorité qui arrête tout; de sorte que, sî 
elle veut l'accepter, nous serons d'accord dans un jour, 
et nous sortirons du conclave, sinon avec gloire, du 
moins avec honneur, en nous donnant un pape de 
notre parti. 

« Antonelli se montre individuellement porté à con- 
courir à cette élection ; mais on ne peut faire aucun 
fond sur ses paroles, tant qu'il ne parlera pas en nom 
collectif. Je ne sais comment il s'y prend pour se faire 
suivre par ses soldats, après avoir perdu deux batailles, 
tandis que nous avons tant de peine à tenir les nôtres 
à leur poste, après avoir remporté presque deux vic- 
toires. La majorité a toujours l'inconvénient d'être four- 
nie de gens honnêtes qui n'ont ni l'énergie, ni la 
constance des factions ; et il en résulte que, le plus 
souvent dans les délibérations, la minorité fait la loi. 

4: J'apprends dans le moment que la division règne 
dans le camp ennemi. Herzan reproche à Antonelli 
de l'avoir compromis avec mauvaise foi, en lui propo- 
sant Mattei. Les partisans de Valenti se plaignent du 
tort qu'il lui fit dans l'origine par ses détractions, et du 
mal beaucoup plus grand qu'il a fait en l'alliant à son 
parti, au lieu de lui conseiller de s'unir à la majorité 
qui eût pu être dupe de son apparente coalition. Il pa- 
raît que dans ce moment son influence et sa domina- 
tion sont affaiblies dans son propre parti. Au milieu 
de ce vacarme, on vient de recevoir de Madrid un cour- 
rier extraordinaire qui cause une très grande agitation, 



PENDANT LE CONCLAVE. 357 

dont nous ignorons l'objet. Les uns croient y voir un 
faible rayon d'espérance en faveur de Bellisomi. Les 
autres craignent une exclusion formelle de Calcagnini. 

« En attendant que ces nuages s éclaircissent, Anto- 
nelli se jette avec une grande apparence de sincérité, 
pour la seconde fois, entre les bras d'Albani et de 
Braschi. Il demande une nouvelle exploration des 
voix par. écrit, et il promet que, si Calcagnini réunit 
plus de suffrages que Valenti, il se détachera de son 
parti avec un peloton suffisant pour lui procurer l'in- 
clusive. Dans tout autre pays, l'élection de Calcagnini 
serait assurée dans le courant de la semaine prochaine; 
mais avec des Italiens on ne peut la regarder encore 
que comme vraisemblable, et elle ne s'effectuera réel- 
lement que dans le cas très incertain, où Antonelli agira 
de bonne foi, par le désespoir de recouvrer son ascen- 
dant dans son parti. 

4: Quant à nous. Sire, nous nous y prêtons pour finir 
et par crainte de finir plus mal. Nul de nous ne l'aurait 
voulu élire, et nul de nous ne lui refusera sa voix. Je 
suis sans comparaison celui de tous qui éprouve la plus 
grande perplexité. Je n'ai jamais causé à fond avec lui 
sur une petite affaire qui concerne un paroissien de 
M. Pancemont. Cette confidence me semblait très in- 
utile. Depuis que j'en ai découvert la nécessité, j'ai 
craint les rebuffades du scrupule et d'un caractère aussi 
roide qu'original. Le doyen me rassure et me conseille 
le silence. Je vais tenter un moyen terme, en proposant 
au cardinal Honorati, excellent homme, ami du per- 
sonnage en question, et grand amateur de la langue 
latine, de composer d'avance pour lui une lettre latine, 
dont le sujet est très beau, afin qu'il la signe sans déli- 



3S8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



bération, au moment où il sera nécessaire de la faire 
partir '. Je serais inexorable, dûssè-jeêtre seul de mon 
avis, si je ne le croyais très décidé à sanctionner ce 
qu'ont fait ses collègues actuels: le Doyen me dit d'être 
tranquille, et je le suis, quoique Tltalie ne doive jamais 
être le pays de la confiance. 

«J'écris à Votre Majesté au milieu de cette efferves- 
cence qui précède et annonce le dénouement d'un 
conclave. A chaque instant, les probabilités de l'élec- 
tion du cardinal Calcagnini deviennent plus fortes. Le 
parti contraire pâlit et perd la tête, comme un joueur 
qui voit son jeu et qui se sent au moment de perdre 
la partie. Antonelli nous donne une preuve non équi- 
voque de sa sincérité, en se cachant du cardinal 
Herzan dans ses relations avec nous. Le cardinal 
Lorenzana vient de déclarer au Doyen que, si Valenti 
ne peut gagner des voix, il consent à se rallier à la 
majorité en faveur de Calcagnini. Ce mouvement ac- 
céléré me fait présager, que la semaine prochaine sera 
le terme de notre réunion. Il est donc vraisemblable, 
que ma première lettre pourra précéder à Mittau celle 
que j'écris dans ce moment. Dieu le veuille ! 

«On se croit assuré que Calcagnini acceptera. Il est 
né à Ferrare en 1725; il y a un frère octogénaire, 
aveugle, veuf et sans enfants. Un autre de ses frères, 
qui n'a jamais été marié, a soixante-onze ans, et est 



I. Le plus piquant est que ce projet de lettre encyclique existe. Nous 
l'avons retrouvé en français dans les papiers du cardinal Maury. Il nous 
semble impossible d'imaginer rien de plus vraiment beau que ce grand 
style que l'auteur voulait imposer au futur pape. Les recommandations 
relatives au pouvoir des rois, à l'enseignement, au jansénisme, aux 
sociétés secrètes, au clergé constitutionnel, etc., mériteraient de figurer 
ici tout au long, si nous ne devions craindre de grossir démesurément 
ces pages. 



PENDANT LE CONCLAVE. 359 



capitaine des gardes du duc de Parme. Sa principale 
carrière dans la prélature a été la nonciature de Naples. 
On ne lui a jamais connu d'autre passion que celle de 
la chasse, durant les vacances de l'automne. Il a tou- 
jours passé pour minutieux, judicieux, un peu ennuyeux, 
ferme et grand ecclésiastique. 

« Après l'élection. Sire, je serai obligé de séjourner 
encore six semaines à Venise, pour y assister selon 
l'usage au couronnement du pape, aux audiences indi- 
viduelles du Sacré-Collège et aux deux premiers con- 
sistoires. Durant cet intervalle, je serai exact à tenir 
toutes les semaines Votre Majesté au courant des évé- 
nements. Le défaut de matière rendra ensuite ma 
correspondance sans intérêt et sans objet. Je respecte 
trop les occupations importantes de Votre Majesté pour 
devoir l'importuner par des lettres inutiles, quand je 
serai confiné dans mon diocèse. Mais, lorsqu'elle aura 
la bonté de m'honorer de ses ordres à Rome, dont je 
suis très voisin à Montefiascone, je la supplie de me les 
adresser sous le pli de MM, Testori et Marsand ban- 
quiers à Venise, qui seront exacts à me les faire parve- 
nir. Je me rendrai à Rome dans une demi-journée, toutes 
les fois que le service de Votre Majesté m'y appellera. 
En mettant à ses pieds l'hommage de mon entier et fi- 
dèle dévouement, je ne crois pas avoir besoin de lui dire 
que ses ordres seront toujours pour moi des bienfaits. 
« Il est apparent que le nouveau pape attendra la 
récolte pour retourner à Rome, où il ne trouverait 
avant cette époque ni blé ni argent. Les embarras et 
la responsabilité seront presque les mêmes, s'il y envoie 
un Légat pour gouverner l'État jusqu'à son arrivée. 
C'est une question difficile à résoudre. 



36o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



« Le roi d'Angleterre ayant été informé de la dé- 
tresse du cardinal d'York lui a fait compter deux mille 
guinées, et lui a fait écrire par son ministre à Vienne, 
qu'à lavenir une pareille somme serait à sa disposition, 
tous les six mois, chez son banquier, à Venise. Le car- 
dinal se réjouit de ce traitement qui ne pouvait 
être ni offert, ni accepté avec plus de noblesse. — Je 
suis, etc. » 

XI. 

Si jamais la parole de Fénelon se vérifie avec éclat, 
c'est bien au sein de ces assemblées où l'humanité 
s'agite, tandis que la Providence, qui veille sur l'É- 
glise, la mène. « Dieu fait son œuvre dans les con- 
claves, au milieu des conflits des passions, et c'est 
toujours sa volonté qui domine. » Cette affirmation de 
Maury à Louis XVIII allait recevoir une confirma- 
tion éclatante, bien qu'inattendue, et le pape qui 
sortira de tous ces conflits ne sera pas celui que les 
hommes ont cru, mais bien celui sur qui ils n'auraient 
jamais eu la pensée de porter leurs vues. 

Rien en effet n'annonçait encore ce dénoûment, si 
prochain cependant et si imprévu, dans la journée du 
mercredi 1 2 mars, quand le cardinal mandait au roi : 

« Sire. — Je tâche de rendre Votre Majesté pré- 
sente au conclave, en mettant sous ses yeux le tableau 
fidèle de toutes les fluctuations dont il est agité. Les 
contradictions, que présente ce récit, doivent donner à 
mes lettres un ton discordant et sans cesse variable ; 
mais, quand la scène varie tous les jours, il n'est pas 
possible de la décrire exactement sans se montrer soi- 
même au milieu des choses dont on estenvironné.Onne 



PENDANT LE CONCLAVE. 36 1 

vit jamais, dans une pareille assemblée, tant d'intrigues, 
tant de changements, tant d'obstination, tant d'événe- 
ments imprévus. Ceux qui aiment les coups de théâtre, 
les incidents, les métamorphoses, doivent être contents 
du spectacle instructif et pittoresque dont nous sommes 
les témoins. Nos anciens ébahis n'avaient aucune idée 
de cette nouvelle tactique. 

« J'ai eu l'honneur d'informer Votre Majesté de 
l'arrivée d'un courrier extraordinaire expédié de Ma- 
drid. Nous avons enfin acquis, et ce n'a pas été sans 
beaucoup d'art, une pleine et parfaite connaissance des 
dépêches dont il étaic le porteur. A peine furent-elles 
parvenues à leur adresse, qu'il manqua un suffrage au 
cardinal Mattei dans nos invariables et insignifiants 
scrutins. Cette voix égarée passait successivement de 
Valenti à Calcagnini. La déclaration que fit bientôt 
après le cardinal Lorenzana de ses dispositions en faveur 
de ce dernier, fut observée et suivie de manière à obte- 
nir une confidence entière de ce déserteur, auparavant si 
intraitable. On découvrit, à force de compliments et de 
protestations de zèle, que la Cour d'Espagne, infor- 
mée des démarches impérieuses du cabinet de Vienne, 
pour faire élire exclusivement le cardinal Mattei, or- 
donnait de s'opposer à son élection par une exclusion 
formelle. On profita d'une indisposition du cardinal 
Herzan retenu dans sa chambre, pour lui faire écrire 
par le Doyen, que plusieurs voix se dirigeaient vers 
Mattei, dont le parti serait facile à renforcer. On 
obtint par cet artifice obligeant une réponse par 
écrit dans laquelle il avouait candidement, qu'il était 
instruit, sous le secret, par le cardinal de Lorenzana, 
que le roi d'Espagne donnait l'exclusive à Mattei. 



302 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

Cette confidence fut promptement divulguée avec tout 
l'accent de Tintérêt qu'inspire le sujet. Il est aisé de 
deviner la commotion qu a excitée parmi nous ce coup 
d'autorité. Voilà donc Mattei exclu pour toujours de 
la papauté par ses propres adhérents. Voilà comment 
sont justifiés enfin, par leurs plus ardents adversaires, 
ceux qu on accusait de perdre le Saint-Siège, en s'op- 
posant à une élection si vivement désirée par toutes les 
Cours catholiques ! Au reste, cette exclusion n était pas 
nécessaire pour Técarter irrévocablement. C est une 
insulte inutile. 

« Au milieu de ce tintamarre, l'exploration parais- 
sait réussir merveilleusement en faveur de Calcagnini. 
La majorité lui donnait toutes ses dix-huit voix. 
Zelada, Antonelli, Giovanetti, Lorenzana, Livizzani et 
Ruffo avaient donné leur parole, de sorte que l'inclu- 
sive était formée canoniquement pour procéder à l'élec- 
tion. Durant vingt-quatre heures, on l'a crue consom- 
mée. Le cardinal Ruffo, qui en est très honteux, le 
rencontra dans un corridor, et se mit à genoux devant 
lui, en présence de plusieurs témoins, pour lui de- 
mander sa bénédiction. Je me trouvai lundi au soir 
en petit comité avec ce même cardinal Calcagnini. On 
me demanda, en sa présence et à dessein, si je croyais 
qu'il fût permis de refuser la papauté. Je répondis que, 
depuis saint Pierre, je ne connaissais aucun refus de ce 
genre, qui eût duré plus de trois jours ; qu'il en serait 
toujours de même ; que ce refus serait plus digne d'un 
épicurien que d'un chrétien, et que si, dans d'autres 
temps, il pouvait être pour l'Église un exemple d'édifi- 
cation, il ne serait dans les circonstances actuelles, 
qu un sujet de scandale. — Saint Pie V, reprit vivement 



PENDANT LE CONCLAVE. 363 

le cardinal Calcagnini, disait qu'il avait compté sur son 
salut, quand il était moine ; qu'il en avait été inquiet, 
dès qu il devint cardinal; et qu'il en désespérait presque, 
depuis qu'il était Pape. — Votre Éminence, lui dis-je, 
en lui serrant la main, voit bien que cette appréhension 
ne l'a pas empêché d'être canonisé. Il fougit, baissa les 
yeux, se tut et s'enfuit. 

« Il paraît que ma morale ne lui sera pas nécessaire 
de si tôt. J'ai déjà observé à Votre Majesté que l'explo- 
ration faite en sa faveur annonçait vingt-quatre suf- 
frages. Le cardinal-doyen, qui ne se fiait nullement à 
ses promesses verbales, et qui désirait d'en assurer le 
succès par un surcroît de voix, a déclaré que la con- 
venance du Sacré-Collège et l'édification publique 
exigeaient également, que la certitude de l'inclusive, 
ainsi supposée acquise, amenât selon Tusage une pleine 
et parfaite unanimité au scrutin de l'élection. Il a rap- 
pelé que, Clément XIII ayant été élu malgré l'opposi- 
tion de treize cardinaux, son Pontificat fut très malheu- 
reux par les mauvais offices que les opposants lui 
rendirent dans toutes les cours, et qui, en troublant 
et en abrégeant ses jours, l'accompagnèrent jusqu'au 
tombeau. 

« On s'est donc occupé de cette réunion totale des 
voix. Le cardinal Herzan, qu'on a essayé de gagner le 
premier, a répondu qu'il ne s'opposait nullement, 
comme ministre impérial, à l'élection de Calcagnini, 
mais qu'individuellement, comme cardinal, il n'y con- 
courrait jamais. Il s'est plaint de l'accueil sec et tran- 
chant qu'il en reçut au commencement de janvier, 
lorsqu'il alla le solliciter en faveur de Mattei. — «J'ai 
réfléchi, lui répondit alors froidement Calcagnini, sur 



364 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

rélectîon du Pape, durant vingt jours à Ferrare, durant 
vingt jours à Padoue, durant vingt autres jours à 
Venise, et ma conscience ne m'a jamais désigné que 
Bellisomi. Il est inutile de m'en parler, je suis inva- 
riable, et je vous salue. » Un ton. si peu liant est dé- 
noncé par le cardinal Herzan comme infiniment dan- 
gereux dans un pape, qu'il serait impossible de ramener 
à la raison, s'il venait malheureusement à prendre un 
travers dans le gouvernement de l'Église. 

« A peine ce refus absolu du cardinal Herzan a-t-il 
été connu, que plusieurs défections se sont manifestées 
parmi les voix qui lui avaient été promises par la mino- 
rité. Giovanetti, qui a besoin de la clémence impériale 
pour ses neveux, jacobins avérés, a d'abord retiré sa 
parole. Livizzani a suivi son exemple, et l'élection a été 
rompue. On ne peut décider encore si c'est sans retour, 
ou si l'on y reviendra par lassitude,ou enfin si Bellisomi, 
qui nous tient toujours fortement à] cœur, n'héritera 
pas de celui qui s'est vu au moment de recueillir sa 
dépouille. Le temps éclaircira ces mystères. Il est cer- 
tain que dans cette reculade qui constitue de plus en 
plus la minorité en retard, puisque c'est elle qui refuse 
l'élection, les adversaires du cardinal Calcagnini ne le 
tuent pas formellement, mais qu'ils s'éloignent simple- 
ment de lui : ce qui n'est pas une sentence exclusive 
sans révision et sans appel. Tout le monde s'aperçoit 
que, depuis sa chute, le cardinal Calcagnini est plus 
serein, plus accessible et plus traitable. On dit qu'il 
s'était montré bourru et même un peu grotesque par 
humilité, afin que l'on ne songeât pas à lui. Personne 
ne le portait à cette élection avec enthousiasme ; de 
sorte qu'on l'a laissé couler sans faire de grands 



PENDANT LE CONCLAVE. 365 

efforts pour le retenir sur le penchant de sa décli- 
naison. 

€ Le cardinal-doyen, indigné de la mauvaise foi 
avec laquelle on a répondu à la confiance et à la loyauté 
de son parti, nous prêche à tous la patience et la fer- 
meté, et nous en donne l'exemple. Il est bien assuré 
d empêcher l'élection de Valenti pour lequel toute cette 
double intrigue a été formée. Il ne veut plus que nous 
proposions, ni même que nous soumettions à une 
épreuve indécente aucun des membres de la majorité. 
C'est une initiative qu'il conseille de laisser à Anto- 
nelli qui compte trop sur notre lassitude. Il dit qu'il ne 
faut plus parler d'élection à ces messieurs, mais les voir 
venir, et que, lorsque le moment marqué par la Provi- 
dence arrivera, le pape sera élu par acclamation, en 
deux ou trois heures, à l'instant où Ton s'y attendra 
le moins. La parfaite unanimité, avec laquelle nous 
avons offert nos dix-huit voix pour élire Calcagnini 
qu'on a accepté et rejeté, nous décharge pleinement 
de toute responsabilité à l'égard du scandale,que cause 
le retard de l'élection. 

<L Quand cette grande affaire semblait toucher au 
dénoûment, j'ai voulu savoir. Sire, par pure curiosité, 
quel était le cérémonial observé par les papes, pour 
annoncer leur élection aux grandes cours catholiques. 
J'ai appris que le nouveau pontife leur envoyait immé- 
diatement un courrier extraordinaire avec une lettre 
écrite de sa main en langue italienne, et qu'environ 
vingt jours après, il leur faisait parvenir par ses non- 
ces un bref latin qui sert de notification solennelle. 
La première lettre est ordinairement très simple et très 
courte. Ce sont des bagatelles fort insipides ; mais il 



366 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

faut bien occuper ses loisirs de quelque chose, quand 
on n'a rien à faire. 

€ Dès que les Espagnols, Sire, ont ainsi vu ou cru 
voir le terrain déblayé des compétiteurs, dont ils re- 
doutaient le plus la concurrence, ils ont cherché à se 
faire un mérite auprès de nous de lexclusive officieuse 
donnée au cardinal Mattei : on leur a répondu qu'ils 
avaient tué un mort. Ils ont redoublé d'ardeur pour 
faire agréer Valenti : on leur a dit qu'il était aveugle. 
Ils ont insisté avec instance : on les a très poliment as- 
surés, qu'il ne serait jamais élu. Ils ont menacé, tonné 
en gens qui perdent la tête ; et quelqu'un leur a gra- 
cieusement souri, en leur faisant une profonde révé- 
rence et en leur rappelant qu'on lie les hommes avec 
les paroles, mais qu'avec des cordes on n'attache que 
des bêtes. 

« Verba ligant homines, taurorum cornuafufies. 

« D'après cette disposition bien arrêtée d'un parti 
plus que suffisant pour exclure, on nous fera perdre 
autant de temps qu'on voudra pour faire prévaloir 
Valenti; mais il est certain qu'il ne sera jamais élu. 
Nous désirons même que l'on insiste opiniâtrement en 
sa faveur, parce que cette lutte remonte insensible- 
ment le ressort des esprits tièdes et découragés. On 
a soin de faire insinuer à cet effet des espérances 
sourdes à cette faction, afin que ses efforts ne se rebu- 
tent pas. Personne ne refuse plus absolument de lui 
donner sa voix. Chacun se contente de montrer des 
inquiétudes, et de répondre qu'il fera comme le parti 
auquel il appartient. Il est assez plaisant, Sire, d'appli- 
quer, comme on le fait, à une affaire si grave la maxime 
de Madame de Maintenon de renvoyer un grand 



PENDANT LE CONCLAVE. 367 

Prince toujours affligé, jamais totalement désespéré. 
Ce n'est pas Tunique sujet de rire, que fournisse à un 
observateur, qui aime à rire, cette arène où nous 
voyons combattre chaque jour au moins deux cham- 
pions qui se font rouer de coups sous nos yeux, eux et 
leurs ayant-cause, uniquement pour divertir les spec- 
tacteurs. L'hypocrisie, Tambition, la haine, lenvie nous 
renouvellent fréquemment des scènes fort risibles pour 
quiconque sait les bien voir. J*ai peut-être tort,Sire, de 
révéler tous ces secrets de famille à Votre Majesté, 
mais elle connaît les hommes et leurs folles passions. 
Elle ne sera donc pas surprise, qu'elles se déploient 
avec tous leurs atours, quand il s agit pour des particu- 
liers d'une souveraineté, et de la souveraineté de leur 
propre pays, qu'ils ont secrètement convoitée tous les 
jours de leur vie Au milieu de ce conflit de rivalités, 
la Providence fait son œuvre, et elle écarte, par les 
mains mêmes d'un intérêt jaloux, tous ceux qu'elle ne 
juge pas propres à l'accomplissement de ses desseins. 

« Dans ce moment. Sire, tout le rôle de la majorité 
consiste à se tenir dans l'inertie, à montrer de la séré- 
nité et une confiance désintéressée, à ne parler ni d'é- 
lection ni de conclave, à ne rien proposer, et à ne rien 
entendre, jusqu'à ce que la minorité lui apporte six 
voix sûres pour atteindre l'inclusive, et à faire entre- 
voir, qu'elle s'attend avec résignation à passer toute 
l'année en captivité. Il ne faut rien faire quand on ne 
pourrait que défaire. Après tant de batailles, notre 
hôpital militaire est plein de blessés, dont il est juste 
et convenable d'attendre la guérison, avant de se 
remettre en campagne. La division règne dans le camp 
ennemi. Antonelli y est traité comme un déserteur ; 



368 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

maïs son esprit très astucieux peut y reprendre à pro- 
pos son ascendant. Ruffo est honteux de n'avoir pas 
eu plus d'influence, par sa défection, sur Topînion de 
ses collègues. Les reproches, dont la voix publique 
accable cette faction qui arrête tout pour faire la loi, 
lobligeront peu à peu d'agir pour se justifier, et ses 
mouvements doivent servir à la déjouer, pourvu que 
nous sachions bien jouer notre jeu. C'est du sommeil 
et de l'inaction qu'il nous faut, d'autant plus que le 
parti contraire est en très grande fermentation, nuit 
et jour, pour nous inquiéter. Quant à moi, je ne parle 
en public ou en société mêlée que de littérature, d'his- 
toire, de droit public, de religion, et je n'ai jamais l'air 
de me souvenir que je suis dans un conclave, par la 
raison que j'y pense toujours sans en rien dire. 

«Enfin, Sire, pour tout dire à Votre Majesté, et pour 
prouver combien j'ai eu raison de lui écrire que tout 
était devenu possible, et que ce qui paraissait impos- 
sible est à présent facile, voici où nous en sommes. 
Nous n'élirons jamais un sujet taré. La Providence 
ne le permettra pas. Mais, du reste, il n'est pas seule- 
ment question dans nos spéculations actuelles du mé- 
rite des sujets qu'on peut proposer. On cherche unique- 
ment à deviner et à préférer le cardinal sur la tête 
duquel on a l'espérance de réunir vingt-quatre voix. 
C'est là le seul objet de nos combinaisons : d'où il 
résulte que les ambitieux, qui se flattent d'obtenir la 
Papauté, sont de grands fous, et que les politiques, qui 
veulent deviner de loin quel sera l'élu, sans aucune 
base pour établir les calculs de probabilités, ne sont 
guère plus sages. On ne fait ici ni ce qu'on veut, ni ce 
qu'on doit, mais ce que Ton peut, et dès lors l'événe- 



PENDANT LE CONCLAVE. 369 

ment échappe nécessairement à toutes les prévoyances 
humaines, parce qu'il est absurde de chercher à péné- 
trer d'avance les résultats de la lassitude et les chances 
d'une assemblée divisée d'intérêts, qui se décide en un 
moment pour élire un sujet, qu'elle n'a pas eu le temps 
de voir venir, de craindre et d'écarter dans une arène 
couverte de morts. Gerdil, Mattei, Valenti, Bellisomi 
et Calcagnini sont les combattants, que les liaisons ou 
les oppositions les plus invraisemblables ont immolés, 
ou du moins très grièvement blessés sur le champ de 
bataille. Le principal but de la minorité a été de faire 
une guerre cruelle au cardinal Braschi, et de lui ôter 
toute influence sous le nouveau pontificat. On craignait 
surtout qu'il n'eût l'envie secrète de faire pape le car- 
dinal Chiaramonti, bénédictin, âgé de cinquante- 
huit ans. créature de sa maison, son allié, son compa- 
triote, son intime ami, homme doux, honnête, très fin, 
et d'une capacité commune, assez bien vu dans son 
riche évêché d'Imola. Le cardinal Braschi n'aurait 
certainement pas mieux demandé ; mais une telle 
faveur lui semblait trop impossible pour qu'il osât 
jamais y songer sérieusement. Eh bien ! Sire, dans ce 
moment, le parti d'Antonelli, qui a totalement perdu la 
tête, si ce n'est pas un nouveau stratagème pour créer 
un rival de plus à Valenti, est en très grande fermen- 
tation en faveur de ce même Chiaramonti, qu'il pré- 
fère, dit-on, à tous les membres de la majorité, parmi 
lesquels il se voit' obligé de choisir un pape. Nous 
savons avec certitude que trois et même quatre voix 
de la minorité se déclarent pour lui. Si on nous en 
gagne huit, et si on nous le propose sérieusement, l'af- 
faire sera conclue dans l'intervalle d'un scrutin à Tau- 

Corretpondance incdite. ^4 



370 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



tre, car nous ne refuserons certainement aucun des 
nôtres. On n a jamais rien imaginé de plus inconsé- 
quent, de plus invraisemblable ; et cependant voilà où 
en est notre thermomètre ! Nous observons en silence, 
et nous attendons en paix que le cardinal Antonellî ou 
ses adhérents nous jouent ce mauvais tour, pour les 
prendre au mot. Cette contradiction nous étonne infini- 
ment ; mais elle ne nous déconcerte en aucune manière. 
Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, soit sur la 
sincérité de la proposition, soit sur les ressorts secrets 
qui Tont amenée, soit sur la faveur, soit sur les obsta- 
cles qu elle éprouve dans les congrès de la minorité. 
Nous savons avec certitude que la discussion s en fait 
très sérieusement, et nous n'osons pas nous regarder en 
public, de peur d'éclater de rire, en présence des gens 
qui semblent nous préparer, dans leur sagesse, une si 
plaisante catastrophe. Il sera temps de battre des mains 
après le dénouement du conclave. 

« Cette combinaison, tout étrange qu elle est, ne 
me paraît néanmoins nullement incompréhensible. 
Voici comment je crois pouvoir l'expliquer. Après tous 
les candidats que chaque parti a proposés et vu tom- 
ber successivement, il est clair qu aucun des deux 
ne peut mettre en avant Tun de ses membres, sans 
qu'il soit écrasé immédiatement par le parti contraire. 
Personne n'aime à se prêter à une pareille épreuve. Il 
faut donc, pour faire un pape, que l'un des deux partis 
choisisse un sujet dans le parti opposé, et que, satis- 
fait de l'avoir ainsi désigné, il se contente et se rassure 
par le mérite qu'il acquiert ainsi aux yeux de Télu qui 
lui doit la préférence. Nos adversaires l'ont probable- 
ment compris, et on conçoit dès lors qu'ils puissent se 



PENDANT LE CONCLAVE. 37 1 

rallier en faveur de Chîaramonti, dont ils sont bien 
sûrs de se faire pardonner tout le mal qu'ils ont fait à 
notre parti, puisque ce sera cette guerre elle-même qui 
l'aura élevé sur la chaire de saint Pierre. Telle est ma 
manière de voir. Nous avons affaire' à des gens de 
beaucoup d'esprit, qui ne sont pas, à mon avis, aussi 
absurdes qu'ils le paraissent, en renonçant à prendre 
un pape dans leur parti, mais à condition de le choisir 
eux-mêmes à leur gré dans le nôtre. Si mes conjec- 
tures sont fondées, la conjuration qui s'est manifestée 
avec tant d'ardeur contre le cardinal Braschi dans le 
conclave, était plus dirigée encore contre certains 
membres de son parti, que contre sa personne. La 
Providence a su se servir de tous nos débats pour 
amener insensiblement l'unique résultat qui pût rem- 
plir ses vues. Son action secrète ne parait qu'après 
l'événement. 

« Cependant, Sire, la marche de l'affaire me paraît 
lente, et il est à craindre que le projet ne s'évanouisse, 
si l'on en diffère l'exécution. Nos jeunes cardinaux 
italiens auront de la peine à renoncer pour toujours à 
la papauté, en élisant un pape si jeune encore ; et, s'ils 
ont le temps de flairer la médecine, ils ne l'avaleront 
peut-être pas. Dans ce cas, j'aurai fait une dépense 
fort inutile de combinaisons pour expliquer une hypo- 
thèse sans fondement, et une fiction sans réalité. Je 
crains que nos adversaires ne s'aperçoivent qu'ils font 
une sottise, et que notre parti ne sente pas également 
combien cette élection est désirable pour nous, je ne 
dis pas individuellement, mais collectivement. » 



372 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



XII. 

Maury laissa la plume à cet endroit de sa lettre, 
pour commencer ou mieux pour achever cette trame 
« si bien ourdie », dont parle Consalvi et par laquelle 
l'habile correspondant de Louis XV^III, qui ne s'en 
vante guerre cependant dans son récit, se flattait de 
sauvegarder Tamour- propre de tous les cardinaux et 
de garantir l'affection commune du souverain-pontife 
à des collègues qui auraient tous également contribué à 
son exaltation '. Après avoir frappé très fort, comme on 
vient de s'en assurer tout le long de cette correspon- 
dance, souvent même plus fort que juste, Maury finit 
par rendre justice aux intentions de ceux qu'il avait 
combattus et devint l'instrument de cette Providence 
que, si souvent, il avait invoquée, comme devant seule 
trouver et donner le mot de la fin. 

Enfin, tout est fini ! Maury rentre dans sa cellule 
et écrit, d'une main fiévreuse, cette page triomphante, 
où l'on entend comme sonner le clairon de la victoire, 
à travers les élans de l'enthousiasme et les acclama- 
tions de l'électeur du nouveau pape. 

« Les deux feuilles précédentes furent écrites, Sire, 
l'une le onze et l'autre le douze du courant mois de 
Mars. Je repitends la plume avec joie, le vendredi 
quatorze à midi, pour continuer mon récit. 

« Avant-hier au soir, et fort avant dans la nuit, le car- 
nal Antonelli, forcé par les instances et par les repro- 
ches de son parti qui était excédé de sa réclusion 

I. Cf. d'Haussonville, hc. cit,^^. 26 etsuiv. 



PENDANT LE CONCLAVE. 373 



autant que de ses défaites, consentit enfin à nous ofifrir 
toutes ses voix en faveur du cardinal Chiaramonti. La 
proposition nous en fut faite hier mâtin au sortir du 
scrutin, et elle fut acceptée immédiatement. En con- 
séquence, nous allâmes tous en corps hier au soir à six 
heures baiser la main du nouveau pape. Nous venons 
de rélire en ce moment àTunanimité des voix, et il a 
pris le nom de Pie VII par respect pour son prédé- 
cesseur, créateur, parent et ami. 

« Je concertai dès hier dans l'après-midi avec lui, et 
de concert avec le cardinal-doyen, la lettre qu'il écrit 
de sa main à Votre Majesté, pour lui faire part de son 
élection. J'écris en conséquence à M. Tévêque de 
Nancy pour lui recommander de se concerter immé- 
diatement avec le nonce de Vienne, et de hâter l'expé- 
dition du courrier, ou de prendre une autre voie 
prompte et sûre pour faire parvenir ce paquet à Mit- 
tau. Nous n'avons point imaginé de meilleur moyen 
pour suppléer au passeport, que nous ne pouvons nous 
procurer ici, et sans lequel la direction du courrier doit 
nécessairement être suspendue et assurée à Vienne. 
Votre Majesté voit que je n'ai point perdu de temps 
pour finir l'affaire que j'ai commencée. Mon zèle et 
ma fidélité seraient trop bien récompensés, si j'avais 
souvent les mêmes occasions et le même bonheur. 

« Je suis ivre de joie, Sire, au milieu du tintamarre 
qui m'environne. Le nouveau pape a toujours été de 
mes amis depuis mon arrivée en Italie. Il m'a fait ce 
matin en particulier et ensuite en public l'accueil le 
plus aimable et le plus attendrissant, et il m'a dit qu'il 
s'occuperait très incessamment de mon sort, ainsi que 
de celui de mon frère et de mon neveu, tous les deux 



374 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



ecclésiastiques. Ce sont les cardinaux Albani et 
Braschi qui m'ont rendu ce bon office, sans que je les 
en eusse priés. Ce que je mets fort au-dessus de toutes 
les grâces, je puis le dire, c est la justice unanime que 
le Sacré Collège rend à ma droiture, à ma constance et 
à mon cœur. Il est consolant de remporter un pareil 
témoignage à la fin d'une pareille assemblée, et d'en 
sortir sans être mécontent de soi ni de personne. Nous 
nous sommes bien battus sans nous quereller '.Un parti 
a fourni et fait le pape, et l'autre l'a choisi, en indi- 
quant parmi nous celui qu'il préférait d'avoir pour 
maître, ou, pour parler trivialement, en fixant lui- 
même la sauce à laquelle il consentait à être mangé. 

4: Je vais veiller à la composition et à l'expédition du 
bref qui doit être adressé à Votre Majesté dans 
quinze ou vingt jours. Quand tout sera consommé, je 
ferai en sorte, que le loyal et vertueux chevalier Azara 
ait la consolation d'en être instruit dans sa retraite. 

« Je suis, etc. 

4: Venise, à la fin du conclave, ce vendredi 14 mars 
1800, à midi. » 



I. Le combat fini, Maury,*calm(5, rend enfin justice à tout le monde 
et ces mots corrigent les âpretés et les outrances de ces impressions 
quotidiennes. 



Après le conclave. 



Sommaire. — Joie de Maury à ravènement de Pie VII. — Senti- 
ments du nouveau pape pour le cardinal. — Pie VII se dévoue pour 
l'Église. — Détails sur les fêtes auxquelles donne lieu son élévation au 
trône pontifical. — Satisfaction de Louis XVIII. — Lettre qu'il adresse 
au cardinal Maury. — Il le nomme son ministre auprès de Pie VII. — 
Autre lettre de Louis XVIII à Maury. 



I. 

BIEN que les trois lettres qu*on va lire présentent 
moins d*intérêt, comme elles portent l'impression 
du moment, au sortir du conclave, nous les donnerons 
encore en entier. Elles termineront cette curieuse his- 
toire de l'élection de Pie VII, écrite au jour le jour 
par un témoin aussi intelligent que bien placé pour 
récrire. 

Voici donc ce que le cardinal Maury mandait à 
Louis XVIII, de Venise, à la date du 22 mars 1800, 
huit jours après la clôture du conclave. 

«Sire. — En sortant du conclave, jai reçu avec la 
plus vive reconnaissance la lettre dont Votre Majesté a 
daigné m'honorer le 20 du mois de février. Elle seule 
sait écrire ainsi. Cest tout ce que mon admiration et 
ma respectueuse sensibilité osent se permettre de 
lui dire. 

« Si Votre Majesté ne voyait aucun danger à inter- 
poser sa médiation pour terminer l'affaire scabreuse de 
Malte, je crois que je me chargerais avec succès de 



376 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

réiectionde ses ordres, pour la finir bientôt dans Tune de 
ces deux manières, ou faisant reconnaître par le pape 
le nouveau Grand Maître, à condition qu il institue- 
rait un Vicaire catholique pour exercer sa juridiction 
ou en faisant séculariser l'ordre qui deviendrait alors 
purement militaire. Ce n est nullement un conseil, 
c'est un simple arrangement que je soumets aux lumiè- 
res supérieures de Votre Majesté. 

« Ma réponse. Sire, à M. le comte d'Avaray contient 
les détails dont Votre Majesté désire d'être instruite. 
Je compte qu'au moment où cette lettre lui parviendra» 
Elle aura reçu celle que le nouveau pape lui écrivit, 
le 14 de ce mois, ainsi que ma dépêche du même jour 
par laquelle je l'informais, en terminant le conclave, 
que nous venions d'élire souverain-pontife, à l'unani- 
mité des voix, le cardinal Chiaramonti, bénédictin, 
évêqued'Imola, âgé de 58 ans, lequel a pris le nom de 
Pie VII. 

« Le même jour. Sa Sainteté daigna nommer mon 
neveu à un canonicat vacant dans la basilique de Saint- 
Pierre de Rome. C'est la première grâce qu'Elle ait 
accordée. Ce bénéfice vaut six mille livres, et ouvre 
très honorablement la carrière de la Prélature. Le 
pape ne pouvait certainement pas mieux montrer qu'il 
était satisfait de ma conduite au conclave qu'en dispo- 
sant sur-le-champ d'une faveur si distinguée pour s'atta- 
cher un jeune homme de vingt-et-un ans, dont j'espère 
faire un sujet. Je sais que sa bonté songe à me nom- 
mer archevêque de Fermo dans la Marche d'Ancône. 
Ce bénéfice, qui vaut soixante-dix mille livres, est un 
des premiers sièges de ses États. Je ne le recevrai 
cependant avec une pleine satisfaction, qu'en obtenant 



APRÈS LE CONCLAVE. 377 



pour mon frère Tévêché de Montefiascone. Les cardi- 
naux Albani et Braschi s'occupent de cet arrangement 
que la dotation des nouveaux cardinaux rend difficile ; 
mais ils se flattent d'y réussir et de fournir au pape un 
prétexte suffisant pour suivre le mouvement de son 
cœur, en convenant avec lui que je supplierai Votre 
Majesté de luidemander cette grâce. Je ne la solliciterai 
auprès d'EUe, que lorsque l'offre en sera bien assurée. 
J'ai eu deux de mes frères guillotinés en France. Celui 
qui me reste est mon grand-vicaire, et heureusement 
pour moi il est très estimé. Votre Majesté daignera 
voir d'avance dans cette supplique, si je suis dans le 
cas de la mettre à ses pieds, jusqu'où s'étend la con- 
fiance dont ses bontés peuvent m'enhardir à lui pré- 
senter l'hommage. C'est une idée du cardinal-doyen, 
qui trouve aussi une adroite politique à faire demander 
parle Roi- Très-Chrétien, et le Fils a!né de l'Église, 
une grâce au nouveau Père commun. 

« Le pape a confirmé le cardinal Roverella dans la 
charge de dataire, qui ne peut rester vacante un seul 
jour. Il a nommé provisoirement Mgr Consalvi secré- 
taire des affaires, et Mgr Scotti, nonce de Venise, secré- 
taire des Mémoriaux. Il a pris la très sage résolution 
de ne disposer d'aucune place, avant son retour à 
Rome et le recouvrement de ses États. La réponse, 
qu'il attend du roi de Naples, décidera de son départi 
pour Rome, où il ne peut trouver avant la prochaine 
récolte ni blé, ni argent. En attendant, il occupe, au 
monastère de Saint- Georges, l'appartement de l'abbé, 
où nous lui formons une cour de représentation, qui ne 
lui coûte rien, et il ne fait aucune dépense. Tout le 
monde est enchanté de lui. Il daigne me traiter avec 



378 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

une extrême bonté, et les transports de tendresse, 
avec lesquels il a daîgné m*embrasser, à nos trois 
adorations publiques, m ont couvert de confusion. Il 
est d'origine française, et il en est digne. Il descend 
d'un Clermont qui s'établit à Césène sous le règne de 
Charles VIII. Il s'en fait gloire, et il a toujours été 
reconnu pour tel. Les ClermontSf ses parents, ont sou- 
vent reçu des secours de lui durant l'émigration. Il était 
riche cardinal et très magnifique dans sa représentation, 
mais très simple dans sa personne. 

« La tranquillité, la liberté, la décence et le nom- 
breux concours du conclave sont des prodiges, qu'on 
n'aurait pas osé attendre; et pour quiconque a bien vu 
ce qui s'est passé, l'élection a été un coup véritable et 
soudain de la Providence. 

« L'installation du pape s'est faîte dans la même 
forme, et avec la même magnificence qu'à Rome. Les 
présents destinés au Saint-Siège arrivent de tous les 
côtés. On compte en ce moment à Venise trente mille 
étrangers. 

« Toute la ville voulait que le couronnement se fit 
sur la porte de l'église de St-Marc. La place eût été 
superbe et suffisante pour contenir les spectateurs. 
MM. Zen et Barbadigo, agents du gouvernement, ont 
déclaré qu'ils n'avaient aucun ordre de Vienne d'inter- 
venir à cette cérémonie,avec la congrégation déléguée 
par l'Empereur. On a eu beau leur représenter que. Sa 
Majesté Impériale ayant ordonné à ses préposés tout 
ce qui était relatif au conclave, ils devaient concourir 
au couronnement purement spirituel du pape, qui en 
était une suite naturelle et nécessaire. L'opinion publi- 
que la plus prononcée n'a pu surmonter leur résistance. 



APRÈS LE CONCLAVE. 379 



Ils ont persisté à déclarer qu'ils laisseraient faire, mais 
qu'ils n'assisteraient point à la fête. Le pape,ne trouvant 
pas que sa convenance lui permît de se faire couronner 
sans le cortège des représentants du prince qui lui 
donne dans ce moment une hospitalité provisoire, a 
voulu que la cérémonie se fît à St-Georges même,oîi il 
est logé. Il y officia pontificalement, hier, jour de saint 
Benoît, et, après la messe, il fut couronné avant de 
donner la bénédiction solennelle. Le temps était su- 
perbe, le concours immense. Le commandant militaire 
ne négligea rien de ce qui pouvait contribuer à la 
pompe et au bon ordre. Tous les vaisseaux du port 
étaient pavoises. Le bruit des cloches et du canon 
était tel, qu'on ne s'entendait plus pendant deux heures. 
Le soir,la ville fut illuminée avec la plus grande magni- 
ficence. 

« Quand nous eûmes reconduit le pape à la salle 
des parements. Sa Sainteté répondit supérieurement 
bien à la harangue de félicitatipn du Sacré-Collège. 
Entr'autres idées remarquables de son discours qui 
semblait improvisé, il y eut un trait qui nous fit tous 
fondre en larmes. Le pape fit en peu de mots un très 
grand éloge de son prédécesseur. — «Voilà, poursuivit- 
il, l'état déplorable dans lequel Dieu me remet son 
Église à gouverner. Ah ! si sa justice n'est pas encore 
satisfaite, s'il lui prépare encore de nouveaux désastres 
pour l'épurer, je le supplie, je le conjure de décharger 
sur moi seul toute sa colère,je lui offi'e dans ce moment 
et pour toujours ma propre personne en holocauste. 
Oui, que l'Église respire, qu'elle triomphe de l'impiété, 
que tous les souverains recouvrent leur autorité pour 
rétablir, sur cette terre si coupable et si malheureuse, 



380 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



rordre de la Provîdence ; et moi, que je souffre, que 
je périsse ! Je me dévoue à Texil, aux fers, à la mort, 
je ne mérite rien de plus, et je ne demande grâce à 
Dieu que pour TÉglise. » Nos sanglots unanimes in- 
terrompirent son discours,et il fondit en larmes comme 
nous. J'éprouve encore dans ce moment la même émo- 
tion, en la racontant. Je vais m'occuper du bref destiné 
pour Mittau. — Je suis, etc .» 

Au courrier suivant, le 29 mars, Maury écrivait 
encore : 

« Sire. — Ma lettre sera aujourd'hui fort courte. 
J'ai induit très involontairement en erreur Votre Ma- 
jesté, en lui écrivant, sur la foi de nos premiers cour- 
riers, que le nouveau pape adressait un bref latin aux 
souverains catholiques du premier rang, environ vingt 
jours après son élection. L'esprit de suite que je mets 
dans cette affaire, m'a engagé à vérifier le fait. J'ai su 
ou plutôt j'ai vu de mes propres yeux dans nos regis- 
tres, que l'élu écrit d'abord de sa main une lettre fort 
courte aux grandes Cours pour leur annoncer son élec- 
tion, et qu'après en avoir reçu réponse, il leur adresse 
un bref latin qui sert de notification solennelle. Je vais 
donc attendre avec impatience cette réponse de Mittau, 
et, si je quitte Venise, avant qu'elle y soit arrivée, je 
prendrai avant mon départ toutes les mesures con- 
venables pour terminer heureusement ma mission. 

« Le pape continue à gagner tous les cœurs par les 
grandes et excellentes qualités qui se développent en 
lui tous les jours. Il tînt hier son premier consistoire. 
Son allocution de remercîment au Sacré-Collège va 
être imprimée, et lui fera beaucoup d'honneur et 



APRÈS LE CONCLAVE. 38 1 

beaucoup d'amis. Il s'occupe de la lettre encyclique 
qu'il veut adresser à tous les évêques et de la bulle du 
jubilé. 

« Son départ pourRome ne peut être fixéjusqu'àce 
qu'il ait reçu les réponses qu'il attend de Vienne et 
de Palerme. La ville de Rome a manifesté une très 
grande joie de son élection, qui n'aurait pas pu être 
célébrée avec plus d'enthousiasme et de magnificence, 
dans le cours ordinaire du gouvernement pontifical. 
Elle lui a envoyé une députation qui a été très bien 
reçue. Toutes les villes de l'État de l'Église montrent 
la même émulation de joie et de fidélité. Sa Sainteté 
fera ici toutes les fonctions de la semaine sainte dans 
l'église patriarcale. Les agents du gouvernement im- 
périal sont humiliés de n'avoir pas osé assister à son 
couronnement, par la raison qu'ils n'y voyaient, comme 
ils ne pouvaient y voir, qu'une cérémonie spirituelle, 
ils étaient obligés d'y concourir, et qu'en y supposant 
sans fondement une entreprise temporelle,ils n'auraient 
pas plus été autorisés à la permettre dans l'église de 
Saint-Georges, que dans celle de Saint-Marc. — Je 
suis, etc. » 

La dernière dépêche du cardinal, datée de Venise, 
est du 5 avril 1800 : 

« Sire. — Les dispositions relatives à l'Église de 
Fermo sont changées, ou (^u moins suspendues. Cet 
archevêque demande du temps pour donner sa démis- 
sion. En conséquence, je songe à retourner dans mon 
diocèse, huit jours après Pâques. Il serait plus prudent 
sans doute de ne pas m'enfoncer en Italie avant la prise 
de Gênes ; mais j'espère que cette place serrée de près 



382 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 

tombera bientôt, et que l'intervalle, qui doit s'écouler 
d'ici à mon départ, me fournira de nouveaux motifs de 
sûreté en quittant Venise. Je serai aux portes de Rome, 
et si Votre Majesté a des ordres à me donner, je la 
supplie de me les adresser sous le pli de MM. Testori 
et Marsandy banquiers à Venise^ qui me les transmet- 
tront exactement. 

« Le pape. Sire, est très impatient de se rendre à 
Rome. Il n'attend pour se mettre en route que la ré- 
ponse et l'autorisation de la cour de Naples, et il désire 
de pouvoir s'acclimater dans sa capitale, avant les cha- 
leursdel'étéjtrès redoutables aux voyageursquiarrivent 
à Rome. Il a reçu de l'Empereur et de l'Impératrice de 
très belles lettres, pleines de compliments et vides de 
promesses, avec un présent de trente mille ducats d'ar- 
gent, et l'assurance de fournir à tous ses besoins. On se 
flatte que les réponses de Palerme seront plus claires 
et plus précises. 

« Madame la comtesse d'Artois a écrit une lettre de 
félicitation à Sa Sainteté. Je l'ai su par hasard, et je 
me trouve sans mission pour veiller à la réponse. Il 
aurait mieux valu qu'elle passât par mes mains. Je 
ne perds pas de vue le bref beaucoup plus important 
qui doit être adressé à Votre Majesté, quand le Saint- 
Père aura reçu sa réponse. 

« Madame l'archiduchesse Marie-Anne ', qui vient 
s'établir dans un couvent à Padoue, est arrivée à 
Venise. Elle a fait plusieurs visites au pape, qui lui a 
rendu la première seulement avec le plus grand appareil. 

« Nous venons d'apprendre. Sire, que les vingt mille 

I. Sœur de l'empereur d'Autriche et abbesse commendataire d'un 
monastère de Prague. 



APRÈS LE CONCLAVE. 383 

hommes de troupes du roi de Sardaigne ont prêté 
serment de fidélité à leur souverain ; qu'ils sont com- 
mandés par M. le duc d'Aoste, et qu'ils forment une 
division de larmée de M. le général Mêlas. On con- 
clut de cet arrangement, que l'intégrité des États du 
roi de Sardaigne lui sera rendue, et on se flatte qu'il 
en résultera un nouveau rapprochement entre les cours 
de Vienne et de Pétersbourg. 

€ Sa Sainteté gagne tous les cœurs, et justifie 
parfaitement renthousiasme,que son élection excite de 
tous les côtés. On lui rend les plus grands honneurs. 
En mon particulier, je suis confus de l'excès de ses 
bontés pour moi, et c'est un motif de plus de me réfu- 
gier bientôt à Montefiascone, où je ne pourrai faire 
envie à personne. 

« Mgr de Bayane, doyen de la Rote, retiré à Flo- 
rence, est du très petit nombre des prélats qui ne sont 
pas encore venus faire leur cour au pape. On murmure 
tout bas qu'il veut donner sa démission, ce qui causerait 
peut-être quelque embarras à Votre Majesté pour le 
remplacer convenablement. Je le verrai sans doute en 
passant par Florence, et je saurai avec certitude quels 
sont ses projets. La plus rigoureuse décence exige 
qu'un auditeur de Rote jouisse de dix mille livres de 
rente. Cette place ne mène à rien un Français à Rome, 
et le déc^nat cesse d'être cardinaliste sur la tête d'un 
étranger. 

« Le pape fera toutes les fonctions de la semaine- 
sainte. Nous restons auprès de lui pour lui faire cortège. 
Le vieux cardinal Giovanetti qui a la pierre et qui s'est 
dépêché, à l'issue du conclave, de retourner dans son 
archevêché de Bologne, y est malade, mourant et peut- 



384 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



être mort d'une fièvre inflammatoire causée par la 
fatigue du voyage, — Je suis, etc. » 

II. 

Le Fils aîné de l'Église n attendit pas l'arrivée des 
lettres que lui annonçait le cardinal, pour remplir son 
devoir de Roi-Très-Chrétien vis-à-vis du nouveau pape 
et aussi vis-à-vis de Maury. La lettre royale du 21 avril 
est vraiment belle : 

« Mon cousin, la lettre que le pape m'a écrite à son 
avènement au pontificat et la vôtre de même date, ne 
me sont point encore parvenues, ayant été confiées à 
Vienne à une personne qui est encore en chemin, mais 
révêque de Nancy m'en a accusé la réception et je vous 
ai reconnu dans la démarche de Sa Sainteté auprès 
de moi. L'incertitude de l'arrivée du personnage et 
l'empressement de répondre à la lettre, ne m'ont pas 
permis de l'attendre ; si, contre toute apparence, elle 
contenait quelque chose qui exigeât réponse je la ferais 
particulièrement. J'ai pensé en même temps qu'il était 
nécessaire queje fusse représentéauprès deSaSainteté, 
et qu'ayant suivi l'exemple de l'empereur de Russie 
dans la reconnaissance de mon titre, le souverain pon- 
tife ne ferait pas difficulté de le suivre également, en 
admettant mon ministre. D'après cela, sur qui mon 
choix pouvait-il mieux tomber que sur vous ? Le roi, 
mon frère, est mort sans avoir pu reconnaître le courage 
héroïque avec lequel vous avez défendu ses droits, je 
n'ai pas plus de puissance qu'il n'en avait, mais du 
moins je suis maître de ma confiance et je vous la 
donne. Je vous envoie donc des lettres de créance 



,<' 



APRÈS LE CONCLAVE. 385 

auprès de Sa Sainteté ' et une instruction ' pour les 
affaires du roi de France ; quant à celles du Roi-Très- 
Chrétien, j en ai fait lobjet d'une note particulière ^ 
dont j ai voulu prendre sur moi tout le soin et que je 
vous recommande, s'il est possible, plus spécialement 

I. Voici le texte de ces lettres de crédit : <L Très-Saint-Père. — Sensible 
à la lettre que Votre Sainteté nous a écrite de Venise pour nous annoncer 
son exaltation au Saint-Siège, nous applaudissons à ce choix qui avait 
été prévenu par tous les vœux. Dans les circonstances actuelles, c'est 
un sensible bienfait dont le Fils aîné de l'Église remercie très sincère- 
ment la divine Providence. Nous nous empressons de nommer pour notre 
ministre auprès de Votre Sainteté, notre très cher et bien-aimé cousin 
le cardinal Maury, évêque de Montefiascone, qui est connu d'elle, et qui 
est autant distingué par les qualités éminentes de son cœur et de son 
esprit, que par sa fidélité envers nous et son zèle pour notre service, avec 
pouvoir que nous lui donnons de parler et agir en notre nom. Nous prions 
Votre Sainteté de lui donner un accès facile auprès d'elle, de le recevoir 
avec bonté, d'avoir la même confiance en ce qu'il lui dira de notre part, 
que si nous lui parlions à elle-même, de peser dans sa sagesse, de 
prendre en considération, et d'accueillir favorablement les demandes 
qu'il fera par nos ordres à Votre Sainteté et de croire que, dans les instruc- 
tions qu'il recevra de nous, il n'y aura jamais rien qui soit contraire à 
ses droits spirituels et temporels, ni à la prospérité de ses États. Nous 
l'avons spécialement chargé d'exprimer à Votre Sainteté le sentiment de 
notre vénération pour sa personne sacrée et notre dévouement au Saint- 
Siège, et de lui donner l'assurance que nous appuierons de tout notre 
pouvoir son autorité spirituelle et légitime dans toute l'étendue de notre 
domination, lorsque Celui qui dispose des empires nous aura rétabli sur 
le trône de nos ancêtres. 

< Sur ce, nous prions le Dieu très bon et très grand de prolonger les 
jours de Votre Sainteté, de répandre sur elle ses grâces avec une prédi- 
lection particulière, de bénir les travaux qu'elle entreprendra pour sa 
gloire et le bien de son Église, et nous demandons à Votre Sainteté ses 
bénédictions avec la confiance qu'elles seront le gage de celles de la Pro- 
vidence et du retour de ses anciennes bontés. 

€ Donné au château de Mittau, sous notre signature et le contre- 
seing de notre ministre et secrétaire d'État le comte de Saint- Priest. 
Le 21 avril l'an de grâce 1800 et de notre règne le cinquième. — Votre 
dévoué fils, — Louis. — Le C^, de Saint-Priest, » 

2. Elle est fort importante pour l'histoire religieuse à cette date, et nous 
aurons à y revenir dans le plus prochain chapitre. 

3. Cette note est également très intéressante, en ce qu'elle donne la 
clé de toutes les négociations relatives au concordat. 

Correspondance inédite. aS 



306 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE SECOND. 



encore. J'aurais pu donner simplement à M. Tarche- 
vêque de Reims ma nomination pour la promotion 
des couronnes et je n'ai pas lieu de craindre qu'elle eût 
été refusée ; mais, outre les raisons très véritables 
déduites dans ma note, j'en ai une particulière et se- 
crète que j'ai même réservée pour cette lettre. Le pape 
est, à ce qu'il parait, de la maison de Clermont-Ton- 
nerre, et je craindrais que, par zèle pour son nom, il ne 
donnât le chapeau à M.I'évêque de Châlons-sur-Marne, 
croyant peut-être m'obliger en conférant cette dignité 
à un prélat, pair en France, membre du côté droit et 
émigré. Mais si la conduite politique de M. l'évêque de 
Châlons a été celle d'un sujet fidèle, il s'en faut beau- 
coup qu'elle ait été, à mon égard, celle d'un sujet res- 
pectueux, vous n'ignorez pas sans doute à quel point 
j'ai eu à m'en plaindre. Or, en demandant dès ce 
moment le chapeau pour M. l'archevêque de Reims, 
dont Tâge et les vertus méritent assurément cet hon- 
neur, j'empêche l'autre de l'avoir, car il me semble im- 
possible que Sa Sainteté commence par me donner le 
désagrément de le lui conférer, en le refusant à celui 
pour qui je le demande, ni qu'elle fasse d'emblée deux 
cardinaux français. Si cependant le népotisme se fai- 
sait sentir, ou que vous en eussiez seulement le soup- 
çon, je vous charge d'éclairer Pie VII sur la conduite 
de son parent, afin d'empêcher une nomination qui ne 
serait pas moins désagréable au clergé de mon royaume 
qu'à moi-même. Je finis en vous renouvelant les assu- 
rances de ma juste et parfaite confiance, dont je me 
trouve heureux de pouvoir vous donner une preuve 
publique. Sur quoi, je prie Dieu qu'il vous ait, mon 
cousin, en sa sainte et digne garde. — Louis. » 



APRÈS LE CONCLAVE. 387 

Enfin, Tauguste exilé reçut les lettres retardées par 
la difficulté des communications et il écrit de nouveau 
au cardinal, à la date du 30 avril 1800 : 

« Mon cousin, j'ai reçu vos lettres des 8, 14, 22 et 
29 mars. Je n'en avais pas besoin pour me réjouir de 
Texaltation de Pie VII, mais elles n'ont pu qu'ajouter 
à la satisfaction que j'en ressentais. Je regarde les bien- 
faits de Sa Sainteté pour vous et les vôtres, comme 
m'étant personnels, et je souhaite que vous me donniez 
bientôt le signal de faire la démarche.que vous m'indi- 
quez. Je ne suis pas surpris de votre attendrissement 
en entendant le sublime discours du Saint- Père, je n'ai 
pu retenir mes larmes en le lisant C'est ainsi que saint 
Paul demandait à Dieu d'être anathème pour tous 
les fidèles ; la divine Providence saura gré au chef de 
l'Église de son dévouement, mais j'ose espérer qu'elle 
ne l'acceptera pas. 

« J'ai reçu aussi la lettre de Sa Sainteté et je m'em- 
presse d'y répondre ; l'occasion dont je profite me 
pressant beaucoup, je vous envoie cette lettre raturée, 
mais vous connaissez trop mes sentiments pour que 
nous en soyons aux compliments. 

« Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, 
en sa sainte et digne garde. — Louis. » 



Livre troisième. 



Sous le Consulat. 



CHAPITRE PREMIER. 
Premières ouvertures du Concordat. 

Sommaire. — Note du roi et instructions données au successeur 
de Bernis. — Comment Pie VII accueillit les premiers messages de 
Louis XVIII et compte-rendu que fait Maury de ses premières au- 
diences d'ambassadeur du roi près le Saint-Siège. — Curieux détails 
sur les premières ouvertures du Premier Consul relatives au rétablisse- 
ment du culte en France. — L'appréciation qu'en fait Maury. — Louis 
XVIII sollicite de Pie VII la sécularisation de l'ordre de Saint-Jean de 
Malte et le titre de Grand-Maître pour l'empereur Paul. — Maury 
nommé protecteur des Églises de France et de Corse. — Conditions 
que le pape met à la sécularisation de l'ordre de Malte. — Nouvelles 
de Rome au mois d'août 1800. — Maury projette de s'établir au Palais de 
l'Académie de France, que les Napolitains lui contestent à Rome. — Les 
missions du Levant recommandées à Maury. 



I. 

POUR bien saisir le sens et la portée des négo- 
ciations du cardinal pendant le consulat de Bona- 
parte, il nous faut connaître d abord les termes mêmes 
de la mission dont le chargea Louis XVI II, au lende- 
main de rélection du nouveau pape. Ils nous révèlent, 
avec les difficultés du moment et le véritable état des 
choses en France à la veille du Concordat, le point de 
vue où se place le royal exilé de Mittau et celui où 
Maury dut se placer aussi, pour obéir à son mandat. 

Voici d abord la Note pour M. le cardinal Maury, 
qui accompagnait les lettres de créance, dont il a été 
parlé à la fin du chapitre précédent. La note est signée 
Louis et datée de Mittau, le 21 avril 1800. 



392 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

« La mission que je confie à M. le cardinal Maury 
n'est pas en ce moment très importante du côté de la 
politique générale, mais elle Test infiniment du côté de 
la Religion. Il faut saisir loccasion qui se présente 
enfin de réparer les maux qu'a faits à TÉglise Galli- 
cane la longue séparation qui a existé entre le Souve- 
rain-Pontife et le Roi-Très-Chrétien. Je ne me fais pas 
illusion et je sais fort bien que le clergé du second 
ordre, aussi illustre que celui du premier, par son géné- 
reux dévouement à la foi de Jésus-Christ, par ses 
sacrifices, par sa constance au milieu de malheurs 
inouïs, n'a cependant pas été entièrement exempt de 
cet esprit d'indépendance qui s'est glissé partout et 
qu'il y a, dans ce corps si respectable, une tendance 
véritablement effrayante vers le presbytérianisme. 

« On peut assigner différentes causes à ce mal : 
i® La vacance d'un nombre prodigieux de sièges, 
2° l'absence des évêques vivants, 3^ le schisme occa- 
sionné parmi le clergé fidèle, par les diverses opi- 
nions, qui se sont établies même parmi les évêques au 
sujet des serments exigés par les révolutionnaires. 

« La première de ces causes était irrémédiable sous 
le dernier pontificat ; Pie VI, d'ailleurs si vénérable 
par toutes ses qualités et que vraisemblablement l'É- 
glise honorera un jour comme un martyr, avait cepen- 
dant eu la faiblesse de ne pas reconnaître le titre des 
successeurs de Louis XVI. Dès lors, le concordat deve- 
nait sans effet et il était impossible de pourvoir aux 
év^chés vacants. Je n'aurais même pu me dispenser» 
soit comme régent, soit comme roi, de m'opposer à 
l'exercice des fonctions épiscopales par ceux que le 
pape aurait cru pouvoir nommer proprto jure. lien est 



CHAP. I«r. — PRLM. OUVERrURES DU CONCORDAT. 393 

résulté non pas un manque total d administration, — 
puîsqu^îl y a des grands-vicaires, nommés les uns par 
le chapitre de la cathédrale, les autres par le métropo- 
litain, d'autres enfin par le Saint-Siège, — mais de vi- 
gueur dans l'administration. Ces grands-vicaires, quoi- 
que revêtus de l'autorité, ne peuvent avoir le poids 
nécessaire pour contenir et diriger le clergé du diocèse, 
surtout dans un temps de troubles et de divergences 
d'opinions. La Providence semble avoir voulu y remé- 
dier par l'exaltation de Pie VII, qui, n'imitant de son 
prédécesseur que les vertus, n'a pas craint de signaler 
le commencement de son pontificat, par la reconnais- 
sance du Fils aîné de l'Église. Je charge donc M. le 
cardinal Maury de proposer à Sa Sainteté l'exécution 
du concordat, pour l'époque à laquelle il sera convenu 
entre Elle et moi de lui donner son efîfet. Il est bon 
d'établir ce préalable, parce que, d'un moment à l'au- 
tre, il peut devenir très urgent que je propose à Sa 
Sainteté des sujets pour quelques sièges qu'il serait 
plus nécessaire de remplir que d'autres. 

4[ Il est plus difficile de remédier à la seconde cause, 
impossibilité d'ordonner aux évéques de courir au 
martyre qui serait l'effet le plus probable de leur ren- 
trée dans leurs diocèses, difficulté de leur trouver des 
asiles à portée de ces mêmes diocèses, inhumanité de 
leur faire quitter ceux où ils ont trouvé vicium et ves- 
titum^ sans leur en procurer d'autres. Leur dispersion 
est encore un très grand mal, en ce que, ne pouvant 
facilement communiquer entre eux, leur conduite ne 
peut plus retracer cette uniformité de principes et 
d'action que les fréquentes assemblées du clergé en- 
tretenaient, à la grande édification des fidèles, dans ce 



394 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

corps si respectable. J'avais essayé d'y remédier en 
proposant à tous les évêques de France, d'après le 
conseil qui m'avait été donné par quelques-uns d'entre 
eux, de me désigner six de leurs collègues, parmi les- 
quels j'en choisirais trois, qui se tiendraient toujours le 
plus à portée possible de moi et auxquels tout le 
corps épiscopal accorderait sa confiance pour régler 
les cas difficiles et rendre la marche du clergé toujours 
uniforme. Cette mesure n'a point eu le succès que 
j'en espérais, tous les évêques se sont à la vérité em- 
pressés de me témoigner leur déférence en m'envoyant 
leurs listes, mais en même temps ils ont pour la plu- 
part déclaré qu'ils ne renonceraient point à leur indé- 
pendance, ni au droit de gouverner leur église, chacun 
selon ses lumières. Le second inconvénient rentre 
tellement dans le troisième, que je ne puis m'empêcher 
de parler de tous deux à la fois. 

« A la suite du schisme sur lequel Pie VI avait 
prononcé, il s'en est introduit un second, qui peut 
avoir les suites les plus funestes. Le dernier a été 
occasionné par la variété des opinions qui eurent dans 
le temps etqui ont encore lieu surles différents serments 
et actes de soumission exigés par les usurpateurs de 
l'autorité en France. Les deux partis, au lieu d'atten- 
dre avec respect la décision de leurs supérieurs, se 
sont arrogé le droit de se décider eux-mêmes. La 
portion surtout restée incontestablement la plus pure, 
y a mis une animosité qui fait également tort à ses 
vertus et à ses lumières, car, non contents de con- 
damner sans ménagement ceux qui, par erreur ou par 
faiblesse, avaient cru pouvoir transiger avec la républi- 
que, ils se sont séparés d'eux dans plusieurs diocèses 



CHAP. I«f. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 395 

et ont porté les fidèles à en faire de même, ce quî est 
également éloigné de la saine politique et du véritable 
esprit de la religion. On sait combien saint Martin 
se reprocha sa trop grande rigueur envers les priscil- 
lianistes. La question est par elle-même excessivement 
délicate, et j'en juge par ce que j'éprouve au-dedans 
de moi.Roi, je ne puis consentir à délier mes sujets de 
la fidélité qu'ils me doivent ; père de mes peuples, je 
ne puis supporter l'idée qu'ils soient privés des instruc- 
tions, des secours et des consolations de la religion. Je 
ne parle pas ici du serment de haine à la Royauté, il a 
été déjà proscrit par Pie VI, mais des actes de soumis- 
sion plus mitigés que l'on exige aujourd'hui. Je puis 
bien non seulement fermer les yeux à cet égard, mais 
même engager sous main les ecclésiastiques aies faire, 
vu les services que cette condescendance apparente peut 
les mettre en état de rendre à la religion et à l'état ; 
mais il est fort différent de tolérer secrètement, ou 
d'autoriser publiquement. Il est néanmoins urgent 
que Sa Sainteté fasse cesser le scandale qui existe et 
prévienne le schisme naissant, en s'expliquant sur ces 
différents serments et actes de soumission, ou, ce qui 
pourrait être plus assorti aux circonstances, en traçant 
aux évêques et à tous les ecclésiastiques en général, 
la route qu'ils devront suivre à l'avenir, d'une ma- 
nière qui concilie mes droits, avec le besoin que le 
peuple français et la monarchie elle-même ont des 
pasteurs légitimes. C'est cette décision importante que 
je charge M. le cardinal Maury de solliciter et de 
presser vivement. Je désire surtout qu'avant de la 
prononcer. Sa Sainteté daigne consulter d'abord M. 
le cardinal Maury, ensuite les prélats les plus dis- 



396 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



tingués de mon royaume par leurs principes et leurs 
lumières, tels que M. larchevêque de Reims» et MM. 
les évêques de Clermont, de Boulogne, etc. Lorsque 
le Saint-Siège aura prononcé, il y a tout lieu d'espérer 
que le schisme cessera, ainsi que le mal de la dispersion 
des évêques, chacun n'aura plus alors qu à marcher 
dans la voie tracée par le chef de TÉglise. Restera 
encore le mal de leur éloignement, mais, avant de rien 
prescrire à cet égard à M. le cardinal Maury, il est 
nécessaire que je sache jusqu a quel point Sa Sainteté 
croira pouvoir leur procurer des asiles dans les pays 
catholiques les plus à portée de leurs diocèses et des 
dédommagements de ce qu'ils abandonneraient ailleurs; 
je me borne donc pour le moment à charger M. le 
cardinal Maury de prendre des informations sur ces 
points. 

<L J'aurai dans la suite d'autres instructions à lui 
donner sur d'autres points qui sont aussi très impor- 
tants, mais qui sont moins pressants à traiter. Par 
exemple, il faudra des bulles qui dérogent à la règle, 
regularia regularibus, afin que les évêques, qui man- 
queront de prêtres séculiers pour remplir les cures, 
puissent trouver une ressource dans les religieux qu'ils 
jugeront dignes de leur confiance. Il en faudra aussi 
pour suspendre pendant quelque temps la prévention 
et les réserves, même le droit de patronage, afin que 
les évêques, ayant le choix libre des curés de leurs 
diocèses, ne. soient pas exposés à voir la prévention et 
les réserves attribuer les cures à des pasteurs incapa- 
bles ou indignes qu'ils ne pourraient écarter que par 
le refus du visa qu'il est toujours pénible et quelquefois 
dangereux de refuser. Mais ce sont là des objets qui 



CHAP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 397 



peuvent se retarder jusqu'au moment de la restaura- 
tion et dont je m occuperai à loisir. 

« Enfin, il est une dernière chose à laquelle je tiens 
beaucoup, mais dont M. le cardinal Maury ne fera 
cependant la demande formelle, qu'après s'être à peu 
près assuré du succès. Ce serait que Sa Sainteté voulût 
bien, proprio motUy accorder tout de suite un chapeau 
de cardinal à M. l'archevêque de Reims. Ce prélat 
réunît toutes les qualités qu'on peut désirer pour être 
revêtu de cette éminente dignité, naissance illustre, 
conduite irréprochable, piété, savoir, dignité dans 
l'Église, dignité dans l'État. Une grâce de cette espèce 
prouverait que le pape sait honorer la conduite du 
clergé gallican et produirait le meilleur effet. En mon 
particulier, je serais véritablement heureux de la pro- 
curera M. l'archevêque de Reims que j'estime autant 
que je l'aime et de consoler une maison illustre, pour 
laquelle mon grand-père et mon père ont toujours eu 
tant d'amitié, de l'opprobre que la conduite d'un de 
ses membres répand sur elle \ » 

A cette note étaient jointes les instructions données 
par U roi à M, le cardinal Maury, Il importe de les 
lire avec quelque attention, pour avoir la clé des né- 
gociations qui suivirent : 

« Le roi, en recevant la lettre du souverain pontife 
Pie VII, nouvellement élu, pour notifier à Sa Majesté 
son exaltation au trône pontifical,s'empresse d'y répon- 

I. II s'agit de Mgr Angélique-Alexandre de Talleyrand-Périgord, 
chassé de son siège archiépiscopal de Reims par l'intrusion de Nicolas 
Diot, curé de Vendresse dans les Ardennes; il était cousin de Pévêque 
apostat d' Autun. 



398 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



dre par la lettre ci-jointe, conforme autant qu'on la 
pu sans protocole à l'usage des rois ses prédécesseurs. 
Comme les archives existent encore probablement à 
Rome, s'il y avait quelque important changement à y 
faire, Sa Majesté s'y prêterait sans difficulté. Ce qui est 
certain, c'est qu'elle est écrite dans un esprit d'attache- 
ment sincère au Saint-Siège et au respectable chef de 
l'Église catholique, apostolique et romaine, à laquelle le 
roi adhère de cœur et d'âme. Sa Majesté ne croit pou- 
voir en donner une preuve plus évidente qu'en désirant 
instituer auprès de Sa Sainteté un ministre qui soit le 
constant interprète de ses sentiments. Le roi saisit 
l'occasion qui se présente de la remise de sa lettre pour 
en charger M. le cardinal Maury et l'accrédite auprès 
de Sa Sainteté dans les mêmes fonctions que remplis- 
sait feu M. le cardinal de Bernis. 

« Le talent et Ténergie avec lesquels M. le cardinal 
Maury a défendu la religion et l'État, lui ont acquis 
trop de célébrité pour qu'il soit nécessaire de motiver 
la juste confiance que Sa Majesté lui accorde. Elle ne 
doute pas que cette confiance ne soit pleinement justi- 
fiée par ses services ultérieurs, et elle ouvre avec 
satisfaction cette nouvelle carrière à son zèle et à son 
activité. 

« Il serait difficile de tracer à M. le cardinal Maury 
une instruction politique relative au service de Sa Ma- 
jesté. L'état où le nouveau pape trouve le Saint-Siège, 
ne lui permet pas, comme souverain, un développement 
de forces militaires en faveur de la bonne cause, tel 
qu'il eût été convenable de le faire pendant le dernier 
Pontificat. Mais il restera toujours à Sa Sainteté le 
moyen d'appeler au secours de la religion et des bons 



CHAP. I^r. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 399 

principes les souverains et les peuples, et de ne jamais 
se prêter à aucune conciliation avec le gouvernement 
monstrueux qui désole la France depuis dix ans sous 
tant de formes différentes, et qui ne peut subsister sans 
la ruine absolue de la religion et de la tranquillité 
publique en Europe. Pie VI a assez fait la cruelle et 
publique expérience du peu de bonne foi qu'on trouve 
en ces hommes pervers, pour qu il ne soit pas néces- 
saire de rappeler les faits au pape régnant. M. le car- 
dinal Maury aura la tâche facile de démontrer à Sa 
Sainteté qu'il n'y a de salut qu'à renverser cette secte 
révolutionnaire, et qu'il faut s'y résoudre, ou à périr 
soi-même sous les débris de l'autel et du trône. 

« Malgré l'évidence de cette assertion, Sa Majesté 
ne sent pas moins la position délicate où se trouve Sa 
Sainteté relativement aux Français fidèles à leur Dieu 
et à leur roi, mais opprimés en France sous le joug de 
la tyrannie et embarrassés à accomplir leurs devoirs de 
chrétiens. Sa Majesté confie à M. le cardinal Maury, 
dans la note ci-jointe de sa main, ses propres pensées 
sur cette matière. Il la prendra pour guide dans les 
occasions qui se présenteront d'en traiter avec Sa 
Sainteté ou ses ministres. Le roi regarde comme une 
preuve signalée de la bonté divine pour sa personne 
et son malheureux royaume, qu'elle ait mis sur le trône 
pontifical un pape si distingué par ses moyens et sa 
piété, lequel appartient par son origine à la France et à 
sa noblesse la plus illustre. C'est à entretenir les senti- 
ments que développe Sa Sainteté dans sa lettre à Sa 
Majesté que M. le cardinal Maury emploiera tous ses 
soins. Il lui est aisé d'apercevoir combien il est impor- 
tant que le Fils aîné de l'Église trouve en son chef un 



400 MÉMOIRES DE MAURV. — LIVRE TROISIÈME. 

Père et un appui, surtout dans Tétat d'infortune où il a 
plu à la divine Providence de plonger Sa Majesté de- 
puis son avènement au trône de France. 

4L II existait à Rome des établissements fondés par 
la munificence des rois, ancêtres et prédécesseurs de Sa 
Majesté, sôit comme monuments de leur piété, soit rela- 
tifs aux progrès des arts et des sciences. On ignore ce 
que les révoltés en ont fait,pendantqu ils étaient maîtres 
de Rome. Le roi prescrit à M. le cardinal Maury de 
les réclamer en son nom, et de les rétablir selon leur 
institution autant que les circonstances pourront le per- 
mettre, en sorte toutefois que les revenus locaux suf- 
fisent à leur entretien journalier, et même à réparer 
les dégradations qui n'auront pas manqué d'avoir lieu 
pendant le laps de temps qui s*est écoulé depuis l'oc- 
cupation de Rome par larmée française. 

«Le roi fait remettre à M. le cardinal Maury un chiffre 
pour correspondre avec Sa Majesté ou ses ministres, 
lorsque le bien de ses affaires l'exigera. Il doit songer 
que, ses correspondances devant passer par les États 
de la Maison d'Autriche et au moins par l'Allemagne, 
il ne peut mettre trop d'attention à ne rien écrire en 
clair dont cette cour très exacte à l'interception puisse 
faire un mauvais usage ; la situation du roi, l'obligeant 
d'ailleurs à ménager toutes les puissances, exige de la 
part de ses serviteurs la plus grande vigilance à cet 
égard. 

« Le roi, en approuvant et signant les présentes 
instructions sommaires, fait assurer M. le cardinal de 
sa haute bienveillance et de sa confiance en son zèle 
et ses lumières. Sa Majesté lui fera parvenir succes- 
sivement de nouveaux ordres à mesure que les circon- 



CHAP. l^^. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 40I 

Stances l'exigeront. — A Mittau, le 21 avril 1800. — 
Signé : Louis. — Par le roi, le O* de Saint-Priest. » 

II. 

Lorsque Maury fut en possession de cette note et 
des instructions qui l'accompagnaient, il s'empressa de 
répondre à l'envoi par la lettre suivante datée du 
12 juillet 1800, de Rome où il avait suivi Pie VII \ 

I. Pendant les derniers jours qu'il passa à Venise, il eut l'honneur de 
présenter au Pape le duc de Berry, le prince de Condé et le jeune duc 
d'Enghien, dernier rejeton du grand Condé,qui devait périr si tristement 
dans les fossés de Vincennes. Nous avons retrouvé, dans les papiers du 
cardinal, la lettre par laquelle le prince de Condé annonce à Maury 
qu'il va se rendre à l'audience du nouveau pape. <i A Pordermoni, ce 
12 mai 1800. — Monsieur, je ne saurais exprimer à Votre Éminence, à 
quel point je suis sensible à la lettre que je reçois d'elle, ainsi qu'à tous 
les soins qu'Elle a bien voulu prendre pour la bonne réception qui m'est 
préparée ; je croirais manquer à Sa Sainteté, si je ne me rendais pas 
avec empressement à l'audience qu'elle veut bien m'accorder pour de- 
main, 1 1 heures du matin ; en conséquence, je vais partir pouf aller cou- 
cher à Mestri, et je serai demain à Venise vers 9 heures du matin, dans 
le logement que le G*' Ducayla m'aura fait préparer ; leduc d'Enghien 
sera avec moi ; je me fais le plus grand plaisir de présenter mon respec- 
tueux hommage au chef de cette religion sainte, si cruellement outragée 
et sans laquelle il ne peut y avoir en France, ni salut, ni monarchie ; je 
ne me dissimule point combien peu je mérite toutes les expressions 
beaucoup trop flatteuses de la lettre de Votre Éminence,mais si j'ai quel- 
ques droits à son intérêt, c'est par ma juste admiration pour son courage, 
son éloquence et ses principes; quel que soit le sort qui nous attende, je 
prie Votre Éminence d'être bien sûre, que, dans tous les temps et dans 
tous les lieux, je serai pénétré des sentiments les plus vrais de parfaite 
estime, d'amitié tendre et de considération distinguée, avec lesquels je 
suis. Monsieur, de Votre Éminence, très affectionné serviteur. — Louis- 
Joseph DE Bourbon. > 1 

« Le séjour de Maury à Venise, dit ici M. Poujoulat (pp, cit.^ p. 246), 
nous rappelle un piquant morceau du comte de Maistre dans ses Lettres 
et opuscules. L'auteur des ConsiiUrations sur la France^ tombé dans une 
pénible vie et réduit à des ressources précaires, passa l'hiver de 1799 à 
Venise, où les émigrés français se rencontraient en foule, où Maury 
était l'objet de l'empressement universel. ^Ala première visite que je lui 
fi^, dit M. de Maistre, il me parla avec intérêt de ma position embarras- 
sante, et toujours avec le ton d'un homme qui pouvait la faire cesser, 

CorreMpondance inédite. a6 



402 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



« Sire, j'ai reçu avec reconnaissance, et j'ai lu avec 
admiration le paquet ' qui m'avait été adressé par 

En vain je lui témoignai beaucoup d'incrédulité sur le bonheur dont il 
me flattait: Nous arrangerons cela;m^ dit-il. Peu de jours après, je le vis 
chez la baronne de Juliana, Française émigrée, qui avait une assemblée 
chez elle. Il me tira à part dans une embrasure de fenêtre ; je crus qu'il 
voulait me communiquer quelque chose qu'il avait imaginé pour me 
tirer de l'abîme où je suis tombé. Il sortit de sa poche trois ppmmes 
qu'on venait de lui donner et dont il me fit présent pour mes enfants. 

< Après avoir vu ma femme et mes enfants, il en fit un éloge si exces- 
sif qu'il m'embarrassa. Je n^ estime jamais à demi, me dit-il un jour, en 
parlant de moi, je ne comprends pas cependant pourquoi l'estime ne 
serait pas graduée comme le mérite. 

« Le i6 février (j'ai retenu cette date), il vint me voir et passa une 
grande partie de la matinée avec moi. Le soir, je le revis encore ; nous 
parlâmes longuement sur différents sujets qu'il rasa à tire d'aile ; j'ai 
retenu plusieurs de ses idées. Les voici mot à mot : » et M. de Maistre 
reproduit avec une fidélité inexorable cette conversation dé Maury, dé- 
cousue, étourdie et tranchante, sur « l'académie fcançaise et l'académie 
des sciences »,sur « les langues >, sur « les Anglais » et« les Français >>, 
les « bibliothèques > et i les livres ». On comprend que cette manière de 
parler et de juger ait surpris et dérouté M. de Maistre ; l'idée qu'il s'était 
faite du célèbre orateur de la Constituante se trouvait soumise à une 
rude épreuve ; mais, quand on connaît Maury,'il faut bien convenir qu'il 
était supérieur à cette conversation de 1799. Maury portait un grand 
talent dans une nature grossière ; les salons de Paris et le commerce 
des gens de lettres l'avaient façonné sans toutefois lui donner jamais 
une parfaite mesure ni la délicatesse de l'esprit ; arrivé en Italie dans 
tout l'éclat de son nom, il n'avait qu'à se montrer pour recueillir des 
hommages ; l'admiration guettait toutes ses paroles ; on l'écoutait, et il 
n'écoutait personne ; il avait beaucoup à dire, on ne se lassait pas de 
l'entendre, et ses conversations depuis son départ de Paris n'étaient plus 
guère qu'un monologue ; ses défauts primitifs, que plus rien ne combat- 
tait et ne retenait, trouvèrent le champ libre. Lorsque M. de Maistre vit 
Maury, les huit ans passés hors de France avaient rendu au cardinal ces 
allures libres et originales qui mettaient tout en dehors et ne prenaient 
pas la peine de se régler. Quant à l'histoire des trois pommes, est-ce 
un trait qu'on doive ajouter à la comédie àtVAv:iref Nous ne le pensons 
pas. Il y avait, au fond de Maury, malgré les ardeurs et l'orgueil brutal 
de sa nature, quelque chose de profondément simple ; il donna les trois 
pommes par un mouvement de bonté familière qui sentait beaucoup plus 
Valréas que l'habitude du monde, et c'est surtout le laisser-aller du bon- 
homme qui domine dans cette anecdote. » Nous avons déjà répondu 
ailleurs à l'accusation d'avarice. 

I. Ce paquet fut transmis au cardinal par l'entremise du prince de 



CHAP. I^f. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 403 

Votre Majesté le 21 du mois d'avril dernier. Il n'est 
aucun homme d'État de ma connaissance, qui ne s'ho- 
norât d'en être l'auteur. C'est tout ce que je me permets 
d'en dire, de peur de me rendre suspect d'adulation, 
en exprimant la moitié de ce que j'en pense. Le négo- 
ciant, auquel j'ai présenté la lettre de change tirée à 
mon profit,ra acceptée avec beaucoup d'empressement. 
Nous sommes convenus ensemble que je devais la re- 
tenir dans mon portefeuille, au lieu de la faire courir 
sur la place. Les circonstances ne lui permettent sûre- 
ment pas de compromettre son crédit et de s'exposer 
à subir la loi des faux créanciers qui pourraient se 
mêler de ses affaires. Le tireur n'en sera pas payé moins 
exactement ; mais il est prudent de donner du temps 
à une maison de commerce qui lui est entièrement dé- 
vouée. 

« Le bien du service de Votre Majesté exigeait 
qu Elle eût la bonté de faire expédier un brevet de 



Condé. L'entremetteur l'accompagna de la lettre d'envoi suivante : « A 
Pordennone, ce i6 mai 1800. — Je reçois dans le moment, mon cher 
cardinal, ce paquet du roi, avec injonction de vous le faire remettre en 
main propre ; je crains bien que vous ne soyez déjà parti,mais mon cour- 
rier a ordre de courir après vous, jusqu'à ce qu'il vous ait joint. Le roi 
m'envoie M. le duc d'Angoulême, déjà parti de Mittau, et que j'attends 
à tout moment. Sa Majesté n'entre avec moi dans aucune explication à 
son égard ; s'il en est question dans votre paquet, vous me ferez plaisir 
de m'en faire part. L'arrivée de ce jeune prince ici nous en fait beaucoup. 
Cela paraît prouver qu'on va nous approcher de la France, avec quel- 
que espoir pour la cause du roi. Je ne sais encore rien de nouveau sur 
notre sort (ce qui est aussi ennuyeux qu'extraordinaire) et je n'ai plus 
qu'à vous renouveler,mon cher cardinal, tous mes remerciements de vos 
attentions recherchées, de vos soins obligeants, du véritable intérêt que 
vous m'avez témoigné. Ma sensible reconnaissance vous est un sûr garant 
du tendre attachement et de la sincère amitié que vous m'avez inspirés 
pour la vie. — Louis Joseph de Bourbon. 

« Ci jointe une lettre pour M. le duc de Berry, qu'on me mande de 
Mittau, qui peut aller par la poste .> 



404 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

protecteur des Eglises de France. Ce titre, qui na rien 
de commun à Rome avec la diplomatie, autorise la 
même activité à tout ce qui peut l'intéresser, et don- 
nerait plus de poids aux demandes, journalières, qu'a- 
dressent ici lesévêquesde France. Les établissements 
français de Rome et de Lorette sont d'ailleurs soumis 
de plein droit à la juridiction du Cardinal Protecteur ; 
de sorte que cet expédient,qui paraît purement spirituel, 
serait un supplément provisoire des facultés diplomati- 
ques, dont l'exercice exige trop d'appareil. J'en fais 
l'expérience en sollicitant dans ce moment, pour les 
évêques français émigrés,la permission d'ordonner leurs 
diocésains sans aucun titre clérical, dans l'intervalle de 
trois jours, et dans leur chapelle privée, sans la permis- 
sion de l'ordinaire des lieux, où ils ont fixé leur domicile. 
Je sens tous les jours combien ce caractère imposant 
donnerait de poids pour influer sur la décision de la 
question du serment, dont on commence à s'occuper 
sérieusement. La très grande majorité des évêques 
français rejette la nouvelle formule qu'on propose. M. 
l'évêque de Langres ' envoie ici de longs plaidoyers 
en faveur de l'opinion contraire, et il a pour adhérents 
les prélats d'Auch % de Toulouse ^ et de Luçon ♦. 
M. l'évêque d'Uzès^ vient de m'adresser de Londres, 



1. César-Guillaume de la Luzerne, réfugié en Allemagne. Il était né à 
Paris en 1738, fut sacré le 30 septembre 1770. Plus tard cardinal. 

2. Louis-Apollinaire de la Tour du Pin-Montauban, né à Paris le 13 
janvier 1724, sacré premier évêque de Nancy le 25 juin 1778. 

3. François de Fontanges, réfugié en Espagne, né le 8 mars 1744, sacré 
évêque de Nancy le 17 août 1783. 

4. Marie-Charles- Isidore de Mercy, né au château de Maubec, le 3 fé- 
vrier 1736, sacré le 18 février 1776. Il était réfugié en Allemagne. 

5. Henri-Benoît-Jules de Béthisy, né au château de Mézières, en Pi- 
cardie, le 28 juillet 1744, sacré le 16 janvier 1780. 



CHAP. !«''. — PREM. OUVERTURKS DU CONCORDAT. 4OS 



au nom des évêques réfugiés en Angleterre, un mé- 
moire contre le serment. Ses raisons ou plutôt ses consi- 
dérations paraissent extrêmement légères. 

« Les véritables motifs du refus doivent être que ce 
serment est contraire à un autre serment antérieur de 
fidélité qui nous lie au roi, et dont aucune puissance 
ne nous a jamais affranchis ; que la nouvelle constitu- 
tion consacre les plus énormes injustices, en sanction- 
nant la spoliation de l'Église et la confiscation des 
biens des émigrés ; qu une pareille complicité ne peut 
être ni sincère, ni autorisée par la saine morale ; que, 
loin de révoquer enfin les lois anciennes les plus révol- 
tantes, telles que le divorce, le mariage des prêtres, 
Tabolition des vœux religieux, la défense de corres- 
pondre avec les évêques légitimes et le souverain pon- 
tife lui-même pour en obtenir des dispenses, elle en 
perpétue la monstrueuse exécution. Il est très vrai 
quela décision dé cette question est extrêmement diffi- 
cile ; mais, si nous ne pouvons en^obtenir une favorable 
à nos vœux, il me semble que nous devons faire tous 
nos efforts pour empêcher un jugement formel, afin 
de capituler, en désespoir de cause, par une simple 
tolérance qui devient le parti de la sagesse toutes les 
fois qu on ne peut ni autoriser ni défendre ce qui est en 
question. 

«J'ai sondé, Sire, le terrain relativement à M. l'évê- 
que de Châlons '. Le pape, qui se croit d'origine 



I. Anne-Antoine-Jules de Clermont-Tonnerre, né à Paris, le r' jan- 
vier 1749, sacré le 14 avril 1782. Il ne fut cardinal qu'en 1822. On a 
dit de lui qu'il était < le moins gallican » des évêques français, 
ses contemporains. En 1823, le Conseil d'État supprima, sous prétexte 
d'abus, un mandement du cardinal de Clermont-Tonnerre ; qui, l'année 
suivante, protesta publiquement contre une circulaire ministérielle exi- 



406 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

française, mais qui n'a aucune notion sur sa famille au- 
delà du treizième siècle, ne montre pas la moindre 
tentation de vanité d'appartenir aux Clermont-Ton- 
nerre. Il a écouté avec surprise tout ce que je lui ai dit 
sur le compte de ce prélat au nom de Votre Majeâté, et 
il m'a ordonné de lui écrire qu'il n'avait jamais eu une 
pareille idée, et qu'il ne ferait jamais cardinal aucun 
évêque français sans l'agrément, ou plutôt sans la sol- 
licitation formelle du roi. La crainte du népotisme la 
fait rire. Il n'y a rien à redouter à cet égard. Je con- 
naissais à fond le sujet ; mais j'ignorais qu'il eût des 
torts envers Votre Majesté. 

« La demande formelle que j'ai faite en faveur de 
M. l'archevêque de Reims a été parfaitement accueillie. 
La pape a lu avec intérêt cet article de la lettre de 
Votre Majesté. Il en a infiniment approuvé les motifs, 
et il a écouté avec attendrissement tout ce que je lui ai 
dit de ce sage et respectable prélat qui a eu la gloire 
d'échapper à tous les dangers d'une grande naissance, 
d'une grande jeunesse et d'une grande dignité. Il m'a 
ordonné d'écrire à Votre Majesté que cette demande 
lui était agréable, et qu'il la prendrait volontiers en 
considération ; qu'il disposerait avec joie de plus d'un 
chapeau niotti proprio en faveur du clergé de France; 
que le moment présent ne lui semblait pas favorable 
pour finir cette affaire; qu'il fallait qu'un cardinal eût un 



géant des professeurs des séminaires l'adhésion à la déclaration de 
1682. En 1828 il s'opposa aux ordonnances excluant les jésuites des 
petits séminaires et soumettant ceux-ci à l'université. Pressé par le 
ministre de se soumettre à cette mesure, il répondit : < La devise de 
ma famille qui lui a été donnée en 11 20 par Calliste II est celle-ci : 
Etiamsi omiies^ ego non. C'est aussi celle de ma conscience. > Et il 
ferma son séminaire. 



CHAP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 407 

revenu suffisant pour vivre ; qu en réduisant les frais 
de la nomination au plus absolu nécessaire, il en résul- 
terait, pour un moine même, une dépense de trente 
mille livres au moins ; que les affaires pouvaient chan- 
ger de face dans quelques mois ; qu'il le désirait ardem- 
ment ; qu il ne s'occuperait pas d'une promotion avant 
le mois de novembre prochain, et que, dans le cas où 
les obstacles des circonstances ne seraient pas encore 
levés, alors il nommerait in petto le protégé de Votre 
Majesté pour lui donner la satisfaction qu'Elle désire. 

« D'après ce fidèle récit, j'attendrai les ordres ulté- 
rieurs de Votre Majesté et je cultiverai les heureuses 
dispositions que je lui annonce. Je n'en dirai pas un ' 
mot à M. l'archevêque de Reims, en lui envoyant un 
de ces jours un Bref de Sa Sainteté en réponse à une 
lettre de félicitation, qu'il m'a chargé de remettre au 
pape au nom de la métropole de Reims et de ses suf- 
fragants. Je lui suis tendrement attaché ; mais, malgré 
mon empressement à l'avoir pour collègue, je conçois 
qu'il est parfaitement convenable que Votre Majesté 
l'instruise elle-même de ses intentions et de celles du 
pape. C'est un bonheur dont mon devoir et ma délica- 
tesse se feraient un scrupule de le priver \ 

«Voici maintenant, Sire, une affaire très sérieuse, 
dont il importe que Votre Majesté soit instruite exacte- 
ment, pour pouvoir en calculer elle-même les résultats. 
Dès que le consul Bonaparte fuc arrivé à Verceil le 25 
du mois dernier, le cardinal Martiniana, évêque de cette 
ville, alla le visiter et en fut parfaitement accueilli. Le 
général lui dit qu'il venait rétablir le roi de Sardaigne 

I. L'archevêque de Reims devait attendre encore 17 ans le chapeau 
que Maury estimait alors devoir lui être si prochainement donné. 



408 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

dans ses États, et qu'il désirait que ce prince en fût 
informé. Le lendemain, il rendit visite au cardinal à la 
tête de tout son état-major. Il lui dit qu'il le priait de 
se rendre à Rome pour annoncer au pape qu'il voulait 
lui faire cadeau de trente millions de catholiques fran- 
çais; qu'il voulait la religion en France; que les Intrus 
du premier et du second ordre étaient un tas de bri- 
gands déshonorés, dont il était déterminé à se débar- 
rasser ; que les diocèses étaient anciennement trop 
multipliés en France, et qu'il fallait en restreindre le 
nombre ; qu'il désirait établir un clergé vierge ; que 
quelques-uns des anciens évêques n'étaient nulle- 
ment considérés dans leurs diocèses, où ils ne 
résidaient presque jamais ; que plusieurs n'avaient 
émigré que pour cabaler, et qu'il ne voulait pas les 
reprendre; qu'on traiterait avec eux de leurl^ démissions, 
et qu'il leur ferait un traitement convenable; qu'en, 
attendant qu'il pût doter le clergé avec des biens-fonds, 
il lui assurerait un sort très honnête, mais sans magni- 
ficence, et que le plus pauvre des évêques aurait quinze 
mille livres de rente ; que l'exercice de la juridiction 
spirituelle du pape reprendrait librement son cours en 
France ; que le pape seul instituerait les évêques, et 
qu'ils seraient nommés par celui qui administrerait 
l'autorité souveraine ; enfin, qu'il voulait rétablir le 
pape dans la possession de tous ses États. 

« On ne voit encore rien de monarchique dans cette 
proposition qui semble au premier coup d'oeil devoir 
former la première marche du trône. Quels étranges 
évêques nommerait Bonaparte! Et où les prendrait- 
il, à moins qu'il ne voulût se servir d'eux pour détruire 
entièrement la Religion? Comment concilier le catho- 



CHAP. l^^. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 409 

licîsme avec les décades, avec les serments, avec 
Tinstabilité d'un clergé salarié, avec le divorce et les 
autres lois existantes, avec la destruction dès collèges, 
des séminaires, etc., etc.? 

« Toutes ces propositions de Bonaparte sont consi- 
gnées dans une lettre du cardinal Martiniana, qui est 
un homme sans tête. Il a envoyé ici le comte Alciati, 
son neveu, qui ne manque ni de lumière, ni de bon 
sens, et celui-ci a déclaré au Saint Père, qu'il porterait 
sa réponse à Verceil, où il était attendu par le premier 
courrier de Bonaparte, lequel irait le rejoindre à Paris, 
où le premier consul est retourné, après son incom- 
préhensible invasion du Piémont et de la Lombardie, 
magiquement consommée en un clin d'œil. 

« Le pape a jugé qu'il ne devait absolument rien 
répondre au sujet de la promesse très équivoque de 
lui restituer tous ses États. lia voulu éviter l'inconvé- 
nient d'envoyer un négociateur à Paris, et d'en rece- 
voir un à Rome ; et pour se préserver des dangers 
d'une acceptation précipitée, comme de la responsabi- 
lité d'un refus absolu, il s'est contenté de répondre au 
cardinal Martiniana, qu'il bénissait le ciel des favo- 
rables dispositions du i^^" consul ; qu'il regarderait 
comme le plus beau jour de sa vie et de son Pontificat, 
celui où il verrait rentrer la France dans le sein de 
l'Église catholique ; que, s'il y avait lieu à traiter sur 
ses propositions, il enverrait à Verceil une personne 
chargée de ses instructions. Le bref ne va pas plus 
loin. Beaucoup de gens considérables ont dit tout 
haut ici, que le pape ne devait point écouter les ouver- 
tures d'un homme habitué à se jouer de la reliofion en 
Egypte comme en Italie ; mais le grand nombre ap- 



4IO MÉMOIRES DE MAURY. -— LIVRE TROISIÈME. 

prouve la condescendance apostolique et réservée du 
pape. Si la proposition est sérieuse, ce sera une * 
terrible affaire, que nous aurons à traiter dans un 
mois. 

€ La reine de Naples, qui était partie de Palerme 
pour se rendre à Vienne, ayant appris, en arrivant à 
Livourne, que les Français étaient à Bologne, s'est 
arrêtée dans le port, pour attendre les ordres de Pa- 
lerme et les nouvelles de Vienne, sa frégate est tou- 
jours prête de remettre à la voile dans le cas où les 
Français s'approcheraient de Livourne. Les négo- 
ciants anglais qui y sont établis ont déjà déménagé et 
vidé leurs magasins. Trois mille hommes de troupes au 
service de l'Angleterre, qui étaient partis de Minorque 
pour se rendre à Gênes, ont débarqué à Livourne, 
quand ils ont su que les Français étaient rentrés dans 
Gênes, où ils n'ont pas replanté l'arbre de la liberté. 
On ne croit point à l'invasion de la Toscane qui est 
remplie d'Insurgents enragés contre les Français. On 
croit Rome et l'État du pape en sûreté. On croit aussi 
que les Français n'outrepasseront pas Bologne. Le 
général autrichien Mylius défend la Romagne. II fait 
fortifier vigoureusement Ancône, et il a formé un camp 
de quinze mille hommes à Forli. 

«Le cardinal de Pretis, évêque de lesi, vient d'y 
mourir. C'est le vingt-huitième chapeau vacant dans le 
Sacré-Collège. 

«J'attends à tout moment M. le comte de Chastel- 
lux, qui est parti de Venise avec sa famille le 4 de ce 
mois pour se rendre à Palerme par Ancône, Rome et 
Naples. Son voyage combine bien mal avec l'époque 
où il lui a été ordonné. 



CHAP. l«r. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 4II 



« Le roi et la reine de Sardaigne et Madame Féli- 
cité de Savoie, ne se croyant plus en sûreté à Florence, 
sont venus joindre le pape à Foligno, et ont été 
témoins des transports de joie qui ont fait du voyage 
du pape à Rome un triomphe, qu'on ne pourra com- 
parer qu'à celui qu'on verra en France au moment du 
retour de son roi. Après avoir observé les monuments 
de Rome, cette Cour vient de se rendre à Frascati, où 
elle passera l'été. La retraite, que choisit le roi de 
Sardaigne, est un nouveau garant de la tranquillité 
que nous nous promettons à Rome et dans tout l'État 
de l'Église. 

« M. le duc de Berry, qui avait quitté la Sicile au 
moment du départ de la reine de Naples, dans lespoir 
de rejoindre son auguste frère à l'armée de Condé, 
s'est arrêté à Rome pour attendre les événements. Je 
fais tous les jours ma cour à ce prince qui garde ici 
\ incognito, Il^a offert au général Naselli de servir ici 
sous ses ordres en qualité de volontaire, dans le cas 
où les Français viendraient attaquer l'État de l'Église, 
défendu par les Napolitains. Je me flatte que j'aurai 
l'honneur et le bonheur de posséder ce prince à Mon- 
tefiascone, où il a déjà eu la bonté de s'arrêter et de 
s'accommoder à la dévastation de ma maison. Je 
compte m'y rendre dans huit ou dix jours, pour m'y 
soustraire aux chaleurs brûlantes de la canicule. 

« ' M. le marquis Ghislieri, ministre de l'Empereur 
à Rome, a fait de grands reproches au pape, de ce 
qu'il avait reconnu Votre Majesté. Le pape lui a ré- 
pondu en riant qu'il plaisantait. Ce marquis Ghislieri 

I. Tout ce dernier paragraphe, qui devait causer une si désagréable 
surprise à Mittau, est en chiffre. 



412 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



tâche d'éloigner de la confiance du pape le cardinal 
Albani, qu'il regarde comme le moteur de cette recon- 
naissance. Il s'est ligué avec le cardinal Roverella da- 
taire et avec Mgr Consalvi pro-secrétaire d'État, et 
grâces à leurs intrigues, le pape n'a pas même consulté 
le cardinal-doyen sur les propositions de Bonaparte. 
La confiance que le pape me témoigne, me prouve qu'il 
se moque d eux, ou qu'ils connaissent mal le terrain, 
en se contentant d'écarter le cardinal-doyen, qui est 
toujours le serviteur zélé de Votre Majesté. Je sais que 
le pape est très mécontent du cabinet de Vienne, et 
qu'il se réjouit des succès des Français, qu'il craint 
moins que l'empereur. Il dissimule avec le marquis 
Ghislieri, né son sujet à Bologne, contre lequel il est 
indigné. Il est charmé que les Autrichiens aient perdu 
à peu près ses trois Légations, au moment même qu'ils 
voulaient se les approprier. Je suis avec le respect 
le plus profond, etc., etc. » 

IIL 

Tandis que cette lettre importante, qui devait trou- 
bler si profondément la petite cour des exilés de 
Mittau, tardait, — au grand déplaisir de celle-ci qui 
saisit vite le fâcheux de ce retard, — de parvenir à son 
auguste destination, Louis XVIII, préoccupé de dé- 
tails un peu minces à côté de cette grave perspective 
du concordat, écrivait diverses lettres à son zélé repré- 
sentant en cour de Rome. 

Voici d'abord une note, écrite de la main du roi, 
en date du 8 juin 1800. 

« Le roi a reçu la lettre de M. le cardinal Maury 



CHAP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 413 

du 10 mai dernier. Sa Majesté craint qu'il ne soit parti 
deVenise avant d avoir pu recevoir les dépêches qu Elle 
lui avait envoyées, en profitant d'un courrier retournant 
à Trieste. Sa Majesté espère que, si le pape ne va 
pas promptement à Rome, M. le cardinal Maury 
pourra revenir à Venise pour y suivre sa mission. 

« Le roi a appris par plusieurs voies l'accueil fait par 
le cardinal Maury à M. le duc de Berry. Sa Majesté 
est très reconnaissante de ses bons procédés envers 
son neveu et de ceux qu'il aura pour M. le prince 
de Condé. 

« La révocation de la cédule du roi d'Espagne fait 
grand plaisir au roi. Si Labrador suit les maximes de 
son prédécesseur, du moins il ne jouira pas du même 
crédit que lui. Ce qui doit principalement rassurer, 
c'est le jugement sûr et le caractère vigoureux du pape. 

« L'observation de M. le cardinal de (sic) Maury au 
sujet de l'écrit envoyé de Vienne est très judicieuse. Il 
sait d'ailleurs à quoi s'en tenir sur l'auteur. 

« Le roi apprend avec plaisir que, sur la demande 
de Sa Sainteté, le roi de Naples a accordé la grâce du 
neveu du cardinal Pignatelli. 

« M. le comte de Saint-Priest s'est absenté pour 
aller conduire M°*' de Saint-Priest aux eaux ; M. le 
cardinal Maury continuera la série de ses numéros 
et les adressera au roi ou à lui. 

« Sa Majesté assure M. le cardinal Maury de son affec- 
tion particulière et de sa confiance distinguée. — L. » 

Quatre jours après, le 12 juin, nouvelle note du 
roi. 

« D'après les avis (que le roi regarde comme assez 



414 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



certains) Sa Majesté a lieu de craindre que le pape, 
par le motif de la différence de communion, ne fasse 
difficulté de reconnaître l'empereur Paul en qualité de 
grand-maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem '. 
Une telle disposition causerait au roi la peine la plus 
sensible, tandis qu'il s'estimerait heureux, s'il pouvait 
contribuer par ses bons offices à un arréingement qui 
satisfît à la fois son bienfaiteur et le pape : c'est ce que 
Sa Majesté attend du zèle et des talents du cardinal 
Maury. 

« L'ordre de Saint- Jean ^ lâchement abandonné par 

1. Le comte de Saint-Priest, qui fut, durant l'exil des princes, spéciale- 
ment chargé de la correspondance politique du comte de Provence, était 
né en 1725 et avait servi brillamment dans les armées de Lous XV avant 
de se distinguer dans les ambassades de Lisbonne et de Constantinople. 
Il paraît que Napoléon n'a fait que réaliser, dans son expédition d'Egypte, 
un projet du comte de Saint-Priest, élaboré naguère en Turquie. — Mi-, 
nistre de Louis XVI, il avait vainement poussé le roi à la résistance après 
la prise de la Bastille. 

2. Nous voyons, dans un Mémoire envoyé à Mgr Litta en 1799 par le 
cardinal secrétaire d'État, quelle était la pensée de Pie VI à ce sujet : 
« Sa Sainteté, y est-il dit, est convaincue que, en se rendant aux instances 
des chevaliers, Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies n'a eu d'autre 
but que de défendre leurs prérogatives et de rétablir leur puissance. 
Mais d'un autre côté, Sa Sainteté ne peut oublier les droits du Saint- 
Siège sur cet Ordre régulier, droits qui la rendent responsable de tout 
acte contraire aux constitutions de l'Ordre. Bien loin donc de pouvoir 
approuver les mesures prises par le prieuré de Russie, Sa Sainteté se 
trouve dans l'obligation rigoureuse de rappeler à ses membres combien 
ils se sont écartés de leurs règles et de la soumission qu'ils doivent au 
Saint-Siège, en déposant le Grand Maître Hompesch et en proclamant à 
sa place Sa Majesté Impériale. Ils ne peuvent ignorer la constitution 
de 1582, par laquelle il fut statué qu'il appartiendrait exclusivement au 
Saint-Siège de procéder, pour quelque délit que ce fût, contre la personne 
du Grand- Maître. Le code de l'Ordre, au titre des élections^ et le céré- 
monial d'Urbain VIII indiquent clairement, d'autre part, les qualités re- 
quises dans le Grand-Maître et la manière dont doit s'accomplir son 
élection : ces règles et constitutions doivent seules diriger les opérations 
du prieuré de Russie;... Sa Sainteté comprend que la perte de l'île de 
Malte et les périls qui menacent l'existence de l'Ordre devaient inspirer 
aux chevaliers un vif désir de leur ménager la protection du puissant 



CHAP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 415 , 



celui qui était son chef, se jette entre les bras de 
l'empereur Paul, qui déjà (chose digne de remarque) 
était, de l'aveu du Saint-Siège, son protecteur. Ce 
prince promet de le rétablir dans tout son lustre. II 
fait plus ; ses escadres partent pour aller arracher 
Malte à des infidèles pires cent fois que ceux contre 
lesquels l'ordre est constamment armé. Cette manière 
de conquérir le Magistère est telle qu'il est sans doute 
bien peu de chevaliers qui voulussent aujourd'hui rece- 
voir un autre grand-maître. 

« Il est d'ailleurs à observer que presque toutes les 
langues de l'ordre, et bien plus l'empereur François, les 
rois de France, de Naples, de Portugal, de Sardaigne, 
ont reconnu l'empereur Paul, et il est évident que 
l'Espagne en ferait de même si elle n'était pas sous le 
joug de la prétendue république. Le pape serait-il le 
seul souverain qui refuse cette reconnaissance, et ce 
refus n'aurait-il pas des inconvénients politiques que la 
sagesse du pape doit le porter à éviter .'^ 

« Quant au motif religieux, il est un moyen que le 
roi charge le cardinal Maury de proposer au pape, et 
qui concilierait tout. C'est de séculariser l'ordre de 
Saint-Jean, qui alors ne serait plus qu'un chapitre 
noble. Cette mesure serait sans doute bien moins 
contraire aux règles que le mariage du Bailli de Litta, 

empereur de Russie. Mais il ne fallait à Paul I" d'autre impulsion que 
celle de sa grande âme pour lui faire employer sa puissance en faveur 
de lOrdre, sans qu'il fût besoin de dégrader le Grand-Maître actuel et 
d'offrir à l'empereur une dignité gui ne peut convenir à un Souverain 
de relii^ion différente et qui ne doit être conférée qu'après le suffrage de 
toutes les langues selon les formalités prescrites... Les promesses réité- 
rées de Sa Majesté Impériale de respecter les statuts de l'Ordre et d'en 
conserver intacts les règles et privilèges, donnent à Sa Sainteté un juste 
sujet d'espérer que Sa Majesté trouvera ces réclamations raisonnables. > 



, 4l6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



profès de Tordre, célébré parle nonce son frère d après 
une dispense de Pie VI. 

« Le roi pense donc que ce moyen remplirait le but 
qu'il désire ; qui sait même si la condescendance du 
pape en cette occasion tie conduirait pas à d'autres 
rapprochements bien plus importants et que Sa Ma- 
jesté désire avec toute l'ardeur de l'amitié. et tout le 
zèle du fils aîné de l'Église. 

« Elle recommande particulièrement la poursuite de 
cette affaire au cardinal Maury qui sentira aisément 
que non seulement le sentiment, mais l'honneur même 
du roi, qui a reçu la grand'croix des mains de l'empe- 
reur Paul, est engagé à ce que l'adhésion du pape 
achève de consacrer l'élection de l'auguste grand- 
maître. — L. >> 

Louis XVIII ne savait pas encore la grave nou- 
velle, quand il écrivait ces instructions. L'acte qu'il 
accomplit, avant de le savoir, devait être une première 
mesure préventive contre le péril au point de vue de 
son autorité et de ses droits royaux. Nous en trouvons 
le détail dans la lettre datée du 3 juillet et le paquet 
qui la renfermait. 

« Le roi a lu la lettre écrite par M. le cardinal 
Maury au comte d'Avaray le 17 mai dernier. Sa Ma- 
jesté espère que le paquet, expédié vers la fin du mois 
d'avril dernier et dont le retard a été occasionné par 
plusieurs incidents, sera enfin parvenu à sa destina- 
tion. 

« Le roi envoie à M. le cardinal Maury une lettre 
au pape avec sa copie et des lettres patentes particu- 
lières au sujet de la protectorerie des Églises de France 



CHAP. P'. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 417 

et de Corse. Sa Majesté n'a point à Mittau de proto- 
cole ou formule de ces sortes d'expéditions. Mais, s'il 
y avait quelque changement important à faire, le roi 
s'y prêterait sans difficulté ; l'intention de Sa Majesté 
étant de ne point s'écarter des anciennes formes à cet 
égard. 

« Le roi a prescrit à M. le cardinal Maury, dans ses 
instructions du 20 avril dernier, de réclamer en son 
nom l'administration des établissements français à 
Rome ', et de les rétablir, autant que les circonstances 
le permettraient, selon leur première institution. 

« Sa Majesté apprend avec satisfaction que le géné- 
ral Naselli a déjà rendu l'administration de la maison 
de Saint- Louis au sieur de Lestachequi a toujours 
montré du zèle pour le service du roi, et sur lequel il 
est parvenu à Sa Majesté des notions avantageuses. 
Mais ce général a mis à cette restitution la condition 
d'en rendre compte au sieur de Tramaine, consulteur 
délégué pour les établissements de piété. Cette comp- 
tabilité ne doit avoir lieu qu'envers le représentant du 



I. Les établissements français à Rome étaient alors : la Chapelle de 
Ste-Pétronille h. Saint-Pierre du Vatican, fondée par Pépin le Bref, sous 
le pontificat d'Etienne II. (756.) — L'Hospice et le cimetière des pèlerins 
français à San Salvator tn ossibus^ fondés par Charlemagne. (800.) — 
L'Auditorat de Rote pour la France. (1230.) — Saint- Louis-des-Français, 
paroisse, confrérie, hôpital. (i454-) — Saint- Yves-des-Bretons, paroisse, 
confrérie, hospice. (1455.) — La confrérie des quatre nations : France, 
Bourgogne, Lorraine et Savoie. (1473.) — St-Sauveur in T/termis^ église 
desservie par le clergé de St-Louis. (1478.) — La Fondation royale en 
faveur du chapitre de St-Jean-de-Latran. (1482.) — La Fondation royale 
du couvent des Minimes français delà Trinité au mont Pincio, (1494-) 
et le palais de l'Académie (Villa Médici.) — Saint- Denis a//^? ^«a//r^ 
fontane^ couvent des PP. Trinitaires de Provence. (1619.) — Saint-Ni- 
colas-des-Lorrains, église et confrérie. (1638.) — Saint-Claude-des- 
Bourguignons, église et confrérie des Francs- Comtois de Bourgogne. 

(1652.) 

Correspondance inédite. a; 



4l8 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



roi, puisqu'il s agit d'établissements fondés par la mu- 
nificence et la piété des ancêtres de Sa Majesté. 

« Le roi espère que M. le cardinal Maury obtiendra 
facilement la réparation de cette erreur, et que lad- 
ministration dont il s'agit sera affranchie de cette dépen- 
dance. M. le cardinal Maury jugera sur les lieux s'il 
ne conviendrait pas de confirmer le sieur de Lestache 
dans cette administration. — L. » 

Voici la copie de la lettre royale que Maury, devait 
remettre au pape : 

«Très-Saint- Père. — Votre Sainteté connaît les 
désastres de l'Église gallicane, et les efforts qu'a faits 
l'impiété pour détruire en France la religion sainte de 
l'État. Dans nos malheurs qui sont bien grands, puis- 
qu'ils se composent de tous ceux de nos peuples, notre 
principale consolation a été de voir que la plupart de 
nos sujets, sentant le prix de cette religion qu'on a 
tenté de leur ravir, sont demeurés constamment fidèles 
à leur Dieu et à leur roi, et comme, de tous les devoirs 
qui nous ont été imposés lorsque la Providence nous a 
appeléàgouvernerla France,leplusimportantest de pro- 
téger de tout notre pouvoir la religion, nous avons jugé 
à propos de choisir et nommer notre très cher et bien- 
aimé cousin le cardinal Maury, évêque de Montefias- 
cone, éminemment distingué par sa fidélité envers nous, 
la droiture de son cœur et de son esprit, la fermeté de 
son caractère, ses lumières et vastes connaissances 
dans les .matières religieuses, pour protéger en notre 
nom auprès de Votre Sainteté toutes les Églises de 
France et de Corse, ainsi et de même que feu notre 



CHAP. I«^ — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 419 

cousin le cardinal de Bernis y avait été autorisé par les 
rois nos prédécesseurs '.En conséquence, nous prions 
Votre Sainteté de le recevoir avec bonté, de peser 
dans sa sagesse les observations qu'il fera dans les 
discussions intéressant les Églises de France et de 
Corse, d accueillir favorablement les demandes qu'il 
formera relativement aux dites Églises et d'être bien 
persuadée que dans les instructions qu'il recevra de 
nous il n'y aura jamais rien qui soit contraire ni au 
sentiment de la vénération que nous professons pour 
votre personne sacrée, ni à notre dévouement au Saint- 
Siège. Nous avons particulièrement recommandé à 
notre dit cousin le cardinal Maury d'invoquer et solli- 
citer les bontés particulières de Votre Sainteté pour 
cette portion de nos peuples si digne d'intérêt et de 
faveur par sa fidélité envers son Dieu et son roi et 
par sa constance pendant les persécutions. 

<L Sur ce, Très-Saint-Père, nous prions le Dieu 
très bon et très grand de prolonger les jours de Votre 
Sainteté, de la combler de ses grâces et nous lui 
demandons ses bénédictions pour nous et pour nos 
peuples. 

4; Donné à Mittau, ce 3 juillet de l'an de grâce 1800 

I. Les fonctions de protecteur des Églises de France n'étaient exercées 
par un Italien qu'à défaut d'un Français. Le protecteur était l'agent de 
la nation pour les affaires ecclésiastiques et bénéfîciales, et en particulier 
pour celles qui se décidaient en consistoire : il visait toutes les lettres 
de nomination du roi, préconisait et proposait en consistoire les évêchés 
et les abbayes à la nomination du roi, sollicitait la diminution et la con- 
donation des taxes, poursuivait les suppressions et réunions, demandait 
la réponse, la rédaction des nouveaux statuts pour les ordres religieux, 
veillait enfin aux atteintes contre les droits respectifs et surtout contre les 
maximes nationales. Un secrétaire, appelé : Auditeur de la protectorerie, 
était chargé des affaires spéciales. (Cf. Masso^^, Le cardinal de Bernis 
depuis son ministère^ p. 132.) 



420 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

et de notre règne le sixième. — Votre dévoué fils. — 
Louis. — Le O' de la Chapelle \ » 

Trois jours après Tenvoi de ces pièces, le roi noti- 
fiait, le 6 juillet 1800, au cardinal une nouvelle, des- 
tinée à encourager le pape à persévérer dans sa recon- 
naissance des droits de l'auguste signataire : 

« Le roi s'empresse d'annoncer à M. le cardinal 
Maury que l'empereur de Russie vient d'admettre 
les lettres de créance du comte de Caraman avec le 
titre de ministre plénipotentiaire de Sa Majesté. 

^ Cet événement, qui a ca'usé au roi la plus vive 
satisfaction, lui est un nouveau garant de la constance 
des sentiments de son généreux bienfaiteur, et Sa 
Majesté espère qu'à l'exemple de ce puissant sou- 
verain, les princes vraiment amis de la France ne 
tarderont plus à reconnaître authentiquement le titre 
royal de Louis XVI IL — L. » 

I. Voici le texte des Lettres patentes du roi portant nomination de 
Monsieur le cardinal Maury à la protectorerie des Églises de France et 
de Corse, 

^ Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à notre 
très cher et bien-aimé cousin le cardinal Maury,évêque de Montefiascone, 
salut. 

< L'une de nos principales obligations est de protéger de tout notre 
pouvoir notre sainte religion dans le Royaume que la Providence nous 
a appelé à gouverner, et comme vous nous avez donné des preuves mul- 
tipliées de votre zèle pour le bien de la religion, pour celui de notre 
service et de l'État ; connaissant d'ailleurs votre prudence, la fermeté 
de votre caractère,votre sagacité et érudition dans les matières religieu- 
ses, nous vous avons choisi et nommé, comme par les présentes nous 
vous choisissons et nommons, pour en notre nom protéger auprès du 
Saint-Siège les Églises de France et de Corse, intervenir dans toutes 
les discussions qui intéresseront les dites Églises et les droits de notre 
couronne, former telles demandes et faire telles observations que vous 
jugerez justes et utiles, en vous conformant à nos précédentes instruc- 
tions. 

< Donné à Mittau le 3 juillet l'an de grâce 1800 et de notre règne le 
sixième. — LouiS. — Par le roi : Le C delà Chapelle. » 



CHAP. !«•. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 42 1 

III. 

Dès que Maury eut reçu l'ordre de travailler à la 
sécularisation de Tordre de Malte, il se mit à l'œuvre 
et rendit compte à Mittau de ses premières négocia- 
tions. La lettre est en date du i8 juillet 1800 et en 
chiffres. 

i Sire. — J'ai reçu la lettre en chiffre de Votre Majesté 
du 12 juin. J'ai obtenu sur-le-champ une longue au- 
dience du pape, à qui j'ai exposé, avec le vœu et les 
raisons de Votre Majesté toutes les considérations 
religieuses et politiques que j'ai pu imaginer pour l'in- 
duire à séculariser l'ordre de Malte. 

<^ Sa Sainteté a été ravie de l'intervention et média- 
tion de Votre Majesté, dans cette grande et embarras- 
sante affaire ; et Elle m'a chargé de lui en témoigner 
toute sa joie. Un billet qu'Elle m'a promis de m'écrire 
à ce sujet pour être envoyé de Mittau à Pétersbourg, 
lui fera connaître ses sentiments, si je le reçois pour 
le joindre à cette lettre avant le départ du courrier. 

« La discussion engagée entre le pape et moi nous a 
convaincus l'un et l'autre, que la sécularisation de cet 
ordre en entraînerait à peu près la destruction, et qu'il 
ne resterait ensuite à Paul I®"* de son magistère, que 
l'île de Malte dont il va s'emparer, et dont on croit 
que les Anglais ont empêché sous main la conquête 
jusqu'à ce moment. 

« Il n'est guères probable en effet que les souverains 
veuillent donner à Paul I®^ des grâces disponibles, des 
sujets et une juridiction quelconque dans leurs États. 
Chaque prince voudra sans doute disposer à son gré 



422 . MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

du revenu des commanderîes. Le plan de les appliquer 
à la dotation d'une espèce de chapitre noble ne réuni- 
rait pas aisément l'adhésion de tous les cabinets avides 
de s'emparer [d'une pareille proie. Nous voyons déjà 
ce qu'est devenu cet ordre sécularisé par voie de fait 
en Prusse depuis la guerre de trente ans. Il ne sera 
plus nulle part, et il n'est même déjà plus ni religieux, 
ni militaire. On fera donc ce qu'on voudra de cette 
institution. 

« L'accession préalable des souverains à un projet 
uniforme exigerait de longues négociations, et éprou- 
verait probablement des difficultés insurmontables par 
la disparité des vues et des intérêts. 

« En conséquence, pour ne pas mécontenter par des 
délais et des obstacles infinis l'empereur Paul I^% que 
le pape désire ardemment de satisfaire par tous les 
moyens-termes qui ne blesseront pas sa conscience et 
son honneur, Sa Sainteté est disposée à ne point em- 
brouiller l'affaire par des incidents interminables. Elle 
accordera donc promptement la sécularisation dont 
l'empereur Paul I^'^ débrouillera les résultats, et Elle 
autorisera ensuite l'union des commanderies dans les 
divers États, à des institutions utilement religieuses, 
sur la demande des souverains. C'est à la Cour de 
Russie à prévoir ces dispositions inévitables pour ne 
compromettre le pape avec personne, car il serait trop 
faible pour lever seul de pareils obstacles. 

« Pour parvenir à une décision plus prompte, le 
pape m'a ordonné de proposer à Votre Majesté, avec 
les observations qu'Elle vient de lire, les trois précau- 
tions suivantes : 

« 1° Que je sois seul chargé de traiter cette affaire 



CHAP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 42 3 

à Rome sous la médiationde Votre Majesté.On annonce 
un ministre russe qui doit se rendre à Rome dans le 
courant du mois prochain ; mais on craint que son 
intervention n'eût trop d'éclat ; qu'il n'entendit pas 
notre langue canonique ; qu'il ne prît un ton trop tran- 
chant, et qu'il ne compromît le pape. 

«2°QueVotreMajesté ait la bonté deme procurer des 
instructions précises et détaillées du cabinet de Péters- 
bourg, relativement à la sécularisation, pour savoir ce 
qu'on demande, ce à quoi on veut consentir, et ce 
qu'on est déterminé à refuser. Il y a des exemples d'une 
telle mission. L'ex-cardinal Antici était à Rome le 
ministre de Frédéric II, roi de Prusse. 

« 3'' Que l'empereur Paul I^^ en m'envoyant ses 
ordres et ses instructions, y joigne un chiffre et m'indi- 
que un mode sûr de correspondance. 

« Tout est en vacance ici dans le mois d'octobre. Je 
prévois donc que l'affaire ne pourra guères se traiter 
avant le mois de novembre à cause des délais qu'exi- 
gent les distances. Je reviendrai de Montefiascone à 
Rome pour me mettre en activité, dès que je serai 
muni des pièces nécessaires. Je n'ai pas besoin de dire 
que mon zèle et ma fidélité ne négligeront rien pour 
la gloire de l'auguste médiateur dont je serai l'organe. 
Mon déplacement, mon séjour à Rome et la poursuite 
de l'affaire exigeront des dépenses qui ne sauraient 
être indifférentes à mes misérables finances, et dont je 
ne me permettrais pas de parler, s'il s'agissait du 
service personnel de Votre Majesté. 

« Je dois prévenir Sa Majesté Impériale qu'on 
expédiait annuellement à Rome un nombre infini de 
brefs de toute espèce pour l'ordre de Malte, et que 



424 MÉMOIRES DE MAURY. — lIvRE TROISIÈME. 



dans le cas d'une sécularisation il sera de toute justice 
de convenir d'une indemnité à cet égard. 

« Le roi Louis XVIII se couvrirait d'une gloire im- 
mortelle, si son heureuse médiation, après avoir fait 
séculariser l'ordre de MaIte,obtenait le rapprochement 
des deux Églises. Avant d'entamer cette négociation, 
il faut observer qu'en se rendant indépendante du 
Saint-Siège, l'Église grecque est devenue l'esclave des 
souverains. Ce ne sont pas les canons des conciles 
qui la règlent, ce sont les princes qui la dominent abso- 
lument. Paul I^^ a déposé par voie de fait des évêques 
catholiques dans ses États, comme il aurait cassé un 
officier à l'ordre, Rome ne soumettra jamais son clergé 
à une telle dépendance. Le pape pourrait accorder à 
l'Église Grecque-Russe les libertés de l'Église Galli- 
cane, mais sa condescendance n'irait pas plus loin. Si 
on lui demandait davantage, ce ne serait plus l'Église 
Grecque que l'on réunirait à l'Église Latine, ce serait 
l'Église Latine que l'on engloutirait dans l'Église Grec- 
que. Voilà le point d'où il faut partir pour juger si la 
réunion des deux Églises est possible '. 

« J'ai pris des renseignements sur les papiers de 
l'ambassade de feu M. le cardinal de Bernis. J'ai su 
qu'ils avaient été remis par ordre de Votre Majesté à M. 
le chevalier Azara qui les a laissés entre les mains d'une 
de ses créatures les plus affidées, et ce dépositaire est 
attaché à la légation d'Espagne. Il serait inutile et 
indécent de s'adresser à lui pour les recouvrer, attendu 
qu'un subalterne ne doit rien livrer sans ordre. M. 
Labrador, qu'on attend ici d'un jour à l'autre en qualité 

I. Fin du chiffre. 



CHAP. P*'. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 425 



de ministre d'Espagne auprès dii Saint-Siège, ne con- 
sentirait probablement pas lui-même à livrer ce dépôt 
sans y être autorisé par sa CoUr. La prudence ne de- 
vant jamais hasarder une demande évidemment inutile 
et peut-être dangereuse, Votre Majesté décidera si Elle 
doit écrire Elle-même en Espagne pour y requérir que 
les papiers me soient livrés, ou si je dois poursuivre 
moi-même cette livraison à Madrid par son ordre. Je 
crois ces papiers importants, soit pour les dépêches 
qui me mettraient à la suite et au courant des affairés de 
France négociées depuis trente ans avec la cour de 
Rome, soit pour le protocole du secrétariat, où Ton 
doit trouver les expéditions de forme, les usages de 
Fétiquette et mille détails qu'on ne peut deviner^ et où 
il ne faudrait rien innover. 

« Je m'instruis peu à peu de l'administration des 
établissements français, qui sont sous la main du cardi- 
nal Zelada en vertu des liens d'une visite apostolique. 
Il serait dangereux de heurter ce vieillard,dont la mort 
• ne peut être éloignée. Le palais de l'académie pour- 
rait loger convenablement un ambassadeur ; mais le 
moment n'est pas opportun pour s'occuper du recou- 
vrement de ces propriétés françaises. Les meubles et 
carrosses qui appartenaient au roi ont été vendus pour 
rien. 

« Nous avons ici une espèce d'aventurier français, qui 
se fait appeler le marquis de Bérignan et qui se dit 
hautement l'agent de Votre Majesté. Son génie très 
fécond en intrigues s'épuise pour se faire donner de 
l'argent sur les établissements français. Je lui ai déclaré 
qu'il n'y avait rien de disponible, et qu'il perdrait son 
temps à Rome, s'il se flattait d'y trouver de pareilles 



426 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



ressources par ses actives subtilités. Je le crois un sujet 
très dangereux, et je ne conçois pas que M. le prince 
deCondé ait pu lui donner une lettre de recommanda- 
tion pour le pape. 

« On dit que le pape enverra à Verceîl Mgr Spîna, 
archevêque de Corinthe, pour y discuter les proposi- 
tions de Bonaparte, si celui-ci donne de la suite au plan 
qu'il a proposé relativement à TÉglise de France. 
J'aurai les yeux ouverts sur cette affaire. — Je suis 
avqc le respect le plus profond, etc. » 

Le i«^ août 1800, Maury continue à tenir son au- 
guste maître au courant. 

« Sire. — Un très jeune cheval de M. le duc de 
Berry se renversa sur lui au moment où il le montait 
hier soir pour aller à la promenade. Ce prince eut la 
jambe gauche un peu foulée et une légère contusion 
au coude. Il voulait continuer immédiatement sa course; 
mais, me trouvant auprès de lui, je le décidai à se 
mettre au lit, pour faire frotter avec de Teau de vie. 
camphrée les membres qui avaient souffert. Il ne lui 
reste plus rien aujourd'hui de cet accident. J'espère qu'il • 
s'en souviendra pour ne plus faire l'essai des jeunes che- 
vaux qu'il ne connaît pas, et qui n'ont jamais été montés. 

« LesFrançais ont envahi le Bolognais et laRomagne, 
où ils ont fait avancer sept ou huit mille hommes et 
trente chariots chargés de cartouches. Ils occupent 
même Pesaro, sous le prétexle'que cette ville fût con- 
quise par la Cisalpine en 1797, et que le Directoire de 
Milan la déclarât réunie à la républiqueCisalpine.On se 
flatte ici qu'ils vont l'évacuer pour se retrancher par 
un mouvement rétrograde dans les limites de la Cisal- 



CHAP. I«". — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 427 

pîne fixées parle traité de Campo Formîo. Indépen- 
damment de ce surcroit de sûreté qu'on se promet à 
Rome, personne ne croît ici à une invasion ultérieure 
des Français, et tout le monde est tranquille en dépit 
d'un si terrible voisinage. On ne peut rien, et on ne 
craint rien. Les Français font restituer dans toute la 
Cisalpine les biens de l'Église aux acquéreurs qui en 
avaient été dépouillés par des régences impériales 
provisoires ; mais ils ont aboli toutes les lois du Direc- 
toire de Milan relatives au culte et au clergé. L'esprit 
révolutionnaire se déploie plus franchement enPiémont, 
où l'abolition de la noblesse a déjà rétabli les principes 
démocratiques dans toute leur rigueur. L'état actuel de 
l'Italie ne me fournit aucun événement qui puisse inté- 
resser Votre Majesté. 

« On a vu passer, à un mille deCivitaVecchia,le con- 
voi de six mille hommes à la solde de l'Angleterre, qui 
étaient partis de M inorque pour aller occuper Gênes, 
et qui se dirigeaient à présent vers Naples. On assure 
qu'ils seront suivis d'un autre corps de huit mille hom- 
mes, et que ce renfort uni aux six mille Russes qui 
se trouvent à Naples formera un noyau d'armée napo- 
litaine très suffisant avec les troupes et les insurgents 
du royaume de Naples, pour le mettre à l'abri d'une 
invasion. 

« Au milieu de ces préparatifs militaires, Sire, 
on ne parle ici que de la paix générale. On débite 
que le roi de Prusse a rappelé son ministre de Paris, 
et que, de concert avec l'empereur de Russie, il va 
proposer une paix dont le rétablissement de la mo- 
narchie française sera la première condition, ou bien 
que de médiateurs ces deux souverains deviendront 



428 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

parties pour faire enfin à la France une guerre déci- 
sive. 

<< Si le général Bonaparte donne de la suite aux pro- 
positions qu'il a fait transmettre au pape, Sa Sainteté 
chargera Mgr Spina de se rendre à Verceil pour suivre 
cette négociation dans laquelle Rome obtiendra plus 
qu'on ne lui offre, ou ne pourra rien accorder. Le Saint- 
Père vient d'établir une nouvelle et nombreuse congré- 
gation pour examiner la nouvelle formule du serment 
qu'on exige en France. En attendant, le pape ne cesse 
de combler d'éloges, dans les brefs journaliers que j*ai 
soin de faire expédier, les évêques français les plus ou- 
vertement opposés à cette soumission. Sans la fatale 
scission qui vient de se manifester à cet égard dans 
le clergé de France,il n'y aurait ici qu'une seule opinion 
pour rejeter le serment, et ce ne serait pas même une 
question parmi nos théologiens et nos canonistes. La 
très grande majorité doit équivaloir dans ce genre à 
l'unanimité. 

« En attendant la grande promotion que le pape se 
propose de faire avant la fin de l'année, il tiendra, le 
onze de ce mois, un consistoire dans lequel il. créera 
cardinaux Mgr Carraciolo, maître de chambre et com- 
pagnon d'exil de Pie VI, et Mgr Consalvi, son nouveau 
secrétaire d'État. Il est obligé de se réduire à deux 
cardinaux, parce que, s'il en créait trois, ce serait une 
véritable promotion qui donnerait ouverture immé- 
diatement aux recommandations des couronnes. 

« Faute d'instructions relatives à la commission dont 
Votre Majesté a daigné me charger, je perds à Rome, 
Sire, des moments bien précieux pour en accélérer le 
succès. J'attends des ordres à ce sujet avec impatience, 



CHAP, pr. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 429 

et j'espère de pouvoir en rendre bon compte, surtout si 
j'en suis le seul dépositaire, car le moindre renfort ap- 
parent me gênerait et m'affaiblirait beaucoup. Il ne faut 
pas que la même affaire ait plus d'un agent à Rome, 
où l'on sait parfaitement l'art de diviser pour embrouil- 
ler, et d'attribuer les délais aux mésintelligences que 
l'on fait naître, quand on veut gagner du temps. 

« J'adresse aujourd'hui deux brefs du pape à M. 
l'archevêque de Reims, l'un pour lui individuellement, 
et l'autre pour sa province ecclésiastique en réponse 
à une lettre de félicitation écrite au pape. Ce prélat 
sera satisfait des sentiments que le pape lui témoigne. 
Je ne lui dis rien de l'affaire dont je suis chargé ici pour 
lui. Je suis, etc. » 

* « Post-Scriptum '. — En parlant de l'armistice, le 
roi de Sardaigne a dit publiquement: Dieu sait tout, M. 
le baron de Thugut quelque chose, et l'Empereur rien 
du tout. » 

Les chaleurs de Rome en chassaient le monde offi- 
ciel ; Maury, malgré son désir de servir le roi, fait 
comme tout le monde. Avant de partir, il écrit, à la 
date du i6 août : 

« Sire, ne pouvant pas recevoir avant la fin de sep; 
tembre les instructions que j'ai demandées à Votre Ma- 
jesté pour exécuter en connaissance de cause ses ordres 
et ceux de son auguste allié, je me dispose à retourner 
à Montefiascone, où m'appellent les affaires de mon 
diocèse. Je suis si voisin de Rome qu'une demi-jour- 
née me suffira pour m'y rendre au moment où je serai 
en état de demander avec précision ce que l'on désire. 

I. Le Post-Scriptum est en chiffre. 



430 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME, 

« Les Français,qui s'étaient avancés jusqu'à Pesaro, 
ont évacué volontairement cette ville où le gouverne- 
ment pontifical a été ixnmédiatement rétabli. Ils se 
sont ensuite retirés de Césène et de Forli. Il est hors 
de doute qu'ils abandonnent Ravenne et toute la 
Romagne, peut-être même Bologne et le Bolognais 
jusqu'au fort Urbin du côté de Modène. Cette retraite 
rassure totalement l'État de l'Église contre le danger 
d'une invasion dont il était menacé, et le gouvernement 
a grand besoin de cette tranquillité, soit pour se réor- 
ganiser sans trouble, soit pour se procurer du dehors 
les grains nécessaires à la subsistance du peuple. Le 
pain se vend déjà ici quatre sols et demi de France la 
livre de douze onces. Le moindre renchérissement du 
blé produirait dans ce pays ruiné tous les effets désas- 
treux d'une véritable famine. 

^ Le pape a établi une congrégation nombreuse et 
active pour préparer les instructions qu'il faudra don- 
ner à Mgr Spina, s'il va traiter à Verceil avec un 
agent du consul Bonaparte. Les principes, sur lesquels 
cette négociation doit s'appuyer, doivent en rendre le 
succès prodigieusement difficile. J'ai et j'aurai les yeux 
très ouverts sur les précautions que doit prendre le 
Saint-Siège pour donner une base raisonnable aux 
conférences qui pourront s'ouvrir. Dès que la congré- 
gation aura terminé ce travail, elle s'occupera de la 
nouvelle formule du serment qu'on exige en France 
des fonctionnaires publics. La déplorable acceptation, 
qu'en a faite M. l'archevêque d'Auch, auquel on affecte 
de supposer beaucoup de partisans dans notre clergé, 
servira de prétexte au cardinal Antonelli pour prolon- 
ger la discussion qui sans cet incident aurait été très 



CHAP. I«". — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 43 1 

courte. L opposition bien prononcée de la très grande 
majorité des évêques de France doit en imposer aux 
théologiens et aux canonistes romains, et leurs raisons 
sont encore d'un plus grand poids que leur autorité. 
Un confesseur, qui se serait lié par une pareille pro- 
messe, ne pourrait ni refuser Tabsolution à un acqué- 
reur de biens usurpés, sans trahir son engagement, ni 
raccorder sans violer les lois les plus évidentes de la 
justice et de la morale. 

« Le pape ayant envoyé son maître de chambre à 
M. le duc de Berry pour savoir de ses nouvelles après 
sa chute de cheval, dont il ne se ressent pas le moins 
du monde, j*ai demandé pour ce prince à Sa Sainteté 
une audience de remercîment. Elle lui fut donnée 
dimanche dernier avec l'appareil et la distinction d'un 
petit-fils de France. Le jour du consistoire public où 
le Saint- Père a décoré du chapeau les nouveaux car- 
dinaux Caracciolo et Consalvi, M. le duc de Berry a eu 
les honneurs d'une tribune faite exprès et ornée comme 
celle du roi et de la reine de Sardaigne, qui était vis-à- 
vis la sienne. C'est un honneur qu'on n'accorde à Rome 
dans les consistoires et dans les chapelles papales 
qu'aux maisons régnantes. J'en ai fait jouir également 
notre prince hier, fête de l'Assomption, dans la basilique 
de Sainte-Marie-Majeure, où le pape a tenu chapelle. 
On me proposait de lui donner place dans la tribune 
du roi de Sardaigne ; mais j'ai écarté cette inconve- 
nance en observant que l'espace serait trop étroit pour 
recevoir le cortège,; que doit avoir un petit-fils de 
France, quand il se montre à Rome en forme publique. 
M. le comte Damas et M. le Bailli de Crussol étaient 
avec leurs cordons bleus à la tête des gentilshommes 



432 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

français qui accompagnaient Son Altesse Royale. 
« J ai appris, Sire, que M. le cardinal Braschi ayant 
réclamé son palais de secrétaire des brefs dans lequel 
est logé, depuis l'arrivée des Napolitains à Rome, M. 
le général Acton, frère du ministre de ce nom, il avait 
été question de marquer son logement au palais de 
Tacadémie de France. Le général Naselli, qui com- 
mande ici les troupes auxiliaires de Naples, s'est refusé 
à cet arrangement, en disant que ce palais avait été 
conquis par les armes de son maître,et qu'il ne pouvait 
pas en disposer sans son ordre. En conséquence, j'ai 
écrit à M. le ministre Acton pour réclamer au nom de 
Votre Majesté cette maison dans laquelle personne 
n'est et n'a été logé depuis le départ du pape Pie VI. 
J'ai écrit en même temps à M. le général Naselli pour 
l'informer de la demande que je faisais à Palerme, et 
pour le prier d'agréer que je fisse loger provisoirement 
dans ce palais abandonné un nommé Jean Baillet, 
ancien, fidèle et honnête domestique de Mesdames. 
Il m'a répondu sur-le-champ, de la manière la plus obli- 
geante, qu'il ne doutait pas du prompt succès de ma 
requête, et qu'en attendant j'étais bien le maître d'éta- 
blir sans aucuns gages le concierge que je proposais : 
ce qui a été exécuté immédiatement. Malheureuse- 
ment, Sire, il est un peu tard pour prendre possession 
de ce palais. Les Français en avaient déjà pillé les plus 
beaux meubles, et les Napolitains eux-mêmes ont mis 
la dernière main à cette spoliation totale. Dès que la 
cession m'en sera faite par la Cour de Naples, qui ne 
parlera probablement pas de conquête entre proches 
parents, je me mettrai en activité pour recouvrer au 
moins les tapisseries des Gobelins qu'on prétend être 



CHÀP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 433 



encore à Rome, et que je vais faire surveiller. Ce palais 
est très logeable et n'exigerait que des réparations peu 
dispendieuses, dont je me chargerais volontiers au 
moment où je croirais pouvoir m*y établir. Quelques 
petits loyers des boutiques qui en dépendent suffiraient 
ensuite pour l'entretien ordinaire du bâtiment. Il y reste 
encore une belle statue en marbre de Louis XIV, que 
d'honnêtes gens ont cachée dans une cave et une cin- 
quantaine de statues ou bustes en plâtre qui méritent 
qu'on les conserve avec soin, ainsi que deux superbes 
glaces qui ont échappé par miracle à cette double 
irruption de Vandales. Un ministre de Votre Majesté 
ne saurait avoir à Rome un logement plus convenable 
sous tous les rapporta. Je la supplie de me donner ses 
ordres à ce sujet, et j'épierai sans bruit une occasion 
favorable pour les exécuter. Si M. le duc de Berry devait 
prolonger son séjour dans cette capitale, je tâcherai de 
mettre ce palais en état de le recevoir, et ce serait par 
ce prince lui-même que j'en ferais reprendre possession. 
C'est le plus beau quartier de Rome. 

<L M. Labrador, nouveau ministre d'Espagne, vient 
d'arriver ici. On croit qu'il appartient à l'école de son 
prédécesseur. Il aies joues toutes couvertes de barbe 
à la jacobine, et il ne paraît former au palais d'Espagne 
qu'un établissement assez précaire. Il ne prend que des 
carrosses de louage. Les prélats,qui l'ont vu à Valence, 
le croient fort enthousiaste de la révolution française, 
et par conséquent de toute la doctrine religieuse et 
politique qui lui a servi de fondement. Dès sa première 
audience, il a demandé au pape un chapeau de cardi- 
nal pour le jeune archevêque de Séville qui est dans 
sa vingt-cinquième année, et qui porte à présent le nom 

Correipondancc inédite. 38 



434 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

et les armes de Bourbon. Le pape a promis sur-le- 
champ de la meilleure grâce du monde de faire inces- 
samment cette promotion dans un consistoire qui n'aura 
point d'autre objet, conformément à Tusage établi pour 
les maisons souveraines. On croit qu'il remplira son 
engagement dans le courant de septembre. Son inten- 
tion est de faire ensuite plusieurs promotions partielles 
de deux cardinaux, en attendant qu'il puisse faire une 
promotion générale. Le cardinal Lorenzana, qui s'était 
arrêté à Bologne depuis la fin du conclave pour y at- 
tendre les ordres de sa Cour, vient s'établir à Rome où 
on lui prépare lin palais. On en conclut que le roi 
d'Espagne ne veut pas qu'il retourne dans son diocèse 
de Tolède ; qu'il obtiendra même aisément sa démis- 
sion, et que ce siège est destiné au nouveau cardinal 
de Bourbon qui sera en même temps archevêque de 
Tolède et de Séville. Séville vaut quinze cent mille 
livres, et le revenu de Tolède est de trois millions de 
livres tournois, ou douze millions de réaux. L'infant 
don Louis, son père, était pourvu de ces deux arche- 
vêchés \ 

« On assure dans ce moment que les Français veu- 
lent retourner à Pesaro. Ils sont très acharnés contre 
le roi de Naples, et il sera bien cruel pour nous de 



I Louis de Bourbon, fils de Philippe V, né en 1727, avait été créé 
cardinal le 19 novembre 1735 âgé de 8 ans, et pourvu de l'administration 
des diocèses de Tolède et de Séville, jusqu'à ce qu'il fûtien âge de recevoir 
les Ordres et d'être préconisé. Mais ce religieux prince, ne se sentant 
aucune vocation, n'hésita pas à renoncer à la pourpre et aux immenses 
revenus qui lui étaient promis ; il se maria et vécut loin de la Cour, à 
Cadahalpo où il mourut en 1785. Son fils Louis de Bourbon, né le 22 
mai 1777, fut créé cardinal le 20 octobre 1800 et nommé archevêque de 
Tolède avec l'administration de Séville le 22 décembre. Il mourut à 
Madrid en 1823. 



CHAP. ler. — PREM. OUVERTURES DU CONCORDAT. 435 

nous trouver sur leur passage, s'ils avancent sur notre 
territoire pour assouvir dans les États de ce prince la 
vengeance dont ils sont animés contre lui. Nous ne 
jouirons d aucune tranquillité, tant que nous aurons de 
pareils voisins. Je suis, etc. 

IV. 

Maury, on Taura remarqué, ne dit plus rien qu'inci- 
demment de ses craintes relativement au projet de 
négociations religieuses entre le Saint-Siège et le 
nouveau gouvernement français. Il devinait Tirritation 
que ce projet devait exciter dans lesprit de son royal 
correspondant, au lendemain de la reconnaissance par 
le pape des droits du roi usurpés par le premier consul. 
Il attendait avec angoisse la lettre qui lui apporterait 
l'expression du mécontentement de Texilé de Mittau. 
Elle ne devait plus tarder à lui être remise. 

Mais, avant de passer à ce récit, donnons ici encore 
un détail des missions auxquelles son titre de protec- 
teur amenait Maury à s occuper en Cour de Rome. 
Celle-ci a trait à la grande question si française et si 
catholique des missions du Levant. 

Le comte de Saint- Priest en écrivait de Vienne, le 
17 août 1800, au cardinal protecteur. 

^ Monseigneur, j'ai reçu la lettre particulière dont 
Votre Éminence m'a honoré le 12 du mois dernier. Je 
ressens une véritable satisfaction des sentiments qu'elle 
me conserve, et j'y mets le plus grand prix. 

« Le roi m'a donné ici une mission que je n'ai pu 
remplir par le malheur des circonstances. Le mauvais 



436 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

état de ma santé et de celle de ma femme m'oblige à 
aller y chercher remède aux eaux miraculeuses de 
Tœplitz. Mon âge fixait déjà la fin de ma vie politique, 
et les infirmités m'y confirment. 

« Je remercie Votre Éminence de l'attention qu elle 
a bien voulu donner à nos représentations relative- 
ment à M. Brunet. Par sa lettre du 4 juillet à un de 
ses confrères ici, il n'était pas informé de l'avantage 
que Votre Éminence a remporté en sa faveur. 

<L Voici une note ' relative à l'état de cette Congré- 
gation au Levant. Elle en sera exclue par le fait, si on 
ne vient pas à son secours. Il serait nécessaire que la 
Propagande écrivît au vicaire apostolique et à un 
substitut aux fins que la note présente. 

«J'ai l'honneur, etc. — Le comte de Saint- 
Priest. » 

I. Note pour S. È, Mç^r le cardinal Maury, — La nécessité de ne pas 
laisser troubler sans fruit la tranquillité des missions du Levant, de 
soutenir le zèle des missionnaires, de cimenter la bonne harmonie entre 
eux et les ecclésiastiques du pays, de ne pas les réduire à la mendicité 
après un travail pénible et honorable de dix-sept ans, et de ne pas les 
expose^ à la critique, ainsi qu'au mépris des indigènes de toute nation, 
sort assez commun dans les revers, engage à invoquer la médiation de S. É. 
Mgr le cardinal Maury, afin qu'il daigne solliciter auprès du Saint Père ; 

1° — Une recommandation aux ordinaires locaux en Turquie de 
défendre aux catholiques toute démarche tendant à les mettre en pos- 
session des établissements de la congrégation de la mission, ou à en 
faire sortir même provisoirement les missionnaires. 

2° — La permission au vicaire général actuel de cette Congrégation 
d'entretenir à Constantinople tel nombre de ses prêtres, qu'il jugera con- 
venable, même avant qu'il leur soit accordé d'y rentrer dans leur 
établissement de Saint-Benoit, dont le gouvernement Ottoman a 
mis en possession les prêtres Levantins, après sa déclaration de guerre 
aux Français. 

3° — L'injonction à l'économe de Saint-Benoît de prélever annuelle- 
ment sur les revenus de cette maison de quoi nourrir à Constantinople, 
hors de cet établissement, deux prêtres et un frère de cette même Con- 
grégation, jusqu'à leur rentrée dans cette résidence. 



CHAPITRE SECOND. 
Les conférences de Yerceil, 

Sommaire. — Irritation de Louis XVIII aux premières nouvelles des 
négociations sollicitées par le Premier-Consul. — Craintes et difficultés 
de Maury à Rome. — Son premier entretien avec Pic VII relativement 
aux négociations. — Départ de Mgr Spina pour Verceil. — Mémoire du 
cardinal Maury au pape relativement aux conférences de Verceil. — 
Lettre à Mgr de Boisgelin. — Louis XVIII invite Maury à demander 
la coadjutorerie de Paris pour Tabbé Edgeworth. — Maury est égale- 
ment invité à demander au pape sa médiation entre < l'héritier et l'usur- 
pateur du trône de Saint-Louis >. — Instructions du roi relatives au 
projet de négociations entre le Saint-Siège et la France. — Autres 
instructions et instances de Louis XVI IL 



I. 

AINSI que Maury Tavaît bien prévu, la première 
nouvelle des ouvertures faites au cardinal Mar- 
tinîana par le Premier-Consul excita une vive inquié- 
tude à Mittau. La lettre ou, pour parler comme le 
protocole, la note ' du 17 août 1800 traduisit avec 

I. Cette note chiffrée était accompagnée de l'importante lettre d'envoî 
que voici: 

« L'absence de M. le comte de Saint- Priest me procure l'avantage 
d'adresser à Votre Éminence une note du roi servant de réponse à la 
lettre que vous lui avez écrite le 12 juillet. Sa Majesté l'a rédigée dans la 
même forme que toutes les notes officielles qu'elle a fait expédier depuis 
le départ de son ministre. Mais, si vous n'y retrouvez pas la main du roi 
comme dans celle dont vous faites un si juste éloge, vous y retrouverez 
les mêmes lumières, le même esprit, la même âme. Il me charge, Mon- 
seigneur, de vous parler de quelques objets particuliers qui ne devaient 
pas faire partie d'une note aussi importante. 

i Le roi désire que vous fassiez au pape ses remercîments de ce qu'il lui 



438 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



véhémence cette première impression du royal exilé. 
Nous croirions l'affaiblir en essayant de la commenter. 

« Un des plus grands malheurs de la position du 
roi est que Sa Majesté n'apprenne jamais les choses 
qui peuvent le plus l'intéresser que lorsqu'elles sont à 
peu près faites, et que par conséquent elle n'y apporte 
jamais que des remèdes tardifs. Tel est le cas où elle 
se trouve en ce moment pour une affaire, peut-être la 
plus importante qui est passée par ses mains. Le roi est 
bien éloigné de faire des reproches au cardinal Maury. 

a fait dire, et sur le chapeau en général, et sur M. l'archevêque de Reims 
en particulier. A l'égard de ce dernier, Sa Majesté accepte pour le 
moment la nomination in petto sans se désister d'insister pour la nomi- 
nation publique ; et si elle trouvait moyen de subvenir aux frais que cette 
nomination exige, peut-être même de rassurer le pape sur d'autres inquié- 
tudes qu'elle pourrait lui causer, il vous serait facile, Monseigneur, de le 
convaincre que dans les circonstances actuelles les vertus et la nais- 
sance de M. l'archevêque de Reims sont une dotation bien suf5fîsante 
pour la haute dignité que Louis XVIII, comme roi, comme homme et 
comme fils, désire dûment de le voir revêtu. Le roi ne pense pas qu'il 
soit temps encore de lui parler de la démarche que Sa Majeté a faite 
pour lui, et il vous sait très bon gré de lui réserver le plaisir d'en 
instruire ce digne prélat, lorsque le moment en sera venu. 

< La conduite du marquis Ghislieri ne surprend point le roi, non plus 
que celle du cardinal Roverella qui était, ce me semble, de la minorité 
dans le conclave, et Sa Majesté est sensible à la désertion de Mgr Con- 
salvi, sur qui elle croyait pouvoir compter. Le roi voit avec peine le 
pape retirer sa confiance au respectable cardinal Albani ; et quoiqu'il ne 
puisse être étonné de son animadversion contre la Cour de Vienne, il 
craint qu'elle ne l'emporte trop loin. Mais surtout il s'en rapporte à vous, 
Monseigneur, pour faire sentir au pape que c'est du sang de Louis XVIII 
et non d'un usurpateur hypocrite que le Vatican peut espérer de recevoir 
son lustre et sa stabilité. Il espère au surplus que les lettres du Protec- 
torat qu'il vous a fait expédier, suffiront pour autoriser vos réclamations 
contre le dessein de donner l'administration de la maison de Saint- 
Louis. 

< Je prie Votre Éminence de recevoir mes remercîments pour la protec- 
tion efficace que vous avez accordée à M. l'abbé Camus et d'agréer 
l'hommage du tendre attachement et du profond respect avec lesquels 
j'ai l'honneur d'être. Monseigneur, votre très humble et très obéissant ser- 
viteur. — Le comte d'Avaray. > 



CHAPITRE IL — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 439 

Il a instruit Sa Majesté aussitôt qu'il la été lui-même; 
mais il n'est pas moins vrai que l'affaire est déjà bien 
avancée. Qu'importe, s'il doit y avoir des conférences, 
qu elles se tiennent à Rome, à Paris ou à Verceil ? Le 
pape a cru bien faire sans doute; mais dans le vrai 
il s'est conduit comme un enfant ', car le fait est que, 
dans l'espoir d'éluder, il a cependant accepté la pro- 
position du consul Bonaparte: il faut donc raisonner 
dans cette hypothèse. 

« Le roi n'est pas aussi frappé que le cardinal Maury 
paraît l'être des difficultés qui, selon lui, s'opposent à 
la réunion de l'Église prétendue gallicane avec 
l'Église romaine. Les décades, on les supprimerait 
consul Bonaparte a trop de jugement pour ne pas 
sentir que le nouveau calendrier est détesté en France ; 
que, même en voulant admettre une tolérance univer- 
selle, on ne peut le laisser subsister, parce que tout 
ce qui a, ou du moins professe une religion, catholiques, 
protestants, juifs, musulmans, ont un jour consacré au 
Seigneur qui revient tous les sept jours, et que ceux 
qui n'en ont point ne se soucient pas plus du décadi 
que du dimanche. Le serment, on l'abolira: le consul 
Bonaparte ne s'embarrasse guère d'une vaine forma- 
lité. L'instabilité d'un clergé salarié... on promet de le 
doter. Le divorce... on sanctionnera les mariages qui 
en ont été jusqu'à présent la suite ^ on l'abolira pour 



1. Nous n'avons pas besoin de dire que la vérité historique seule nous 
oblige à laisser passer des reproches aussi violents et des expressions 
aussi peu mesurées, qu'explique, sans les excuser, l'irritation du moment. 
Cette observation s'applique à plus d'un autre passage de ce genre dans 
les lettres qui vont suivre. 

2. Comme si l'Église pouvait jamais accepter qu'un pouvoir civil ratifiât 
la dissolubilité d'un lien sacramentel et indissoluble. 



440 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

ravenir;et si le consul Bonaparte se dégoûte d'une 
femme surannée, que le débordement des mœurs et la 
guillotine ont placée dans son lit, s il veut avoir des 
enfants, on trouvera facilement des nullités dans leur 
mariage. La destruction des collèges et des séminaires: 
on les rétablira. Les premiers seront remplis de pro- 
fesseurs dévoués à l'usurpateur, et les autres ne seront 
pas à craindre pour lui, quand les évêques eux-mêmes 
auront fléchi le genou. 

« Voilà pourtant les difficultés entrevues en suppo- 
sant"quelque durée à la puissance de l'usurpateur. Elles 
sont faciles à lever ; mais il en est une plus forte et qui 
dans le moment est tout à la fois un motif d'espérance 
et de crainte : c'est le corps actuellement existant 
du clergé français. Le pape se résoudra-t-il à le sacri- 
fier, exposera-t-il la France à un schisme plus terrible 
que celui dont il veut la tirer ? 

« Le consul Bonaparte dit qu'il désire Rétablir un 
clergé vierge ; que plusieurs des évêques nont émigré que 
pour cabaler, et qu'il ne veut pas les reprendre ; quon 
traitera de leur démission, etc. Ici le roi aperçoit deux 
moyens que l'usurpateur se réserve pour former un 
clergé à son gré. Il exclura i^ceux des évêques qui 
refuseront de reconnaître son autorité, 2° ceux encore 
qu'il voudra accuser d'avoir cabale. On ne peut s'em- 
pêcher de dire ici quelques mots sur ce premier article. 
Le roi a lu les raisons qu'ont déduites les évêques de 
Langres et d'Alais ' pour justifier le serment exigé. Ils 
distinguent deux personnes dans un évêque, le sujet et 
le pasteur ; et pour faire valoir le dernier, ils s'appuyent 

I. Louis-François de Beausset, plus tard cardinal et auteur d'ouvrages 
fort goûtés, né à Pondichéry le 14 décembre 1748, sacré le t 8 juillet 1784, 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 44I 

de la conduite des évêques, de saint Grégoire lui- 
même au sujet des fréquents changements d'empereurs 
qui ont eu lieu pendant les premiers siècles de TÉglise, 
et de ce qui se passe en temps de guerre, lorsque une 
ville on une province tombent au pouvoir de lennemî. 
Ni Fun ni Tautre de ces exemples ne peut s'appliquer 
au cas présent. On peut dire avec vérité que la dignité 
impériale était plutôt un besoin pour Tempire qu'un 
droit ; et comme Textermination de la famille régnante 
était toujours la suite de son détrônement, il n'était 
pas possible de lui garder fidélité : il fallait donc suivre 
le torrent. Ce qui se passe de nos jours en temps de 
guerre ne conclut pas davantage. Le souverain qui la 
déclare sait que ses provinces peuvent être envahies ; 
il donne par sa déclaration même un consentement 
virtuel au serment qui les mettra sous la protection du 
vainqueur, dont elles peuvent même devenir la posses- 
sion légitime à la paix. Ici la chose est dififérente. La 
famille royale n'est point éteinte ; et la révolte qui a 
renversé le trône ne peut en rien se comparer au bou- 
leversement occasionné par la guerre et légitimé par 
un traité de paix. C'est ainsi que pensent la plupart 
des évêques de France. La preuve en est dans le mé- 
moire de Tévêque d'Uzès.dans la lettre que les évêques 
de la province de Narbonne ont écrite au pape, dans 
tous les écrits de l'évêque de Boulogne, etc. Croit-on 
que M. l'archevêque de Reims, que les évêques de 
Clermont, de Castres \ enfin tous les prélats qui sont la 
gloire de l'Église Gallicane, et on peut dire, de la reli- 
gion elle-même, se prêtassent à plier le genou devant 

T. Jean- Marc de Royère, né au château de Budesol en Périgord le 
I octobre 1727, sacré évêquc de Tréguier le 26 avril 1767. 



442 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

Aman ?Ce seraient donc des cabaleurs,ils recueilleraient, 
pour fruit d'une constance, d'une fermeté dignes des 
martyrs, d'être rejetés par le père commun des fidèles, 
il leur demanderait leur démission ! Pourraient-ils la 
donner en conscience ? Mais admettrait-on que quel- 
ques-uns d'entre eux ont cru devoir sacrifier les pas- 
teurs au troupeau, certes, le plus grand nombre s'y re- 
fuserait.Quel parti prendrait alors le Souverain-Pontife? 
Lancerait-il un anathème sur eux ? Ils braveraient 
la foudre en respectant la main. Les déclarerait-il déchus 
de leurs sièges ? Il sait bien qu'il ne le peut pas. Non, 
jamais Pie VII n'établira lui-même un schisme, un 
schisme affreux, et bien plus effrayant pour l'Église 
que celui du XIV' siècle. 

^ Telle serait cependant pour elle la conséquence 
de la condescendance de son chef au désir de l'usur- 
pateur, et ce ne serait pas la seule. Je n'ai parlé 
jusqu'à présent que des pasteurs du premier ordre. 
Croit-on qu'il y ait moins de vertus dans le second ? 
Suppose-t-on que le respectable curé Fournetz qui, 
comme le diacre Laurent, était déterminé à suivre son 
évêque au supplice, l'abandonnât même après que 
le Saint-Siège aurait faibli? Croit-on qu'un prêtre éclairé 
et vertueux consentît à prendre une cure ou un évê- 
ché ainsi vacant ? Que serait-ce donc que ce clergé 
vierge ? Ce qu'est aujourd'hui le clergé constitutionnel, 
un ramassis de bandits et d'ignorants, omnium per- 
ipsema. 

«Ces considérations présentées au père commun des 
fidèles, par cette bouche éloquente dont les accents ont 
plus d'une fois suspendu la fureur d'une assemblée 
impie, ne peuvent manquer leur effet. Le roi ne crain- 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 443 

*• 

dra pas d*y en ajouter d'autres qui lui sont person- 
nelles. Les prêtres courageux qui retiennent un si 
grand nombre de vrais Français perdraient presque 
tout leur crédit sur eux le jour qu'ils cesseraient d'être 
d'accord avec le vicaire de jÉsus-CHRiST,et le caractère 
prononcé de Pie VII ferait bien plus de mal à la cause 
royale que les incertitudes de son prédécesseur. Quoi! 
ce serait au moment où, pénétré de satisfaction et de 
joie d'avoir enfin reçu sa bénédiction paternelle, le roi 
propose au pape de mettre le concordat en vigueur, 
qu'il l'exécuterait avec l'usurpateur ; ce serait alors 
qu'il vient de faire dire à Sa Majesté, qu'il ne ferait 
jamais cardinal aucun évêque français sans son agré- 
ment, ou plutôt sans sa sollicitation formelle, qu'il se 
prêterait à instituer des évêques en France, non seule- 
ment sans l'agrément du roi, mais contre son vœu,mais 
sur la demande de celui qui naguères nommait des 
cadis ? Ah ! cela est impossible, et le cardinal Maury 
n'aura pas besoin de déployer son éloquence pour faire 
triompher dans cette circonstance la cause de l'Église 
et du trône. 

« L'empereur de Russie, toujours grand et généreux, 
vient d'assurer au comte de Caraman, ministre pléni- 
potentiaire du roi à Pétersbourg, un traitement annuel 
de 1000 ducats, et en a fait parvenir l'avis à Sa Ma- 
jesté de la manière la plus paternelle et la plus amicale. 
— Louis. > 

H. 

Maury avait grand besoin d'être excité, comme il le 
fut par la note royale. Un peu de découragement 



444 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

même semble s*être glissé dans son âme, à la veille 
d une lutte où sa connaissance des hommes et des 
choses lui faisait présager Tinsuccès. Du moins, c'est 
ce qui nous semble ressortir d'une lecture attentive de 
la dépêche suivante, adressée de Montefiascone à M. 
le comte d*Avaray, le 15 septembre 1800, dix jours 
avant Tarrivée de la note qu'on vient de lire. 

« J'ai l'honneur de vous accuser. Monsieur le comte, 
la réception des deux lettres dont vous m'avez honoré 
le 3 juillet et le 17 du mois d'août. J'ai trouvé dans 
le premier paquet les lettres patentes de la protec- 
torerie des Églises de France et de Corse, qui sont 
entièrement conformes pour le fond à celles que 
nos rois ont toujours fait expédier, mais elles sont 
beaucoup mieux rédigées dans la forme, et j'en ai 
aisément reconnu l'auguste auteur qui possède au plus 
haut degré et dans les plus petits détails la science de 
son rang, au point de savoir dans la perfection le mé- 
tier de tous les agents qui doivent le servir. La France 
serait bien étonnée et bien heureuse, si elle voyait un 
pareil génie consacrer toute son activité à sa réhabili- 
tation. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai reçu ce 
nouveau gage de la bonté et de la confiance du roi avec 
la plus vive et la plus respectueuse reconnaissance. 
Daignez en être l'interprète et le garant. Monsieur le 
comte, en mettant aux pieds de Sa Majesté l'hommage 
de mon dévouement sans réserve et sans bornes. Je 
vais épier à Rome un moment opportun pour parler 
au pape de cette protectorerie.Tous les temps sont pro- 
pres à en remplir les fonctions avec zèle, et entr'autres 
bons offices que je rends journellement à nos évêques, 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 44$ 

j ai enfin obtenu les facultés qu'ils m'avaient chargé de 
solliciter relativement aux ordinations, dont je parlai 
au commencement de ma dépêche du 12 juillet ; mais 
les circonstances ne sont nullement favorables pour 
développer ce caractère public. Mon avis est de ne 
demander aucune espèce de grâce au pape, et de 
n'insister auprès de lui qu'en faveur des principes, 
jusqu'au dénouement des négociations qu'il va ouvrir 
avec Bonaparte. Quel acte de courage pourrait-on at- 
tendre de lui, tandis que les Français occupent Bo- 
logne et Pesaro ? Pour bien servir la bonne cause, il 
ne faut pas lui nuire en sollicitant pour elle, sans aucun 
espoir de succès, une espèce de triomphe apparent, 
dont il ne résulterait même rien de décisif. 

« La même considération de prudence ne permet 
pas de poursuivre la restitution et l'administration des 
établissements français dans les États du pape. Vous 
verrez, Monsieur le comte, par la lettre ci-jointe de 
M. l'abbé de Lestaches, que l'entrée de M. l'abbé 
Cornu dans la communauté de Saint-Louis est sus- 
pendue sans aucun terme défini. Ce délai me déplaît 
fort, mais je dissimule mon mécontentement, et, pour 
mieux servir votre protégé, j'ai l'air d'approuver moi- 
même ce retard, qu'on aurait dû mieux calculer avant 
de s'engager avec moi. Il faut trouver toutes les rai- 
sons bonnes, quand on ne peut pas les réfuter par des 
ordres absolus. Ma lettre au roi renfermera d'autres 
détails sur ces établissements. M. l'abbé de Lestaches 
a de l'esprit et montre du zèle pour le service du roi. 
Il était le dépositaire exclusif de la confiance de M. le 
cardinal de Bernis, et j'avoue que ce titre seul ne lui 
donnerait nul droit à la mienne. Mais je ne m'occupe 



446 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

que des intérêts de Sa Majesté, et je sacrifierai toujours 
tout à ce devoir sacré. Nous avons besoin de M. de 
Lestaches pour connaître peu à peu cette administration 
très embrouillée. En conséquence je le traite à merveille, 
et je remploierai volontiers dans le temps à réparer 
avec moi les désordres dont il a été le spectateur. On 
prétend qu il est salarié d'une manière avantageuse, et 
peut-être exorbitante, sur les revenus de nos établisse- 
ments. Ce sera le dernier article qu il faudra examiner 
avec lui. Les autres vices de l'administration sont in. 
comparablement plus essentiels à corriger. On a con- 
tracté des dettes énormes dans les dernières années 
de la vie du cardinal de Bernis, et je regrette pour 
l'honneur de sa mémoire de trouver ses héritiers parmi 
les créanciers de la maison de Saint-Louis, à laquelle 
il prêta pour quatre cent mille livres de cédules,dans un 
temps où ce papier monnayé subissait déjà une dépré- 
ciation considérable. Je m'instruis en silence des maux 
et des remèdes, pour pouvoir m'occuper du prompt 
rétablissement de l'ordre, dès que l'autorité du roi 
pourra nous affranchir de la dépendance d'une visite 
apostolique qui soumet tous ces établissements au 
cardinal Zelada. 

« M. le comte de Saint- Priest m'écrivit de Vienne 
le 17 du mois d'août, une lettre dans laquelle, en 
m'annonçant quil allait prendre avec sa femme les eaux 
de Tœplitz, il me disait que son âge fixait la fin de sa 
vie politique, et que ses infirmités l'y confirmaient,^ 
Quoique cette phrase ne soit pas obscure, elle aurait 
pu être sans doute plus claire et plus précise, et elle 
me laisse ignorer s'il s'agit d'une retraite immédiate 
et absolue. Il joignît à cette lettre une note relative 



CHAPITRE II. — LES CONFÉÈLENCES DE VERCEIL. 447 



aux établissements des lazaristes français dans le 
Levant, pour m'engager à traiter avec la Propagande 
de leur rétablissement à Constantinople dans leur 
maison de Saint- Benoît à l'exclusion de tous autres 
missionnaires, et pour demander subsidiaîrement, sur 
les revenus de Saint- Benoît, lentretien de deux prêtres 
et d'un frère lazariste à Constantinople. J ai traité cette 
affaire avec le cardinal Borgia, préfet de la Propagande. 
J'ai appris que les lazaristes s'étaient ruinés eux-mêmes 
dans leur établissement de Noli, que le sieur Viguier, 
préfet de cette mission, ayant abandonné son ministère 
pour se livrer à des spéculations commerciales sur la 
teinture des toiles de coton, s'était attiré la haine des 
teinturiers turcs; qu'ayant été obligé par ses créan- 
ciers de fuir de Noli, il était parti pour Vienne, où il 
avait établi la même manufacture qui l'avait ruiné à 
Noli. Le cardinal Borgia lui opposa les canons de 
l'Eglise contre les clercs qui font le commerce, et lui 
défendit de retourner à Noli, où il était revenu prendre 
possession de l'église de Saint- Benoît, et où sa pré- 
sence pouvait exciter les plus grands troubles. J'ai su 
seulement à la Propagande que le sieur Viguier s'était 
rendu de Vienne à Trieste pour y établir son com- 
merce, et Ton ignore ce qu'il est devenu. Les laza- 
ristes ayant ainsi quitté la maison de Saint- Benoît, et 
ne vivant plus en communauté, la Propagande ordon- 
na au supérieur des missions de Noli de leur retirer la 
'permission d'exercer le saint ministère. Les lazaristes 
se sont soulevés contre l'interdit, et ont donné lieu à 
d'autres plaintes graves. Il y a une très grande anî- 
mosité entre eux et le clergé du Levant. On se 
plaint à Noli qu'ils y ont prêché des principes moder- 



448 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

nés et auparavant inconnus dans le Levant, spéciale- 
ment les quatre articles du clergé de 1682. Je joins ici 
la lettre du cardinal Borgia, afin que le roi ait cette 
pièce originale sous ses yeux pour pouvoir répondre aux 
Lazaristes, s'ils ont recours à son autorité. Le cardinal 
Borgia est mon ami, et il est fort dévoué à la personne 
du roi, qu'il me désigne dans sa lettre sous le nom de 
Altissimo personaggio ' — Je me réfère à ma dépêche 
pour les autres affaires, dont j'ai à rendre compte au 
roi. — Agréez, etc. » 

III. 

Enfin, la note arriva, et, le jour même, 25 septembre, 
Maury écrivait de Montefiascone à son auteur: 

I. Cest parce que nous nous sommes imposé la loi de reproduire inté- 
gralement le texte de Maury, que nous devons, à notre très grande 
répugnance, laisser subsister tout ce paragraphe, odieusement calom- 
niateur pour les dignes missionnaires lazaristes. Le cardinal ne répétait 
que ce qu'il avait entendu dire à la Propagande, mais, deux ans après, 
la vérité éclata dans tout son jour, ainsi qu'il est raconté dans X Histo- 
rique de Saint- Benoit de Constantinople^ par un prêtre de la Mission 
(p. 67 à 99). Des documents cités par le docte annaliste, il résulte : i® — 
que les Lazaristes n'ont jamais eu de confrères à Noli ; 2** — que 
M. Viguier, nommé à Constantinople pour remplacer les jésuites, y 
rencontra des difficultés inouïes, spécialement de la part de deux anciens 
missionnaires sécularisés, de la part des indigènes et même de Pautorité 
du lieu. De là mille inventions sottes et calomnies noires qui, un 
moment, eurent la fortune d'être écoutées à la Congrégation de la Pro- 
pagande. Les confrères furent même chassés de Saint-Benoît, où ils 
faisaient le plus grand bien. Mais bientôt, Rome, étudiant à fond la 
question, revint de ses préventions et le cardinal Borgia lui-même rendit 
justice aux dignes prêtres de la Mission, en leur faisant restituer cette 
maison, qui leur avait été enlevée par la violence, au moyen d'une sorte 
d'émeute provoquée parla calomnie. Preuve nouvelle du soin avec lequel 
les supérieurs doivent toujours éclaircir les accusations qui paraissent 
les mieux fondées, et se garder, suivant la règle de saint Isidore, de con- 
damner jamais un accusé avant de l'avoir entendu. Nullum damnare 
nisi discussum. 



CHAPITRE IL — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 449 

« Sire. — Je viens de recevoir avec un étonnement 
toujours croissant la superbe note que Votre Majesté 
a daigné m'envoyer le 17 du mois d'août. Elle est sans 
compliment au-dessus de tous les éloges, et on est 
trop heureux d'avoir à suivre un pareil guide en. ser- 
vant un tel maître. Je contiens à regret les justes 
hommages de mon admiration, de peur qu'une âme 
grande et simple, à qui un chef-d'œuvre coûte si peu, 
ne les confondît par modestie avec les insipides impos- 
tures de l'adulation. Oui, sans doute,Sire, c'est un mal- 
heur, c'est le plus grand malheur de la position de 
Votre Majesté, qu'elle se trouve à l'extrémité de l'Eu- 
rope, et que ses zélés serviteurs reçoivent si tard ses 
ordres, ou plutôt profitent si tard de ses lumières; car 
le zèle seul ne suffit pas pour y suppléer. Cependant, 
quoique la grande affaire, dont je viens lui rendre 
compte, paraisse déjà fort avancée, elle n'est pas ter- 
minée à beaucoup près, et j'ai le temps de me faire 
entendre. Je reprends mon récit. 

« Dès que je fus instruit de la destination de Mgr 
Spina, archevêque de Corinthe, je songeai à me pro- 
curer des conférences approfondies avec ce prélat. Il 
eut de son côté la même pensée, et nous passâmes en- 
semble trois matinées consécutives. Je le trouvai doux, 
honnête, porté au bien, doué d'un esprit sage et modé- 
ré, mais dépourvu de toutes les connaissances théolo- 
giques et même canoniques, très peu instruit de notre 
Révolution, bien persuadé que la religion catholique ne 
pouvait se rétablir en France qu'avec la monarchie, 
plein de zèle et d'admiration pour Votre Majesté. Il me 
demanda d'abord quels livres je lui conseillais de lire. 
Je le surpris beaucoup en lui indiquant le célèbre édit 

G)rrespondance inédite. 29 



450 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



de 1695 ^t I^s ^o^s ecclésiastiques de d'Hérîcourt. Je 
ne lui expliquai pas alors plus clairement mes inten- 
tions. 

« Je vis le même jour dans l'après-midi le religieux 
dont j'envoyai une lettre à Votre Majesté le 14 mars 
dernier. Je lui demandai quel était son motif et quel était 
son espoir en acceptant des conférences avec un homme, 
qui a pour théologiens l'abbé Sieyès et l'évêque d'Au- 
tun. Il me répondit avec candeur que son ministère 
l'obligeait d'écouter tout le monde; qu'il se donnerait 
un tort inexcusable, et s'exposerait à des dangers ter- 
ribles en refusant d'entendre des propositions d'ac- 
commodement, sous le prétexte qu'il ne pouvait pas se 
fier aux intentions; qu'il ne se laisserait pas tromper ; 
qu'on devait le juger à la fin et non pas au commence- 
ment d'une négociation pareille; que, si on agissait avec 
lui de bonne foi, ce serait un puissant et évident moyen 
de servir utilement Votre Majesté ; qu'au surplus, in- 
dépendamment de tout autre résultat, les Français 
étaient à Bologne et à Pesaro; qu'il avait grandement 
peur de leur voisinage, et que ce commencement d'in- 
vasion lui inspirait une immense responsabilité; que 
déjà, par l'heureux succès de ses premières explications 
sur le nouveau serment, il se croyait quitte de toute 
poursuite en faveur de la dernière promesse de fidéli- 
té; qu'il fallait gagner du temps au lieu de rompre; 
que les Anglais eux-mêmes s'étaient prêtés à une con- 
descendance politique très contraire à leurs'principes, 
en traitant avec les usurpateurs ; enfin, qu'il fallait le 
laisser faire et attendre. 

« Je crus, Sire, que ces considérations n'étaient pas 
dénuées de fondement, et d'ailleurs il fallait bien avoir 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 4$ I 



laîr de s'en contenter, car les conférences étaient ac- 
ceptées, et j'aurais déplu inutilement en me prononçant 
trop fortement contre une négociation, qu il était sage 
de diriger et qu'il n'était plus temps de proscrire. Je 
me souvins que le plus illustre de mes prédécesseurs, 
le cardinal d'Ossat, disait à Clément VIII, quand il 
refusait de recevoir les ambassadeurs de Henri IV, 
qu'un pape serait obligé de donner audience au diable, 
si le diable venait en personne dans son antichambre 
la lui demander. Qu'aurais-je pu répliquer, si l'on eût 
ainsi rétorqué l'argument contre moi ? 

«Je parus donc satisfait de l'expédient, touché de la 
confiance qu'on me témoignait,très confiant moi-même, 
et j'entrai en matière avec un zèle très affectueux,pour 
indiquer les moyens de prolonger à souhait et même 
de tuer avec honneur, quand on le voudrait, la négo- 
ciation. J'en commençai la discussion par la fin, pour 
mieux démontrer l'impossibilité de se fier au rendez- 
vous, dès que le premier point indiqué de ralliement 
était la démission libre ou la destitution forcée des 
évêques de France. La démission ne se fera jamais 
sans l'ordre formel du roi, et comment le roi ordonnera- 
t-il jamais à ses plus fidèles sujets de l'abandonner ? 
Comment des évêques, dont le dévouement est allé 
jusqu'au martyre, s'exposeront-ils à avoir pour succes- 
seurs légitimes Sieyès et compagnie ? La destitution 
est encore plus impossible partiellement ou collective- 
ment. Quelle autorité oserait ou pourrait déposer des 
évêques que le Saint-Siège ne cesse de combler d'élo- 
ges depuis dix ans,et auxquels le pape lui-même adresse 
tous les jours les brefs les plus honorables ? Tous les 
catholiques ne verraient que des intrus dans les succès- 



452 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

seurs qu'on voudrait donner à leurs pasteurs malgré 
eux, et ce schisme de tous les évêques doubles dans 
chaque diocèse ne serait autre chose que le schisme 
des trois papes dans le XI V« siècle. 

« On parut être entièrement de mon avis. 

<L J'indiquai alors le motif des lectures préliminaires 
indiquées par moi au prélat que j'avais laissé le matin 
si affligé de sa mission. Je dis que dans un État ca- 
tholique le gouvernement des évêques n'est pas arbi- 
traire ; qu'ils devaient combiner l'usage de leur autorité 
avec les dispositions des lois civiles ;que l'édit de 1695 
et le traité de d'Héricourt avaient été jusqu'à présent 
le code et le manuel des évêques ; qu'il fallait donc 
demander le rétablissement de cette juridiction si 
favorable à l'Église, et une loi qui obligeât les tribu- 
naux d'y conformer leurs jugements, ou bien discuter 
article par article les lois qu'on voudrait y substituer 
toutes les fois qu'il y aurait appel des jugements des 
évêques. J'ajoutai que des juges qui ne sont pas gradués, 
qui ne savent pas le latin, qui ne sont pas inamovibles, 
qui n'ont aucune connaissance des canons de l'Église, 
comme le sont aujourd'hui tous les juges en France 
et le seront toujours dans le régime actuel, étaient 
évidemment incapables de juger les questions cano- 
niques. 

« Je m'aperçus de l'effet que je produisais. Pour aug. 
menter encore l'embarras, je jetai rapidement une 
foule d'idées sur la nécessité de faire déclarer préalable- 
ment la religion catholique dominante en France, sur 
l'abolition des lois contraires à la morale ou à la disci- 
pline de l'hglise, et j'en citai un grand nombre sur 

le rétablissement des chapitres dépositaires de la juri- 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 453 



diction épiscopale durant la vacance des sièges, sur le 
rétablissement des dîmes pour doter le clergé, sur le 
rétablissement des ordres religieux des deux sexes, 
enfin sur le rétablissement et la dotation des collèges 
et des séminaires. J'observai que dans l'état actuel 
il ne peut plus y avoir en France aucune éducation 
publique; qu'on a ouvert tant de carrières à l'ambition, 
que personne ne voudra se dévouer à des fonctions 
si pénibles, si obscures, si peu lucratives, et que, lorsque 
la génération actuelle aura disparu, il ne nous restera 
plus en France aucun sujet assez bien élevé lui-même 
pour mériter d'être appelé parmi les instituteurs publics. 
C'est la plaie la plus profonde et la plus incurable du 
gouvernement républicain. Je finis en disant que, si 
l'on m'eût fait la proposition que je discutais, après 
avoir démontré l'impossibilité de surmonter tant 
d'obstacles, j'aurais répondu : Me majora pelis, non est 
mortale quod optas. 

« Nous nous séparâmes contents l'un de l'autre, et 
on me dit que mes difficultés elles-mêmes donneraient 
de grandes facilités pour se tirer d'affaire ; de sorte que 
mes raisons de désespérer du succès devenaient des 
raisons de plus d'accepter les conférences. 

« Je recherchai ensuite les entours intimes, et en do- 
sant les potions suivant les tempéraments, je leur incul- 
quai tête à tête les mêmes observations sur lesquelles 
je m'imposais le silence le plus profond dès qu'il surve- 
nait un tiers ; car ces gens-ci nous échapperaient, si 
nous voulions les persuader ensemble. Il faut les pren- 
dre un à un pour les éclairer sans les humilier, et 
pour fournir à leur amour-propre des arguments qu'ils 
puissent s'approprier. A Dieu ne plaise que je les ac- 



454 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

cuse tous de penser uniquement selon les circonstances; 
mais en général il ne faut pas attendre des Italiens 
cette fermeté d*esprit, cette constance de principes, 
cette probité d'opinion, cette sincérité avec soi-même 
et avec les autres que les honnêtes gens en France 
avaient éminemment. Cette espèce d'hommes n'existe 
pas ici. Ils sont tous versatiles ; ils appartiennent au 
moment ; ils ont un instinct naturel pour les moyens 
termes, pour les accommodements, pour l'intrigue ; ils 
se fient tous à l'espérance de tromper, et ils regardent 
insolemment la franchise d'un grand caractère et la 
loyauté d'un beau naturel comme une espèce de folie 
nationale qui nous est propre, et qui nous laisse à une 
grande distance de cette sagesse qu'ils s'attribuent 
exclusivement. Il est vrai qu'il ne faut désespérer de 
rien avec eux, et qu'ils reviennent promptement au 
parti qu'ils ont quitté, dès qu'ils s'aperçoivent qu'il 
devient le plus fort '. La sottise consiste selon les mo- 
ralistes de cour à rester dans la minorité. 

« Mgr Spina, qui n'est pas tout à fait exempt de ce 
péché originel du pays, a entendu tous les développe- 
ments de mes principes dans les conférences que nous 
avons eues ensemble. Je remarquai et je lui fis remar- 
quer qu'il ne me faisait ni objections ni confidences. Il 
me répondit qu'il ne voyait rien à répliquer, et qu'il 
ne savait absolument rien dont il me fît mystère. 

« Après ces explications ne voyant rien d'urgent à 
faire, je partis de Rome pour me rendre dans mon 
diocèse qui est à la porte de la capitale, et où j'étais 
appelé par une foule d'affaires et de devoirs ; mais je 
pris des mesures pour être bien instruit de ce qui s'y 

I. Voir la note de la page suivante, 455. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 455 



passerait. J'ai su que les instructions et les brefs de 
Mgr Spina ont été composés dans le plus grand secret 
par Mgr Tosi, nouveau substitut des brefs, et que le 
pape n'en avait donné connaissance, sous la foi d'un 
serment inviolable, qu'aux cardinaux Consalvi et 
Roverella, et à Mgr di Pietro '. Ce secret, qui intimide 
les gens superficiels, ne m'inquiète nullement. Au 
contraire il me rassure, et la sagacité de Votre Majesté 
en devinera aisément les raisons. 

« Mgr Spina est parti le 22 du courant avec le Père 
Caselli, son théologien, ex-général des Servites. On 
dit que, lorsqu'il sera arrivé à Verceil, une lettre de 
Bonaparte lui apprendra le lieu destiné pour les con- 
férences. On débite aussi avec un air de vérité qui 
m'étonne, que M. l'archevêque d'Aix * doit intervenir 
à ce congrès, je ne sais par quel ordre. Mgr Spina a 
passé aux portes de cette ville sans me voir et sans 
me rien faire dire, et ce n'a sûrement pas été par oubli ; 



1. Michel di Pietro, né à Albano en 1747, était professeur de droit cano- 
nique quand Pie VI le nomma secrétaire de la congrégation chargée 
d'examiner les actes du synode de Pistoie ; il prit part à la rédaction de 
la célèbre bulle Auctorem fidei qui condamna ce synode. Consulteur 
de l'inquisition et examinateur du clergé, il demeura à Rome après 
l'enlèvement de Pie VI en qualité de délégué apostolique. Cardinal en 
1804, il reçut de Pie VII, en 1809, la même mission de confiance pour le 
temps de l'absence du pontife. Sommé de venir à Paris, il montra une 
grande fermeté vis-à-vis de Napoléon qui le fit jeter à VincenneS. Pietro 
était réputé justement comme une des lumières du Sacré-Collège. 

2. Jean de Dieu Raymond de Cucé Boisgelin, né le 27 février' 1732, 
évêque de Lavaur en 1765, archevêque d'Aix en 1770. Orateur brillant, 
il prononça les oraisons funèbres du Dauphin en 1765, du roi de Pologne 
en 176% de la Dauphine en 1769, et le discours de circonstance au sacre 
de Louis XVI. — Député aux Etats généraux, il prit une part considé- 
rable à la défense de la propriété ecclésiastique, et combattit cou- 
rageusement à la tribune la Constitution civile du Clergé. Il mourut 
archevêque de Tours en 1804. Le cardinal de Beausset a écrit sa biogra- 
phie. 



4S6 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

mais, je ne regarde pas cette prétention comme un 
mauvais signe. La timidité italienne ' aura craint qu'un 
entretien avec moi, dont on n'aurait pas manqué d'être 
instruit à Verceil, ne fût regardé comme un signe de 
partialité,propre à rendre le négociateur suspect. Telle 
est du moins ma conjecture, et je ne la donne que 
pour ce qu'elle vaut. On se souvient aussi de ce que 
je fis faire à Venise. ^ On croit peut-être s'être trop 
pressé, et on se défend tant qu'on peut contre mon 
influence. 

« Quoi qu'il en soitj'e vais composer un mémoire offi- 
ciel dans lequel je développerai toutes les raisons que j'ai 
déjà exposées de vive voix. Cet ouvrage sera fait et 
mis au net dans trois jours. 

« Ma première pensée a été de partir moi-même 
pour Rome muni de cette pièce, et d'aller en suivre 
l'effet dans le cabinet du pape ; mais en réfléchissant 
plus mûrement sur cette démarche, il m'a paru que 
mon retour soudain dans cette capitale y donnerait 
l'éveil et l'épouvante à la multitude des égoïstes qui 
craignent uniquement de voir leur tranquillité compro- 
mise. On devinerait aisément le motif de mon voyage 
immédiatement après le départ de Mgr Spina. Ma 
présence pourrait embarfasser le pape et ses ministres. 
On épierait et on abrégerait mes audiences, peut-être 

1. Dans ses plaintes si évidemment exagérées contre l'insuffisance du 
savoir et les finesses du caractère national des négociateurs, Maury 
laisse trop voir un secret dépit du mystère qu'on a gardé vis-à-vis de 
lui, mystère qu'explique, à défaut d'autres graves motifs, sa position 
vis-à-vis de Louis XVI II. Mais ce dépit lui-même, s'il explique le 
ton passionné de l'attaque, ne saurait l'excuser. L'Église et dès lors les 
négociateurs chargés de parler en son nom, avaient à sauver des in- 
térêts bien supérieurs à ceux dont Maury prend si vivement la défense. 

2. La reconnaissance du roi Louis XVII I par la notification officielle 
de l'avènement de Pie VII à la papauté. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL, 457 

insînuerait-on, par peur, si les Français Texigeaient, 
de retourner dans mon diocèse avant que le combat 
fût sérieusement engagé. Outre ces raisons qui me 
paraissent dignes dattention, il ny a rien à faire 
jusqu'à l'ouverture des conférences, et à l'arrivée des 
premières dépêches, on aurait un beau prétexte pour 
ne me rien dire et ne me rien répondre ; j'userais ainsi 
mes moyens d'opposition avant le moment de les em- 
ployer. Je prends donc un autre parti, ou plutôt je 
suspends mon départ, et voici l'expédient supplémen- 
taire que j'ai imaginé pour mieux servir Votre Majesté. 

€ J'ai auprès de moi un frère, qui est mon grand- 
vicaire.C'est un homme d'un raremérite,d'uneprudence 
consommée et d'une grande dextérité en affaires. Il 
est estimé du pape, et très lié avec le cardinal Con- 
salvi. Sa présence, ses audiences ne feront aucune 
sensation. Je vais donc l'envoyer à Rome pour pré- 
senter mon mémoire au pape, pour y faire la guerre 
à l'œil et me rendre compte de ses découvertes. C'est 
un autre moi-même auquel je puis entièrement me fier. 
Il aura le prétexte très plausible de dire qu'il vient à 
Rome établir mon neveu dans son canonicat de Saint- 
Pierre, ce qui est très vrai ; mais il dira au pape les , 
motifs de ma discrétion, et il lui annoncera que je serai 
à Rome dans huit heures, dès que les intérêts de Votre 
Majesté paraîtront y exiger ma présence. 

« J'espère que ce moyen dilatoire, le seul que la 
prudence et un zèle raisonné me suggèrent dans ce 
momcnt,obtiendra le suffrage deVotre Majesté. Je m'en 
flatte avec d'autant plus de confiance qu'il n'y a rien 
à faire à présent, si ce n'est de ne pas se compromettre, 
de ne heurter personne, d'éclairer, de précautignnçr 



458 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



et d*armer les esprits jusqu*à louvcrture des confé- 
rences. Votre Majesté peut être très certaine que je ne 
perdrai pas un instant pour me rendre à Rome, dès que 
le bien de son service m'y appellera. J'aurai soin de la 
tenir exactement informée des événements. Je suis sûr 
de ne rien sacrifier en retardant mon départ et de dis- 
poser favorablement les esprits par une retenue circon- 
specte dont on me saura gré et que mon frère saura 
bien faire valoir auprès de qui de droit. Si j'avais le 
malheur de me tromper en raisonnant ainsi, Votre 
Majesté aurait sans doute la bonté de pardonner mon 
erreur à la droiture de mon âme et à la pureté de mes 
intentions. Mon mémoire et mon frère me suppléeront 
provisoirement, et je ne montrerai mon bras qu'au 
moment où il faudra frapper. 

« Dans la lettre que je vais écrire au pape en lui 
envoyant mon mémoire, je n'oublierai pas de lui rap- 
peler la promesse qu'il a faite par mon organe à Votre 
Majesté. Ce sera uniquement du revenu qu'on exigera 
pour la remplir, parce qu'on n'est pas en état et qu'on 
serait pourtant obligé d'en donner. On me dira de très 
belles paroles, mais je crains que nous ne puissions rien 
conclure sans pourvoir à l'entretien. Ce sera vraisem- 
blablement dans le courant de novembre que se fera le 
tirage de la loterie. J'espère, comme on me Ta promis, 
que le billet sortira, mais avec la condition de tenir le 
numéro secret. 

« J'ai pris toutes les mesures qui dépendaient de moi 
pour empêcher le prétendu parent, qu'on a dit en route, 
d'obtenir un passeport. Le cardinal Consalvi m'a ré- 
pondu sur cet article par un sourire et un mouvement 
de tête très rassurant. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 459 

«Je n'ai encore reçu aucune réponse du ministre 
Acton au sujet du palais de lacadémie de France. Le 
temporel de nos établissements français est dans un 
désordre effroyable. Mon avis est qu'il Taut attendre 
le cours des événements pour s'occuper avec fruit de 
cet objet, et qu'on ne pourrait faire dans ce moment 
aucune démarche qui ne fût nuisible. L'église des 
Minimes de la Trinité du Mont, qui est mon titre car- 
dinalice, s'est écroulée, et la communauté de Saint- 
Louis, qui était de vingt-six prêtres,est réduite à six 
chapelains. Dans l'impossibilité où je suis de m'em- 
parer de ces administrations, ma principale attention 
est de rassurer et de calmer les créanciers, de peur que 
leurs réclamations ne fissent mettre les biens en vente. 
La perception de revenus est prodigieusement difficile, 
et on se prévaut à Rome du malheur des circonstances 
pour ne payer personne. 

« Je n'ai encore reçu aucun ordre de Votre Majesté 
pour tenter de recouvrer les papiers de l'ambassade, 
que les héritiers du cardinal de Bernis ont déposés 
entre les mains des Espagnols. 

« Les Anglais et les Napolitains viennent de s'em- 
parer de l'île de Malte et de tous ses forts. La garnison 
française s'est rendue prisonnière de guerre. Cette 
nouvelle est officielle. 

« Votre Majesté saura directement 'par la voie de 
Vienne les nouvelles des armées et la rupture de l'ar- 
mistice, qu'on dit avoir été suivi d'une nouvelle proro- 
gation. Mais s'il est vrai que l'Empereur se soit rendu 
avec son frère le Palatin à l'armée du Rhin commandée 
par l'archiduc Charles, il est très probable que les 
hostilités doivent être recommencées,et je m'en réjouis, 



46o MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



car j'aime encore la guerre, et j espère qu'elle finira 
par nous dédommager de tous les maux qu'elle nous 
a faits. 

« J'ai reçu, Sire, avec la plus respectueuse recon- 
naissance les Lettres patentes de la protectorerie, 
dont Votre Majesté a daigné m'honorer. Je n'ai pas 
besoin de lui dire combien j'ai à cœur de ne pas me 
montrer indigne d'un titre si glorieux. Dans le mois 
de mai dernier, il aurait suffi pour mettre immédiate- 
ment sous ma main tout ce qui avait quelque relation 
avec les intérêts de Votre Majesté. Le malheur des 
circonstances ne permet plus de s'en prévaloir dans 
ce moment ; mais, dès que le temps deviendra plus 
favorable, mon zèle ne négligera ni les droits qui me 
sont confiés, ni les devoirs qu'ils m'imposent. 

« J'apprends avec douleur que le respectable évêque 
de Clermont' est malade à Munich, et qu'on déses- 
père totalement de sa vie. Ce sera une très grande 



I. François de Bonal, né en 1734, sacré en 1776, avait été, comme 
Maury, Pun des plus intrépides défenseurs de la religion aux États 
généraux. Le 25 août 1789, il s'efforce de maintenir la religion h la base 
de la constitution; le 11 février 1790, il défend, sous les huées, la liberté 
des vœux monastiques ; le 9 avril, il proteste que € dût-il avoir mille 
glaives suspendus sur la tcte, il s'opposera toujours à l'expropriation de 
l'Église. > Le 30 mai, il propose de renvoyer au concile la question des 
réformes ecclésiatiques ; après le vote de la constitution civile, il monte 
à la tribune, revendique pour l'Église le droit de légiférer sur sa disci- 
pline et supplie qu'on en appelle au pape ; c'est lui qui fit écarter la 
motion supprimant le costume ecclésiastique en s'écriant : < On me dé- 
chirera mon habit sur mon corps avant de me le faire abandonner. > Le 
3 janvier 1791, il essaie vainement de faire restreindre le serment aux 
choses de l'ordre politique ; puis il déclare que jamais il ne prêtera ce 
serment, et que cependant il ne démissionnera pas et ne se tiendra pas 
pour dépossédé. C'est à lui que Louis XVI, qui le tenait en grande 
estime, écrivit du Temple pour savoir s'il pouvait, après avoir sanctionné 
la'Constution civile, faire sa communion pascale. Le grand évêque en- 
gagea le roi à la différçr. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 46 1 

perte pour l'Église gallicane, et en particulier pour 
moi, qu'il honorait de la plus tendre amitié. 

« Je suis avec le plus profond respect, et un dévoue- 
ment plein d'amour, etc. » 

IV. 

Le mémoire, porté à Rome par le frère du cardinal 
Maury, résume admirablement toutes les difficultés et 
les objections qu'opposèrent à l'initiative du premier 
consul et à l'acceptation du pape les ennemis de tout 
accommodement sur le terrain religieux et politique 
entre le Saint-Siège et la République française. A ce 
point de vue seul, il serait extrêmement utile de le 
reproduire, s'il ne présentait, à une foule d'autres 
égards, un document de la plus haute valeur. Nous 
avons été particulièrement heureux de le retrouver, en 
original, dans les papiers de Maury. Le voici en son en- 
tier. Il est intitulé : Note sur les Conférences de VerceiL 

« Le pape n'a pu se refuser à la proposition qui lui 
a été faite par le général Bonaparte, d'entrer avec lui 
en négociation, pour rallier la France au centre de 
l'Église catholique. Le ministère du père commun 
l'oblige impérieusement d'écouter tout le monde. Sa 
Sainteté se serait donné un tort inexcusable et se serait 
exposée aux dangers les plus imminents si elle eût 
rejeté ces ouvertures de conciliation, sans même en 
discuter les conditions préliminaires. Quelque méfiance 
qu'inspirent les intentions et les principes du domina- 
teur actuel de la France, on ne pouvait pas écarter, 
sur de simples présomptions, une offre d'accommode- 
ment qui intéresse le sort spirituel de trente-cinq mil- 



462 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

lions d'hommes. Indépendamment de ces motifs 
religieux auxquels le pape a eu la sage délicatesse de 
se restreindre en acceptant les conférences qui lui ont 
été proposées, les plus graves considérations lui con- 
seillaient de gagner du temps et de ne pas heurter 
brusquement et sans retour, par une réponse négative 
qui lui eût attiré les plus grands reproches, des ennemis 
tout-puissants, à la merci desquels il voyait tomber une 
seconde fois ses États, au moment même où il venait 
d'en recouvrer la souveraineté. 

« Mais, en reconnaissant l'impossibilité et l'inconve- 
nance de se refuser à un congrès dont on ne peut espé- 
rer aucun rapprochement solide, il ne faut pas perdre 
de vue la doctrine, la politique et les sentiments bien 
connus du personnage avec lequel on va traiter. 

« Le Saint-Siège n'eut jamais un ennemi plus for- 
midable. Ce fut lui qui envahit en 1797 les États de 
l'Eglise ; qui, n'ayant pu obtenir du pape une rétrac- 
tation impie de son enseignement public, le dépouilla 
de trois de ses provinces, et lui enleva son numéraire, 
ses trésors et les chefs-d'œuvre des arts ; qui, après la 
paix trompeuse de Toientino, fit envoyer son frère à 
Rome en qualité d'ambassadeur, où il ne prit qu'un 
logement d'emprunt pour y consommer plus prompte- 
ment, par une révolution intérieure, l'anéantissement 
de l'autorité pontificale, qu'il avait différé de détruire 
par la force des armes ; qui, en apprenant la mort si 
bien méritée du général qu'il avait chargé de révolu- 
tionner Rome, pour prix de son alliance avec sa famille, 
proclama, le premier, la République romaine à Paris, 
dans l'ivresse d'un festin patriotique ; qui, arrivant en 
Egypte, invita son armée par une proclamation pu- 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 463 

blique à se jouer de ce qu'il y a de plus sacré parmi 
les hommes, en fréquentant les mosquées pour trom- 
per les Musulmans, comme il avait séduit ou cru séduire 
les Italiens, en ménageant pendant quelque temps ce 
quil appelait la superstition romaine; qui voulut se 
faire un mérite auprès de la Porte Ottomane d'avoir 
renversé le Saint-Siège, ennemi implacable de l'Alco- 
ran, et qui ne rougit pas de porter l'audace et la bas- 
sesse de son hypocrisie, jusqu'à se déclarer lui-même 
disciple de Mahomet. Il est donc bien prouvé que cet 
homme extraordinaire ne connaît d'autre religion que 
son intérêt ; et c'est en effet l'unique motif qui le dé- 
termine dans ce moment à se rapprocher du pape, en 
vertu d'une spéculation, que son ambition vient de 
faire sur les consciences catholiques. 

« A peine s'est-il élevé en France au faîte du pou- 
voir, qu'il s'est vu obligé par sa politique de recourir 
aux ruses de la tolérance et de descendre aux dissi- 
mulations de l'hypocrisie. Il n*a pu ignorer que les 
dix-neuf vingtièmes de la France, ramenés aux prin- 
cipes religieux par l'ascendant de l'éducation ou par 
les leçons du malheur, sont sincèrement et ouverte- 
ment catholiques, et qu'ils demandent à grands cris la 
religion de leurs pères. Pour gagner un parti si nom- 
breux, que le découragement réduit à se contenter dç 
sa foi, il a diminué les entraves du culte public, il a 
aboli les anciens serments qui révoltaient trop invinci- 
blement la conscience de ses ministres; il y a substitué 
une formule ambiguë et captieuse, dans l'espérance de 
les diviser et de les affaiblir; et quand il s'est aperçu 
de la résistance que l'on opposait à ce serment, il n'a 
pas paru éloigné, dit-on, d'en modifier la rigueur, en 



464 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

se contentant de faire promettre une simple soumis- 
sion au gouvernement, au lieu d'exiger une fidélité 
active à la constitution. 

« Pour accélérer les progrès de la séduction et mieux 
consolider sa puissance usurpée, il a parlé avec le plus 
grand mépris de l'Église Constitutionnelle, trop avilie 
pour servir son ambition ; mais en même temps il Ta 
secrètement protégée pour rendre plus imposante cette 
misérable victime qu'il est déterminé à sacrifier. Il 
s'est montré favorable au clergé catholique et même 
à la puissance temporelle de son auguste chef, qu'il 
avait voulu détruire et qu'il s'était vanté d'avoir anéan- 
tie deux ans auparavant. Enfin, pour mieux en impo- 
ser à la multitude, il a fait un pas de plus vers cette 
grande majorité des catholiques qu'il feint de protéger 
pour en être soutenu lui-même, et il a proposé au 
Saint-Siège des négociations qui doivent réintégrer 
la catholicité dans le territoire entier de la France. 

« Nous ne calomnions certainement pas les inten- 
tions d'un pareil négociateur , en posant pour base 
de nos conjectures politiques, que la religion n'entre 
absolument pour rien dans ses vues, et que ses calculs 
n'ont point d'autre objet que son ambition. Il veut 
s'attacher les catholiques, énervés par la lassitude de la 
persécution, en leur assurant la tolérance de leur culte, 
jusqu'à ce qu'une nouvelle génération, rapidement 
imbue de l'impiété, abandonne d'elle-même l'ancienne 
religion nationale. C'est un ennemi avec lequel il offre 
de capituler, parce qu'il le sent plus fort que lui et qu'il 
craint d'en être écrasé tôt ou tard. Si cette conjecture 
est vraie, comme on n'en peut douter, c'est donc l'opi- 
nion publique des Français qui lui fait la loi ; et c'est 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 46$. 

en s'emparant de ce ressort, prêt à se détendre contre 
lui, qu'il veut essayer de faire lui-même la loi au Saint- 
Siège. Rien ne me paraît plus évident que cette asser- 
tion. Or, une pareille vérité de fait suffit pour nous pré- 
server, dans les conférences qui vont s'ouvrir, et du 
découragement qui pourrait naître en nous du senti- 
ment de notre faiblesse, et de la dangereuse domina- 
tion que pourrait prétendre sur nos commissaires 
cet étrange représentant des catholiques français. 

« La maxime habituelle du grand roi de Prusse était 
qu il ne faut jamais faire ce que Tennemi veut ; car 
il a ses raisons pour vouloir, et nous devons nous tenir 
pour avertis que ses intérêts ne sont pas les nôtres. 

« Si nous appliquons cette règle de conduite à la 
négociation actuelle, nous n'entrerons pas facilement 
dans les vues d'un si redoutable adversaire. En profitant 
bien de nos avantages, c'est-à-dire, en n'acceptant 
aucune composition avec nos principes, nous^aurons 
toujours et très aisément raison contre lui. Or, la raison 
est la seule arme de la faiblesse contre la force et 
l'unique défense de la droiture contre la ruse, Rempor- 
tons donc de modestes victoires de raison sur sa 
politique. Nous ne pouvons pas en obtenir d'autres, et 
nous n'avons pas besoin d'en employer d'autres pour 
pleinement la faire échouer. 

« Nous mettrons ainsi tous les catholiques, c'est-à- 
dire, tous les royalistes français dans nos intérêts, en 
leur prouvant par l'évidence des justes demandes que 
nous avons à faire et des sages refus que nous saurons 
bien motiver, qu'en paraissant se rapprocher du Saint- 
Siège, Bonaparte veut la fin sans vouloir les moyens, 
et que son prétendu culte catholique ne serait qu'uq 

CorrMpondance Inédite. 30 



466 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

simulacre trompeur et un dernier armistice de l'athéis- 
me. Nous ne saurions donner trop de solennité aux 
débats qui vont s'ouvrir dans ces conférences, ni trop 
prolonger ce choc d'un congrès sur lequel toute l'Eu- 
rope aura les yeux ouverts. Ce sera la publicité de nos 
discussions qui ira nous conquérir, de tous les côtés, 
la protection de l'opinion publique. Si le pape armé 
d'une raison triomphante obtient ce qu'il demandera, 
il minera sourdement la puissance usurpée de Bona- 
parte, et, s'il en éprouve des refus qui trahiront ses 
desseins secrets, il détachera de lui tous les catholiques. 

« Le grand espoir du pape ne doit donc pas être, 
à mon avis, de rendre la religion catholique dominante ; 
car la France ne sera jamais solidement catholique 
sans son roi, maïs de servir très utilement la cause du 
roi lui-même, en dévoilant, en décréditant, et en iso- 
lant l'usurpateur qui se flatte de lui faire consacrer son 
intrusion politique. C'est ainsi que,si nous savons bien 
raisonner nos demandes et notre résistance dans la 
discussion du traité, la ruse tournera contre son propre 
auteur, en soulevant contre lui tous les catholiques 
auxquels son insidieuse modération semble permettre, 
comme à des orphelins éperdus, de leur rendre leur 
père commun, tandis ^u'il ne se propose réellement 
pas de les réintégrer dans la filiation del'Église romaine, 
mais uniquement de s'emparer du grand ressort de la 
religion pour s'en approprier l'influence et l'appui, en 
faisant plier les principes et la discipline de l'Église 
romaine, au gré et au profit de son ambition. 

« Pour atteindre ce but, je ne doute pas que les 
négociateurs français ne se prêtent, avec beaucoup de 
facilité à céder, sans défense, les avant-postes que la 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE WÈKCEtt. 46^ 

philosophie a élevés en France contre la reh'gion 
catholique. Ils ne négligeront cependant pas de faire 
valoir ces prétendus sacrifices auxquels ils n'attachent 
nulle importance, parce que c'est la puissance suprême 
qui les intéresse uniquement, €t que leur chef très 
dégagé sur tout le reste a la modestie de s^ borner. 
Ainsi on supprimera les décades avec d'autant moins 
de répugnance qu'il faut un jour de repos dans toutes 
les religions et même dans tous les gouvernements, 
puisque la France en admet un- tous les dix jours, et 
que dans le fond on ne se soucie pas plus du décadi 
que du dimanche. On consentira au rétablissement du 
costume et de l'habit ecclésiastique ; mais la puissance 
publique se réservera secrètement la faculté de ne pas 
protéger cette loi de police extérieure, et peut-être 
même de faire huer, par des groupes soldés, les prêtres 
qui voudront s'y conformer. On abolira le serment qui 
ne serait plus nécessaire, quand un traité public de 
réconciliation avec le Saint-Siège aurait assuré et 
garanti la fidélité des catholiques. On salariera le clergé 
pour le tenir en servitude ; mais on permettra de le 
doter, et ce leurre pourra servir de prétexte au légataire 
universel de la Révolution, pour gagner quatre-vingt 
millions de revenu, en rétablissant les dîmes. On 
proscrira le divorce lég^il; mais on suppléera aisément 
par des tribunaux serviles qui trouveront des nullités, 
arbitraires dans tous les mariages qu'on voudra dis- 
soudre. On s'engagera même à rétablir les collèges et 
les séminaires, pour mieux allier l'usurpateur à l'esprit 
national par l'influence de l'éducation publique ; mais 
il n'y aura ensuite ni propriétés pour entretenir ces 
établissements, ni professeurs pour les mettre en actîr 



468 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



vite. II est si aisé de tromper sur lexécution de toutes 
les promesses, quand on n'a besoin que de promettre, 
et qu*on n a aucune force coactive au-dessus de soi, 
que le pouvoir suprême, toujours maître d'éluder des 
conventions sans garantie, ne chicanera que pour la 
forme, quand on lui proposera de pareils engagements. 

« Mais il est d'autres difficultés plus urgentes et qui 
ne seront pas si faciles à surmonter, ou du moins qui 
prolongeront indéfinimentladiscussion,sile Saint-Siège 
veut gagner du temps. 

€ Par exemple, quel sera le sort du clergé catholique 
actuellement existant ? Le pape peut-il espérer de le 
réconcilier avec la Révolution, en le détachant de son 
roi légitime malgré lui ? Ou bien, si ce même clergé 
se croit incompatible avec un gouvernement si nouveau 
et si variable, le pape se déterminera-t-il à le sacrifier.»* 
Il faut se mesurer froidement avec une extrémité si 
terrible, et avoir le courage de décider si Ton suivra 
les principes d'un accommodement jusqu'à une consé- 
quence si révoltante. 

« Mais, d'abord, est-il probable que les conférences 
de Verceil réconcilient les évêques français avec la 
Révolution, et qu'ils se reconnaissent d'eux-mêmes 
déliés du serment de fidélité qu'ils ont fait à leur roi.»* Un 
très petit nombre d'écri vains, recommandables par leurs 
lumières et par leurs vertus, mais naturellement enclins 
au paradoxe, et qui, durant le cours de la Révolution, 
se sont prononcés en faveur de plusieurs opinions du 
moment, aujourd'hui généralement abandonnées, ont 
traité cette question de la défection monarchique des 
évêques, et se sont déclarés pour l'affirmative. Je 
respecte leurs intentions; mais je ne saurais comprendre 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 469 



comment leurs inconcluants principes ont pu leur per- 
suader de se séparer de tout le corps électoral. 

« En effet, ils distinguent deux personnes dans un 
évêque, le sujet et le pasteur. Ils n'osent pas dire for- 
mellement que le sujet puisse se séparer de son souve- 
rain légitime, et dès lors il est clair qu'ils ne disent 
rien du tout ; car Tévêque est né sujet, il était sujet 
avant d'être pasteur. Cette qualité indélébile du sujet 
est inséparable du pasteur. Un individu nest pas 
double quand il agit. Il y a plus : si Ton reconnaît que 
la défection est interdite au sujet,comment une centaine 
de pasteurs, en admettant qu'au lieu de deux ou trois, 
tous les évêques de France fussent de l'avis du parjure, 
même en les supposant affranchis par leur ministère 
de la fidélité qu'ils ont jurée à leur souverain, pourrait- 
elle jamais autoriser les ' peuples à imiter sa propre 
défection, les peuples, dis-je, en qui toutes les subtili- 
tés métaphysiques ne peuvent pas démêler un individu 
composé de deux personnes, et dont la masse ne pré- 
sente que des sujets simples et isolés qui se réunissent 
pour se soumettre au régime des pasteurs? Y a-t-il 
donc deux religions du serment, l'une pour le corps 
épiscopal, et l'autre pour le corps entier de la nation ? 
Les pasteurs, qui doivent toujours se montrer à la tête 
de leurs troupeaux, onf-ils le droit de s'en séparer, 
pour marcher seuls dans des sentiers détournés, sur la 
foi des sophismes les plus absurdes ? Je demande à ces 
dissidents, dont j'estime plus les intentions que la lo- 
gique, s'ils se flattent de contenter Bonaparte en autori- 
sant, en lui promettant ainsi, quelques petites fractions 
de désertions individuelles de pasteurs, que la fidélité 
de la très grande majorité des évêques réduirait à rien. 



4^> MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



« Nos adversaires sont-ils plus conséquents ou plus 
hrureux, quand ils autorisent les pasteurs, et en pres- 
cindant de leur qualité inamissible de sujets, à se délier 
eux-mêmes de leur serment de fidélité ? Ils s appuient 
dans leurs écrits, en gémissant puérilement d'une divi- 
sion qui est uniquement leur ouvrage, sur la conduite 
dos évêques du temps de saint Grégoire, lesquels pre- 
naient toujours le parti de la soumission, dans les 
fréquents changements d'empereurs. Ils se prévalent 
encore du serment de fidélité que les évêques prêtent 
on temps de guerre, quand leur ville épiscopale ouvre 
ses portes au vainqueur. Cest à ces raisons, c'est à ces 
moyens de fait qu'ils sont réduits pour justifier leur con- 
descendance. Voyons donc quelle est l'autorité de ces 
exemples, et examinons si l'on peut en déduire aucune 
conséquence applicable à l'état actuel de la France. 
« L'extermination de la famille régnante dans la- 
quelle le droit de succession ne pouvait se trouver 
établi, était toujours, dans les temps reculés dont on 
parle, la suite immédiate du détrônement d'un empe- 
reur. Il est évident qu'il n'était pas possible alors de 
garder fidélité à une maison qui n'existait plus. Or, la 
famille royale de France n'est point éteinte. Elle règne 
depuis huit siècles. Elle n'est écartée du trône que 
par des usurpateurs qui se poussent, se proscrivent et 
se détruisent rapidement les uns les autres, comme ces 
mêmes dynasties impériales auxquelles on ose assi- 
miler la Maison de France, tandis qu'elles ressemblent 
bien mieux à ces factions de rebelles qui se supplantent 
et se renversent mutuellement. Les attentats à jamais 
abominables des révolutionnaires français contre cette 
race auguste, n'autorisent certainement pas les mêmes 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 4^1 

évêques, qui leur ont dit tant de fois anathème, à se 
ranger honteusement aujourd'hui sous leurs étendards. 

« Le droit public, qui est admis en temps de 
guerre, n'est pas plus concluant. Le souverain qui 
déclare la guerre sait que ses provinces peuvent être 
envahies par Tennemi, et il donne, par sa déclaration 
même, un consentement tacite au serment qui met les 
villes prises au pouvoir du vainqueur. Or, le roi de 
France a-t-il jamais consenti, ni formellement, ni taci- 
tement, au parjure qui lui ravirait la fidélité de ses 
sujets, pour en transmettre les droits à des usurpateurs 
et à des rebelles ? La très grande majorité des évêques 
français, fidèle au serment de sa naissance, ne se 
détachera jamais de son roi. Qu'on ne s'attende pas 
que tant de gentilshommes incorruptibles, que tant de 
pasteurs éprouvés dont la résistance a bravé le mar^ 
tyre, se déshéritent jamais de leur propre gloire. Non, 
qu'on ne présume rien, qu'on ne se flatte de rien en 
ce genre. Qu'on ne dispose jamais de leur fidélité sans 
leur consentement. Qu'on juge enfin, par la résignation 
calme avec laquelle ils savent souffrir depuis dix ans» 
du courage bien plus facile avec lequel ils sauraient 
achever de souffrir et mourir. 

« On ne parviendra donc jamais, je l'affirme haute- 
ment, à rallier le corps des évêques de France à la 
souveraineté très probablement éphémère de Bona- 
parte. Il leur rend lui-même l'hommage de les exclure, 
parce qu'il désespère de les soumettre. Qu'en fera 
donc le pape qui se charge de traiter et de stipuler 
pour eux, s'ils n'adoptent pas les conditions qui leur 
seront proposées ? Se déterminera-t-il à les déposer, 
s'ils refusent de se démettre de leurs sièges ? Les 



472 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

déposer ! Mais, comment se prêter à une pareille sup- 
position ? Les déposer ! Eh ! pour quel délit ? Les 
déposer ! Le Saint-Siège changerait-il donc ainsi tout 
à coup de principes et de langage ? Le Saint-Siège 
destituerait-il des évéques qu'il n a cessé de combler 
des plus grands éloges pendant onze années consécu- 
tives, et auxquels Pie VII lui-même adresse tous les 
jours, depuis son élévation sur la Chaire de Saint 
Pierre, les brefs les plus honorables ? Que gagnerait- 
on à tenter un expédient si terrible ? On précipiterait 
la France dans un schisme mille fois plus funeste que 
celui dont on veut la délivrer. Les peuples, n'en dou- 
tons pas, resteraient fidèles à leurs évêques auxquels 
une si étrange persécution donnerait une consécration 
nouvelle. Le clergé du second ordre, qui n'a pas voulu 
suivre les intrus, ne se séparerait pas de ses chefs 
légitimes. La France et l'Église catholique tout entière 
demanderaient à grands cris un concile général, et 
ne verraient assurément que des intrus dans les suc- 
cesseurs de ces évêques vénérables, si Ton voulait 
s'emparer de leurs chaires sans leur consentement. 
L'imagination elle-même se refuse à calculer les résul- 
tats d'une si redoutable violence. Ce nouveau schisme 
de deux évêques institués par le Saint-Siège dans 
chaque diocèse, formerait une catastrophe mille et 
mille fois plus terrible que le schisme occasionné par 
les trois concurrents qui se disputaient l'Anneau du 
Pêcheur dans le quinzième siècle. 

€ Qu'on y prenne donc bien garde à Rome. Cette 
cause n'est pas uniquement celle des évêques de 
France. Elle intéresse l'épiscopat tout entier, et d'une 
extrémité du monde à l'autre, toute l'Église catholique 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 473 



est attentive au parti que va prendre le pape, dans les 
conférences intimées à Verceil; à Verceil, dis-je, sur le 
tombeau de ce même saint Eusèbe qui fut chassé de 
son siège, comme les évêques de France, par les enne- 
mis de la foi catholique ; qui, après les tribulations 
et les souffrances d'un long exil et d'une déportation 
violente, s'y vit glorieusement rétabli, et que l'Église 
reconnaissante a placé sur nos autels, au ijombre de 
ses martyrs. 

<i A Dieu ne plaise qu'en développant à regret des 
conséquences si désastreuses, je croie un seul instant 
à la possibilité d'un décret de déposition, lancé par le 
Saint-Siège contre les évêques qui ont le plus illustré 
dans ce siècle, le caractère épiscopal. Personne n'est 
plus convaincu que moi qu'une pareille supposition est 
absolument chimérique. J'en ai pour garants, outre 
l'assistance divine promise au premier siège \ la sagesse 
éclairée du pape et le gage de protection paternelle 
que Sa Sainteté a déjà donné aux évêques de France, 
en daignant leur confier par ma médiation, qu'il allait 
lui-même traiter, c'est-à-dire défendre leur cause. Cette 
communication si rassurante manifeste les sentiments 
de son cœur, et la simple participation de cette dé- 
marche apostolique supplée abondamment aux "réti- 
cences que la prudence exigeait dans la rédaction de 
son bref. On ne notifie pas loyalement l'ouverture 
d'une pareille négociation aux parties intéressées, 
quand on ne veut pas tout mettre en œuvre pour les 

I. Toutes ces questions, résolues par les décrets du concile du Vatican, 
pouvaient encore être discutées à ce moment. Observons cependant que 
« l'assistance promise au St-Siège ]^ ne s'opposait aucunement en 
principe à la détermination que Maury redoute de voir prendre par le 
pape. 



474 UfMOWYS DE MAURY. — LIVRE TROISIÈSŒ. 



%2LU\tt. je le crois, je le sens vivement, et cest au 
nom de Y Église gallicane tout entière, dont les intérêts 
me sont spécialement confiés auprès du Saint-Siège, 
que j en dépose aux pieds de Sa Sainteté lliommage 
de la plus filiale reconnaissance. 

€ Les questions préalables qu il faut discuter et dé- 
cider avant que Sa Sainteté puisse renvoyer les évê- 
ques en France, exigeront des délais très opportuns 
au Saint-Siège. J ai déjà indiqué quelques-uns de ces 
fx>ints préparatoires, sur lesquels je ne doute pas que 
les négociateurs français ne se montrent très accommo- 
dants. On pourra donc en faire le sujet des premières 
conférences, pour établir d'abord un esprit de conci- 
liation, en écartant, dès louverture des n^ociations, 
tout ce qui semblerait annoncer des vues d'opposition 
et de chicane. 

« Quand ces premières bases seront posées, il sera 
temps de demander que la religion catholique soit 
déclarée dominante en France, comme étant évidem- 
ment professée par l'immense majorité et la presqu'un- 
animité de la nation. M. Necker lui-même, qui est pro- 
testant et qui n'est nullement suspect de partialité en 
faveur du culte catholique, s'est formellement prononcé 
pour cette déclaration de simple fait, dont il a expliqué 
le sens, d'après nous, d'une manière propre à réunir 
tous les esprits, dans son dernier ouvrage sur la Révo- 
lution. Cet article important excitera néanmoins des 
débats dans lesquels les négociateurs du Saint-Siège 
auront incontestablement tout l'avantage, s'ils savent 
présenter la question sous son véritable point de vue. 

<[ Voici maintenant une autre demande qui entraî- 
nera plus de difficultés. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 475 

« Dans un État catholique, le gouvernement épis- 
copal ne peut pas être arbitraire. Il ne doit pas non 
plus être entièrement dépendant de lautorité souve- 
raine comme il Test en Angleterre par le droit* reconnu 
de suprématie. Chaque pays de la catholicité doit donc 
avoir son droit public ecclésiastique. Les évêques sont 
obligés d*y combiner sans cesse les actes qui émanent 
de leur autorité avec les dispositions des lois civiles 
relatives à lexercice de leur ministère. 

« Or, jusqu'à Tépoque de la Révolution, le célèbre 
édit de 1695 sur la juridiction ecclésiastique était en 
France Toracle des tribunaux et le code national des 
évêques. Mais aujourd'hui il ne reste plus rien de 
lancien ordre de choses. Si la France veut des évêques, 
il faut demander et obtenir avant tout le rétablisse- 
ment de cette jurisprudence tutélaire, à laquelle les 
ministres des lois étaient tenus de conformer leurs 
jugements. Si Ton ne veut pas remettre en vigueur 
redit de 1695, comme je le présume, il est de toute 
nécessité de rédiger le nouveau droit public ecclésias- 
tique, qui serait suivi toutes les fois que l'on inter- 
jetterait appel comme d'abus du jugement des évêques. 
Il faudra faire les plus grands efforts pour restreindre 
infiniment ces appels comme d'abus, qui ont très abu- 
sivement supprimé en France la voie des appels sim- 
ples au métropolitain et au pape. On conçoit aisément 
qu'avec cette faculté de se saisir de tous les actes qui 
émanent de l'autorité spirituelle, au moyen des appels 
comme d'abus, ou d'une prétendue lésion des lois du 
royaume, les juges séculiers devaient trouver partout 
de l'abus, pour s'emparer, sous ce prétexte insidieux, 
de la juridiction ecclésiastique. Or, cette discussion 



4j^0 wf.M^iittî^h VI MAUFv — ur^:£ tmikeeih:. 



to^^nïir^ t;*:rtaiîHnTHrm ût h. jàtuK pour jîIxksiis 



i>j*f y^^oir il t^rrrininer et differ^md, si l'on $«i ocziçeâs 

<M'M/fM <::tîiWrabb;ciTn*::s a f:?;-^. Ccimmenî en 
JMjj^^ <i<:tu^ib, qu: n*: sciDî pas gradués, qui ne 
<-<'^^u^ d*: bavvir It latin, oui nt; peirrcnî phas c 



«;»<m;mc« )i 



4*4m l<?t UT)iv*:rbitt:s. qui ne soîîî jhls inamar^aBcs, qm 
li*^ ^jtn plus ^hoibib par k goirv^rmemenî no^ pBO* 3c 
|>«'Upl-:. ^f ji Lvm aucune connaissance des ranaas de 
)T!/îf]it»e et dom î ignorance ira toujours t 
ij;^fj^ le régime actuel, pourront -Ds jamaîs 
'j*i^r^tionb<^noni<jueî> f* 

^ ly*: Saint Siège jetant chargé seul de la 
fion, jj ne j>^ut faire un pas en avant Haric les 
rence^; î>anî> avoir jx^vi le fondement préliminaîre d'un 
ii</jj!nm<Af:m^tnt. A j>eine y sera-t-on parvenu qu^one 
foule d autres incidents très compliqués appellera Fat- 
t/mlion et éi>uiî>era [^^rut-étre le laborieux dévouement 
deî> liég^xiateurs. Que de disputes ne verrons-nous pas 
î>V:lever immédiatement, sur la nomination aux évêchés 
qui exigera le rétablissement des universités si l'on 
fait revivre le concordat, sur la nomination aux cures 
attribuée au peuple sans distinction des diverses reli- 
gions que professent les électeurs, sur les détermina- 
tions qu'il conviendra de prendre relativement aux 
prêtres intrus ou mariés, sur le clergé illégitime que 
les évéques intrus ont engendré, sur la suppression et 
la crc'tation des sièges épiscopaux, sur la circonscription 
des diocèses et des paroisses, sur la restitution des 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 477 



maisons épiscopales et presbytérales, sur le rétablisse- 
ment des fabriques pour pourvoir à 1 entretien des 
églises, sur la restauration des temples, sur la dotation 
des sacristies, sur labolition des lois républicaines 
diamétralement opposées à la morale et à la discipline 
de r Église (et il y en a un très grand nombre de 
pareilles dans le nouveau régime de la France), sur le 
rétablissement des chapitres de cathédrales déposi- 
taires nés et nécessaires de la juridiction épiscopale 
durant la vacance des sièges, sur la restitution des 
Dîmes, sur les biens du clergé, sur le rétablissement des 
Ordres religieux des deux sexes, enfin sur la dotation 
et la réorganisation des collèges et des séminaires. 

« L'imagination est véritablement épouvantée de 
l'importance et de Timmensité de toutes ces discussions 
inévitables qui exigent la connaissance là plus appro- 
fondie de rÉglise de France, de son origine et de sa 
discipline, du droit ecclésiastique et des saints canons. 
En se chargeant de la négociation, le Saint-Siège 
a pris sur lui la responsabilité des événements ; et il ne 
lui est plus permis ni de rien oublier, ni de rien négli- 
ger de tout ce qui intéresse la restauration de l'Église 
gallicane. 

€ Il me semble que, pour approfondir une matières! 
vaste avec la dignité et la maturité convenable, il serait 
très prudent de se concerter avec les évêques fran- 
çais, dont les lumières, les principes et la fidélité 
méritent une si haute confiance. Le pape serait cer- 
tainement approuvé de toute l'Église et de tous les 
siècles, s'il demandait, comme une suite nécessaire des 
négociations, une réunion de vingt évêques français, 
choisis par leurs collègues et chargés de délibérer en- 



478 MÉMOIRES DE M AU RY. — LIVRE TROISIÈME.' 

semble sur les propositions qu*on leur ferait, ou qu'ils 
Voudraient faire eux-mêmes! Cette assemblée devien- 
drait le conseil public du Pape et lui épargnerait bien 
des mécomptes auxquels il faut s attendre. Le Saint- 
Père éluderait ainsi de très grandes difficultés, et il ne 
se compromettrait avec personne, en plaçant la résis- 
tance dans le corps des évêques français, toutes les 
fois que son ministère lobligerait à des refus. Une si 
grande affaire ne saurait finir d aucune manière sans 
beaucoup de controverses. Or, on éviterait plus aisé- 
ment l'explosion des débats, en prenant les évêques 
pour conseillers, qu'en s'exposant à leurs réclamations. 
Un expédient si canonique et si politique me paraît 
le plus noble et le plus efficace de tous les moyens 
dilatoires. L'exécution de ce projet présenterait certai- 
nement des difficultés ; mais les dangers auxquels on 
s expose en traitant sans le concours d un clergé si 
considérable, sont mille fois plus certains et plus 
effrayants, que les embarras dont on pourrait triompher, 
en procédant ainsi par une délibération conjointe, car 
si Ton ne se concerte pas avec les évêques français^ 
durant les conférences, on doit s'attendre à compter 
avec eux, à la suite des conventions. Si le plan était 
agréé, j'indiquerais, dans un mémoire particulier, le 
mode de l'exécuter sans blesser aucune convenance. 
«Je n'aiguère proposé,dans cette note,que des moyens 
dilatoires. Tout accommodement sérieux et durable me 
paraît impossible. Mais il est précieux de gagner des 
délais, pour laisser à la Providence le temps de faire 
son œuvre, en plaçant le roi légitime sur son trône. 
Tous les esprits sages se réunissent aujourd'hui pour 
penser qu'il n'y a ni sûreté, ni tranquillité à espérer 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 479 

pour TEurope, jusquà ce que la France, lasse enfin de 
forfaits et de désastres, sorte du fond de cet abîme, en 
cessant de mésallier, avec des usurpateurs et des re- 
belles, la couronne de Charlemagne et de saint Louis. » 

V. 

Tandis que le frère du cardinal portait à Rome 
ce mémoire, auquel les préoccupations dynastiques 
de son auteur devaient forcément ôter beaucoup de 
crédit, à un moment où le Saint-Siège se préoccu- 
pait surtout du bien des âmes et des ménagements à 
garder vis-à-vis du premier consul, Maury,sans attendre 
des nouvelles du message ni du messager, écrivait de 
Montefiascone le i^^ octobre 1800 à Mittau : 

« Sire. Votre Majesté n'a nul besoin de lire pour son 
instruction la note que je lui ai annoncée ; mais ses 
fidèles serviteurs ont besoin qu elle connaisse Tusage 
qu'ils font de ses lumières supérieures, en se les appro- 
priant pour mieux exécuter ses ordres. Elle verra dans 
ce mémoire officiel les mesures que je prends en trai- 
tant avec des ignorants et des poltrons. Je ne com- 
prends nullement dans cette classe Thomme principal 
qu'il m'importe tant d'éclairer, car il est plein d'intel- 
ligence, il a même de la ruse. Ses intentions sont 
excellentes, et je suis à peu près sûr d'entrer dans ses 
vues, en lui suggérant des moyens dilatoires. Mon 
frère va suivre à Rome les effets de ce petit écrit, et 
j'irai le joindre, dès qu'il croira ma présence nécessaire. 

<K Je sais. Sire, que plusieurs évêques français ont 
envoyé des mémoires à Rome, sur la même question. 
Ils ont bien raison d'être surpris que l'on traite d'eux 



480 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



sans eux, comme le cardinal de Polîgnac en usait avec 
les Hollandais. Ils m'écrivent de tous les côtés pour 
m'engager à les tenir au courant de cette négociation. 
Je satisferai les principaux d'entre eux, autant que la 
prudence pourra le permettre à mon zèle. Votre Ma- 
jesté seule saura très exactement tout ce que je pour- 
rai découvrir sur cette grande affaire. 

« Au moment où Ton débitait à Rome avec beaucoup 
d assurance que Mgr l'archevêque d'Aix * devait assis- 
ter aux conférences de Verceil, j'en ai reçu une lettre 
d'une date un peu ancienne, et dont je joins ici une 
copie ' ainsi que de ma réponse ^. Sa manière d'écrire 
hachée et entortillée m'a déterminé à m'expliquer 
avec lui plus franchement qu'il ne le désirait peut- 
être. J'ignore s'il m'enverra son almanach de l'année 
dernière sur la promesse de fidélité à la Constitution ; 
mais, s'il provoque encore une fois ma sincérité, en 
s'applaudissant tout bas de son goût si bien justifié par 
les événements pour les voies de conciliation, je lui 
ferai entendre le plus poliment qu'il me sera possible, 

1. A ce moment, Mgr de Boisgelin était à Londres: c'est lui qui, après 
avoir éloquemment combattu à la tribune, le projet schismatique de la 
Constitution civile du Clergé, avait, sur l'invitation de ses collègues, les 
évêques députés à l'Assemblée nationale, rédigé la remarquable et cé- 
lèbre Exposition des principes sur la Constitution civile du Clergé, 

2. Nous n'avons pas retrouvé cette lettre dans les papiers de Maury. 
Mais la virulente réplique de ce dernier nous indique suffisamment 
quel en était le contenu. 

3. M. Poujoulat, en reproduisant cette réponse, l'a fait précéder de 
ces mots : ^ Nous nous hâtons de la reproduire, et parce qu'elle mérite 
les regards, l'attention de la postérité, et parce qu'elle n'a jamais vu le 
jour : c'est à la fois de l'éloquence et de la biographie, et l'on est heu- 
reux de retrouver encore, à la date de 1800, le beau caractère de l'ora- 
teur de 1791. » Cependant, M. Poujoulat, qui a eu évidemment entre les 
mains la copie autographe que nous reproduisons à notre tour, lui a 
fait subir quelques retranchements que nous redressons. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 481. 

quil y a quelquefois très près, sans quonsen doutée 
de certains négociateurs à un intrigant. Cet homme 
n'aime pas à se battre, mais il veut voltiger et figurer 
parmi les combattants. 

« Un autre athlète, plus prononcé, mais malheureu- 
sement né avec un esprit paradoxal qui le jette infail- 
liblement dans le mauvais parti toutes les fois qu'il y 
en a deux à prendre, M. Tévêque de Langres \ m'a 
écrit aussi au sujet du nouveau serment. Je joins ici 
sa lettre qui me fait pitié, et à laquelle je ne puis 
répondre, parce qu'il ne date pas et que je ne sais où 
il est. 

« Je ne crois pas que M. l'évêque de Châlons-sur- 
Marne, qu'il suppose arrivé à Rome, obtienne la per- 
mission de s'y rendre. Nosévêques français m'écrivent 
en grand nombre, et nommément celui de Puy *, pour 
me demander sérieusement, si ce prélat, qu'on dit 
depuis si longtemps en route, vient réellement faire à 
Rome la figure d'un cardinal-neveu. Il ne sera pas 
plus l'un que l'autre. 

« Votre clergé. Sire, vient de faire une très grande 
perte par la mort de M. l'évêque de Clermont ^. C'était 
un homme vertueux, très éclairé, très ferme, très 

1. Guillaume de la Luzerne, qui devait être cardinal en 18 17. Dans 
son ardeur à poursuivre les partisans du serment à la Constitution de 
l'an VIII, Maury s'emporte, jusqu'à l'injustice, dans l'appréciation des 
qualités personnelles de ses adversaires. Boisgelin et la Luzerne méri- 
taient plus d'égards. Cependant, en ce qui concerne l'archevêque d'Aix, 
M. Poujoulat fait observer qu'il fut nommé cardinal deux ans après. 
4[ Or, il est vraisemblable que les bons offices du cardinal Maury, alors 
très influent à Rome, servirent beaucoup M. de Boisgelin auprès du Sou- 
verain-Pontife. » 

2. Marie-Joseph de Gallard de Terraube, né en 1736, promu en 1774. 

3. François de Bonal, qui venait de mourir à Munich. (Voir plus haut 
la note qui le concerne.) 

Correspondance Inédîtei 31 



482 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

fidèle au roi, justement et généralement respecté, fort 
instruit des intérêts de la religion, un excellent Fran- 
çais, un excellent évêque, un excellent homme, et qui 
aurait mérité d'avoir de plus grands talents. Je m*ho- 
norerai toute ma vie de Tamitié particulière dont il 
m*honorait. Les gazettes françaises disent qu*il ne 
nous reste plus que cinquante-quatre évêques français, 
mais heureusement il en existe encore plus de quatre- 
vingt-dix, et il est bien malheureux qu'on n*ait pas 
profité des facilités, qu'on aurait trouvées à l'origine 
de nos désastres, pour remplir de suite tous les sièges 
vacants. Cet acte de souveraineté, une fois exercé, 
n'aurait plus été interrompu. 

«Je suis avec le respect le plus profond, etc. 

« P. S. L'évêque de Langres a ses raisons pour 
désirer que le pape prononce d'abord à Verceil sur 
le nouveau serment. Il croit sans doute que la Cour de 
Rome n'oserait pas ouvrir ses conférences par un 
refus. Je ne m'acquitterai donc pas de sa commis- 
sion. » 

Le paquet qui contenait cette dépêche, portait en 
même temps à Mittau la lettre à Mgr de Boisgelin, 
une lettre que nous sommes particulièrement heureux 
de pouvoir reproduire dans son intégrité. 

« La lettre, mon très cher seigneur, dont vous avez 
bien voulu m'honorer, le neuf du mois dernier, exige de 
ma reconnaissance autant que de ma franchise une 
réponse détaillée et à cœur ouvert. Je viens m'acquit- 
ter de ce devoir avec l'empressement d'un homme qui 
vous respecte, vous aime et vous admire de toute son 
âme , et qui n'a rien à dissimuler avec vous. Nos 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 483 



aflfaires ont sî étrangement changé de face depuis trois 
mois que les questions vers lesquelles vous me rame- 
nez ne présentent plus à beaucoup près le même inté^ 
rêt;mais je ne me croirais plus digne de votre confiance, 
que je serai toujours jaloux de mériter tout entière, 
si je me prévalais du nouveau changement de scène 
politique, pour user d'une honteuse prétention avec 
vous sur aucun des articles de votre réplique. 

« D'abord, Monseigneur, vous-ne me devez aucun 
remercîment pour avoir fait expédier en faveur des 
religieuses de votre diocèse le même induit que j'ai 
obtenu pour tous les évêquesde France qui occupent 
de grands sièges. Il y aurait eu de l'indécence .à vous 
oublier, et ce ne sera jamais moi, croyez-le fermement, 
qui m'affranchirai ni dans les grandes ni dans les petites 
occasions' des égards particuliers de considération qui 
vous sont dûs sous tous les rapports. Je vous le dis 
loyalement, sans prétendre le moins du monde de 
m'en faire un mérite, car il n'y en a aucun à être 
juste. J'ai votre induit entre mes mains. Vous en con- 
naissez la formule, et je m'abstiens de vous l'adresser 
pour vous épargner des frais de poste inutiles ; mais 
vous pouvez en exercer les facultés sur ma parole. 

« Depuis l'année 1755, ^^s membres de notre illustre 
clergé ont eu plus d'une fois le tort ou la maladresse 
de préjuger et même de rede viser entre eux sur des 
questions qu'ils savaient être soumises à l'examen du 
pape, ou qu'ils déféraient eux-mêmes à son jugement. 
La raison ne permet pas de décider quand on consulte, 
et la seule politique suffit pour conseiller aux membres 
d'un grand corps de ne pas se prononcer d'avance et 
sans nécessité quand ils ne sont pas tous d'accord. C'est 



4^4 SCËMOIRES DE SfAlTRY. — LIVRE TROISIÈ3CB. 

une erreur très déplorable et très conmiune de croire» 
qu'attendre c est perdre du temps et du terrain, sur- 
tout quand un sage d^ai loin d'étniiffer la vérité ne 
tend qu'à lui mieux assurer son triomphe. Je regrette 
que notre clergé n*ait pas ainsi calculé les véritables 
intérêts de sa gloire, en s'împosant une drconspectîaii 
inaltérable sur la promesse de fidélité, dès que le pape 
eût annoncé à toute Y Église, immédiatement après son 
exaltation, qu'A s'occupait de cet examen et qu'il don- 
nerait une décision; mais du moins je me réjouisy je 
vous félicite de tout mon cœur, de n avoir point imité 
dans le gouvernement de votre diocèse quelques 
laïques et plusieurs administrateurs, qui, en adoptant 
cette promesse, se sont permis de lancer des interdits ou 
d'infliger d autres peines canoniques sur les prêtres res- 
pectables qui la refusaient : ils répondront tous au tri- 
bunal de Dieu et de l'histoire d'un si révoltant abus de 
leur autorité et de ces odieuses persécutions de Tesprit 
de parti le plus tyrannique contre les ministres les plus 
vénérables de T Église dans un temps où les ouvriers 
évangélîques sont si rares et si nécessaires. Soyez à 
jamais béni, mon très cher seigneur, de vous être ab- 
stenu de ces écarts inexcusables et de n avoir pas armé 
votre autorité contre les adversaires de votre opinion. 
i Personne ne vous conteste la gloire d'avoir parfai- 
tement bien exposé les véritables principes de l'Église. 
Cet ouvrage immortel, qui a rallié tout le clergé de 
France au parti de la vérité, sera dans tous les temps 
le plus beau fleuron de votre couronne. On ne vous a 
point accusé d'avoir varié sur ces principes immuables 
qui sont trop fortement liés aux intérêts de votre re- 
nommée pour que vous puissiez jamais vous en sépa- 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES'DE VERCEÏL. 485 

rer ; mais on a été affligé de voir que vous vous sépariez 
de la bien grande majorité de vos collègues dans les 
conséquences politiques que vous en tiriez, et vous 
devez vous enorgueillir de cet homrtiage qu'on vous a 
rendu, puisque c'était vous qui aviez appris aux parti- 
sans de la bonne cause à si bien démêler la doctrine 
et à défendre si victorieusement ses droits. 

« Mais, dites-vous, je n ai jamais voulu composer 
que sur les moyens. C'est là, Monseigneur, la question. 
Est-ce donc un simple moyen et un moyen légitime de 
composition, ou bien n'est-ce pas sacrifier les principes, 
que de promettre fidélité à une Constitution qui auto- 
rise l'action des lois les plus contraires à l'Évangile, à 
la discipline générale de l'Église, et qui consacrent le 
parjure et le brigandage ? Avec de pareils moyens de 
rétablir le culte, n'attire-t-on pas, et, par une consé- 
quence nécessaire, n'anéantit-on pas la religion? Pour- 
quoi donc torturer les consciences par la crainte 
d'une si horrible et si inutile complicité? Était-ce être 
intraitable et fanatique que d'être effrayé et arrêté par 
des dangers si terribles? Était-ce rejeter toutes les 
voies de conciliation que de ne vouloir pas s'aggréger 
ainsi aux clubs révolutionnaires ? Enfin, céder ainsi 
notre honneur et nos devoirs, n'était-ce composer que 
sur les moyens ? 

€ Je vous avais demandé à quoi avaient servi les con- 
ciliations. Vous rétorquez cet argument contre moi, et 
vous me demandez à quoi ont servi les plus fortes op- 
positions. 

« Certes, elles n'ont pas suffi, je l'avoue, pour opé- 
rer une contre-révolution, nous ne nous la sommes 
jamais promise de notre seule résistance. On n'a pas 



486 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



pu l'exiger de nous, et il serait inutile de raisonner 
contre ceux qui prétendraient soumettre la vérité de 
nos principes pour leur rendre hommage : mais si ce 
n'est pas là ce qu'on attend de nous pour savoir si 
nous avons raison, je vais vous répondre. 

« Nos oppositions ont servi à nous sauver de toutes 
ces capitulations absurdes et infâmes qui nous auraient 
déshonorés gratuitement, elles ont servi à faire* reculer 
honteusement et visiblement devant nous tous ces 
perfides hypocrites que nous avons chassés de porte 
en porte toutes les fois qu'ils ont feint de se rappro- 
cher de nous pour nous tromper, nous opprimer et 
nous avilir. Elles ont servi à sauver notre honneur, 
avec lequel tôt ou tard on sauve tout. Elles ont servi 
à retenir ou à mettre dans nos intérêts l'opinion publi- 
que qui se serait totalement séparée de nous, si nous 
avions altéré l'intégrité de nos principes, si nous nous 
étions lassés de porter partout nos désastres en té- 
moignage de la vérité dont nous étions les martyrs^ si 
nous avions cessé de combattre pour cesser de souffrir, 
si nous avions été les dupes intéressées des accom- 
modements les plus absurdes et les plus infâmes. Elles 
ont servi à nous conserver debout au milieu des ruines 
qui nous environnaient et nous accablaient sans pou- 
voir nous abattre. Enfin elles ont servi à mûrir le ca- 
tholicisme renaissant au fond de tous les cœurs, à nous 
reconquérir l'estime, la pitié, l'amour des Français, à 
nous conserver notre vie politique, car nous serions 
anéantis depuis longtemps, et la religion aurait péri 
en France avec nous, si, par notre fermeté, notre cou- 
rage, notre patience, notre invincible fidélité à nos 
devoirs, nous n'avions donné à nos concitoyens trop 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 487 



malheureux pour n'être pas personnels sous le régime 
qui les écrasait, le temps de se souvenir de nous après 
s'être soustraits à l'oppression, de s'intéresser à notre 
sort et de rappeler avec nous la religion qui semblait 
anéantie et qui heureusement associée à notre sort 
n'a plus été pour les Français qu'une émigrée vers la- 
quelle tous les cœurs heureux ou malheureux ont été 
entraînés} par admiration, par pitié, par intérêt et par 
amour. On oublie un trône renversé qui languit tris- 
tement sur la terre, mais on contemple avec respect 
la dernière poutre qui résiste encore et soutient seule 
un édifice qui s'écroule de toutes parts. 

« Voilà, Monseigneur,àquoi ont servi nos oppositions. 
Vous avez la bonté de me parler ensuite avec beau- 
coup d'intérêt et de satisfaction de ma fortune, et vous 
me dites que je dois sentir mieux que personne que 
vos travaux et vos services n'ont pas obtenu la plus 
faible récompense. 

«Vous avez certainement beaucoup trop d'esprit pour 
ne vous être pas expliqué bien aisément à vous-même 
la différence de notre sort. Je ne songeais aucunement 
à la fortune quand je me dévouais, durant le cours de 
notre première assemblée, à la défense de tous les 
droits légitimes. L'avenir qui se réduisait alors pour 
moi à chaque jour ou tout au plus au lendemain ne me 
montrait qu'une mort inévitable à laquelle je m'atten- 
dais et dont la Providence m'a préservé par une af- 
fluence de miracles journaliers. Le sacrifice de ma vie 
était fait de très bonne foi dans le fond de mon cœur, 
et ce n'était pas celui qui m'avait le plus coûté. Si j'at- 
tribuais mon inconcevable conservation à des moyens 
humains, je croirais fermement que c'est à mon mépris 



488 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

franc et continu pour la mort que je suis redevable de 
ma vie. J*ai vu la lanterne et les poignards levés sur 
moi d'assez près pour me souvenir encore des plaisan- 
teries et du sang-froid dont je me servais pour désar- 
mer la multitude en la faisant rire ou en lui faisant 
peur. J'étais tout étonné moi-même de cette présence 
d'esprit qui me vçnait du parti bien pris et bien arrêté 
de ne compter ma vie pour rien. Surpris de me trou- 
ver encore vivant à la fin de nos séances, je ne le fus 
pas moins quand je sus que Timmortel Pie VI, que je 
n'avais jamais ni sollicité ni fait solliciter par personne, 
m'appelait auprès de lui pour ratifier le bruit universel 
de ma promotion au cardinalat. Je le déclare hautement, 
je ne dois cette dignité qu'à ce grand homme. Si quel- 
qu'un sur la terre prétend y avoir influé sur ma de- 
mande,il peut me dénoncer hardiment comme l'homme 
le plus ingrat qu'il y ait au monde. Je n'ai jamais connu 
que ceux qui ont cabale pour l'en détourner et j'ignore 
absolument quels ont été ceux qui lui ont jamais parlé 
en ma faveur : je ne suis donc nullement responsable de 
ma fortune. L'heureuse circonstance d'être né sous la 
domination temporelle du Saint-Siège me mettait 
dans une classe à part, et cette considération était 
décisive en ma faveur dansTesprit de Pie VI, qui, sous 
ce rapport, ne voyait personne en France sur ma ligne. 
Je me souviens que, touché dans mon premier entre- 
tien avec lui de ma confusion et de ma reconnaissance, 
il me rappela que son prédécesseur saint Pie V avait 
créé cardinal Thomas Soucher, abbé de Clairvaux, pour 
avoir été l'un des plus illustres et des plus utiles théo- 
logiens du Concile de Trente. Ce qu'il fit pour un fran- 
çais, ajouta-t-il, nous le ferons à plus forte raison pour 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 489 



un sujet de TÉglise romaine. Voilà le mot de Ténigme, 
et l'explication de la préférence que j ai obtenue 

« Quant à vous, Monseigneur, vous ne pouviez rece- 
voir de récompenses qu en France ou par la France, 
je ne doute pas qu'on ne vous en eût accordé de très 
éclatantes, si le roi avait pu les distribuer. Cette seule 
différence, qui ne saurait échapper à votre sagacité, ne 
me permet pas de douter que vous n'ayez applaudi 
sincèrement à mon bonheur qui aurait doublé de prix 
à mes yeux si j'avais su le partager avec vous et avec 
plusieurs de vos collègues. J'ai pris souvent la liberté 
de plaider auprès du feu pape vos droits communs à 
ses faveurs les plus signalées. Je vous ai plus d'une 
fois défendu auprès de lui. On lui avait donné de 
longue main des impressions défavorables contre vous, 
et j'en connaissais l'origine. Il se plaignait de ce que 
vous étiez le seul évéque de France qui eût accepté 
la présidence de l'assemblée auprès de M. de Pompi- 
gnan * qui ne pouvait plus servir de modèle à ses con- 

I. Jean-Georges le Franc de Pompignan, frère du poète, né en 171 5, 
évêque du Puy en 1743, archevêque de Vienne, en 1774, mort à Paris 
le 30 décembre 1790. Il avait édifié la France par ses vertus, combattu 
rincrédulité dans de savants ouvrages et mérité d*être cité en effet 
comme le modèle de ses confrères^ < mais trop bon pour soupçonner à 
quoi tendaient ceux qui ont abusé de sa faiblesse il se laissa, dit Baruel, 
entraîner par ce parti qui le fit pour 15 jours président de l'Assemblée 
nationale, et qui lui valut ensuite la feuille des bénéfices. Il fut à la cour 
ce qu'est un honnête homme sans nerf, qui se contente de gémir quand 
il voit prévaloir les desseins pernicieux à l'Église. Il lui en a coûté, je 
ne dirai pas des remords, mais des larmes amères >. On sait que Pie VI 
avait écrit à Pompignan de détourner le roi de donner sa sanction à 
la Constitution civile. L'archevêque de Vienne, déjà alité de la maladie 
qui l'emporta, ou n'osa pas ou n'eut par la facilité d'accomplir cette 
mission, et tint secrète la lettre du pape. Mais c'est, croyons nous, exa- 
gérer les choses que d'imputer à Pompignan, comme le fait Baruel, la 
responsabilité du serment prêté par les prêtres jureurs, que, d'aprè$ 
lui, la publication du bref du pape en aurait détournés. 



49Q MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

frères ; de ce que vous aviez écrit en cette qualité de 
président une lettre pleine d'éloges à un club révolu- 
tionnaire de Londres ; de ce que vous aviez proposé 
et fait prévaloir le fatal projet de former les décrets 
à la pluralité d'une seule voix, tandis qu'on en aurait 
exigé pour le moins alors les deux tiers, ce qui aurait 
empêché la révolution ; enfin de ce que vous ne vous 
étiez pas trouvé à lappel nominal du 4 janvier qui 
constata le refus du serment et la gloire immortelle 
du clergé de France. 

i Je pourrais vous citer des personnes que vous con- 
naissez très bien, auxquelles Pie VI a fait comme à 
moi toutes ces confidences, mais j'ajoute avec vérité 
que je l'avais ramené sur votre compte, et que je lui 
avais enfin persuadé, comme je le crois, que vous mé- 
ritiez une grande récompense. Il vous l'aurait accordée 
s'il eût assez vécu pour pouvoir vous décorer sans être 
obligé de vous doter, ce qui lui était véritablement im- 
possible. Veneficia mea hcec sunt, Quirites ! » 

VI. 

Pendant que Maury tenait tête à des difficultés de 
tout genre, s'efforçant d'une part de retenir les évêques 
français dans la fidélité dynastique, et d'un autre côté 
luttant désespérément contre le projet d entrer en négo- 
ciation avec « l'usurpateur »; à Mittau, on s'inquiétait 
des nouvelles qui y arrivaient à ce dernier sujet, et on 
imaginait des entraves que le comte d'Avaray propose 
au cardinal Maury, dans sa dépêche du 7 septembre 
1800, avec une sorte de naïveté qui semble témoigner 
de plus de confiance qu'on n'en avait au fond, car il 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 49I 



est difficile de supposer que Louis XVI 1 1 ait jamais cru 
bien sérieusement à l'efficacité de ces moyens détournés 
pour embarrasser la marche des conférences avec le 
Premier Consul. 

« Monseigneur, écrit le comte d'Avaray, on mande 
ici que le Pape a envoyé deux commissaires à Verceil. 
Le roi conservera des doutes sur la vérité de cette 
nouvelle bien propre à T inquiéter, tant qu'une lettre de 
Votre Émînence ne l'aura pas rendue indubitable. 
Mais, comme la route de Rome en Allemagne se trouve 
semée d'obstacles, on ne peut compter sur l'exactitude 
des postes, et Sa Majesté a jugé convenable de vous 
communiquer à tout événement ses idées. Il est cepen- 
dant quelques articles particuliers qu'Elle n'a pas voulu 
comprendre dans une dépêche dont l'objet est d'un 
intérêt général, et le roi m'a réservé la satisfaction de 
vous en entretenir. 

« (En chiffre) Malgré l'énergie et les bons senti- 
ments de Pie VII, malgré les lumières, l'éloquence et 
le zèle de M. le cardinal Maury, on ne peut se dissi- 
muler que nous avons à soutenir un combat fort inégal, 
et dont l'issue doit être plus ou moins funeste. Il faut 
donc s'occuper à multiplier les obstacles autour de 
Bonaparte, afin de ralentir ses progrès, de conserver 
quelques portions du champ de bataille, d'obtenir enfin 
quelques dédommagements pour les concessions qui 
pourraient lui être faites. De grandes difficultés élevées 
sur l'article de soumission et le refus de l'adopter, des 
modifications du moins ajoutées à cet acte perfide dans 
le cas où l'on ne pourrait obtenir qu'il fût entièrement 
supprimé, le choix des évêques fait secrètement sur la 



492 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



liste fournie par le roî, pourvu que Ton eût soin de 
manifester aux élus Tauteur primitif de leur élection, 
ce seraient là de bons et utiles moyens. Le chapeau 
donné solennellement à M. larchevêque de Reims sur 
la présentation du roi en serait un autre très efficace. 
Cette démarche authentique deviendrait un monument 
ineffaçable qui attesterait à tous les yeux le titre et les 
droits du souverain légitime ; elle apprendrait aux 
Français, à l'Europe, que ce qui aurait été fait par le 
pape avec Bonaparte ne l'aurait pas été pour lui, mais 
pour la religion, et que le Fils aîné de l'Église, n'étant 
point méconnu, abandonné du chef de rÉglise,le clergé 
de France doit le reconnaître à son tour et lui rester 
fidèle ; elle prémunirait, et la gloire du Saint- Père, et 
les intérêts du roi, et la pureté des principes, contre 
les atteintes que, sans cela, des négociations ouvertes 
et conclues avec l'usurpateur ne manqueraient pas de 
leur porter. 

« Un autre article auquel Sa Majesté attache la 
plus grande importance et qui rentre absolument dans 
les mêmes vues, c'est d'obtenir pour M. l'abbé Edge- 
worth ' la coadjutorerie de l'archevêché de Paris. 
Vous savez, Monseigneur, quelle réputation de sainteté 
M. l'abbé Edgeworth s'est généralement acquise, et 
quelle vénération les Français de tous les partis ont 

I. Après la mort de M""* Elisabeth, pour qui il était demeuré caché 
en France, dans l'espoir d'être utile à la vertueuse princesse, Tabbé 
Henri-Essex Edgeworth de Firmont (né en Irlande en 1745), fut appelé 
par Louis XVIII, qui habitait alors Blankenbourg en Allemagne. Ce 
prince le choisit pour confesseur et pour aumônier. L'abbé Edgeworth 
le suivit à Mittau et à Varsovie. Il mourut à Mittau le 22 mai 1(07, 
victime de sa charité pour les prisonniers français, que les chances de 
la guerre avaient conduits jusqu'en Courlande. Louis XVIII fit lui-même 
eon épitaphe. 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 493 



conçue pour un ecclésiastique aussi recommandable 
par ses lumières que par ses vertus, et dont la modestie 
rejetterait bien loin une pareille idée, s'il en avait la 
moindre connaissance. Le pape s'honorerait lui-même 
en Thonorant. Bonaparte, quand il le voudrait, n oserait 
pas fermer à un sujet aussi distingué la voie des digni- 
tés ecclésiastiques : car il décèlerait alors l'hypocrisie 
de sa conduite et se perdrait dans l'opinion, et la simple 
menace de publier son refus serait suffisante pour 
déterminer son aveu. Mais jugez surtout. Monseigneur, 
de l'impression avantageuse que ferait en France 
l'homme inspiré du ciel, qui prononça, au milieu d'un 
peuple régicide et aujourd'hui repentant et religieux, 
ces paroles à jamais mémorables : Fils de saint Louis, 
montez au ciel; cet homme, la vénération du monde et 
plus particulièrement encore celle de la capitale, le 
théâtre de sa gloire et de ses vertus, coadjuteur de 
Paris et placé entre Louis XVIII et madame la 
duchesse d* Angoulême en attendant le jour où la chute 
de l'usurpateur lui permettra d'approcher de son siège. 
Si Sa Majesté obtenait sur ce point et en même temps 
sur l'autre le succès qu'Elle désire, elle craindrait peu 
l'effet des conférences de Verceil. 

Je sais qu'il ne peut être question de donner à M. 
l'archevêque de Paris * un coadjuteur malgré lui, et 
qu'il faut le déterminer à en faire lui-même la demande. 
Le roi m'a chargé de cette délicate négociation. J'écris 

I. Antoine le Clerc de Juigné, né en 1728, évêque de Châlons en 
1764, archevêque de Paris en 1781, avait nourri le peuple de ses de- 
niers dans la famine de 1788- 1789. Il n'en fut que mieux en butte à la 
haine des jacobins, et dût quitter Paris pour se soustraire aux coups 
de la population ameutée contre lui. Démissionnaire au concordat, il 
rentra en France et mourut dans sa famille en 181 1. 



494 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

à ce sujet à M. Tabbé de Floîrac en lui adressant une 
lettre de Sa Majesté pour le prélat sur l'esprit duquel 
il a tout crédit. S'il le décide selon nos vues, c'est à 
vous, Monseigneur, qu'il adressera la lettre, afin que 
\ OMS preniez le moment le plus opportun pour en faire 
usage. 

« Je parle de moment opportun, et voici quel est 
principalement mon motif. Quoique le roi rende trop 
de justice à Pie VII pour craindre qu'il veuille sacri- 
fier le trône à l'autel et fonder la religion sur l'iniquité, 
cependant il a demandé à l'empereur de Russie son 
intercession, notamment pour ce qui concerne le cha- 
peau de M. l'archevêque de Reims; il va la demander 
aussi relativement à la nomination de l'abbé Edge- 
worth, et je ne doute pas que Paul I^^ ne donne au 
roi, en cette occasion, un témoignage signalé d'amitié 
et d'intérêt. Le moment le plus propice pour remettre 
au pape la lettre de M. l'archevêque de Paris, et pour 
solliciter de Sa Sainteté le chapeau de M. l'archevêque 
de Reims, serait donc celui où le vœu de Sa Majesté Im- 
périale aurait été présenté; à moins, Monseigneur, que 
le succès ne vous paraisse certain même sans cette res- 
source, car, sur ce point comme sur tous les autres, le 
roi s'en rapporte à votre sagesse pour profiter des cir- 
constances favorables, ou pour les faire naître. 

« Je ne finirai pas sans vous communiquer une ré- 
flexion de laquelle au surplus j'attends peu de fruit. 

« S'il est digne du vicaire de Jésus-Christ de se 
porter pour ainsi dire médiateur entre la religion et 
un gouvernement impie, ne serait-il pas digne aussi 
d'un prince, père commun des fidèles, .de saisir une 
aussi belle occasion pour remplir le même office entre 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 495 

rhéritier et l'usurpateur du trône de saînt Louis? On 
ne peut prévoir quelle impression l'autorité du Saint- 
Siège ferait sur lesprit de Bonaparte, dans un moment 
où il est contraint de professer des sentiments religieux 
et des principes de justice. Mais il est certain que le 
succès d'une telle entreprise ferait le triomphe de la 
religion et la gloire du pontificat de Pie VII, et que 
l'entreprise elle-même, dût-elle échouer, honorerait 
encore le caractère et les vertus du Pontife qui l'aurait 
formée. 

« Je ne dois pas négliger de donner avis à Votre 
Éminence qu'elle doit recevoir une note de même date 
que cette lettre. J'ai cru mieux faire en divisant l'en- 
voi, et je vous prie. Monseigneur, de ne pas négliger 
de me répondre particulièrement sur l'affaire du Cha- 
peau et celle de la Coadjutorerie, l'intention du roi étant 
que ces deux affaires soient conduites avec le plus pro- 
fond secret. 

« Je crains au surplus, si l'avis qui nous a été donné 
est vrai, que le paquet du roi n'arrive bien tard, car 
l'un des plus grands inconvénients de la situation de 
notre maître, c'est l'éloignement où il se trouve de ses 
affaires. Mais Sa Majesté se rassure en considérant, 
Monseigneur, que vous avez prévu tout ce qui pouvait 
lui être utile et fait de votre propre mouvement tout 
ce qu'il était possible de faire pour son service. Je prie 
Votre Éminence d'agréer, etc. — Le comte d'AvA- 

RAY \ » 



I. En P. S. < Je vous prie, Moribeigneur, de chauffer la feuille de re- 
commandation ci-jointe. > 

Voici la recommandation. « Le jeune homme dont j'avais parlé à Votre 
Éminence il y a quelque temps, et auquel je vous avais prié, Monsei- 
gneur, de vous intéresser, m'écrit, que dans ce moment-ci il vous prie de 



496 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 



VIL 

^ La note, annoncée par le comte d'Avaray, était en 
effet de la plus haute gravité, en ce qu'elle expose net- 
tement les objections de Louis XVII L . 

Elle est chiffrée et datée comme la lettre, du 7 sep- 
tembre. 

« Le roi a reçu la dépêche de Mgr le cardinal Maury 
du 1^^ août sans n^. 

« Le roi a éprouvé une vraie consolation en voyant 
dans la dernière dépêche de M. le' cardinal Maury, 
soit les dispositions et les sentiments à peu près uni- 
formes à Rome relativement au serment, soit les éloges 
que, dans ses brefs, le pape donne aux évêques de 
France et particulièrement à l'archevêque de Reims 
qui s'y sont opposés. Ces éloges forment une sorte 
d'engagement précieux dans un pontife qui a de 
l'énergie. 

« Les propositions, que Bonaparte a faites au pape 
par la médiation du cardinal Martiniana, sont en ce 
moment l'objet qui occupe le plus le roi. La réconcilia- 
tion du Saint-Siège avec la révolution serait de tous 
les coups le plus dangereux à la monarchie. 

« Quelle que soit la confiance de Sa Majesté dans 

les principes et l'énergie de Pie VII, Elle n'a pas 

oublié que les soldats dont Pompée sut entourer le 

forum, détruisirent tout l'effet de la fameuse harangue 

hâter plus que jamais vos démarches en sa faveur. Il ne voudrait pas 
laisser échapper une occasion qui se présente en cas où il ne pourrait 
réussir de votre côté. Ce jeune homme mérite qu'on s'intéresse à lui, et 
en l'obligeant, je vous assure. Monseigneur, que c'est m'obliger moi- 
même. — Le comte d'AVARAY. — Mittau, le 7 septembre 1800. > 



CHAPITRE II. — LES CONFÉRENCES DE VERCEIL. 497 

pro Milone, Aussi, cherchant à réunir tous les moyens 
de contrebalancer la terreur des armes de Bonaparte, 
Elle s'est empressée de recourir au seul souverain qui 
soit véritablement Tami du roi, au magnanime Paul I*^ 

Sa Majesté n avait pas le choix de la puissance à 
laquelle elle put recourir. Mais, quand elle l'aurait eu. 
Elle se serait encore adressée à Paul P^ Après l'Au- 
triche, sur laquelle on ne saurait compter, la Russie est 
la puissance qui peut accorder à l'État romain la pro- 
tection la plus efficace, la plus désintéressée, et par 
conséquent celle qui peut inspirer plus de confiance à 
Pie VII, et lui donner plus de force pour résister aux 
suggestions du consul. 

« Sa Majesté a envoyé à M. de Caraman, son ministre 
plénipotentiaire à Pétersbourg,un extrait de sa dernière 
note à M. le cardinal Maufy, et l'a chargé (sans affai- 
blir par le moindre doute la haute opinion qu elle a 
du caractère du Saint- Père) d'engager l'empereur Paul 
à représenter au pape que, condescendre aux demandes 
de Bonaparte, ce serait flétrir les premiers jours de 
son Pontificat et à ajouter quil verrait avec peine le 
Saint' Père se prêtera des conciliations, à des démarches 
qui tendraient à raffermir r usurpateur sur le tr^ne 
d'un roi dont Elle a si authentiquement épousé les in-' 
térêts. 

« Le roi espère que cette démarche, propre à flatter 

l'empereur, sera couronnée de succès. Le zèle de M. le 

cardinal Maury, le juste ascendant que ses lumières et 
son éloquence lui ont acquis sur l'esprit et le cœur du 

Saint- Père, sont encore un plus grand motif d'espé- 
rance pour le roi. Aussi la grande distance des lieux ne 
permettant pas à Sa Majesté de lui donner une direc- 

Correspondance inédite. 33 



498 MÉMOIRES DE MAURY. — LIVRE TROISIÈME. 

tion analogue aux événements et aux circonstances, 
la présente note a moins pour ob